À propos de Bastiat : ce qu’on n’a pas lu. Par David Hart

À propos de Bastiat :  ce qu’on n’a pas lu [1]. Par David HART

Cet article est repris du dernier bulletin trimestriel de l’ALEPS (Association pour la liberté économique et le progrès social), qui ont généreusement accepté que nous le diffusions ici.

Les difficultés d’une « start-up »

Dans les commentaires que fit le jeune économiste Gustave de Molinari, devant la Société d’économie politique, sur les lettres que Bastiat avait écrites à la famille Cheuvreux, il rappela les activités révolutionnaires vécues en compagnie de Bastiat en 1848. Il avait alors 29 ans et Bastiat 47. Molinari note que la révolution de février 1848 conduisit les jeunes activistes libéraux à remplacer leur agitation économique en faveur du libre-échange par une agitation politico sociale. Ils le firent dès le 24 février, jour où Molinari et un jeune ami décidèrent de lancer un nouveau magazine qu’ils appelèrent La République. C’était le lendemain de la « démission » forcée du premier ministre François Guizot et la veille de la formation d’un nouveau gouvernement. Molinari demanda à Bastiat de les rejoindre comme coéditeur du magazine, ce qu’il accepta, mais à condition de respecter la loi qui exigeait que toute publication obtînt une autorisation préalable du gouvernement. « Nous pouvons faire une révolution, mais les révolutions ne doivent pas violer les lois », dit-il.

De la République à la République Française

Ils se rendirent donc tous les trois à l’Hôtel de Ville pour faire approuver leur demande hâtivement rédigée, mais le bâtiment était dans un complet désordre, avec des révolutionnaires armés partout. Ils décidèrent que le gouvernement provisoire avait d’autres chats à fouetter et Bastiat accepta de publier le journal sans autre forme de procès. A Montmartre, sur le chemin de l’imprimerie, ils rencontrèrent un groupe d’aspirants révolutionnaires, déployant un journal qui avait déjà pour titre La République, telle était à ce moment-là la compétition pour trouver des titres accrocheurs. Les trois décidèrent sur le champ de changer leur titre en celui de La République Française ; ils firent tirer le journal à 5 000 exemplaires et partirent le distribuer. Comme la plupart des publications de l’époque, celle-ci eut une existence éphémère ; elle contenait un nombre d’articles percutants de Bastiat destinés aux ouvriers, lesquels tendaient à pousser la révolution dans un sens de plus en plus socialiste. Comme le note Molinari, leur journal « n’était manifestement pas à la pointe des événements ». Il ne tarda pas à disparaître.

De Jacques Bonhomme au Journal des Débats

Pas découragés pour autant, Molinari et Bastiat décidèrent de lancer un autre périodique, destiné celui-là carrément aux travailleurs, sous le nom de Jacques Bonhomme. Ils s’associèrent pour cela avec Charles Coquelin, Alcide Fonteyraud et Joseph Garnier. Le journal fut lancé en juin 1848, juste avant les nouvelles journées révolutionnaires des 23 au 26 juin qui suivaient la fermeture des Ateliers Nationaux pour cause de coûts exorbitants. Peu de temps avant, Bastiat avait envoyé à Molinari et au comité de rédaction un article intitulé « Il faut dissoudre les Ateliers Nationaux » qui apparut à la une du dernier journal. Mais comme la répression contre les manifestants était meurtrière, Bastiat et ses collègues décidèrent sagement d’arrêter le journal. Il semble que Jacques Bonhomme n’ait compté que quatre numéros.

L’État, un des chefs d’œuvre de Bastiat, parut d’abord sous forme d’ébauche dans le numéro de Jacques Bonhomme du 11 au 15 juin. L’essai avait été écrit à l’intention du peuple qui manifestait dans les rues de Paris afin de lui révéler des idées plus justes que celles que répandaient les socialistes. Trois mois plus tard, Bastiat réécrivit le pamphlet et le publia en première page du Journal des Débats.

Le pamphlet eut un tel retentissement qu’il fut discuté le 10 janvier 1850 à la Société d’Économie politique. Au cours de la séance, l’économiste libéral Louis Wolowski défendit un rôle plus étendu de l’État que dans le pamphlet, mais fut mis en minorité. Puis le pamphlet suscita un tel intérêt qu’il fut inscrit à l’ordre du jour de plusieurs autres réunions de la Société.

Dans son article sur l’État du Dictionnaire d’économie politique de 1852, Charles Coquelin, qui avait assisté à ces débats, cita si extensivement Bastiat qu’on pouvait penser que ce dernier en avait écrit la moitié. C’est une indication de l’influence qu’avait acquise Bastiat sur le cercle des économistes. Cette influence se faisait encore sentir cinquante ans plus tard. En Août 1899, l’ordre du jour de la discussion comprenait le sujet du pamphlet, avec la question « Est-ce qu’on est toujours là et que deviendra l’État dans le futur ? »

Guillaumin et Cie, la maison d’édition de Bastiat

C’est cette maison qui publia les œuvres complètes de Bastiat, à l’exception de certaines lettres à la famille Cheuvreux et d’articles ou de lettres découverts par Jean-Claude Paul-Dejean dans les journaux locaux de l’époque ou lors de ventes aux enchères[2]. Les Guillaumins constituaient une dynastie qui dura de 1835 à 1910 ; ils publièrent la plupart des écrits libéraux de cette époque.

Gilbert-Urbain Guillaumin (1801-1864) devint orphelin à cinq ans et fut élevé par son oncle. Il vint à Paris en 1819 et travailla dans une librairie avant de fonder sa maison d’édition en 1835. Il devint actif en politique (libérale) après la révolution de 1830 qui amena Louis-Philippe au pouvoir et entama des contacts avec la plupart des libéraux de l’époque. Il contribua à fonder Le Journal des Économistes en 1841 et La Société d’économie politique en 1842. Sa maison devint le lobby des économistes libéraux. Ils débattaient des causes qui à leurs yeux menaçaient la liberté en France : l’étatisme, le protectionnisme, le socialisme, le militarisme et le colonialisme. Les débats donnaient souvent lieu ensuite à des publications.

La librairie Guillaumin se trouvait située 14 rue de Richelieu, à distance pédestre des Tuileries, du Louvre, du Palais-Royal et de la Bibliothèque nationale. La maison Guillaumin publia des centaines de livres sur des sujets d’économie, ce qui fit de son catalogue un véritable Who’s Who du mouvement libéral en France. Ainsi le catalogue de 1866 contenait 166 titres de livres, sans compter les journaux et autres périodiques. Outre Bastiat, Guillaumin publia par exemple les œuvres de Quesnay, Turgot, Jean-Baptiste Say, Dunoyer, Molinari ainsi que des traductions de Hugo Grotius, Adam Smith, Jeremy Bentham, Thomas Malthus, David Ricardo, John Stuart Mill et Charles Darwin. Le catalogue de 1848 avait 5 pages. En page 3 figuraient en bonne place les Petits pamphlets de Frédéric Bastiat. Les deux séries de Sophismes économiques coûtaient 4 francs chacune et L’État seulement 40 centimes. Il y avait aussi l’annonce des Harmonies économiques. En 1866, le catalogue avait 33 pages et proposait pour 3 francs le 7 » volume des Œuvres complètes, édité par Paillottet après la mort de Bastiat.

Après la mort de Guillaumin, en 1864, les activités de la firme furent reprises par sa fille ainée, Félicité, puis à la mort de cette dernière, par sa plus jeune sœur Pauline. La maison d’édition continua à publier sous une forme ou une autre jusqu’en 1910, date à laquelle elle fusionna avec l’éditeur Félix Alcan. Le plus grand titre de gloire de cette maison d’édition fut la publication, au milieu du XIXe siècle, des deux volumes du Dictionnaire d’économie politique coédités avec Charles Coquelin. Ce livre avait au total deux mille pages, sur deux colonnes. Le dictionnaire contenait nombre d’articles écrits par Bastiat et ses idées imprégnaient l’ensemble du Dictionnaire. Par sa taille, son étendue et sa portée, le Dictionnaire d’économie politique est véritablement le reflet de l’érudition libérale du XIXe siècle.

Prosper Paillottet, éditeur et exécuteur testamentaire de Bastiat (1804-1878)

Prosper Paillottet était un homme d’affaires aisé qui rejoignit l’Association pour la liberté des échanges en 1848, peu de temps après sa création. Il devint l’ami et l’éditeur de Bastiat au sein de la maison Guillaumin. Il s’occupa beaucoup de Bastiat pendant les derniers jours de celui-ci en Italie. Il forma la Société des amis de Bastiat cinq jours seulement après sa mort, de façon à préserver ses papiers et ses ébauches. Il édita les Œuvres Complètes en six volumes en 1852-1854, puis avec des lettres et des articles épars, il publia un septième volume qui s’ajouta aux six premiers dans l’édition de 1862-1864. C’est lui qui fit la plupart des notes de bas de page. Cette édition fut réimprimée plusieurs fois au cours du XIXe siècle.

Paillottet gagnait sa vie dans la joaillerie. Sa modeste richesse lui permettait de se consacrer à des causes philanthropiques. Il était vice-président d’un conseil de prud’hommes, membre de la Société pour l’encouragement des associations ouvrières et bien entendu de la Société d’économie politique. Il était très actif dans l’Association pour la liberté des échanges, allant jusqu’à apprendre l’anglais pour aider Bastiat à traduire les publications de, ou sur, La Ligue animée par Cobden. En 1850, lorsque la santé de Bastiat empira, Paillottet devint de fait son secrétaire, éditeur et assistant de recherche.

Paillottet écrivit lui-même plusieurs articles et des revues de livres qui parurent dans le Journal des économistes. Deux de ces articles furent publiés séparément sous forme de livres : un essai sur les droits de propriété intellectuelle et une traduction d’un ouvrage d’inspiration religieuse par William Johnson Fox, pasteur unitarien, et ancien orateur populaire de la Ligue.

Le concept d’individualisme

Au XIXe siècle, le mot individualisme » avait une connotation fortement négative. Bastiat avait quelque répugnance à utiliser le terme pour décrire sa propre philosophie. Pourtant, vers la fin du siècle ses héritiers le considérèrent comme un des leaders de l’école française de l’individualisme.

Le terme était utilisé au début du siècle par les critiques des lumières, qui trouvaient que ces derniers faisaient la part trop belle aux droits individuels au détriment de la couronne, de l’église et de la communauté. Au libre marché, dans lequel les individus subordonnaient les préoccupations « sociales » à leurs intérêts égoïstes, Saint-Simon et Louis Blanc opposaient une direction de l’État « socialement responsable », exercée pour le premier par une élite technocratique et pour le second par le peuple.

Bien des économistes français connaissaient les écrits d’Adam Smith et d’autres auteurs qui arguaient que c’était précisément l’inverse : les êtres humains étaient naturellement sociables et la recherche de leurs intérêts individuels aboutissait finalement à l’intérêt collectif.

Bien que gêné d’utiliser le mot, Bastiat a mis cette notion au cœur de son œuvre majeure, Harmonies économiques. Il rejetait l’idée qu’il existait seulement trois moyens d’organiser une société : l’autorité (de l’Église et de l’État), l’individualisme, et la fraternité (en régime socialiste). La vraie distinction, d’après lui, devait être entre une association coercitive et une association volontaire.

Plus tard, le Nouveau dictionnaire d’économie politique (1891-1892) s’efforça de faire une claire distinction entre l’individualisme et l’égoïsme.

Le « droit au travail » par opposition à la « liberté de travailler »

Le « droit au travail » avait été l’un des slogans des socialistes pendant les années 1840. Cela voulait évidemment dire que l’État avait le devoir de procurer du travail à tous ceux qui en demandaient. C’était la théorie de Louis Blanc et de Victor Considérant. Au contraire, les libéraux réclamaient le « droit », ou « la liberté » de travailler. Ce dernier point était professé par Dunoyer, puis Bastiat. Ce sujet prit de l’importance en Mai 1848, lorsqu’un comité de l’Assemblée Constituante s’en empara juste avant la fermeture des Ateliers Nationaux, qui entraîna, on l’a vu, des soulèvements à Paris. Les participants au débat constituaient un véritable Who’s who des socialistes et libéraux de l’époque.

Le débat fut publié par Guillaumin plus tard dans l’année, avec des commentaires de Léon Faucher, Louis Wolowski, Joseph Garnier et bien sûr Bastiat, dont voici la réponse (extrait) :

Mon cher Garnier,

Vous me demandez mon opinion sur le droit au travail et vous semblez surpris que je ne l’aie pas présentée lors de la séance de l’Assemblée Nationale. Mon silence est dû seulement au fait que lorsque je me suis inscrit, trente de mes collègues l’étaient déjà. Si l’on considère que le « droit au travail » n’est autre que le droit pour chacun de travailler et de récolter les fruits de son travail, j’y suis évidemment favorable. Je n’ai jamais écrit deux lignes qui aillent à l’encontre de cette notion. Mais si l’on considère qu’il s’agit pour l’individu de demander à l’État qu’il lui procure un travail par la force, je n’ai jamais approuvé cette bizarre option.

D’abord, l’État a-t-il d’autres droits que ceux que les citoyens ont déjà ? J’ai toujours pensé que sa mission était de protéger les droits existants déjà. Ainsi, hors de toute intervention de l’État, j’ai le droit de travailler et de disposer des fruits de mon travail. Mes compatriotes ont les mêmes droits et nous avons en plus celui de les défendre par une force commune. L’État peut et doit nous protéger dans l’exercice de ces droits. C’est cette action collective et régulée qui se substitue à l’action désordonnée des individus.



[1] Note de Jacques de Guenin : Le Liberty Fund vient de publier le volume 2 (en anglais) des œuvres complètes de Frédéric Bastiat, un travail collectif que je dirige. David Hart, « Academic Advisor » de l’équipe est l’un des meilleurs connaisseurs au monde du mouvement des économistes libéraux français avant, pendant, et après Bastiat. Il a enrichi le volume 2 d’anecdotes et d’observations souvent inédites que j’ai traduites ici à l’intention des lecteurs du bulletin de l’ALEPS.

[2] Ces derniers figurent bien dans l’édition du « Liberty Fund » ainsi que dans celle des « Éditions Charles Coquelin ».

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