« L’envie », par Helmut Schoeck (3/3)

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CHAPITRE 22 – Une théorie de l’envie dans l’existence humaine.

La capitulation devant les envieux

Il se trouve que depuis la fin du XVIIIe siècle, et plus encore depuis une centaine d’années, certains sociologues mais aussi certains penseurs parlant au nom de leur église ont insisté sur la nécessité d’apaiser les envieux et de faire droit à leurs exigences, voire de s’en remettre pratiquement à eux pour fixer les normes de la vie en société ; ce courant de pensée s’est développé au détriment d’une saine appréhension de la vie économique. Des journalistes (ou analystes) et des hommes politiques, animés eux-mêmes d’une envie violente et d’un vif ressentiment ont participé à ce déplacement d’accent, mais ce fut le fait aussi d’âmes fort nobles, de personnes n’éprouvant aucune envie, mais qui interprétaient les faits sociaux sous le seul angle de leur sentiment de culpabilité vis-à-vis de leurs semblables. Peut-être n’ont-elles eu que rarement conscience des rapports entre ce sentiment et la crainte fondamentale de provoquer l’envie.

Le grand succès, l’attrait, souvent en contradiction avec tous les arguments de la raison et des conventions, qu’exercèrent manifestes et théories socio-politiques ou philosophiques prenant la défense des envieux et attaquant les gens susceptibles d’être enviés s’explique par cet aperçu phylogénique. On n’aurait pas pu faire appel à une strate plus profonde de l’âme humaine. En capitulant ainsi, on a totalement oublié deux faits essentiels. Premièrement : le bon fonctionnement d’un groupe humain de quelque importance repose au moins autant sur la maîtrise de l’envie que sur les concessions faites aux envieux. Deuxièmement :

il est totalement impossible d’organiser la moindre communauté humaine et d’assurer sa pérennité si on stipule au départ qu’elle ne comportera en son sein aucun envieux et du même coup aucune personne animée d’un sentiment de culpabilité dans le domaine social.

L’homme primitif prend son parti de la méchanceté des gens de sa tribu ; il tient compte de leur envie et l’intègre comme un facteur permanent dans son image du monde. Il n’a ni le besoin, ni la possibilité de croire qu’il existe des êtres bons. L’Autre est toujours un ennemi en proie à l’envie, et la chose est d’autant plus vraisemblable qu’il est plus proche de vous par les liens de parenté. Le détail qui vous fait différent des autres, si modeste qu’il soit à nos yeux, ne pose pas de problème à un primitif, car, en tout état de cause, l’envie éprouvée par les autres est une donnée inéluctable. On les craint, mais un sentiment de culpabilité, né de la différence entre les destins ou du désir de ne pas provoquer l’envie et susceptible d’être exploité comme dans nos pays, n’existe probablement pas chez les peuples primitifs[1].

Depuis le milieu du XVIIIe siècle à peu près, il en va autrement pour l’Occidental à l’émotivité de plus en plus vive. Face à l’envie des autres, il a graduellement perdu le contrôle de ses nerfs. On peut se demander si les mutations de la société intervenues depuis la Révolution française ont été accélérées par la peur croissante de l’envie parmi les puissants du moment, ou si ces transferts d’autorité, ce démantèlement d’hiérarchies considérées jadis comme légitimes et échappant à toute remise en question n’auraient pas plutôt alimenté la crainte de provoquer l’envie. Quoi qu’il en soit, depuis bientôt deux cents ans, il est de plus en plus impérieux de pouvoir croire à un homme bon, indépendant de la société qui cherche à le pervertir. On ne supporte plus les assauts de l’envie éprouvée par son prochain, cette contrainte qui est le pain quotidien du primitif. Mais pour pouvoir croire à l’existence d’un homme parfaitement bon, bien disposé à notre égard, ignorant la tentation de l’envie, il faut monter en épingle l’utopie de l’égalitarisme dont la réalisation est conçue progressivement comme une tâche imposée par l’Histoire : pour échapper au mauvais œil de ses contemporains, de son prochain, on s’efforce de se donner un alibi rassurant en s’engageant idéologiquement, politiquement, ou simplement par jeu, avec beaucoup de naïveté et de sentimentalité, en faveur d’un programme d’avenir promettant une société d’hommes égaux au sens littéral du terme, d’où l’envie pourrait être éliminée par cette égalité précisément. Ceci est impossible car, comme nous l’avons vu, la possibilité et l’obligation d’envier font partie de la nature humaine. La société dans laquelle personne n’aurait à craindre l’envie de qui que ce soit ne posséderait pas les moyens de pression sociale lui permettant simplement d’exister en tant que telle. L’étude des civilisations les moins évoluées aurait dû montrer qu’une égalité presque totale est un bien piètre remède contre l’envie que chacun éprouve à l’égard de tous les autres. Mais même si on se place dans la perspective de l’évolutionnisme appliqué à la psychologie, on constate qu’il n’y a pas lieu d’espérer en l’avènement d’une société dans laquelle plus personne ne souffrira de l’envie.

L’envie à l’état pur érigée en idée directrice, en norme suprême, est chose aussi insupportable, aussi dissolvante pour une société que le serait, par exemple, l’approbation sans réserves de la jalousie sexuelle à l’état pur, qui exigerait une promiscuité permanente. Compte non tenu de quelques expériences peu probantes, il est absolument impossible du point de vue social de légitimer et d’ériger en règle suprême de conduite une mentalité et une émotion qui renient le droit d’existence à tout domaine privé et à toute propriété individuelle : c’est là une loi hors de laquelle aucune société ne peut remplir ses fonctions.

L’homme en proie à l’envie ainsi que l’envie en tant que concept appartiennent au domaine de la pure irrationalité chez les peuples primitifs tout autant que parmi les citadins de l’époque moderne. Si l’on excepte les situations de conflit ou de concurrence, on est en dehors de toute rationalité, de toute démarche dictée par la raison, de toute conception rationnelle de l’existence quand on voit un homme souhaiter ardemment qu’un autre ne possède pas tel objet ou telle qualité, alors que lui-même sait pertinemment que cet objet ou cette qualité sont tout à fait hors de sa portée et qu’il n’est même pas intéressant pour lui de les voir jamais devenir siens. Il est étonnant de constater qu’au cours des derniers millénaires l’homme a réussi, dans certaines sociétés, à maîtriser suffisamment cette pulsion élémentaire pour édifier des civilisations entières tout en maintenant des différences entre les individus.

La capacité d’envier est une donnée première de la vie. Dans la mesure où l’homme est un être susceptible de réfléchir sur son existence, il est amené un jour à se demander : « Comment se fait-il que je sois moi et pas un autre ? » La question suivante va de soi : « Pourquoi l’existence de l’Autre est-elle à ce point différente de la mienne ? » Selon le degré d’estime de soi qu’a celui qui pose la question, la réponse est l’envie ou le sentiment de culpabilité. Les deux peuvent tourmenter le même homme. Il arrive qu’elles se subliment en se mêlant. Dans la mesure où l’homme se sent être un individu – sentiment qui peut rester fort vague quand l’intéressé appartient à certaines sociétés – il ne peut jamais être certain qu’un autre n’aurait pas préféré être lui. Il y aura donc toujours un Autre auquel, pour cette raison, il ne pourra pas se fier et vis-à-vis de qui il aura mauvaise conscience. Il est impossible d’échapper à cette situation. On ne peut pas, à l’aide de manipulations de la société, empêcher qu’elle advienne. C’est seulement quand on a pris conscience que les motifs d’être envié ne pourront jamais être supprimés qu’on est libéré de ce sentiment de culpabilité stérile et destructeur. Ce n’est ni par de beaux sentiments ni par altruisme qu’on vaincra l’envie dont le caractère irrationnel freine le développement de la civilisation dans une société, mais presque toujours par un surplus de rationalité, ainsi par exemple en reconnaissant que si quelques-uns possèdent davantage (ou autre chose) que les autres, cela ne signifie pas forcément que ces derniers sont défavorisés : mais pour en arriver là, il faut avoir certains dons pour le calcul, une vision claire de l’enchaînement des causes et des effets, une bonne mémoire, l’aptitude à ne pas comparer seulement un objet avec un autre objet, mais aussi des valeurs très différentes entre elles et appartenant à des hommes différents.

On peut énoncer aujourd’hui comme une vérité scientifique – en tout cas comme une vérité mieux étayée empiriquement qu’elle ne l’était voilà cinquante ou cent ans – l’idée suivante : le monde ne pourra jamais appartenir aux envieux, pas plus qu’il ne sera possible d’éliminer d’une société tous les motifs d’envie. Il faudrait cesser de considérer comme objets de discussion sérieuse la société sans classes ou sans statuts et autres refuges pour penseurs enlisés dans leur réflexion et placés de ce fait dans une position inconfortable. Les sciences de l’homme devraient se résoudre à introduire dans leurs équations non pas l’homme tel qu’elles se le représentent, mais l’homme tel qu’il est aujourd’hui, après que, pour des motifs incompréhensibles, il a perdu l’élan initial grâce auquel il avait réussi, comme nous espérons l’avoir démontré, à créer ces formes de communautés caractéristiques de notre espèce.

Même ceux qui n’ont jamais pris au sérieux les utopies d’une société sans classes ou du pur socialisme ont été amenés, au cours des cent dernières années, à une conclusion erronée selon laquelle les esprits envieux – dont on suppose à tort que leurs revendications seraient satisfaites pour peu qu’on fasse un seul acte de bienveillance en leur faveur – auraient le droit d’exercer le rôle de critiques dans la société. Il va de soi que bien des inepties en matière sociale doivent et peuvent être évitées. Ce n’est pas vertu que de verser du sel sur une plaie. Mais des observations faites tout au long de l’Histoire et des règles discernables dans les comportements élémentaires de l’homme permettent de supposer qu’il existe une sorte de limite au-delà de laquelle on n’accepte plus les arguments de ceux qui sont trop sensibles à l’envie provoquée chez les autres. Francis Bacon déjà avait bien vu que rien ne provoque l’envieux et n’excite son insatisfaction autant qu’une attitude irrationnelle, que le renoncement à une position de supériorité par rapport à lui, dans l’intention de désarmer son envie.

Il serait temps de cesser de nous conduire comme si l’envieux faisait autorité en matière de politique sociale et économique.


[1] Cf. également J. Clyde Mitchell, “The Meaning in Misfortune for Urban Africans”, in : African System of Thought, International African Institute, Londres 1965, p. 192 sqq. Cet ouvrage présente plusieurs travaux récents consacrés à la sociologie des envoûtements. – Dans Witchcraft and Sorcery in East Africa, Londres 1963, publ. par John Middleton et E.H. Winter, il est démontré clairement (p. 29) que le sorcier pratiquant l’envoûtement est considéré de prime abord comme un envieux. De même dans John Middleton, Lugbara Religion, Londres 1960, p. 239 sq.

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