Hyperinflation et hyperréalité : Thomas Mann à la lumière de l’école autrichienne. Par Paul A. Cantor

reviewTraduit par Lucas Scrive pour 24hGold

The Review of Austrian Economics, Vol. 7, No. 1 (1994)*

Hormis les guerres et les révolutions, on peut dire que rien n’est comparable en importance dans nos civilisations modernes à l'[inflation]. Les bouleversements causés par l’inflation  sont si profonds que les gens préfèrent les taire et les dissimuler.

Elias Canetti, Masse et puissance

I

Avec l’effondrement mondial du socialisme comme système économique, le marxisme est aujourd’hui une position intellectuelle profondément discréditée. L’échec patent du communisme soviétique a donné raison à la théorie prophétique, défendue par Mises au début du siècle dernier, selon laquelle le calcul économique est impossible en l’absence d’un véritable marché libre. Réfuté une fois pour toutes par les faits de la vie économique, le marxisme a été contraint de battre en retraite dans le seul domaine académique où l’on n’accorde aucun poids véritable à la réalité empirique : les humanités. Le grand paradoxe de la vie académique contemporaine – un paradoxe d’ailleurs maintes fois souligné –, c’est qu’au moment même où le marxisme a perdu toute crédibilité dans le monde pratique, ce courant est devenu le courant dominant des humanités dans les universités américaines. Un tel résultat n’aurait pas été possible sans ces courants que sont la déconstruction et les autres formes de poststructuralisme. En mettant en question les notions de vérité et d’objectivité, ces courants de la théorie littéraire ont laissé les départements des humanités vulnérables au lent travail d’envoûtement marxiste, là où les autres disciplines plus en prise avec la réalité ont, pour l’essentiel, réussi à se prémunir contre un tel ensorcellement.

Dans le grand tourbillon de l’histoire du monde, le fait que des professeurs de littérature se soumettent de leur propre chef au dogme réfuté et dépassé du marxisme afin de flatter leur ego et de soulager leur conscience sociale au moment même où des millions de gens se libèrent d’une idéologie imposée par la force peut paraître sans grande importance. Et en dépit des prétentions démesurées de ces critiques littéraires qui s’imaginent changer le monde, personne – pas même le directeur de la Réserve Fédérale – n’a jamais été assez stupide pour se tourner vers un professeur de littérature pour obtenir des conseils en matière économique. Il est donc tentant de se résigner à tolérer que les départements américains des humanités servent de maisons de retraite à des marxistes finis et inoffensifs. Pourtant, nous ne devrions pas sous-estimer les dangers qu’il y a à abandonner l’étude de la littérature aux théoriciens marxistes : la façon dont nos étudiants conçoivent les humanités peut très bien affecter leur vision plus large du monde. Nous devons en particulier nous protéger contre la possibilité que le marxisme puisse être réhabilité au moyen de slogans du type « un socialisme à visage humain ». Ayant perdu toute respectabilité en tant que théorie économique, le marxisme est probablement destiné à refaire surface de temps à autre sous la forme d’un programme vaguement humaniste. Dans un article récent, Richard Rorty proclame crûment et courageusement l’échec économique du marxisme, et pourtant cela ne l’empêche pas de se rappeler avec nostalgie les jours où le socialisme apparaissait comme une alternative économique viable :

Mais je dois reconnaître que nous avons été privés de quelque chose de très important à  présent que nous ne pouvons plus nous considérer comme combattant « le système capitaliste ». Pour le meilleur et pour le pire, « socialisme » était un mot qui élevait le cœur des meilleures personnes que ce siècle ait connues. Un grand nombre d’hommes et de femmes courageux sont morts pour ce mot. Ils sont morts pour une idée qui s’est avérée ne pas marcher, mais ils n’en incarnaient pas moins des vertus auxquelles la plupart d’entre nous n’aspirent que trop rarement [1].

Laissons de côté le fait qu’un nombre tout aussi important d’hommes et de femmes courageux sont morts en se battant contre le socialisme : on voit bien à travers cette déclaration de Rorty le danger qu’il y a à laisser le socialisme se prévaloir de sa prétendue plus haute moralité. L’une des façons de sauver la cause socialiste, c’est d’insister sur le fait que malgré son échec comme système économique, le socialisme n’en reste pas moins une sorte d’humanisme et une théorie éthique largement valide.

Au centre de cette forme « déconstruite » et esthétisée du marxisme qui domine actuellement les départements des humanités, on retrouve l’idée selon laquelle la littérature et ses exigences éthiques supérieures continuent de nous orienter en direction du socialisme. Mais il n’y a aucune raison de réserver à la gauche le monopole de l’étude de la littérature. Même si de nombreux auteurs ont penché, de fait, en faveur du socialisme, l’idée répandue selon laquelle la littérature ne saurait servir que les intérêts de la gauche n’est rien d’autre qu’un mythe. Il m’est impossible, en l’espace de quelques pages seulement, de prétendre démolir de façon rigoureuse un préjugé si ancien et si fortement enraciné. Mais je me propose de montrer ici, sur la base d’un exemple concret, que l’analyse littéraire n’est pas nécessairement la chasse gardée de la gauche académique et qu’elle est même, en réalité, parfaitement compatible avec la doctrine économique de l’école autrichienne. Je vais analyser une nouvelle écrite par Thomas Mann en 1923 intitulée Unordnung und frühes Leid, ou, pour reprendre le titre de la traduction française, Désordre [2].

Ayant pour cadre l’Allemagne de la République de Weimar au temps de l’hyperinflation, cette nouvelle revêt une signification nouvelle lorsqu’on l’analyse à la lumière de la théorie de l’inflation et des cycles avancés par Mises. Mann, avec la virtuosité qui est la sienne lorsqu’il s’agit de refléter la réalité sociale et économique à travers ses œuvres de fiction, réussit, sans rien connaître de la théorie économique autrichienne, à décrire les ramifications psychologiques d’un environnement rongé par l’inflation avec une subtilité et une perspicacité que Mises eût admirées. Bien plus, l’analyse de Désordre à la lumière de la théorie de l’inflation proposée par Mises montrera que cette nouvelle a des implications plus larges sur notre façon de concevoir l’histoire culturelle du XXe siècle. Lire Mann muni des outils théoriques de la théorie autrichienne révélera l’existence d’un lien entre les faits économiques du XXe siècle et les idées poststructuralistes qui ont donné au marxisme une seconde vie de nos jours dans les départements des humanités. En bref, j’espère montrer, en dépit de toutes les indications du contraire données par mes collègues, qu’il est possible de parler de littérature sans divaguer sur le plan économique.

II

Désordre, peut apparaître, à première vue, comme une nouvelle manquant de suffisamment de substance pour faire l’objet d’une analyse soutenue [3]. Mann, dans ce texte, fait le récit d’une journée apparemment banale dans la vie quotidienne du DocteurAbel Cornelius, un professeur d’histoire. Ingrid et Bert, deux grands enfants adolescents du professeur, organisent une fête pour leurs amis, où se mélange une foule typique de jeunes gens, parmi lesquels des étudiants, mais aussi des artistes. Tout le monde s’amuse lors de cette fête, notamment les deux plus jeunes filles du professeur, Ellie et Snapper, qui sont ravies de pouvoir saisir la chance de passer un peu de temps en compagnie de personnes plus âgées. Troublé dans sa routine par la présence de tous ces jeunes gens, le professeur n’en éprouve pas moins une sorte d’attrait pour eux et leur style de vie moderne. Ce dernier prend part de temps à autre à la fête, essaie d’avancer un peu dans son travail dans son cabinet avant de sortir finalement faire sa promenade journalière. À son retour, il découvre que sa maison est plongée dans un véritable chaos : sa petite fille âgée de cinq ans est entrée dans une fureur noire car elle se sent dédaignée par un étudiant en école d’ingénieur, un certain Max Hergesell, dont elle s’est entichée après qu’il ait accepté de danser avec elle pour s’amuser. En colère lorsqu’elle apprend que Hergesell ne pourra pas devenir son frère, la petite Ellie restera inconsolable jusqu’à ce que Max ne vienne dans sa chambre pour lui souhaiter, galamment, une bonne nuit, achevant ainsi le récit sur une note poignante d’espoir en l’innocence restaurée.

Se présentant comme un récit léger, Désordre dépeint un monde qui rappelle les grands textes du modernisme littéraire comme La Terre vaine d’Eliot ou La Mort à Venise de Mann lui-même. La nouvelle dissèque le processus de dissolution de l’autorité à travers la description de l’effondrement d’un ordre social et des confusions qui en résultent. Mann dresse le portrait, en particulier, d’un monde dans lequel les parents sont en train de perdre leur autorité sur leurs enfants. Considérant visiblement leurs parents comme des vieillards, les enfants voient leur propre génération comme plus intelligente que la précédente. Mann fait le portrait d’un monde qui se perd dans son culte de la jeunesse. Signe révélateur de la confusion qui en résulte, l’expression « les grands » (die Grossen) apparaît dans le premier paragraphe (p. 79) lors de la présentation, non des parents comme on pourrait s’y attendre, mais des adolescents. Les petits enfants appellent déjà leurs parents par leur prénom. Récit d’une jeunesse grandissant trop vite, ce n’est pas un hasard si Désordre s’achève par l’incident du béguin soudain de la petite Ellie pour Max. L’image d’une petite fille de cinq ans connaissant sa première histoire d’amour est la façon choisie par Mann pour cristalliser notre sentiment de l’absurdité du rythme de développement effréné de notre monde.

Dans Désordre, toutes les catégories volent en éclat. Les enfants se comportent comme des adultes, et les adultes se mettent à agir comme des enfants : pour s’amuser avec Ellie et Snapper, Cornelius « plie les genoux jusqu’à se réduire à leur taille et se promène avec eux en leur donnant la main » (p. 105). Cette image d’un « Abel redevenu tout petit » (p. 106) renvoie à l’effondrement plus général de la hiérarchie dans le monde de Cornelius, et en particulier à la disparition du sens des distinctions sociales. Le professeur éprouve la plus grande peine du monde à distinguer son fils du valet de ce dernier : tous deux s’habillent de la même manière et l’un et l’autre sont victimes des mêmes engouements et des mêmes modes (p. 80-81, 132). Le monde de Désordre est devenu si confus que les différents personnages n’arrivent plus à distinguer entre ce qui est réel et ce qui ne l’est pas. Cet aspect des choses est souligné par la présence d’acteurs tout au long du récit. Mann souligne tout ce qui est imitation et parodie ; Ingrid possède « un amusant talent de parodiste » (p. 80), qu’elle et son frère adorent exploiter :

En tramway, tout en causant, ils aiment à jouer les rôles les plus imprévus ; ils échangent en public de longues conversations fictives en patois – alors qu’ils ne parlent jamais patois entre eux (p. 88).

Lorsqu’un acteur nommé Ivan Herzl se présente à la fête très lourdement fardé, Cornelius se surprend à penser que les gens, décidemment, ne sont plus ce qu’ils paraissent : « Il semble qu’on devrait choisir, ou la mélancolie ou le maquillage. Les deux réunis donnent une contradiction psychologique » (p. 116). Mann créé une atmosphère d’inauthenticité dans l’histoire : le monde moderne n’est que contrefaçon.

Dans un monde où tout point de référence a désormais disparu, le monde de Désordre semble avoir pour seule et unique loi le changement perpétuel. Mann confronte le personnage principal de la nouvelle à cette instabilité. En tant que professeur d’histoire, Cornelius est en permanence à la recherche de quelque chose de solide à quoi se rattacher au milieu de cette mutabilité incessante, et c’est avec mélancolie qu’il se rappelle alors du caractère fixe du passé comparé au changement continuel du monde contemporain :

Il sait que les professeurs d’histoire n’aiment pas l’histoire en train de se faire, mais l’histoire une fois achevée ; qu’ils haïssent les bouleversements contemporains où ils ne voient que dérèglement, incohérence et impudence, le contraire même de toute réalité historique ; il sait que leur cœur appartient au passé cohérent, sage et historique. […] [U]ne atmosphère intemporelle et éternelle […] convient beaucoup mieux […] aux nerfs d’un professeur d’histoire (p. 96).

Au même titre que La Terre vaine, Désordre offre une sorte de contrepoint entre la cohérence des époques passées et l’incohérence des temps modernes.

III

Jusqu’ici, la nouvelle de Mann ressemble à toutes ces autres œuvres modernistes qui témoignent de l’effondrement de l’ordre traditionnel au XXe siècle. Mais lorsqu’on analyse attentivement cette nouvelle pour déceler quelle est, aux yeux de Mann, la cause de cet effondrement, Désordre apparaît alors comme un texte unique. Les écrivains modernistes ont proposé de nombreuses explications du caractère incohérent de l’existence au XXe siècle. Dans La Terre vaine, par exemple, Eliot dresse un parallèle entre le désordre des cités modernes où la foi religieuse s’est perdue et la disparition des mythes traditionnels qui donnaient autrefois une cohérence à la vie. Mais dans Désordre, Mann explore une autre possibilité et lie le portrait qu’il dresse de la vie moderne à un événement historique spécifique – l’inflation allemande des années vingt, épisode économique si extraordinaire qu’un terme nouveau a dû être inventé pour le décrire : l’ « hyperinflation ». On a attribué de nombreuses causes à l’absurdité de la vie moderne, mais ici Mann s’intéresse à l’absurdité des politiques économiques modernes. Mann nous invite, afin de comprendre les raisons de la dissolution de l’autorité dans le monde qu’il décrit, à regarder du côté de la folie monétaire caractéristique de la République de Weimar [4]. Mann montre bien que l’inflation ne se contente pas d’engloutir le portefeuille des gens : l’inflation affecte de fond en comble notre façon de percevoir le monde, allant jusqu’à atrophier notre sens de la réalité. Bref, selon Mann il existe un lien entre l’hyperinflation et ce que l’on appelle généralement l’« hyperréalité [5] ».

Si la modernité se caractérise par une perte du sens de la réalité, cette perte est liée aux transformations subies par la monnaie au XXe siècle. Tout menace de devenir irréel lorsque la monnaie a cessé d’être réelle. J’ai affirmé plus haut qu’un sentiment puissant d’inauthenticité et de fausseté prédominait dans Désordre. L’apparition de ce sentiment est liée, en dernière analyse, au plus grand de tous les faussaires : le gouvernement et sa planche à billets. Ce n’est que lorsqu’un gouvernement se met à imprimer toute la monnaie dont il a besoin – se transformant ainsi en véritable faux-monnayeur – qu’un phénomène d’hyperinflation peut apparaître. L’inflation désigne ce point où, en raison de l’action du gouvernement, toute distinction entre monnaie véritable et fausse monnaie est devenue impossible. Voilà pourquoi l’inflation exerce un effet aussi destructeur sur la société. La monnaie représente l’une des mesures les plus importantes de la valeur dans toute société, sans doute même la plus importante de toutes les mesures, le réceptacle fondamental de la valeur. En tant que telle, et de façon centrale, la monnaie est source de stabilité, de continuité et de cohérence au sein de chaque communauté. Par conséquent, dénaturer le stock de monnaie originel, c’est altérer le sens de la valeur d’une communauté. En vidant la monnaie de toute sa valeur, l’inflation menace de saper et de dissoudre le sens même de la valeur au sein de la société.

Mann suggère ainsi qu’il existe un lien entre inflation et nihilisme. Jamais, sans doute, une époque ne fut à ce point dominée par le nihilisme comme le fut l’Allemagne sous la République de Weimar : l’attitude nihiliste était omniprésente dans les arts avant de contaminer finalement la politique. Il serait bien entendu erroné de voir dans l’inflation la seule cause possible de cette attitude nihiliste. De toute évidence, l’Allemagne sous la République de Weimar était confrontée à de nombreux autres problèmes hérités, pour partie, de la première guerre mondiale et du Traité de Versailles, et, pour partie, de penseurs allemands du XIXe siècle comme Nietzsche. Mais, comme nous le rappelle la nouvelle de Mann, ce serait une erreur de sous-estimer le rôle de l’inflation comme facteur explicatif de ce nihilisme omniprésent sous la République de Weimar. Au dos d’un billet d’un dollar, on peut lire les deux inscriptions suivantes : « États-Unis d’Amérique » et « En Dieu nous croyons. » D’une certaine façon, un lien existe entre la monnaie et nos opinions politiques, y compris nos croyances religieuses. Ébranlez la croyance des gens dans leur monnaie et vous ébranlerez également toutes leurs autres croyances. Si ce problème est devenu particulièrement grave au XXe siècle, c’est parce que notre époque est celle du papier-monnaie triomphant, de la monnaie ravalée au rang de pur article de foi. C’est pour cette raison qu’on trouve écrit « En Dieu nous croyons » sur nos dollars : personne n’est assez fou pour faire aveuglément confiance au président de la Réserve fédérale des États-Unis. Dans Désordre, Mann nous invite à prendre conscience de ce qui arrive à nos vies lorsque nous sommes forcés d’accepter une nouvelle monnaie purement sur la base de la confiance et lorsque cette confiance est trahie par le gouvernement.

À la différence de bon nombre d’historiens et d’économistes qui écrivent encore aujourd’hui sur ces questions, Mann perçoit clairement les causes de l’inflation [6] : les détails de sa nouvelle montrent clairement que ce qui ne tourne pas rond dans la République de Weimar, c’est la gestion du stock monétaire. Le lecteur ne peut pas s’empêcher de penser que quelque chose ne va pas lorsqu’il lit que Cornelius buvait « une bière légère à 8 000 marks » (p. 91). Mann est conscient que c’est la politique budgétaire du gouvernement qui est la source du problème. Ce n’est sûrement pas un hasard si Cornelius effectue justement des recherches historiques sur les débuts de la création des banques centrales et le financement des déficits, explorant ainsi l’origine du recours à l’inflation comme instrument des politiques publiques modernes :

[I]l lit quelques pages de Macaulay sur l’origine de la dette publique anglaise à la fin du XVIIIe siècle, puis quelques pages d’un auteur français sur l’endettement progressif de l’Espagne à la fin du XVIe siècle (p. 108) [7].

La nouvelle – véritable chronique des absurdités de l’inflation – fourmille de détails sur les finances domestiques. Si Cornelius gagne un million de marks par mois, un tel traitement n’est qu’ « à peu près à la hauteur des circonstances » (p. 86).

Dans une situation aussi folle, les individus finissent par être obnubilés par les nécessités économiques quotidiennes et passent leur temps à essayer de se maintenir la tête hors de l’eau. Frau Cornelius se sent complètement démunie face aux tâches les plus simples de la vie de tous les jours :

La maîtresse de maison […] est exténuée, déprimée par les folles difficultés du ménage. Une saison d’eaux lui serait nécessaire, mais l’incertitude des situations, le désarroi général interdisent pour le moment tout projet de ce genre. Elle pense aux œufs qu’il faut acheter aujourd’hui, et elle parle de ces œufs à 6 000 marks qu’on ne trouve qu’une fois par semaine et en nombre limité, dans un certain magasin distant d’un quart d’heure (p. 87-88).

La nouvelle de Mann montre bien qu’une première intervention du gouvernement dans l’économie entraîne toute une série d’interventions supplémentaires. Après avoir déclenché une pénurie avec leurs politiques inflationnistes, les autorités décident d’introduire de nouvelles réglementations afin de mettre un terme à une situation irrationnelle qu’elles ont elles-mêmes créée de toutes pièces. Confrontés alors au problème du rationnement, les personnages de la nouvelle de Mann apprennent progressivement à contourner ces nouvelles réglementations gouvernementales :

[C]ar la maison ne cède que cinq œufs par semaine et par ménage ; aussi les jeunes gens se présentent-ils au magasin l’un après l’autre et sous divers noms d’emprunt, afin d’obtenir vingt œufs en tout pour la villa Cornelius (p. 88).

La fausseté caractéristique du monde dont Mann dresse ici le portrait est présentée par l’auteur comme la conséquence directe de l’intervention du gouvernement dans l’économie : en perturbant le fonctionnement du marché, le gouvernement contraint les gens à devenir faux.

Mann est conscient du degré d’absurdité atteint par l’inflation en Allemagne et sa nouvelle montre bien à quel point cette absurdité économique aboutit à faire de la vie même quelque chose d’absurde sous la République de Weimar. Mann dépeint notamment l’un des aspects caractéristiques de l’inflation que Mises avait analysé en détail – l’achat effréné de vraies marchandises [8] :

Avant que la jeunesse arrive, il [Frau Cornelius] lui faut encore aller en ville à bicyclette pour échanger contre des vivres une somme d’argent qu’elle possède et qu’il faut mettre à l’abri de la chute du change (p. 107-108).

Lorsque la valeur de la monnaie fond virtuellement d’heure en heure, les gens cherchent désespérément un moyen de se rattacher à quelque chose dont la valeur est la plus stable possible, ce qui implique de courir échanger leur argent fictif pour quelque chose de réel, pour de vrais biens. L’inflation accélère ainsi le rythme déjà effréné de la vie moderne, un rythme qui désoriente encore davantage la population et qui sape ce qu’il reste de la stabilité de l’existence.

Mann montre également comment l’inflation bouleverse l’ordre social, en produisant notamment, de façon clandestine, un immense transfert de richesses. Les gens qui avaient travaillé dur et déposé leur argent à la banque virent leurs économies s’évaporer pour ainsi dire du jour au lendemain. Mann témoigne de cette déchéance de la classe moyenne dans le cas des Hinterhofers :

deux sœurs qui appartiennent à la petite bourgeoisie ruinée et qui remplissent au pair, en échange de la nourriture et du logement, les fonctions de cuisinière et de femme de chambre (p. 105).

Mann, à travers le portrait qu’il dresse de la honte et de l’amertume que ressent Cécile Hinterhofer, montre combien il était douloureux pour ces femmes de vivre avec ce sentiment de déchéance économique :

[Mlle Cécile] affiche comme toujours des airs supérieurs afin de sauvegarder sa dignité de membre déchu du tiers état. Mlle Cécile souffre amèrement d’être descendue du rang de petite bourgeoise à la condition domestique. […] Elle [sert la table] en détournant le visage, avec une moue de reine détrônée (p. 129).

Une société composée de gens amers comme les Hinterhofers se retrouve rapidement confrontée à des problèmes politiques majeurs tels que la montée du fascisme comme le montre l’exemple de l’Allemagne sous la République de Weimar.

Au moment même où une grande partie des Allemands se retrouvèrent ruinés durant l’inflation allemande, certains réussirent à tirer parti de ces nouvelles conditions économiques au point de faire fortune. Mann inclut dans les personnages de sa nouvelle l’un de ces spéculateurs qui parvinrent à profiter de l’inflation :

Il y a là [au bal] […] des types d’aventuriers comme on n’en voit qu’à notre époque. Ce grand garçon pâle avec des perles à son plastron, fils d’un dentiste, spécule à la bourse, tout simplement, et mène, d’après ce que l’on a raconté au professeur, l’existence d’Aladin muni de sa lampe merveilleuse [9]. Il possède une auto, il offre à ses amis des soupers au champagne et aime à leur distribuer à tout propos des souvenirs et des bibelots de prix, en or ou en nacre.

Ceux qui savent comment tirer parti d’une situation inflationniste peuvent gagner grâce à l’inflation ce que les autres y perdront. L’inflation aboutit donc à un monde sens dessus-dessous. Le fait qu’en l’espace d’une nuit, les gens puissent perdre ou gagner des fortunes conduit à toutes les confusions sociales décrites dans Désordre, comme, par exemple, l’incapacité de Cornelius à distinguer son fils de son valet. Dans un monde où toutes les catégories jusque-là bien définies finissent par disparaître, une forme de relativisme général se développe. Les convictions de Cornelius finissent par s’effriter et il se sent incapable de prendre position contre les opinions de la jeune génération. Dans un passage anticipant de façon effrayante la tyrannie actuelle du politiquement correct, le professeur d’histoire se retranche dans un véritable scepticisme académique lorsqu’il se retrouve aux prises avec le fanatisme de la jeunesse, cherchant à tout prix à faire passer ce scepticisme pour une forme d’ouverture d’esprit :

[L’]équité […] est l’âme de l’histoire, le principe de toute connaissance et la lumière sous laquelle il faut présenter les choses aux jeunes gens […] Car il faut éviter de les blesser dans leurs convictions politiques, qui de nos jours, bien entendu, sont terriblement tranchées et divergentes, tellement qu’avec tous ces explosifs amassés on peut s’attirer des huées, voire un véritable esclandre, si l’on se mêle de prendre parti en histoire (p. 140).

Inquiet à l’idée de devoir prendre position, Cornelius finit par remettre en question ses convictions les plus absolues : « En fin de compte, il n’y aurait donc pas de justice ? » (p. 141). Mann illustre ainsi les effets politiques de l’inflation, comment elle finit par engloutir les croyances essentielles au fondement de l’ordre social. En sapant tout sentiment de stabilité et en détruisant les fondements de la valeur des choses dans l’Allemagne de la République de Weimar, l’inflation finira par conduire au nazisme et à l’avènement de Hitler [10].

IV

Le portrait que dresse Mann des effets psychologiques de l’inflation est tout aussi précis que son portrait des effets économiques, sociaux et politiques de l’inflation. Mann montre bien à quel point l’inflation change la façon dont les gens pensent, à quel point elle les contraint à vivre pour l’instant présent. À quoi bon planifier l’avenir lorsque l’inflation, et en particulier l’hyper-inflation, rend le futur incertain et imprévisible. Comme l’a bien montré Mises, l’effet le plus insidieux de l’inflation consiste à rendre tout calcul économique impossible, sapant ainsi l’éthique protestante, associée depuis Max Weber à l’essor du capitalisme. À quoi bon épargner si l’argent mis de côté finit par perdre toute valeur en raison de l’inflation ? Comme le montre Mann, dans un environnement inflationniste, la stratégie rationnelle consiste à dépenser l’argent gagné aussi vite que possible. L’inflation a ainsi pour effet de réduire l’horizon temporel de chacun, en détruisant justement l’attitude et les habitudes des classes moyennes face à l’avenir, en détruisant ces forces qui en font des gens travailleurs et des investisseurs avisés, ces forces qui les conduisent à restreindre leur consommation présente afin d’accroître leur production future.

C’est cet effet de l’inflation qui permet d’expliquer pourquoi ce sont les jeunes qui dominent dans le monde dépeint dans Désordre, et pourquoi l’ancienne génération a perdu son autorité. Là où les jeunes s’adaptent plus facilement au changement de conditions, les personnes plus âgées restent prisonnières de leurs habitudes. Les jeunes s’en sortent, pour cette raison, mieux durant l’inflation :

Mais c’est le décor de la vie bourgeoise aisée d’autrefois, et l’existence misérable et pénible qu’on y mène, en vêtements usés et retournés, n’y est plus assortie. Les enfants n’en ont pas connu d’autre, pour eux c’est la norme et la règle […]. La question du costume ne les préoccupe guère. Cette génération a inventé une tenue appropriée aux circonstances, une sorte de milieu entre l’indigence et le style éclaireur, un costume qui, en été, se réduit à peu près à une blouse de toile ceinturée de cuir et à une paire de sandales. Leurs parents bourgeois ont eu plus de peine à s’y faire (p. 86).

Mann remarque ici que l’inflation influence jusqu’à la façon dont les gens s’habillent, mais il comprend également, de façon plus profonde encore, que l’inflation modifie la dynamique des générations au sein de la société, conférant ainsi aux jeunes un avantage considérable sur les plus âgés. Parce qu’elle n’a jamais fait l’expérience de la stabilité économique, la jeunesse allemande éprouve bien plus de facilité à se laisser porter par le flux de l’inflation.

Mann, dans le portrait qu’il fait du valet au service de Cornelius, le jeune Xavier, le présente comme le digne rejeton de l’ère inflationniste et comme la parfaite incarnation de ses vertus et de ses vices :

C’est l’enfant et le médiocre produit d’une époque relâchée, un vrai type de sa génération […]. Le professeur l’appelle le grand organisateur des fêtes [11], parce qu’il se montre toujours à la hauteur des circonstances imprévues ou divertissantes, s’y révèle docile et complaisant. Mais profondément étranger à la notion du devoir, il répugne aux obligations monotones, ennuyeuses et quotidiennes, autant que certains chiens répugnent à sauter par-dessus un bâton (p. 130).

Xavier possède la plasticité requise pour s’adapter aux changements de conditions causés par l’ère inflationniste, au prix cependant d’une perte totale de la discipline prisée autrefois par la société allemande. Son manque d’intérêt pour le passé gêne évidemment son maître, le professeur d’histoire, mais Xavier, en bon enfant de l’inflation, s’élance constamment vers l’avenir :

Le matin, pendant que le professeur déjeune, il arrache la feuille du calendrier sur la table à écrire, mais il ne touche à rien d’autre dans la pièce. Il ferait mieux de laisser en repos cette éphéméride, le professeur Cornelius le lui a dit souvent, car il arrive que le professeur enlève aussi la feuille suivante, et se trouve complètement désorienté. Mais ce travail-là plaît au jeune Xavier (p. 131).

Dans un monde dans lequel les jeunes font des sauts dans l’avenir au rythme de deux jours à la fois, les plus âgés finissent par se sentir de moins en moins à leur place. Cela fait déjà longtemps que les économistes ont reconnu que l’inflation était particulièrement cruelle à l’égard des personnes plus âgées qui vivent de revenus fixes et qui sont donc incapables de suivre le rythme de l’inflation. Mann nous fait quant à lui percevoir les bouleversements psychologiques qui accompagnent les ravages économiques de l’inflation. Plus que tout autre facteur, c’est l’inflation qui discrédite l’autorité des anciennes générations pour mettre le pouvoir aux mains de la jeunesse. L’inflation ne se contente pas d’entraîner la disparition de l’avantage économique dont jouissent les personnes plus âgées au bénéfice des plus jeunes : dans un environnement inflationniste, toutes les vertus traditionnelles des anciens finissent par se retourner contre eux tandis que tous les vices habituels de la jeunesse acquièrent soudainement les traits de la sagesse. Conservatisme et sens des traditions inhibent toute réponse adaptée à la transformation rapide des conditions économiques, tandis que la prodigalité et l’extravagance des jeunes se révèlent être paradoxalement une forme de prudence dans un environnement inflationniste. Le génie de Mann consiste à montrer en quoi toutes les caractéristiques du monde dépeint dans Désordre découlent de la nouvelle situation économique. Certes, il demeure nécessaire de se tourner vers des économistes comme Mises afin de comprendre les causes ainsi que l’ensemble des ramifications économiques de l’inflation. Mais ce que Mann nous offre, c’est une analyse de l’aspect humain du phénomène, une analyse de la façon dont l’inflation transforme non seulement les conditions économiques, mais la nature même de la vie quotidienne, allant même jusqu’à contaminer la psyché des enfants les plus jeunes [12]. Le sentiment amoureux prématuré éprouvé par Ellie pour Max est l’équivalent émotionnel de l’inflation.

V

En dehors de ses conséquences économiques, sociales, politiques, et au-delà même de ses conséquences psychologiques, l’inflation, selon Mann, va jusqu’à s’attaquer à ce qui fonde notre sens de la réalité [13]. Dans un monde où l’inflation sévit, la réalité finit par s’atténuer. Comme nous l’avons vu, même une bière de 8 000 marks est coupée avec de l’eau. Pour toute une série de raisons, il n’est pas toujours possible d’augmenter les raisons afin de suivre le rythme de l’inflation : c’est pourquoi les producteurs sont forcés de produire des marchandises de qualité inférieure, des marchandises frelatées. Dans Désordre, Mann dresse le tableau d’un abaissement généralisé de la qualité du monde environnant. Si Cornelius se flatte d’être un bourgeois, il ne peut s’empêcher, étant donné la gêne dans laquelle il se trouve, de faire des économies de bouts de chandelles, même lorsqu’il offre des cigarettes à ses invités :

[I]l […] tire de l’armoire une boîte de sa réserve – non pas des meilleures ni de ses préférées, mais des cigarettes un peu trop longues et minces dont il n’est pas fâché de se défaire à cette occasion : après tout, ce ne sont que des jeunes gens ! (p. 121).

Conséquence typique de la destruction des circuits économiques, les choses se retrouvent rapidement délabrées dans un monde inflationniste :

La cuvette est cassée depuis un an. C’est une cuvette à bascule dont la charnière est démise d’un côté ; on n’a pas pu la réparer, parce qu’il n’y a pas moyen d’avoir des ouvriers, ni la remplacer, car aucun magasin n’en livre de ce modèle (p. 110).

Une fois que l’on commence à percevoir le véritable sujet de Désordre, le caractère emblématique de la scène par laquelle s’ouvre la nouvelle de Mann saute aux yeux :

Le plat de résistance ne s’est composé que de légumes, baptisés « côtelettes de choux » ; aussi a-t-il été suivi d’un plat sucré, confectionné à l’aide d’une de ces poudres à pudding qu’on achète de nos jours et qui ont un goût de savon et d’amande [14] […] (p. 79).

S’il est clair que l’inflation affecte de façon négative le régime alimentaire des personnages de Mann, le passage cité révèle ici un effet de l’inflation plus significatif encore : Cornelius et sa famille vivent dans un monde dans lequel il n’y a plus de desserts et où il n’y a plus que des substituts de dessert. Contraints d’économiser à cause de l’inflation, les personnages de la nouvelle ne peuvent plus se permettre de se payer la recette originale des desserts traditionnels :

Ceux-ci, de leur côté, se concertent au sujet de la collation qu’on offrira aux invités. Cornelius est plein d’ambitions bourgeoises. Il voudrait qu’on servît au souper, après la salade russe et les sandwiches de pain noir, une tarte, ou quelque chose qui ressemblât à une tarte (p. 87).

Nous connaissons tous ce genre de substituts alimentaires, ces produits artificiels qui sont toujours présentés comme supérieurs à l’original, mais qui, en réalité, sont uniquement moins chers (et peut-être moins gras). Ces substituts sont typiques de la vie au XXe siècle, et l’Allemagne, avec son industrie chimique avancée, occupait la première place en matière de développement de ce type de produits, si bien que nous avons adopté le mot Ersatz (le mot allemand pour substitut) dans notre langue.

Dans l’accusation finale qu’il porte contre la politique monétaire de la République de Weimar, Mann montre à quel point l’inflation contribue à cet ersatz de réalité qu’est la réalité au XXe siècle. Nous en sommes arrivés à vivre dans un monde où le contreplaqué remplace l’acajou. Les choses ont cessé d’être réelles et nous sommes entourés de substituts ingénieux (et bon marché), simples simulacres des choses véritables. La nouvelle de Mann fourmille d’exemples de ces substituts artificiels qui vont des fausses dents des enfants de la bonne (p. 102) au faux cuir des chaussures de Hergesell :

[L]e cuir est d’un aride de nos jours ! Regardez-moi ça ; ce n’est pas du cuir, c’est de la fonte (p. 114).

Le rythme artificiellement élevé de l’économie inflationniste se révèle de plus en plus irrationnel, poussant les vendeurs à tromper leurs clients lors de la vente de leurs produits. La plus grande part de ce qui est considéré, à tort, comme la duplicité caractéristique du capitalisme n’est, en fait, que le résultat de l’intervention du gouvernement dans l’économie sous la forme d’une manipulation du stock monétaire. Comme le montre Mann, c’est en premier lieu le processus inflationniste contrôlé par le gouvernement qui engloutit progressivement la réalité du monde moderne dans ce qu’elle a de plus substantiel.

Certes, il serait exagéré de rendre l’inflation responsable de tous les maux. Au cours du XIXe siècle déjà, Alexis de Tocqueville avait noté qu’un régime démocratique encourageait par ses effets l’apparition de produits de mauvaise qualité :

Les artisans qui vivent dans les siècles démocratiques ne cherchent pas seulement à mettre à la portée de tous les citoyens leurs produits utiles, ils s’efforcent encore de donner à tous leurs produits des qualités brillantes que ceux-ci n’ont pas. Dans la confusion de toutes les classes, chacun espère pouvoir paraître ce qu’il n’est pas […]. Pour satisfaire ces nouveaux besoins de la vanité humaine, il n’est point d’impostures auxquelles les arts n’aient recours [15].

Les économies modernes avaient donc tendance, bien avant les politiques inflationnistes des papiers-monnaies, à encourager la production de simulacres en lieu et place des choses véritables. Tocqueville nous rappelle que les développements économiques ont souvent des causes politiques et nombre des tendances dépeintes par Mann dans Désordre peuvent être attribuées à la démocratisation abrupte de l’Allemagne après la première guerre mondiale. Mais Mann montre à quel point l’inflation accélère et accentue de telles tendances, et comment elle force les gens à économiser en vivant de substituts dans une tentative désespérée de maintenir le fantôme de leur niveau de vie antérieur.

Mann, avec son flair de romancier et sa capacité à saisir les textures de la vie quotidienne, a bien perçu le lien entre le monde de l’inflation et le monde des médias modernes. Si le gouvernement créé l’illusion de la richesse en manipulant le médium fiduciaire, les médias contribuent, de manière similaire, à la création d’un monde tout entier constitué d’illusions. Écrivant dans les années vingt, Mann est déjà conscient des nouvelles possibilités de tromperie rendues possibles par les technologies modernes et le caractère de plus en plus médiatisé de la vie moderne. Tout médium de communication est potentiellement un medium de déformation de la communication. Dans les mascarades de Bert et d’Ingrid, le téléphone est devenu un médium important :

Le téléphone y joue un rôle capital : ils appellent à l’appareil Pierre et Paul, des chanteurs d’opéra, des personnalités politiques et des princes de l’Église ; ils se font passer pour des demoiselles de magasin ou pour le comte et la comtesse Mannsteufel, et admettent difficilement qu’il y ait eu erreur (p. 90).

Le téléphone constitue un exemple de la façon dont les médias de communication moderne créent une illusion, l’illusion de l’immédiateté. Bert et Ingrid éprouvent du plaisir à l’idée d’être en apparence en contact avec les grandes personnalités publiques de ce monde, mais en un sens, ils sont, au même titre que les gens qu’ils cherchent à tromper, victimes de la supercherie. Ils croient qu’ils traitent directement avec ces personnes célèbres mais, en réalité, le téléphone fait écran entre eux : autrement, leur petit manège n’aurait aucune chance de marcher. Toutes les relations qu’ils cherchent ainsi à établir par le moyen du téléphone sont inévitablement illusoires. Comme le suggère avec plus de force, l’expression allemande pour « faux numéro », ils sont « falsch verbunden » (p. 624) « faussement connectés ».

Dans une conversation téléphonique, on ne voit pas la personne avec laquelle on est en train de parler mais on a l’illusion qu’elle est présente. De la même manière, dans une économie à base de papier-monnaie, l’or a disparu des transactions quotidiennes mais la monnaie donne toujours l’illusion de la richesse. Le caractère médiatisé de l’économie moderne, en particulier le développement d’instruments financiers sophistiqués, permet au gouvernement de tromper les gens concernant de la nature de la politique monétaire. Lorsqu’un gouvernement essaie d’altérer les pièces et de diminuer leur teneur en métal précieux, les résultats sont immédiatement visibles pour la plupart des gens. En revanche, les opérations financières intermédiaires qui prennent place dans un système bancaire centralisé permettent d’entourer les conditions monétaires d’un nuage de mystère. Au moins au départ, les techniques de financement du déficit et de monétarisation de la dette masquent aux yeux du public ce que l’on fait subir au stock de monnaie. De même que les blagues de Bert et d’Ingrid ne fonctionnent que parce que leurs interlocuteurs ne peuvent pas les voir, la politique inflationniste du gouvernement sous la République de Weimar n’a été possible que parce qu’elle s’est abritée derrière le rideau de fumée du système moderne de la banque centrale : avec du papier-monnaie, il est plus difficile d’apercevoir au premier coup d’œil que la monnaie est galvaudée. Comme Mises l’a montré, la politique inflationniste dans son ensemble repose sur la confusion au sein de tout système d’échange indirect entre la monnaie et le capital, l’illusion selon laquelle des morceaux de papier constituent d’une certaine manière une richesse réelle.

Mann observe l’inauthenticité du monde moderne se répandre pour contaminer la musique qu’écoutent les jeunes qui ne vont plus écouter des concerts mais écoutent des reproductions mécaniques sur leur gramophone. Dans le « Nouveau Monde » créé par le gramophone (p. 120), la musique du monde entier finit par fusionner et il devient difficile de repérer la trace des origines nationales (p. 121, 123), ou de distinguer entre d’authentiques chansons traditionnelles et des succès populaires (p. 125-126). Parce qu’il semble rendre la musique du monde entier immédiatement disponible, le gramophone créé une fausse aura de raffinement cosmopolite et ajoute ainsi au sentiment de relativisme culturel :

Ils évoluent ainsi aux sons du gramophone […] qui déverse des shimmies, des fox-trot, des one-step, des double-fox, des shimmies africains, des javas, des polkas créoles (p. 134).

Partout dans Désordre les illusions se substituent à la réalité. La fuite du monde réel trouve sa meilleure illustration dans l’échappatoire chimérique que constitue le cinéma pour Xavier :

Son cœur appartient tout entier au cinéma […]. Il caresse le vague espoir d’appartenir un jour personnellement au monde du cinéma et d’y faire florès. Cet espoir se fonde sur ses longs cheveux et sur son adresse et son intrépidité corporelles. Il monte souvent sur le frêne du jardin […]. Arrivé au sommet, il allume une cigarette, se balance en ébranlant jusqu’à la racine le fût élancé, et cherche des yeux quelque directeur de cinéma, qui passant par-là, pourrait songer à l’engager (p. 131-132).

Ici Mann anticipe ce qui allait devenir le mythe de Hollywood : être découvert dans l’épicerie de Schwab. De tels rêves sont nourris par une économie inflationniste, laquelle corrompt les ambitions de la jeunesse. Le jeune homme fantasme en pensant faire fortune en tournant des films parce qu’il s’imagine que la seule façon pour lui de devenir riche c’est de devenir riche d’un seul coup. Dans un environnement inflationniste, chacun rêve de connaître un succès foudroyant car le lent processus d’accumulation de l’épargne obtenue en travaillant dur ne peut plus marcher. Comme le devine Mann, le monde des images en mouvement est la forme artistique parfaite à l’âge de l’inflation : un art cinétique pour une ère cinétique. Mann montre comment les films saturent déjà la vie de tous les jours : dans le choix de ses cigarettes, Xavier fume « une marque qui porte le nom d’une star de cinéma très en vogue » (p. 81). Dans le monde illusoire créé par l’inflation, une image à l’écran a désormais le pouvoir de façonner le désir des hommes.

VI

Les références aux téléphones, aux gramophones et aux films dans Désordre recréent le sentiment de médiation qui caractérise la vie moderne et combien nous sommes désormais submergés de reproductions et de représentations de la vie. En fin de compte, c’est bien le problème de la représentation qui constitue l’enjeu central du texte de Mann. Son étude minutieuse montre à quel point c’est une nouvelle conception de la représentation qui s’est imposée à travers notre siècle – véritable tournant dans notre façon de penser qui peut être corrélé avec l’adoption du papier-monnaie et des politiques inflationnistes. Traditionnellement, un billet de banque renvoyait à quelque chose d’extérieur à lui-même. À l’époque de l’étalon-or, un billet d’un dollar représentait une quantité d’or fixe, conservée quelque part sous forme de dépôt et payable sur demande. Avoir une devise étalonnée sur l’or signifiait alors exactement ceci : un billet de banque était librement convertible en une marchandise réelle – l’or –, soit quelque chose qui avait une véritable valeur. À l’ère de la monnaie fiat, un billet représente un autre billet, et c’est tout. Un billet peut tout au plus être échangé contre un autre billet de banque, mais une telle transaction n’a alors plus aucune raison d’être dès lors qu’aucune marchandise réelle ne soutient la devise. Dans le système moderne du papier-monnaie, la monnaie ne représente rien en dehors d’elle-même : elle ne représente plus qu’elle-même  [16].

Il est fascinant de constater à quel point cette transformation de la notion de représentation à l’œuvre dans la monnaie fiat apparaît comme le prototype du nouveau concept de représentation caractéristique de l’art moderne. Les artistes modernes se glorifient d’avoir été les premiers à découvrir le concept d’art non-représentatif. Demandez à un peintre moderne ce que ses gribouillages sur la toile représentent et il vous répondra avec condescendance : « Ma peinture ne représente rien d’extérieur à elle : elle ne représente qu’elle-même. » Née dans le prolongement de la théorie de l’art pour l’art élaborée au XIXe siècle, cette attitude, chez les artistes modernes, revient à nier la nécessité pour l’artiste de se référer à un monde extérieur : son œuvre peut parfaitement exister à l’intérieur d’un monde de l’art qui est à lui-même son propre référent. Le monde moderne du papier-monnaie constitue un autre exemple de système clos sur lui-même. Une devise sans marchandise comme l’or pour lui servir de support se présente donc comme le modèle de l’auto-référentialité dont l’art moderne tire une grande fierté [17].

Dans un cas comme celui-là, il est difficile de parler de relation de cause à effet. Affirmer : « C’est parce que nous sommes sortis du système de l’étalon-or que l’art moderne est devenu non-représentatif » serait par trop simpliste. On peut penser que ces deux transformations trouvent leurs racines dans quelque chose de plus profond que la vie et la culture modernes – l’avènement de la démocratie qu’analysait Tocqueville peut-être. Quoi qu’il en soit, on ne peut pas exclure qu’un changement aussi fondamental que le passage d’une devise reposant sur une véritable marchandise à une monnaie fiat puisse avoir de larges répercussions sociales, affectant jusqu’aux attitudes culturelles les plus fondamentales. Si l’auto-référentialité est bien une caractéristique essentielle de l’art moderne, alors peut-être que l’environnement inflationniste créé par les gouvernements du XXe siècle a du moins contribué à propager ce sentiment d’irréalité qui envahit notre culture. Lorsque désormais la monnaie cesse de renvoyer à quoi que ce soit de réel, c’est l’idée traditionnelle de référentialité qui vacille. Ce sont les maîtres d’œuvre des politiques inflationnistes qui sont directement responsables de nombre des désastres économiques et politiques de ce siècle. Désordre suggère que ces derniers sont également responsables de l’auto-référentialité vaine d’une grande partie de l’art moderne.

Une fois coupés de la réalité, les artistes se tournent alors vers ces substituts que sont les notions de surréel et d’hyperréel. La totalité du mouvement connu sous le nom de postmodernisme est le produit du tournant non-représentatif en art moderne. Il nous faudrait aller bien au-delà des limites de la nouvelle de Mann pour explorer complètement la relation entre l’inflation et le postmodernisme [18]. L’une des notions centrales de la théorie postmoderne est l’idée de simulacre, idée déjà développée dans Désordre comme nous l’avons vu plus haut [19]. D’après l’une de ses définitions, le simulacre est une copie qui ne correspond – paradoxalement – à aucun original [20]. On retrouve ici précisément le concept de monnaie fiat. Sous l’étalon-or, le billet d’un dollar est une représentation à laquelle correspond un original : une quantité déterminée d’or. Il était facile, dans ces conditions, de distinguer l’original de sa représentation : là où l’original était brillant et d’un jaune éclatant, sa représentation se présentait sous la forme d’un vulgaire morceau de papier de couleur verte. Une telle distinction devient parfaitement impossible dans un monde de pur papier-monnaie. Un billet d’un dollar ne représente plus qu’un autre billet d’un dollar : il ne reste alors plus, dans un tel monde, que des copies [21].

C’est précisément un monde comme celui-là que dépeint Mann dans Désordre, un monde dans lequel la réalité menace constamment de se dissoudre en de simples représentations de la réalité. Cornelius se désole de l’admiration que voue son fils à l’acteur Ivan Herzl et qu’il aime imiter :

Bert est fortement sous l’influence de Herzl, il noircit le bord inférieur de ses paupières […] ; plein d’une juvénile indifférence au chagrin de ses parents, il affirme qu’il compte choisir Herzl pour son modèle et copier toutes ses attitudes, non seulement s’il se décide pour la profession de danseur, mais même s’il devient garçon de café… au Caire (p. 84).

En choisissant un acteur comme modèle, Bert se retrouve à imiter un imitateur, menaçant ainsi de se transformer en un simple simulacre d’être humain. Ce qui frappe Cornelius chez Herzl, c’est son manque total d’authenticité ; en tant qu’acteur, il semble toujours en train de se donner en spectacle, et semble ainsi dépourvu de toute réalité propre :

Sans doute, c’est le cri du cœur, mais son habitude des effets théâtraux fait que ses gestes et ses paroles sonnent terriblement faux (p. 119).

Mann avait, dès les années vingt, et ce, de façon prophétique, pris toute la dimension de l’inauthenticité qui se répandait alors dans la société et la culture modernes, en comprenant que ce changement avait un lien avec les médias modernes, mais également avec le médium fiduciaire. En effet, Mann voit dans l’inflation et la perte de la réalité de la monnaie qu’elle engendre, le modèle de la perte d’authenticité dans le monde moderne [22].

Prenons maintenant un exemple illustrant particulièrement clairement l’existence du lien que j’ai essayé d’établir entre l’épistémologie de l’art du xxe siècle et les débats portant sur le papier-monnaie. La tendance à rendre l’acte de représentation problématique se trouve au cœur du postmodernisme. Les images postmodernes attirent l’attention sur elles-mêmes, sur le fait que ce sont seulement des images. Dans l’art traditionnel, le médium est, en effet, transparent : l’artiste veut que nous portions notre attention, à travers son acte de représentation, sur la chose représentée et il fait par conséquent tout son possible pour que notre attention ne se porte pas sur le médium. L’artiste postmoderne, en revanche, retourne complètement le processus de représentation pour mettre au premier plan le médium, attirant ainsi notre attention sur l’acte de représentation même, et sur le fait que le spectateur regarde quelque chose qui est représenté. La Trahison des images de René Magritte (Fig. 1) constitue un exemple célèbre de cette technique utilisée par les surréalistes, précurseurs à bien des égards du postmodernisme. L’une des nombreuses lectures possibles de l’inscription qu’on trouve au bas de cette brillante peinture est la suivante : « Ceci n’est pas une pipe : c’est uniquement la représentation d’une pipe. » Magritte court-circuite toute tendance que nous pourrions avoir à confondre la représentation d’une chose avec la chose elle-même en attirant explicitement l’attention sur l’acte de représentation de la chose [23]. La peinture suscite chez le spectateur le sentiment que tout acte de représentation est foncièrement inadéquat, faux même.

Cette peinture de Magritte, réalisée en 1928-1929, constitue l’exemple parfait d’art avant-gardiste, le type d’œuvre qui ne pouvait être réalisée qu’au XXe siècle. Et pourtant, cette œuvre ressemble de façon frappante à ce dessin de Thomas Nast, qui servait d’illustration au livre de David Wells intitulé Robinson Crusoe’s Money et publié pour la première fois en 1876 (Fig. 2). Le livre de Wells se voulait une critique violente de l’inflation de papier-monnaie engendrée par la Guerre civile. L’auteur se sert d’une robinsonnade pour démontrer que la croyance du grand public à la réalité du papier-monnaie est une folie :

Mais cette dernière expression n’était, comme on l’a vu, qu’une simple image et un usage trompeur du langage, car toute personne intelligente comprend immédiatement qu’une promesse de livrer une marchandise […] ne saurait être confondue avec la marchandise ou la chose elle-même, pas plus qu’on ne saurait confondre […] l’image d’un cheval avec un véritable cheval [24].

L’illustration de Nast parvient à rendre de façon brillante le cœur de cet argument en brouillant, à la façon des surréalistes, la frontière entre les choses et les représentations des choses. À l’instar de Magritte, Nast nous rappelle qu’il y a une grande différence entre une image de vache et une vache, mais il y a bien plus qu’un simple jugement esthétique. L’illustrateur propose de façon plus sérieuse une analogie entre la duplicité propre à toute représentation artistique et la duplicité de tout gouvernement imprimant du papier-monnaie et imposant par la force un cours légal, analogie que l’on retrouve dans le parallèle : « Par simple décret de l’artiste, ceci est une vache » et « Par simple décret du Congrès des États-Unis, ceci est un billet d’un dollar » [25]. Ayant vécu l’épisode inflationniste du dollar « greenback » mis en place par les États de l’Union, Nast, sans même avoir lu Nietzsche, remettait ici en question la réalité de la représentation. Comme dans Désordre, l’environnement inflationniste créé pendant la guerre de Sécession civile conduisit ainsi un artiste à se poser la question de l’authenticité de la représentation et à réfléchir aux illusions impliquées par son propre travail [26].

VII

Désordre n’est peut-être qu’une nouvelle, mais – c’est ce que nous avons voulu montrer – Mann a réussi à concentrer dans ce texte court un portrait complet du monde moderne, portrait qui fourmille en même temps de détails économiques très révélateurs. L’attention portée par Mann aux conséquences de l’inflation sur la vie quotidienne fournit un complément utile aux brillantes analyses économiques proposées par Mises du phénomène. Mises explique ce qui s’est produit en Allemagne sous la République de Weimar ; Mann, lui, rend sensible au lecteur l’expérience vécue par les gens ordinaires au temps de l’inflation, lui permettant ainsi de prendre conscience du phénomène dans toute son horreur. Bien que les analyses de ce type soient rares, l’analyse que l’on vient de lire de Désordre montre qu’une analyse économique non marxiste de la littérature est possible. C’est seulement si l’on aborde cette nouvelle muni de l’analyse correcte de l’inflation fournie par Mises que l’on peut comprendre la véritable signification du texte et ses implications plus larges. Ce qui est particulièrement intéressant dans cette nouvelle, c’est qu’elle dresse le portrait du même monde que celui décrit par les textes modernistes, mais qu’elle offre une explication différente des caractéristiques de ce monde. Selon Mann, à l’origine du sentiment éprouvé par l’homme moderne que le sol s’est brutalement dérobé sous ses pieds, il y a non pas tel ou tel principe métaphysique de la vie humaine, mais une politique spécifique et ses effets : l’inflation. Mann suggère en outre que l’inauthenticité de la vie moderne, attribuée parfois à certaines pratiques capitalistes comme la publicité, est bien plutôt le résultat de l’environnement inflationniste créé par le gouvernement. Les critiques marxistes qui dominent aujourd’hui les humanités partent du principe que toute analyse économique de la littérature ne peut que (les) conduire à de réconfortantes conclusions en accord avec leurs convictions de gauche. Une analyse de Désordre inspirée par l’école autrichienne montre que nombre des problèmes caractéristiques de la vie moderne ne sont pas, contrairement à ce qu’affirment de nombreux critiques littéraires, le résultat du développement de la libre entreprise, mais bien plutôt le résultat de l’intervention du gouvernement dans l’économie, intervention que les marxistes eux-mêmes appellent continuellement de leurs vœux.

Le XXe siècle peut être appelé l’âge de l’inflation [27], ou encore l’âge du papier-monnaie : Désordre suggère qu’il existe un lien entre la pratique de l’inflation et le sentiment d’inauthenticité qui prévaut de nos jours, ce sentiment d’une réalité qui se dérobe et d’un effondrement général de la valeur. Les critiques font souvent part de leur perplexité lorsqu’il s’agit d’expliquer comment des auteurs comme Kafka ont pu dresser un portrait aussi absurde du monde. Le fait est que le quotidien vécu par les Allemands dans les années vingt au temps de l’inflation était bien plus absurde que tout ce que Kafka aurait jamais pu imaginer. Lorsque Gregor Samsa se change en insecte, cela introduit certainement un élément de folie dans sa maison, mais, du moins, l’argent que ses parents ont économisé à la banque a conservé toute sa valeur et lui permet, à lui et à sa famille, de continuer à vivre : sa sœur peut faire les courses sans transporter dans une charrette les billets de banque nécessaires pour acheter du pain.

Il serait bien entendu erroné de faire de l’inflation la cause unique du développement de l’idée d’absurde dans la littérature moderne. Après tout, l’absurde est présent dans la littérature de pays qui n’ont jamais connu d’épisode similaire à l’hyperinflation allemande (même s’il serait impossible de nommer un seul pays qui n’ait pas été touché par l’inflation au XXe siècle – pas même la Suisse : dans le monde moderne, on parle de taux relatifs d’inflation – l’inflation est bien le fait économique majeur de notre époque). Désordre n’en reste pas moins une nouvelle pleine de sens, nous invitant à nous interroger sur l’influence exercée par ce phénomène économique omniprésent sur la littérature et l’esprit modernes. En s’appuyant sur la nouvelle de Mann, on peut se demander si l’inflation n’est pas en réalité un phénomène encore plus insidieux qu’on ne le croit d’ordinaire, capable de bouleverser de fond en comble notre monde et la vision que nous en avons.

Mann suggère ainsi, à travers une approche différente de l’approche marxiste [28], l’existence d’un lien entre l’économie et l’histoire spirituelle du XXe siècle, conduisant à nous demander si le monde n’est pas devenu, à la suite de la monnaie elle-même, une simple image. Comme je l’ai dit au début de cet article, les théories déconstructionnistes et poststructuralistes ont préparé la voie à la conquête des humanités par les marxistes : en remettant en cause la validité de tous les critères de la vérité et de la réalité, déconstructionnistes et postmodernistes ont fourni l’alibi permettant aux professeurs de littérature de ne pas prendre en compte, dans leur réflexion, les faillites manifestes des politiques économiques socialistes. Mais l’analyse de Désordre conduit à penser que ces théories, contrairement à ce qu’elles prétendent, n’offrent aucune véritable compréhension de la condition humaine en tant que telle : elles ne sont, en réalité, que le produit d’un ordre économique propre au XXe siècle, l’âge de l’inflation. Les théoriciens qui ont triomphalement proclamé le caractère illusoire de l’existence humaine ne font que refléter le monde créé par la politique monétaire du gouvernement  et le faisceau d’illusions engendrées par l’ère du papier-monnaie. Aussi étrange que cela puisse paraître, on peut dire que Foucault, Derrida et les autres poststructuralistes ont raison : ils ont bâti la philosophie conforme à l’âge de l’inflation, cette phase de l’histoire au cours de laquelle la monnaie ne représente plus rien, rendant ainsi problématique toute représentation. L’erreur de ces philosophes a été de vouloir universaliser leur expérience historique limitée et de concevoir le monde produit par la théorie économique keynésienne comme le monde propre à toute vie humaine. Lire Mann permet de ne pas perdre de vue que ce n’est pas la vie humaine en tant que telle qui constitue une illusion, mais que c’est la monnaie que nos gouvernements nous imposent, de façon clandestine, à travers une politique inflationniste qui a atrophié notre sens de la réalité au XXe siècle.

Notes

[1] Rorty, Richard. « For a More Banal Politics ». Harper’s Magazine, mai 1992, p. 18.

[2] Je cite Désordre (N.D.T. : la traduction anglaise citée par l’auteur porte le titre suivant « Disorder and Early Sorrow ») dans la traduction de H. T. Lowe-Porter, tirée de Thomas Mann, Death in Venice and Seven Other Stories. New York : Vintage, 1989. Lorsque je me réfère à l’original allemand, les citations sont extraites des Gesammelte Werke (13 vol.) de Thomas Mann (S. Fischer, Francfort, 1974), vol. 8. La traduction de Lowe-Porter fourmille d’erreurs mineures, d’omissions et d’additions que je ne n’ai pas cherchées à corriger, sauf lorsqu’elles font obstacle à la bonne interprétation des intentions de Mann. (N.D.T. : les citations sont extraites de Mann Thomas, Désordre dans Sang réservé suivi de Désordre. Trad. par Denise Van Moppès. Paris : Le livre de Poche, 2005, 155 p. Collection biblio.

[3] En dépit du fait qu’on réfère souvent à Désordre comme à une sorte de roman bref (novella) – et c’est vrai que ce récit en présente de nombreuses caractéristiques – ce texte me semble suffisamment court pour être rangé dans la catégorie des nouvelles. Concernant le manque de substance supposé de ce texte, voici, par exemple, ce qu’en dit, un brin condescendant, Henry Hatfield : ce récit « est l’une des pièces les moins ambitieuses de Mann, et pourtant, en dépit de ses limites propres, l’une des plus réussies ». Voir Henry Hatfield, Thomas Mann, New Directions, Norfolk, Connecticut, 1951, p. 87. Si Désordre est un texte apprécié du public, et est fréquemment repris dans des anthologies, ce récit n’a pas véritablement attiré l’attention des critiques. Peu d’essais lui ont été consacrés et la plupart des études générales sur Mann ne mentionnent cette nouvelle qu’en passant. Lorsqu’ils font le choix d’en parler, les critiques préfèrent en général se concentrer sur les aspects autobiographiques de l’histoire. De toute évidence, Mann a fondé en grande partie sa nouvelle sur une fête donnée chez lui dans sa maison de Munich. Voyez le compte-rendu de son fils : Michael Mann, Truth and Poetry in Thomas Mann’s Work dans Thomas Mann, éd. Harold Bloom,  Chelsea House, New York, 1986, p. 292-293. Certains discutent les implications freudiennes de la relation entre le père et la fille de l’histoire. Herbert Lehnert développe une courte mais intéressante interprétation de l’histoire comme impliquant une inversion de la structure de La Montagne magique. Voir Thomas Mann: Fiktion, Mythos, Religion, 2ème éd., W. Kohlhammer, Stuttgart, 1968, p. 97.

[4] Même si certains critiques mentionnent en passant le fait que Désordre prend place au moment de l’inflation allemande, il est suprenant de voir à quel point les critiques minimisent l’importance des facteurs économiques de l’histoire. Hans Eichner dans son Thomas Mann: Eine Einführung in Sein Werk (Munchen: Lehnen, 1953), associe, p. 64, l’accès de colère de Ellie à « die allgemeine Verwirrung der Inflationsjahre » (« la confusion générale de la période de l’inflation »), mais sans aller plus loin. L’analyse la plus complète en langue anglaise que j’ai réussi à trouver de cette nouvelle ne mentionne l’inflation qu’une fois et ce, uniquement comme un exemple parmi d’autres des désordres dans l’histoire racontée par Mann. Voir Sidney Bolkovsky, « Thomas Mann’s ‘Disorder and Early Sorrow’: The Writer as Social Critic », Contemporary Literature 22 (1981): 221. Dans un court essai sur sa nouvelle, Mann lui-même insiste sur les éléments personnels et psychologiques mais exprime également sa satisfaction que la nouvelle ait été traduite en français sous le titre de « Au temps de l’inflation », titre qui, dit-il, est en accord avec les intentions de l’auteur et la signification du titre original (« nach des Verfassers Absicht und Meinung »). Il était ravi de voir qu’à l’étranger sa nouvelle était perçue comme « un document de la vie de la classe moyenne allemande après la guerre » (« als Dokument deutsch-bürgerlichen Nachkriegsleben »). Voir « Unordnung und frühes Leid », Gesammelte Werke, 11: 621. Lorsque Mann décrit son histoire dans une lettre, il l’appelle « Unordnung und frühes Leid, ‘eine Inflations-geschichte » (« une histoire de l’inflation » ou « une histoire d’inflation »). Lettre à Hans Heinrich Borcherdt, March 3, 1926, citée par Esther H. Leser, Thomas Mann’s Short Fiction: An Intellectual Biography (Rutherford, N.J.: Fairlleigh Dickinson University Press, 1989), p. 304, n. 50.

[5] Les termes « hyperréalité » et « hyperréalisme » proviennent de la critique d’art. Ils réfèrent à un style de peinture si réaliste et si photographique qu’il fait apparaître le monde comme irréel. Ces termes ont reçu une signification plus large dans le discours contemporain par des auteurs comme Jean Baudrillard qui voit la totalité du monde dans lequel nous vivons comme hyperréaliste dans son artificialité envahissante : « L’irréel n’est plus celui du rêve ou de la fantaisie, […] c’est celui qui caractérise une ressemblance hallucinatoire avec le réel lui-même » ; « C’est la réalité elle-même aujourd’hui qui est hyperréaliste » (les italiques sont celles de l’original). Voir Jean Baudrillard, Simulations, Paul Foss, Paul Patton, and Philip Beitchman, traduction Paul Foss, Paul Patton et Philip Beitchman, Semiotext[e], New York, 1983, p. 142-147. Pour un compte-rendu plus populaire de l’idée contemporaine d’hyperréalisme, voir Umberto Eco, Voyages dans l’hyperréalité, traduction William Weavern, Harcourt Brace, New York, 1986, p. 3-58.

[6] Ainsi, par exemple, dans son étude influente et largement encensée par la critique, Weimar Culture, Harper & Row, New York, 1968, l’historien Peter Gay confond les effets de l’inflation pour les causes : selon lui, l’inflation sous la République de Weimar était « causée par une pénurie d’or, une balance des paiements négative et la fuite des capitaux » (p. 152). Ce n’est que plus loin dans son exposé qu’il mentionne, mais en passant, « l’impression de monnaie » par le gouvernement (p. 154). Pour un compte-rendu historique récent de l’Allemagne sous la République de Weimar qui confirme la théorie autrichienne de l’inflation, voir Stephen A. Schuker, American “Reparations” to Germany, 1919-33: Implications for the Third-World Debt Crisis (Princeton, N. J.: Princeton University Press, 1988), p. 20 : « un déficit du budget qui ne pouvait être financé qu’à travers la création d’une dette flottante discomptée par la Reischsbank constitua le moteur réel de l’inflation ».

[7] Le passage en question dans le livre de Macaulay se situe dans le chapitre 19 de son Histoire de l’Angleterre. Voir The Works of Lord Macaulay, Longmans Green, Londres, 1898, vol. 5, p. 335-349. Que Mann ait récemment lu cette section lorsqu’il écrit Désordre est attesté par un écho verbal : à un moment Macaulay parle de « la lampe d’Aladin » (p. 346), tandis que dans l’original allemand, Mann renvoie à « Aladin mit der Wunderlampen » (p. 646). Le parallèle semble affaibli par la traduction qui parle uniquement d’« Alladinn » (p. 204). Dans cette section de son texte, Macaulay discute le moment où le Parlement britannique créa la dette nationale pour faire face aux déficits budgétaires qu’il avait contribué à produire, essentiellement à travers le financement des guerres. Mann comprit sans nul doute le parallèle avec la situation de l’Allemagne après la première guerre mondiale. Macaulay dresse l’éloge du financement du déficit comme un sacrifice merveilleux destiné à garantir la prospérité nationale : Mann avait moins de raison de se réjouir des effets d’un tel financement.

[8] En allemand, « die Flucht in die Sachwerte » ; voir Ludwig von Mises, Human Action, Yale University Press, New Haven, Connecticut, 1949, p. 424.

[9] L’allemand est plus précis : le personnage est un Börsenspekulant, un « spéculateur des places financières ».

[10] Il peut sembler excessif de faire porter le blâme de l’avènement d’Hitler sur l’inflation allemande mais on se reportera, pour une présentation fournissant un aperçu du lien entre l’inflation et le nazisme, à Elias Canetti, Crowds and Power, traduction Carol Stewart, Seabury, New York, 1978, en particulier les pages 187-188. Canetti va même jusqu’à établir un lien direct entre la dévaluation de la vie humaine représentée par l’Holocauste et l’inflation allemande.

[11] Ici, la traduction anglaise [N.D.T. : le traducteur anglais traduit Festordner – rendu par la traduction française en « grand organisateur des fêtes » – par « minute-man »] est d’une certaine manière plus appropriée que l’allemand de l’original. Mann fait qualifier par la bouche de Cornelius Xavier de Festordner (p. 645), « maître de cérémonies » et non « homme-minute ».

[12] Mann n’était, bien entendu, pas le seul écrivain de sa génération à dresser un tableau des effets de l’inflation, quoi qu’il soit surprenant de voir combien peu de critiques ont payé attention à ce phénomène. Je ne suis parvenu qu’à dénicher un seul court article traitant de la description de l’inflation des années vingt dans la littérature : comme on pouvait s’y attendre il mentionne les auteurs autrichiens. Voir Friedrich Achberger, « Die Inflation und die zeitgenossische Literatur », dans Aufbruch und Untergang: Österreichische Kultur zwischen 1918 und 1938, Franz Kadmoska, éd. Europa, Vienne, 1981, p. 29-42. Achberger établit une liste de 33 oeuvres littéraires autrichiennes ayant pour thème l’inflation : cette liste inclut l’oeuvre d’auteurs célèbres comme Heimito von Doderer, Robert Musil, et Stefan Zweig. D’après les descriptions données par Achberger, ces oeuvres présentent de toute évidence de nombreux points communs avec Désordre. Achberger mentionne ainsi que le frère de Mann, Heinrich, écrivit également une nouvelle traitant de la période de l’inflation et intitulée Kobes (1925) ; Hugo Stinnes, l’industriel allemand qui bénéficia largement de l’inflation, fournit le modèle de cette oeuvre. Rolf Linn fait la remarque suivante : « Cela rend Kobes unique, car la très nombreuse littérature concernant les turbulentes années d’après-guerre – toutes à l’exception de la nouvelle Désordre de Thomas Mann – traite essentiellement des victimes de la rapide dévaluation du mark. » Voir Rolf Linn, Heinrich Mann, Twayne, New York, 1967, p. 83.

[13] Un parallèle littéraire intéressant peut être trouvé dans la troisième partie de la trilogie d’Hermann Broch The Sleepwalkers, traduction de Willa et d’Edwin Muir, Grosset & Dunalp, New York, 1964. Son personnage Hugueneau découvre un monde ébranlé par le processus de l’inflation : « La monnaie acceptée jusqu’à présent est devenue incalculable, les standards fluctuent, et, en lieu et place des explications qui peuvent être avancées pour rendre compte de l’irrationnel, ce qui est fini ne parvient pas à suivre le rythme de l’infini et aucun moyen raisonnable ne se trouve à disposition afin de réduire l’incertitude irrationnelle de l’infini afin de sentir et de raisonner à nouveau » (p. 640). La théorie économique représentait le monde de la rationalité à Huguenau mais l’inflation transforme cette rationalité en irrationalité : « même le mode le plus caractéristique de l’existence bourgeoise, ce système partial qui est plus dur que tous les autres car il promet une unité impossible à ébranler dans le monde, cette unité dont l’homme a besoin pour se protéger contre ses incertitudes – deux marks feront toujours davantage qu’un mark et une somme de huit mille francs est constituée de nombreux francs et constitue pourtant un tout, un organe rationnel en termes desquels le monde peut être déchiffré y compris cette croissance robuste et durable, dans laquelle le bourgeois désire croire si fortement même lorsque toutes les monnaies chancèlent, est en train de s’étioler ; l’irrationnel ne peut pas être jeté dehors à volonté et aucune vision du monde ne peut plus se réduire à la somme dans une addition rationnelle » (p. 641).

[14] Le texte original (p. 618) exprime de façon beaucoup plus forte ce sentiment d’appauvrissement [N.D.T. : la traduction anglaise citée par l’auteur rend en effet moins bien ce sentiment d’appauvrissement – « The principal dish at dinner had been croquettes made of turnip greens. » –, comparée à la traduction française que nous reproduisons donc ci-après telle quelle]. Une traduction plus fidèle donnerait ainsi : « Le plat de résistance ne s’est composé que de légumes, baptisés “côtelettes de choux” ; aussi a-t-il été suivi d’un plat sucré [le texte original allemand dit « Flammeri »], confectionné à l’aide d’une de ces poudres à pudding qu’on achète de nos jours et qui ont un goût de savon et d’amande […] ». Un « Flammeri » est un blanc-manger ou un « trifle », mais le mot exprime également l’idée d’absurdité et de tromperie. Mann utilise le mot « Flammeri » précisément en ce sens quelques pages plus loin (p. 621).

[15] Tocqueville, Alexis de. De la démocratie en Amérique. T. 2. Paris : Garnier-Flammarion, 1981, p. 64. De Tocqueville raconte une anecdote personnelle pour illustrer cette tendance : « Lorsque j’arrivai pour la première fois à New York […], je fus surpris d’apercevoir le long du rivage […] un certain nombre de petits palais de marbre blanc dont plusieurs avaient une architecture antique ; le lendemain, ayant été pour considérer de plus près celui qui avait particulièrement attiré mes regards, je trouvai que ses murs étaient de briques blanchies et ses colonnes de bois peint. Il en était de même de tous les monuments que j’avais admirés la veille » (p. 65). Pour d’autres éléments de réflexion sur le lien entre démocratie et simulacre, voir Baudrillard, p. 78-79. Les penseurs français contemporains seraient surpris de voir que nombre de leurs idées se retrouvent déjà chez leur compatriote aristocrate au XIXe siècle.

[16] Certes, aussi longtemps que les gens ont foi dans la monnaie papier, elle peut s’échanger contre des marchandises réelles et, en ce sens, on peut toujours dire qu’elle représente une certaine valeur. Mais, comme le montre le rapide effondrement des devises de papier comme celles de la République de Weimar, leur « réalité » est largement atténuée comparée aux devises étalonnées sur l’or.

[17] Il est utile, dans ce contexte, de relire la formule célèbre de Samuel Beckett concernant le caractère non représentatif de l’art moderne : « il n’y a rien à exprimer, rien avec lequel exprimer, rien à partir de quoi exprimer, aucun pouvoir d’expression, aucun désir d’exprimer, tout cela joint à l’obligation d’exprimer ». Voir Samuel Beckett, « Three Dialogues », Disjecta, Grove, New York, 1984, p. 139. En effectuant une substitution, ce passage devient une excellente caractérisation du monde de la monnaie papier comme monnaie ayant cours légal : « il n’y a rien à échanger, rien avec quoi échanger, rien à partir de quoi échanger, aucun pouvoir d’échanger, aucun désir d’échanger, tout cela joint à l’obligation d’échanger ».

[18] Dans The Post-Modern Aura: The Act of Fiction in an Age of Inflation, Northwestern University Press, 1985, Evanston, III, Charles Newman essaie de relier le postmodernisme à l’inflation qui prévaut au XXe siècle. Ce livre est, à ma connaissance, l’entreprise la plus sérieuse d’analyse des implications culturelles de l’inflation : voir en particulier, p. 6-7, 187-190, ou cette affirmation en forme de synthèse (p. 184) : « Dans les affaires culturelles, l’inflation distrait de toute inquiétude, suspend le jugement, multiplie les interprétations, diffuse la rébellion, galvaude les standards, dissipe l’énergie, interdit toute confrontation, détruit les institutions, subordonne les techniques, polarise la théorie, dilate le style, dilue le contenu, hyper-pluralise l’ordre social et politique tandis qu’il homogénéise la culture. Par-dessus tout, l’inflation masque la stasis. » Malheureusement, le livre est gravement affaibli par l’incapacité de Newman à développer une argumentation soutenue : il livre plein d’aperçus fulgurants mais échoue à les développer de manière systématique. Il est également gravement ignorant des vérités économiques, en particulier concernant la nature de l’inflation, dont il prétend qu’elle « est fondamentalement causée non par […] la politique monétaire ou les dépenses du gouvernement […] mais par des présomptions inflationnistes élaborées par toute la culture » (p. 167) – encore un exemple d’un auteur prenant les effets pour les causes. Il serait difficile de trouver un jugement plus stupide que celui de Newman concernant le marché libre : « tout vendeur constitue un monopole dans la mesure où il a le pouvoir d’augmenter les prix sans affecter les ventes, et de telles institutions de formation des prix ne sont pas du tout indésirables, dans la mesure où une compétition totale en matière de prix détruirait complètement l’économie » (p. 165). Lorsque les critiques littéraires sont à ce point ignorant des vérités économiques comme c’est le cas ici, il n’est pas étonnant que leurs analyses économiques de la culture soient confuses. Pourtant, Newman est le seul critique à ma connaissance qui a perçu le caractère envahissant et insidieux de la force qu’a représenté l’inflation au XXe siècle.

[19] Pour une étude d’ensemble du rôle du simulacre chez Mann, voir Berhard J. Dotzler, Der Hochstaplec Thomas Mann und die Simulakren der Literatur, Wilhelm Fink, Münich, 1991).

[20] L’idée du simulacre est très importante dans la pensée française contemporaine, particulièrement chez Baudrillard. Dans Simulations, il définit le simulacre comme « la génération par les modèles d’un réel sans origine ni réalité : hyperréel » (p. 10), la « liquidation de tous les référentiels » et la « substitution au réel des signes du réel » (p. 11).

[21] C’est, bien évidemment, la raison pour laquelle il est plus facile d’entraîner l’inflation d’une pure devise de papier opposée à une devise étalonnée sur l’or. Afin de voir à quel point cette situation est proche du monde des simulacres conçus par Baudrillard, je vous renvoie à sa caractérisation : « La relation entre eux n’est plus celle de l’original à la contrefaçon […] les objets deviennent des simulacres indéfinis les uns par rapport aux autres » (p. 97). Que Baudrillard lui-même sente l’existence d’un lien entre sa notion de simulacre et le papier-monnaie est attesté par le fait qu’il parle souvent de la circulation des simulacres. Sa description de Los Angeles, par exemple, constitue une caractérisation adéquate du stock monétaire moderne : « un réseau de circulation sans fin, irréel » (p. 26 ; voir également p. 11, 32). Baudrillard établit un lien explicite lorsqu’il compare le processus de simulation au « flottement des devises » (p. 133). C’est une curieuse coïncidence historique que l’obsession poststructuraliste dans les années soixante-dix avec ce qu’ils ont appelé les « signifiants flottant à la dérive » coïncide à peu près avec la fin de l’étalon-or, qui a résulté en un flottement libre des devises nationales, complètement découplées de tout lien avec l’or.

[22] Mes collègues post-structuralistes doivent se gausser en me lisant de la naïveté épistémologique dont je fais montre en parlant de la réalité de la monnaie : puisque toute monnaie implique un acte de représentation, diraient-ils, il est ridicule de dire d’une forme de monnaie qu’elle est plus réelle qu’une autre et je suis donc tout simplement victime d’une forme archaïque de fétichisme de l’or. Mais établir une distinction entre une devise de pur papier et une devise étalonnée sur l’or n’implique pas nécessairement la moindre affirmation essentialiste concernant la réalité métaphysique d’une forme de monnaie par rapport à une autre. Ici comme dans d’autres domaines, la théorie autrichienne de la monnaie « réelle » évoque simplement la monnaie que le marché accepte comme valant pour monnaie réelle. Comme Mises l’a montré, tout bien accepté comme monnaie doit au moins à l’origine avoir possédé une valeur d’échange indépendamment de son usage au titre de monnaie, c’est-à-dire, ce doit être une marchandise comme l’or qui est dotée d’une valeur subjective pour des raisons autres que son usage comme médium d’échange. L’opposé de ce type de monnaie c’est la monnaie que le gouvernement doit contraindre la population à accepter (les lois concernant la monnaie qui a cours légal). Ainsi, loin d’être essentialiste, la distinction est purement pragmatique, reflétant simplement la façon dont les gens se comportent. En réalité, bien après que tous les gouvernements aient abandonné l’étalon-or, et aient travaillé avec acharnement à la démonétisation de l’or, les gens dans le monde n’en persistent pas moins à voir dans l’or une forme de monnaie, là où de nombreuses devises ayant cours légal sont traitées comme du papier sans valeur par les gens situés en dehors de l’autorité des gouvernements qui les impriment. Si mes collègues veulent continuer à prétendre que cela ne rime à rien de dire qu’une forme de monnaie est plus réelle qu’une autre, j’ai des roubles que je serai ravi d’échanger d’après leur montant exact contre des Krugerrands.

[23] Pour une analyse de cette peinture et d’autres semblables réalisées par Magritte, voir Suzi Gablik, Magritte, Thames and Hudson, New York, 1985, p. 124-131. L’importance de cette peinture pour le post-structuralisme est attestée par le fait que Michel Foucault ait écrit un long essai à son sujet, publié en anglais sous le titre This Is Not a Pipe, trad. et éd. James Harkness, University of California Press, Berkeley, 1983. Foucault suggère de nombreuses façons intéressantes de lire cette affirmation « Ceci n’est pas une pipe ». Il établit également un lien entre la peinture de Magritte et l’idée du simulacre : « La ressemblance se prédique elle-même d’après un modèle auquel elle doit ensuite retourner et révéler : la similitude fait circuler le simulacre comme une relation indéfinie et réversible du similaire au similaire » (p. 44), là encore une caractérisation particulièrement adéquate du monde illusoire du papier-monnaie.

[24] David Wells, Robinson Crusoe’s Money; or; the Remarkable Financial Fortunes and Misfortunes of a Remote Island Community, Harper & Brothers, New York, 1876, p. 57. Ce livre fascinant présente une conception de l’évolution de la monnaie très proche de celle développée par l’école autrichienne et fournit une défense convaincante de l’étalon-or (malheureusement l’argumentation de Wells est affaiblie par son recours à la théorie de la valeur travail et son ignorance de la loi de l’utilité marginale). J’ai appris l’existence de ce livre en lisant le livre de Walter Benn Michaels, The Gold Standard and the Logic of Naturalism, University of California Press, Berkeley, 1987, p. 145-147. Le livre de Michael est l’un des exemples les plus célèbres de ce qu’on appelle le « nouvel historicisme » – soit le genre de marxisme déconstruit qui domine actuellement les départements de littérature et qui dérive largement des écrits de Foucault. Michaels développe une thèse intéressante concernant la relation existant entre l’étalon-or et le concept de représentation dans l’Amérique au XIXe siècle, thèse très proche de celle que je défends. Mais Michaels refuse de prendre l’étalon-or au sérieux et juge naïve toute tentative de distinguer la « vraie » monnaie de la « fausse ». Page 147, il écrit : « en insistant sur le fait que la ”vraie monnaie” doive ”par elle-même posséder la quantité totale correspond à la valeur nominale inscrite” (p. 26), des auteurs comme Wells insistaient sur le fait que la valeur de la monnaie comme monnaie est déterminée par (et, en réalité, identique à) la valeur de la monnaie qu’elle aurait en tant que marchandise qui ne serait pas monnaie. » Ici Michaels révèle son ignorance de la théorie économique et son incapacité à suivre l’argumentation développée par Wells. Comme les économistes autrichiens, Wells prétend que la monnaie doit à l’origine avoir été une marchandise possédant une valeur propre mais il est parfaitement conscient du fait que la monnaie acquiert une valeur nouvelle et additionnelle à partir du moment où elle commence à fonctionner comme medium d’échange. Michaels reste complètement aveugle à la controverse du bimétallisme dont il parle : si la démonétisation de l’argent en 1873 abaissa de façon désastreuse le prix de l’argent, comme Michaels l’indique lui-même (p. 144, 175), alors il doit y avoir un composant séparé dans la valeur de toute marchandise servant de monnaie qui correspond précisément à sa fonction monétaire, comme le reconnaissent tous les tenants des différentes positions dans le débat sur le bimétallisme, Wells inclus. L’échec de Michaels à comprendre cet argument économique simple rend caduque la totalité de son argument. Étant donné à quel point les critiques littéraires contemporains aiment à parler d’économie, il est stupéfiant de constater leur degré d’ignorance en la matière.

[25] Poursuivant sur sa lancée, Wells est conduit à imaginer le monde du simulacre du XXe siècle, anticipant la création des produits ersatz : « le coton paint, la soie, la laine et le cuir pourraient être fabriqués de manière à ressembler parfaitement aux articles réels, de façon à ce que ce soit seulement lorsqu’on essaye d’échanger la représentation pour le vrai que la différence puisse être discernée » (p. 94).

[26] Dans un ultime épisode sur le sujet, au temps de l’inflation allemande, des artistes Dada utilisèrent de vrais billets de banque pour créer des œuvres d’art dans leurs collages. Étant devenus virtuellement dépourvus de toute valeur, les « vrais » billets de banque se transformèrent en monnaie imaginaire, on pourrait même dire en monnaie pour jeux de société. L’artiste hongrois, Moholy-Nagy, utilisa un billet de 100 milliards de marks dans l’un de ses collages. Voir John Willett, The Weimar Ears: A Culture Cut Short Abbeville, New York, 1984, p. 42.

[27] C’est ainsi que Jacques Rueff qualifie le XXe siècle dans L’Âge de l’inflation, (1963) ; voir en particulier p. 1.

[28] Mann fait lui-même cette distinction dans un texte prononcé publiquement : « man braucht nicht materialistischer Marxist zu sein, urn zu begreifen, dass das politische Fühlen und Denken der Massen weitgehend von ihrem wirtschaftlichen Befinden bestimmt wird » (« il n’est pas nécessaire d’être un marxiste matérialiste pour saisir que les sentiments et les pensées politiques des masses sont largement déterminées par leurs conditions économiques »). Voir « Deutsche Ansprache: Ein Appell an die Vernunft », Gesammelte Werke, 11 : 871.

* Paul A. Cantor est professeur de littérature anglaise à l’Université de Virginie. L’article original peut être consulté sur ce lien : //mises.org/journals/rae/pdf/rae7_1_1.pdf

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