Un QE européen sortira-t-il l’Europe de sa torpeur ? Par Emmanuel Martin

Emmanuel Martin

Emmanuel Martin, docteur en économie et directeur de l’IES-Europe

Par Emmanuel Martin, docteur en économie et directeur de l’Institute for Economic Studies – Europe (IES). Cet article est une traduction de la version longue d’un article paru en anglais sur Geopolitical Information Service : “ECB’s QE plan is full of risks for Europe”.

Traduit par Soufiane Kherrazi, Institut Coppet

Le président de la BCE a annoncé lundi dernier à Bruxelles devant les eurodéputés que son institution pourrait inclure dans sa politique monétaire le rachat d’obligations souveraines si la situation se détériore. Une annonce qui confirmait ce que les marchés et de nombreux politiciens européens attendaient depuis longtemps. Il semble que l’on ne soit pas trop loin d’un QE à l’européenne. Mais, un tel assouplissement pourrait-il vraiment résoudre les problèmes économiques de l’Europe ?

L’idée d’un QE consiste en un rachat de dette souveraine par la BCE, par lequel cette dernière donne plus de souffle aux banques pour qu’elles puissent prêter à l’économie. C’est aussi un moyen de relâcher la pression exercée sur certains gouvernements actuellement en difficulté, en leur donnant une « marge de manœuvre » plus grande.

En effet, l’Europe est confrontée aujourd’hui à plusieurs problèmes. L’un étant que sa situation monétaire reste toujours critique vu que la croissance de la masse monétaire reste quasi-nulle, malgré une politique de la BCE déjà ultra accommodante (avec des taux proches de zéro par exemple). Autrement dit, le mécanisme de transmission de la politique monétaire est cassé. La raison principale est que, compte tenu de nouvelles réglementations (Bâle III) et de stress tests, les banques sont devenues prudentes, et encore plus lorsqu’il s’agit de prêter à l’économie privée. La croissance atone avec des perspectives négatives (rendant de nombreux projets privés plus risqués) ne les incitent guère à prêter davantage. Elles sont donc incitées à reconstituer leurs marges sur les marchés, et à prêter « sans risques » aux États.

Alors, un QE changerait-il la donne ? Les taux sont déjà faibles et les anciens programmes de rachat n’ont pas été couronnés de succès. Cela ne devrait pas être différent avec un QE. La croissance monétaire, elle aussi, ne reprendra pas aussi facilement.

Du fait de la structure même de l’Eurozone, mener un QE dans les pays où il est le plus nécessaire se heurte à un obstacle technique, réduisant ainsi son efficacité.

Les pays européens doivent restructurer leurs finances publiques au moment où des années – voire des décennies – de dépenses « de relance » ont laissé apparaître des déséquilibres énormes dans leurs finances. Des politiques budgétaires d’austérité, nécessaires pour redresser cette situation, iraient certainement à l’encontre du QE et, de ce fait, annuleraient son effet « de relance » supposé.

Tout ce que l’on peut obtenir avec un QE, c’est davantage d’aléa moral pour les pays hostiles à la réforme (comme la France) et davantage de bulles sur certains marchés. En plus, sortir du QE n’est pas si simple…

En réalité, M. Draghi est bien conscient de tout cela, d’où ses appels constants et pressants aux gouvernements à mener des réformes structurelles pour accompagner sa politique.

Mais, après sa promesse de « tout mettre » pour sauver l’euro il y a deux ans, le président de la BCE a probablement dû aller plus loin pour faire « tenir » le système un peu plus longtemps (compte tenu des perspectives négatives), avec une annonce de QE.

Il se pourrait aussi que l’annonce M Draghi ne soit que du « bluff », en comptant sur l’« effet d’annonce », sans passer réellement à l’activation du QE, en espérant que cela s’améliore entre-temps, et que les marchés ne commencent pas à spéculer contre un pays comme la France par exemple.

Mais, même la simple annonce d’un QE pourrait avoir des effets négatifs comme décrit plus haut (aléa moral et bulles) : on voit mal donc comment la situation peut s’améliorer. Cela n’est qu’une tentative de retarder le moment de vérité.

Un QE ne serait effectivement lancé que si un risque majeur de rupture de la zone euro (avec un défaut de la France par exemple) venait à se produire. L’annonce peut être donc perçue comme une « assurance » pour les investisseurs. Encore une fois, on génère de l’aléa moral…

L’Europe a besoin de réformes libérant davantage son économie afin de doper sa croissance, ainsi que de sérieuses réformes en matière de dépenses publiques (devenues insoutenables et ayant un effet d’éviction) et de la bureaucratie dans de nombreux pays de la zone.

Elle a aussi besoin de croissance de sa masse monétaire, et, aussi paradoxal que cela puisse paraître, d’un durcissement de sa politique monétaire en matière de taux. Car la manipulation de ces derniers par le biais de la politique monétaire a créé des distorsions.

Une situation monétaire plus dynamique pourrait être fournie par davantage de place laissée aux solutions « extra-bancaires » en matière de pratiques institutionnelles aussi bien monétaires que de prêt. Il semble qu’un nouveau modèle monétaire doive émerger : moins de politique des Banques Centrales et davantage de solutions de marché novatrices pour alimenter l’économie.

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