Interview avec Georges Lane, par Grégoire Canlorbe

60b7d536b791b1b98f_l_8a024

Georges Lane est économiste, docteur d’État en sciences économiques depuis la soutenance d’une thèse d’État sur « l’inflation et la demande de réserves internationales » et maître de conférence (H.D.R. pour “habilité à diriger des recherches”) à l’université Paris Dauphine où il enseigne des domaines de la discipline (économie de l’incertitude, monnaie, finance, assurance). Il enseigne aussi l’analyse monétaire à l’Institut catholique d’études supérieures (I.C.E.S.), La Roche sur Yon. Il est un des membres du « Centre de recherche de théorie économique Jean-Baptiste Say » que dirige Pascal Salin. Administrateur et trésorier de l’ALEPS que préside Jacques Garello, il a collaboré avec Jacques Rueff, en particulier sur ce qui a donné lieu à, entre autres, l’article intitulé « La fin de l’ère keynésienne ».

Georges Lane affirme le caractère inviolable, et donc consubstantiel au Droit naturel, des deux principes suivants :

Les relations contractuelles libres entre les personnes ou entre des entreprises, en dehors de toute intervention de l’État

La véritable conception de la propriété privée, donc toute intervention de l’État signifie une spoliation. Cet État, en utilisant tous les prétextes apparents de justice sociale ou de solidarité ou d’autres idées du même type, se met donc à porter atteinte à cette Propriété Privée, détruit alors toute initiative privée et fausse donc les relations contractuelles en question.

Pendant plusieurs années, il dirigeait, avec Jacques Garello, Le libre journal des Économistes, sur Radio Courtoisie. En octobre 2007, Georges Lane a quitté cette radio, en raison de désaccords avec la nouvelle direction.

En octobre 2009, il a reçu un “prix spécial 2008 pour l’ensemble de son oeuvre” en relation avec le Prix du livre libéral.

Grégoire Canlorbe est un entrepreneur intellectuel Français. Il vit actuellement à Paris.

Grégoire Canlorbe : La loi de l’offre et de la demande affirme que la flexibilité des prix, sur le marché d’un bien homogène, doit nécessairement permettre au moins à une partie des acheteurs potentiels et au moins à une partie des vendeurs potentiels de s’entendre sur un prix unique, correspondant à l’intersection de la courbe d’offre et de la courbe de demande sur la représentation graphique bien connue de cette loi.

Un niveau uniforme des prix doit donc régner indistinctement sur le marché du bien concerné ; et ce prix universel, dit prix d’équilibre, est fixé à un niveau tel qu’il égalise la quantité offerte à ce prix et la quantité demandée à ce prix. Tous les acheteurs potentiels ne sont pas nécessairement en mesure de pratiquer le prix qui finit par s’instaurer ; et tous les vendeurs potentiels ne sont pas nécessairement en mesure d’écouler rentablement à ce prix l’intégralité du stock qu’ils avaient constitué voire même d’effectuer la moindre vente rentable.

Au terme des délibérations entre offreurs et vendeurs il reste donc sur le marché du bien concerné les acheteurs qui ont les moyens de payer le prix finalement en vigueur et les vendeurs qui peuvent écouler à ce prix au moins une partie de leur stock sans vendre à perte.

Pourriez-vous présenter ce qui constitue à vos yeux les différences essentielles entre l’interprétation standard et l’interprétation proprement autrichienne de cette loi ?

Georges Lane : L’interprétation standard de la loi de l’offre et de la demande de marchandises que vous évoquez mériterait qu’on sache quels économistes la proposent.

Selon moi, elle n’est guère standard… Je vais vous en dire quelques mots avant d’envisager le principe de l’interprétation autrichienne.

Quelques mots sur la question. J’y vois, d’abord, une façon de parler… qui n’ouvre guère sur l’explication. Par exemple, vous parlez de « bien ». Mais le « bien » est une notion qui n’existe pas en tant que telle. C’est une valeur qui est donnée par vous ou moi à une chose, objet ou service, possédée ou désirée, et qui est susceptible d’être échangée avec autrui. La chose est donc d’abord marchandise.

On ne peut que regretter que Vilfredo Pareto (1848-1923) ait écrit dans son Cours d’économie politique, 1896-97: “Les biens se transforment les uns en les autres matériellement par la production, économiquement par l’échange” (Pareto, 1896-97, §43) Ou bien encore : “Les biens économiques se distribuent sous l’action de la concurrence” (ibid. § 416) sans préciser ce qu’il mettait, en particulier, à cette occasion, sous le mot “bien” et sans faire référence aux actes économiques de l’être humain. À d’autres moments, il a été mieux inspiré.

Le bien, fût-il désigné « chose » sans autre précision, ou alors objet ou service, animé ou non animé, capital ou autre, notion à la fois commune et théorique, existe en nombre ou en quantité. Je ne sais pas ce que peut être une chose « homogène » sauf à emprunter des concepts à d’autres sciences, par exemple la chimie, sans les avoir définis ni les justifier.

Autre valeur exemplaire, implicite à ce que vous dites, tout ce qui procède de la marchandise. En effet, les personnes juridiques physiques (PJP) sont différentes les unes des autres. Personne ne connaît personne, ni surtout les valeurs de l’autre. Chacun offre à autrui des marchandises à concurrence de ses besoins ou désirs qui lui permettent de vouloir les céder. En contrepartie, il va demander d’autres marchandises. L’offre de la PJP est ainsi antérieure à la demande. Elle offre pour pouvoir demander d’autres marchandises.

Soit dit en passant, en cas de double coïncidence des besoins/désirs de marchandises entre les PJP (idée de W.S. Jevons au milieu du XIXème siècle), l’offre et la demande de marchandises se rencontrent, sont en débat et renvoient l’une à l’autre. C’est l’échange direct, un type de marché. Il a pour point de départ la cession de marchandises en propriété par les unes, les offreurs, et vise l’acquisition d’autres marchandises en propriété par les mêmes, désormais demandeurs.

Plus généralement, l’offre d’une marchandise par les uns est supposée rencontrer une demande de la même marchandise par les autres qui, elle-même, résulte d’une offre d’une autre marchandise qui est demandée par les premiers. Il n’y a pas de coût d’échange. Cela détermine une égalité arithmétique de quantités de marchandises, dénommée aussi « équilibre de marché ».

Il conduit à l’égalité arithmétique des quantités de marchandises échangées, à une quantité unitaire d’une marchandise dans l’autre convenue, consentie, conclue, ou, si on préfère, à un prix du marché, à l’équilibre économique du marché.

Le marché des marchandises après échange, i.e. ex post, c’est ainsi :

– le prix en marchandise d’une autre marchandise ou, si on préfère, une quantité de marchandise unitaire convenue,

– les quantités totales de marchandises échangées entre les PJP,

– tout cela est observé ou supposée observé et ne doit pas cacher

– l’hypothèse première que « l’offre a créé sa demande ».

Le marché de marchandises ex post cache aussi :

– une (loi d’) offre de marchandises,

– une (loi de) demande de marchandises,

– une égalité de quantité totale de marchandises, ajustée par un prix … ,

– une offre de marchandises non servie à ce prix,

– une demande de marchandises non servie à ce prix.

En cas de non double coïncidence, il y a d’abord offre de marchandises pour pouvoir ensuite demander. Reste qu’on offre à des PJP qui avaient antérieurement offert et qui sont prêtes à demander. C’est l’échange indirect, autre type de marché. Il conduit à deux égalités arithmétiques successives des quantités de marchandises échangées, à deux quantités unitaires d’une marchandise dans l’autre convenues, consenties, conclues, ou, si on préfère, à deux prix du marché, à deux équilibres économiques de marchés.

Permettez-moi de développer un peu. L’échange indirect a donc pour point de départ la cession de marchandises en propriété par les unes, les offreurs, et vise l’acquisition d’autres marchandises en propriété par les mêmes, désormais demandeurs.

L’offre initiale doit rencontrer une demande qui, elle-même, résulte d’une offre antérieure, et détermine un équilibre de marché. La demande finale doit rencontrer une offre qui, elle-même, doit déclencher une demande future, et détermine un équilibre de marché.

Dans le schéma qui suit et que je vous propose pour bien montrer ce qu’est l’échange indirect, j’ai marqué, dans ce qui se veut être la colonne de gauche, « la ou les PJP » qui nous intéressent (O pour offre de marchandises et D pour demande, en contrepartie, Md et Ms pour, respectivement, acquisition de monnaie et cession de monnaie), et dans la colonne de droite, « autrui » qui permet à la ou les PJP de faire des échanges.

 L’échange indirect.

                                                                      PJP             Autrui

                                                                                             O

                     ↓

O       ⇿       D et Md ⇿ Ms : équilibres de marchés

                                                                        ↓

D       ⇿     O et Ms ⇿ Md : équilibres de marchés

                     ↓

                                                                                             D

L’échange indirect apparaît ainsi comme la succession d’une offre – initiale – de marchandises par des PJP, puis d’une demande – finale – par les mêmes, étant entendu qu’on ne peut pas faire deux actes simultanément. Le fait est que l’échange indirect cache un premier échange qui donne lieu à un autre échange, et cela, sans s’arrêter… puisque la nouvelle offre entraine une demande, etc.

Cela fait apparaître le postulat le plus souvent oublié que l’offre, la vente de marchandises crée sa demande, son achat d’autres marchandises … Ce n’est pas la « loi des débouchés » de Say, mais une autre loi, méconnue. Elle rejoint, par exemple, la notion de Ludwig von Mises (1881 – 1973) quand celui-ci parlait de la « rotation constante » de l’économie à d’autres moments, cette rotation représentant un exemple particulier de la succession.

Relativement à la PJP en question, à ses droits de propriété et à l’échange indirect, il y a deux échanges successifs, deux marchés, deux prix en monnaie à considérer, le premier où elle était l’offre de marchandise ou faisait partie de l’offre et le second où elle était la demande de marchandise ou faisait partie de la demande. Et ces deux marchés sont équilibrés successivement par les prix en monnaie. Tout cela ne saurait déboucher, à long terme, sur un équilibre économique général…

Seule l’existence de la monnaie et le cas échéant, celle d’un commissaire-priseur permettent de se tirer de la situation d’échange indirect pour la ou les PJP et de traiter l’échange indirect souhaité qui fait intervenir au moins trois entités, à savoir vous ou moi, l’offre qui doit rencontrer une demande, puis la demande qui doit rencontrer une nouvelle offre. Ce n’est pas le « ratchet effect » des Américains, mais l’évolution naturelle de l’économie.

L’échange direct ou indirect (pour employer des notions de Ludwig von Mises) est ainsi d’abord un marché synallagmatique. Seulement indirect, il peut être encore un échange catallactique (autre notion des économistes autrichiens), un échange de marché en général ou de marché organisé (avec intermédiaire ou non) ou autre.

Revenons à la marchandise. La marchandise n’est jamais qu’une chose échangée, notion ex post, ou une notion échangeable, notion ex ante. L’économiste doit les distinguer l’une de l’autre.

L’alternative ex post, ex ante a été longue à intervenir et ne l’est pas toujours aujourd’hui encore. Rappelons que l’alternative « ex post », « ex ante » procède d’Aristote comme l’avait souligné Gilles Deleuze en 1988 : « Enfin nous pressentons que l’antécédence, ce qu’Aristote appelait déjà l’avant et l’après, bien qu’il n’y ait pas ici d’ordre du temps, est une notion compliquée : les définissants ou les raisons doivent précéder le défini, puisqu’ils en déterminent la possibilité, mais c’est seulement suivant la « puissance », et non pas selon l’acte, qui supposerait au contraire l’antécédence du défini. D’où justement l’inclusion réciproque, et l’absence de tout rapport de temps. » (Deleuze, 1988, pp.57-58)

En conséquence, l’alternative « ex post- ex ante » est indépendante de la prise en considération, ou non, du temps ou de la durée, notion de la science physique. Sans le dire, G. Myrdal et E. Lindahl l’ont remise à l’ordre du jour économique dans la décennie 1930, en conséquence des travaux de Knut Wicksell (cf. Uhr, 1960, p.313, Sandelin, 2013, p.188).

Vous parlez de « délibérations » comme si cela était évident et si le marché que vous considérez était ex ante alors que peut être en question, implicitement, un intermédiaire des échanges sur quoi les savants économistes n’ont pas insisté pendant longtemps (commissaire-priseur et marchandise intermédiaire monnaie) et qu’on peut le faire intervenir dans la délibération.

J’ignore ce que peut être un « niveau uniforme de prix »…

Second grand point que je veux souligner, les personnes juridiques physiques (PJP) échangent entre elles des marchandises qu’elles possèdent en propriété, qu’elles désirent céder ou qu’elles désirent acquérir, étant donné le cadre de règles de droit. La propriété et les règles de droit autres qui s’y harmonisent sont à la base de la réalité économique et doivent être à la base de l’économie politique.

Sans propriété, pas d’échange de marchandises, pas de capacité juridique. Avec propriété, reste pour chacun, la question du contrat à mettre en œuvre avec autrui. De quel marché parle-t-on ? Du marché synallagmatique ou du marché catallactique ou du marché organisé par le savant économiste ou du marché en pratique ou d’un autre marché ?

Avec propriété (étant donné la capacité juridique possédée de la PJP), les échanges de marchandises ont enfin une condition suffisante multiple. Les droits de propriété sur les choses, objets/corps ou services, possédés ou désirés, doivent être techniquement (capacité technique) et économiquement (capacité économique) échangeables.

Parmi les choses dont toute PJP a la possession de la propriété, certaines d’entre elles sont connues soit de la PJP soit d’autrui, et quoiqu’échangeables juridiquement, elles ne sont pas techniquement échangeables, elles ne sont pas des marchandises. Ce sont des quantités ou des nombres de choses « non échangeables ». Les socialo-communistes diront « qu’elles n’ont pas de marché », ce qui ne veut rien dire. Reste que d’un jour à l’autre, elles peuvent devenir échangeables suite à l’intelligence humaine, à l’augmentation des connaissances des unes et des autres, à leur invention.

Les choses ne sont pas non plus toujours économiquement échangeables car le coût donné par les PJP à leur échange est jugé trop élevé. Dans ce cas, les personnes juridiques physiques (PJP) leur donnent une valeur d’usage, mais pas de valeur d’échange.

Mi-technique, mi-économique, il y a, comme capacité, la condition suffisante particulière que l’échange des marchandises peut être direct ou indirect. Ce que j’ai dit plus haut peut-être résumé ainsi :

– il est direct quand les PJP échangent, synallagmatiquement, des marchandises sur la base de la coïncidence de leurs besoins ou désirs, du double transfert de droits de propriété. ;

– il est indirect quand ils échangent, synallagmatiquement ou non, des marchandises sans la base précédente, et quand intervient à la place un intermède, plus ou moins compliqué, du type « marchandise intermédiaire monnaie » ou du type « marché organisé » qu’ils ont mis au point et qui permet le double transfert de droits de propriété.

Le marché est, en vérité, une notion qui est, en général, coupée de sa réalité mais que rien ne justifie pourtant de couper. Bref, la notion de marché d’une marchandise est, pour le moins, très ambigüe.

Dans ces conditions, dans la mesure où les échanges ou marchés de marchandises aboutissent à un résultat dénommé, je le répète, « accord », « égalité », « équilibre » ou « harmonie », il y a à la fois des prix en monnaie des marchandises dont sont convenues les PJP et des quantités de marchandises totales échangées par celles-ci. En d’autres termes, les parties sont convenues de taux d’échange de marchandises contre monnaie qui sont dénommés « prix en monnaie ».

Ces prix ont, pour synonymes, des « quantités de monnaie unitaires convenues » entre les parties des marchés. Ils vont de pair avec les quantités totales de marchandises, monnaie ou non, convenues qui changent de mains.

Reste que tantôt les économistes ne distinguent pas la proposition d’Aristote qui consiste donc à séparer la notion ex post de ce dont on parle et la notion ex ante, tantôt ils la distinguent pour s’intéresser, sans le dire ou en le disant, soit à l’ex post, soit à l’ex ante. Quand on parle de quoi que ce soit en économie politique, il faudrait savoir si on se place ex post ou ex ante.

Ainsi, selon moi, vous avez fait le choix, dans la question que vous proposez,

  1. i) de vous intéresser, sans y insister, à l’ex ante, aux vendeurs et aux acheteurs « potentiels », à quoi vous faites correspondre les notions d’offre et de demande d’un marché, et
  2. ii) de mettre l’accent sur le prix, en monnaie je pense, de la quantité de marchandise à quoi ils vont parvenir, sur le prix d’équilibre comme vous l’appelez, comme s’il pouvait exister des prix qui ne soient pas d’équilibre…

C’est, en somme, une interprétation de la réalité économique comme une autre, c’est une interprétation de la loi des prix, ce sont deux interprétations que vous avez choisies et que je comprends.

En bref, le marché d’une marchandise – ou de plusieurs – ex ante, c’est :

– une offre potentielle,

– une demande potentielle,

– une égalité potentielle ajustée par une délibération, un prix en monnaie ou une quantité de monnaie unitaire convenue entre les PJP du marché,

– ce marché étant mis en relation, ou non, avec d’autres marchés, dont celui de la monnaie.

Je remarquerai que J.B. Say (1767-1832) laissait de côté les questions de propriété et tout ce qui avait trait à ce qu’on dénomme « monnaie », celle-ci étant une marchandise intermédiaire, i.e. une marchandise presque comme une autre.

Le « marché » dont vous parlez plus ou moins était pour les économistes « classiques » un concept qui suscitait plus de problèmes qu’il n’en résolvait, à commencer par le fait qu’on ne savait pas s’il était ex ante ou ex post et ce qu’étaient les prix. J’ai tendance à penser qu’il était plutôt ex post : on partait des prix observés pour en déduire d’autres notions, en particulier, offre, demande, etc. …

Maintenant, en ce qui concerne l’interprétation proprement autrichienne de la loi de l’offre et de la demande … L’interprétation que vous donnez, que vous considérez « standard », est en définitive, en partie, autrichienne dans la mesure où elle fait intervenir, en particulier, l’ex ante, et, implicitement, l’action économique de chacun.

Je vous renverrai par exemple à la conférence que Mises avait donnée en 1939 à la Faculté libre d’économie de Venise intitulée « Cournot nella economica e nella filosofia » et très précisément « Les hypothèses de travail dans la science économique » (cf. //herve.dequengo.free.fr/Mises/Articles/HTSE.htm.).

J’ajouterai à cette interprétation ce qu’a pu écrire Peter J. Boettke, professeur de science économique à George Mason University,

Pour fixer les idées :

– Seules les PJP font des choix.

– Les «faits» des sciences sociales sont ce que les gens croient et pensent qu’ils sont.

– l’utilité et les coûts sont subjectifs.

– L’étude de l’ordre de marché porte fondamentalement sur le comportement de l’échange et les institutions au sein de quoi se font les échanges.

L’échange résulte des règles de droit, de la justice naturelle. Le système juridique est l’instrument de l’entreprise civilisatrice comme le disait Jacques Rueff (1955). En particulier :

– la propriété privée des moyens de production est une condition nécessaire du calcul économique rationnel.

Et Boettke d’ajouter encore :

– Le système de prix économise l’information que les gens doivent traiter pour prendre leurs décisions.

– Le marché concurrentiel est un processus de découverte entrepreneuriale.

– la monnaie n’est pas neutre.

– la structure du capital se compose de choses hétérogènes qui ont des utilisations multispécifiques qu’il faut accorder.

– les institutions sociales sont souvent les résultats de l’action des hommes, mais pas de leurs desseins.

Tels sont les principes de l’économie autrichienne.

Grégoire Canlorbe : Une crise de surproduction consiste en une situation où les entreprises présentes sur un certain secteur, parce qu’elles ont produit en quantité excessive par rapport à ce que le prix d’équilibre permet d’écouler de manière rentable, enregistrent des pertes qui les incitent à licencier du personnel.

Selon les tenants de la loi de Say les crises de surproduction générale sont impossibles car toute surproduction dans un secteur coïncide avec une sous-production de même ampleur dans un autre secteur : si certains produits ne se vendent pas c’est en vertu du manque de moyens pour acheter ces produits ; et si l’argent manque c’est en vertu de la sous-production dans un secteur donné. En d’autres termes si certains produits ne se vendent pas c’est parce qu’ils ne trouvent point d’autres produits contre lesquels s’échanger, l’argent jouant le simple rôle d’intermédiaire entre les producteurs, sans être désiré pour lui-même. La monnaie non dépensée à des fins de consommation est placée sur un compte et finance l’investissement des producteurs.

Au moins depuis Keynes il est couramment rétorqué à la loi de Say que si certains produits ne se vendent pas, cela peut découler non du manque de moyens pour acheter ces produits mais du souci de conserver l’argent sous forme liquide au lieu de le dépenser à des fins de consommation ou de le placer sur un compte. Quand bien même un individu tire de sa production le pouvoir d’achat requis pour acheter la production d’un autre individu, il ne va pas nécessairement acheter cette production ; il préférera thésauriser le revenu gagné. Le mécanisme faisant que toute surproduction dans un secteur doit nécessairement son origine à une sous-production dans un autre secteur est donc annulé.

Qu’auriez-vous à dire en défense de la loi de Say et en réfutation de ces propos en vogue ?

Georges Lane : Je vous dirai d’abord qu’il faut faire attention aux faux problèmes économiques du type : « quelle est la couleur du cheval blanc d’Henri IV »… L’expression « crise de surproduction » me semble être typique de l’un d’eux. Elle est à la fois d’un autre âge de la connaissance économique et un « anti concept » marxiste, sauf à refuser l’un et l’autre. J’aurai l’occasion d’y revenir.

Je remarquerai ensuite que la « chose », quelle qu’elle soit, ne se produit pas, c’est l’homme qui l’invente à partir de son discernement, de sa sensibilité ou de son libre arbitre. De plus, toute chose que l’homme invente peut se scinder,

– primo, en deux éléments : objet ou service ;

– secundo, en deux autres : produits ou marchandises.

Je retiendrai en conséquence de ces éléments, les propos de J.B. Say au terme de quoi « les produits s’échangent contre des produits », alors que, pour Bastiat (1801-1850), quelques décennies plus tard, « les services s’échangent contre des services ».

Say mettait l’accent, implicitement, sur une façon de parler de la « chose » pour l’homme, à savoir le produit, sous-entendu résultat de l’action humaine. Bastiat (en 1850) prenait, lui, au pied de la lettre, la division précédente sur la chose et parlait du service comme s’il voulait insister sur l’action économique que choisit de mener l’homme plutôt que sur son résultat.

Les produits résultent des actes de production des PJP tandis que les services sont un des deux aspects des actes de l’échange menés, l’autre étant l’objet, inanimé, matériel, corporel… Le service le plus connu est ainsi le « travail » de l’homme, celui qu’il mène pour lui ou pour autrui.

Le cas échéant, la notion de service est élargie pour désigner une organisation des hommes (service d’une firme, etc.). Je retiendrai encore que Say mettait l’accent sur les « produits » plutôt que sur les « marchandises ». Mais autant une marchandise cache un marché et au moins deux actes d’échange des PJP (offre d’un côté et demande de l’autre dans le cas de l’application de la coïncidence des besoins/désirs), autant un produit ne cache qu’un seul acte, l’acte de production des PJP qui y a conduit.

Pour sa part, la surproduction cache des échanges qui n’ont pas eu lieu ; et la « crise de surproduction », une chute des prix des produits observés ou des quantités de produits détruites…

Je retiendrai que Say n’était pas trop clair sur les droits de propriété sur les produits des PJP. Il ne s’intéressait pas aux actions de celles-ci, mais aux effets de leurs actions, à savoir les offres et demandes de marchandises. Il était muet, à ma connaissance, sur la monnaie (cf. réponse précédente) et les titres financiers (actions des firmes ou obligations de type « créances/dettes »).

La « loi des débouchés » de Say, que vous évoquez, fait référence à un ensemble de phénomènes que je dénommerai à la fois « accords », « égalités arithmétiques », « équilibres » ou « harmonie » (le cas échéant, pris pour des causalités ou des efficacités).

Le point de vue où on se place (juridique, mathématique, physique, etc.) permet de les distinguer.

Rarement n’est évoqué l’accord juridique passé entre offreurs et demandeurs, il est pourtant premier – ou devrait l’être – du point de vue économique… Le plus souvent, on met l’accent sur l’égalité arithmétique des quantités des marchandises ou bien sur l’équilibre du marché à partir d’une analogie avec un domaine de la science, par exemple, physique.

L’harmonie économique est purement et simplement ignorée. L’ensemble cache, de fait, le marché ex post, opposé méthodologique du marché ex ante, à quoi Say semblait se référer. Il correspond aux résultats obtenus et tirés des notions d’offre et de demande de marchandises des PJP sans référence à quelques délibérations que ce soit de ces derniers (à ma connaissance).

Say et d’autres « savants économistes » visaient à expliquer l’ensemble en question à partir de ces considérations permanentes, et non pas transitoires, de leur discipline. Et cela a conduit à la théorie de l’offre ou de la demande de marchandises, du marché et, parfois, de causalités.

Cela étant, j’en viens à la question de la « crise de surproduction » que vous proposez. Parler de « surproduction » nous situe, implicitement, ex post et non pas ex ante, comme vous le faisiez à la question 1). Je n’y insiste pas, c’est évident.

Parler de « surproduction » nous situe aussi, non plus dans les échanges ou marchés ex ante entre PJP (offres et demandes potentielles de marchandises), mais dans la production ex post de quantités de produits échangées par des chefs d’entreprise – vous parlez de « secteurs »… – comme si ces derniers faisaient la pluie et le beau temps…

Production (ou secteur) et échange (ou marché) font deux et, seulement ex post, l’échange tend à cacher la production. La séparation des « produits » de la production et des « marchandises » du marché a été une constante du XIXème siècle à quoi s’étaient astreints les « bons » économistes.

Par exemple, selon Vilfredo Pareto: « § 39. L’étude de cette première approximation se divise en trois parties:

1° l’échange;

2° la production;

3° la capitalisation.

L’importance des perturbations croît dans le même ordre. […]

  • 105. La capitalisation. De la même manière que de l’échange nous sommes remontés à la production (86), nous allons maintenant de la production passer à la capitalisation.[…]
  • 426. […] L’échange, la production et la capitalisation doivent être considérés ensemble (135-693),» (Pareto, 1896-97)

Rien ne justifie en vérité de confondre échange (ou marché) et production (ou secteur) et de mettre l’accent sur la production – et surtout, sur la « surproduction » – comme c’est souvent le cas depuis quelques décennies avec la prétendue « analyse d’activités » (cf. Cot et Lallement (2007) « De Walras à Arrow-Debreu. ») « En 1948, le passage de relais entre Marschak et Koopmans marque une transformation du contenu des travaux de la Cowles : une transformation qui associe deux nouveaux personnages ; John von Neumann, proche de Koopmans depuis l’arrivée de celui-ci aux Etats-Unis en 1940, et George Dantzig. […]

Parallèlement, Koopmans se rapproche aussi d’un spécialiste de recherche opérationnelle (R.O.), auteur de la méthode du « simplexe », et chargé par l’US Air Force de développer les techniques de résolution des modèles de R. O. à l’aide des premiers ordinateurs : George Dantzig.

Cette double association conduit Koopmans à développer les méthodes de programmation linéaire – dernier avatar de la controverse, désormais éteinte, sur le calcul socialiste.

Koopmans sera toujours très clair sur ce point : l’ « analyse d’activités » constitue bien un développement du modèle de Lange, dans lequel le marché est représenté comme un « programme », dont les prix seraient les variables duales des algorithmes de Dantzig.

Le programme de recherche sur l’analyse d’activités se développe dès lors parallèlement à celui de la démonstration renouvelée de l’existence d’un équilibre économique général par Arrow, Debreu et McKenzie, avec de multiples interférences entre les deux : Arrow participe à l’ouvrage dirigé par Koopmans sur l’analyse d’activités, Koopmans assiste aux séminaires animés par Arrow et Debreu.

Le cadre de la Cowles Commission joue ainsi un rôle largement plus complexe dans l’évolution de la théorie de l’équilibre général que ce qu’en laisse croire l’historiographie classique.

D’autant qu’à cet ancrage fort et continu dans les débats sur le calcul socialiste et la nécessité de penser la politique économique comme une manière de planification indicative dans le cadre des équations d’équilibre général, on peut ajouter la participation d’Abraham Wald au volet économétrique des travaux menés dans par les chercheurs de la Cowles, ainsi que la collaboration régulière de Karl Menger, devenu professeur de mathématiques dans l’Illinois, aux séminaires qu’elle organise, où il présente plusieurs papiers: encore un élément qui relie les deux dernières périodes et les deux derniers lieux évoqués par Jérôme. » (Cot et Lallement, 2007, pp.11-12))

Rien ne justifie de faire croire que les chefs d’entreprise sont tout puissants sinon, au moins, les théories marxistes. Parler de « surproduction » est, relativement au principe du marché, une façon :

  1. a) de ne pas parler d’un des points de départ, à savoir des erreurs des chefs d’entreprise qui offraient telle ou telle quantité de marchandises, l’autre étant les PJP (chefs d’entreprise ou autres) qui n’ont pas demandé ;
  2. b) de parler d’un ou plusieurs stocks de quantité de produits observés qui n’ont pas été échangés et à propos de quoi les chefs d’entreprise se sont trompés et qui ont caché une offre supérieure à sa demande ;
  3. c) de ne pas parler des produits échangés et de leurs prix en monnaie observés ; dans ce cas, quand des économistes voyaient dans la surproduction ce qu’ils dénommaient « crise économique », expression rhétorique marxiste, ils oubliaient donc d’y juxtaposer les prix associés (implicitement en monnaie) aux quantités échangés (1ère fausse logique).
  4. d) de parler de prix en monnaie des produits jugés trop élevés (2ème fausse logique): ceux-ci étaient supposés être un trouble économique, une perturbation et non pas un remède automatique vers l’harmonie économique ; le volume offert de marchandises supérieur au volume demandé laissait attendre soit une « chute des prix » soit une « destruction des produits excédentaires » soit les deux.
  5. e) de parler de leurs variations jugées néfastes (3ème fausse logique) : elles étaient supposées être un trouble économique, une perturbation, une crise et non pas un remède automatique pour retrouver l’harmonie économique.

Parler de « surproduction » était la voie ouverte pour parler de « sous consommation » au prix d’une fausse théorie sur cette notion « agrégat » (4ème fausse logique). Et la voie a été empruntée. Je laisse de côté la question qui a été développée et qui n’apporte rien.

Grégoire Canlorbe : Au moins depuis Léon Walras la profession des économistes appelle « équilibre général » une situation de l’économie où plus aucun changement n’est susceptible de venir affecter les prix auxquels se font les transactions ni les quantités qui se vendent au cours de ces transactions, étant donné un certain état figé de la population active, des technologies en vigueur et des goûts et préférences du consommateur. Objet de représentations diverses l’équilibre général possède systématiquement ce caractère d’immobilisme des prix et des quantités. En d’autres termes l’économie poursuit une même activité sans fin et sans changement, ce que Joseph Schumpeter a appelé le « flux circulaire » et Ludwig von Mises « l’économie en rotation constante ».

Dans l’acception courante de l’équilibre général il se trouve que les prix d’équilibre générés par la loi de l’offre et de la demande sont non seulement immobiles mais égaux aux coûts de production au sens large : coûts des facteurs de production plus l’intérêt sur le capital investi. Le corollaire est qu’il n’y a ni pertes ni bénéfices pour les producteurs lorsque l’économie est en situation d’équilibre général. Par ailleurs cette situation est décrite comme un état optimal de l’économie, i.e. où il y a plein emploi des facteurs de production, ainsi que parfaite adéquation des quantités produites à la demande solvable, et enfin maximisation du bien-être éprouvé par les agents.

Au moins depuis Franck Knight l’équilibre général est tenu la plupart du temps pour la situation qui s’établirait instantanément au cas où l’information des agents était parfaite, ce modèle étant censé permettre de comprendre a contrario le fonctionnement de l’économie en cas d’une information imparfaite. Approuvez-vous cette justification méthodologique de l’équilibre général ?

Georges Lane : Permettez-moi de me répéter en disant d’abord que, question de méthode :

– quand on parle de quoi que ce soit en économie politique, on ne sait pas trop si on a distingué l’ex post et l’ex ante et, si on l’a fait, si on se place ex post ou ex ante, et ensuite que :

– il faut faire attention aux faux problèmes économiques du type : « quelle est la couleur du cheval blanc d’Henri IV ? »…

La définition de la notion d’ « équilibre économique général » n’est pas une affaire de méthode malgré ce qu’en disent certains, mais de simple logique.

Si on en croit J.M. Keynes (Théorie générale … 1936), c’est David Hume qui aurait fait passer l’économie politique de l’accent mis sur le « mouvement » – i.e. sur « la situation constamment changeante » -à l’« équilibre ». Il l’a écrit en ces termes :

« Mais, ayant un pied dans le monde mercantiliste et l’autre dans le monde classique4, il [Locke] ne parvient pas à élucider la relation existant entre ces deux proportions et néglige complètement le fait que la préférence pour la liquidité peut varier » (Keynes, 1936, p.147)

4 : Quelques années plus tard Hume eut un pied et demi dans le monde classique. C’est lui qui introduisit chez les économistes la coutume de donner à la position d’équilibre plus d’importance qu’aux situations constamment changeantes qui y conduisent.

Toutefois il restait assez mercantiliste pour ne pas ignorer qu’en fait nous vivons dans ces situations transitoires :

« C’est uniquement dans l’intervalle, ou dans la, situation intermédiaire, qui sépare l’acquisition de la monnaie de la hausse des prix que l’augmentation des stocks d’or et d’argent est favorable à l’industrie… Il n’importe nullement à la prospérité intérieure d’un État que le volume de la monnaie soit plus ou moins grand. La sagesse chez le souverain ne consiste qu’à le maintenir, autant que possible, croissant.

Car c’est ainsi qu’il soutient l’esprit d’entreprise de la nation et qu’il accroît l’activité du travail en quoi résident toute la puissance et la richesse réelles.

Pendant tout le temps que le stock monétaire d’une nation diminue, elle est réellement plus faible et plus malheureuse qu’une autre nation dont le stock monétaire n’est pas plus important mais qui se trouve sur la pente ascendante» (Essai sur la Monnaie, 1752). » (Keynes, op.cit. pp.147n-8n)

Auparavant, Vilfredo Pareto avait précisé la notion de stabilité de l’équilibre: « §40. […] Un système économique sera dit en équilibre si le changement d’une des conditions de ce système entraîne d’autres changements qui produiraient une action exactement opposée.

Cet équilibre est stable quand le changement peut être de grandeur finie.

Il est instable à la limite quand les conditions de l’équilibre ne sont valables que pour un changement infiniment petit. »

« § 57. II convient de diviser en deux le problème de l’échange.

1° On suppose que les prix sont donnés, et l’on étudie les échanges que dans ces conditions fera un individu. C’est une étude d’économie individuelle.

2° On suppose que différents échangeurs sont en présence, et l’on détermine les prix.

  • 390. […] Mr. Walras (Elem., p. 431) attache une grande importance à ce qu’un certain prix moyen de la richesse sociale ne varie pas.

Nous regrettons de ne pas pouvoir suivre dans cette voie ce savant économiste. » (Pareto, op.cit.)

L’équilibre économique se voit ainsi lié à sa stabilité, notion de mécanique classique transposée à l’économie politique sans raison. On est pour le moins dans le flou.

A partir de la « loi des débouchés » de J.B. Say, des économistes ont procédé à la décomposition économique, implicitement mathématique, de l’équilibre économique général. Celui-ci a connu différentes façons de procéder.

Certains ont décomposé l’égalité arithmétique des quantités de marchandises échangées du marché en un certain nombre de résultats de compartiments de marché (en égalité ou en inégalité arithmétique des quantités). Et cela a donné naissance à la « règle du ‘ n-1 ‘» chère, en particulier, aux économistes américains de ces dernières décennies et souvent reprise.

Selon cette règle « de bon sens », s’il y a égalité de quantités dans le marché de base, alors il y a nécessairement égalité des quantités dans « n-1 » compartiments pris globalement.

Autre façon de s’exprimer : si « n-1 » compartiments de marché sont globalement à égalité de quantités, nécessairement, le nième l’est aussi, ainsi que l’ensemble des marchés, donc le marché de base.

Et J.M. Keynes de se donner, dans la Théorie générale (1936) (qui contribuera à la « théorie macroéconomique »), trois marchés pour mettre l’accent sur deux d’entre eux, à savoir le « marché des produits » (courbe IS) et le « marché de la monnaie » (courbe LM).

D’autres économistes ont décomposé le marché sous-jacent en « marché partiel » et « marché total » (cf. Marshall fin XIXème-début XXème siècle par exemple). Je laisse de côté ce point.

Comme l’a souligné Henri Guitton : « “Jacques Rueff ne se pose jamais le problème de la multiplicité des structures de marchés” (Guitton, 1979, p. 79) cf. De l’imperfection en économie.

En d’autres termes, chez Jacques Rueff (1896-1978), le “marché” désignait autant le marché d’une marchandise particulière que le marché des marchandises, voire le marché de la monnaie, celui des titres financiers ou l’économie de marché elle-même, avec ou sans monnaie. L’ambiguïté était donc très forte.

L’équilibre du système économique était caractérisé par les (le niveau des) prix (salaires – taux d’intérêt – taux de change, qui sont des phénomènes naturels, inclus), par l’absence de chômage, par l’absence de surproduction.

Soulignons en passant que, selon Rueff, les prix formaient une échelle, une structure à laquelle on pouvait juxtaposer le taux d’intérêt. Le taux d’intérêt sanctionnait une parité du prix au comptant et du prix à terme.

L’équilibre du marché était un état du marché. Il était aussi caractérisé par l’égalité, en une certaine séance de marché, de la demande globale libellée en unités monétaires et de la valeur globale des richesses offertes, calculée au prix du marché.

Toute égalité entre la demande et l’offre, à un prix donné, exprimait un équilibre du marché. Sur un marché en état d’équilibre et toutes conditions égales, les rapports des prix (prix des créances ou autres) restaient immuables, quelle que soit la valeur absolue des prix.

L’équilibre du marché avait des facteurs : c’était l’offre et la demande de richesses. Tout écart entre la demande et l’offre, à un prix donné, exprimait un déséquilibre du marché.

Que disait sur la définition de l’équilibre économique général, Ludwig von Mises ? On peut le lire, par exemple, dans sa conférence donnée en 1939 à la Faculté libre d’économie de Venise intitulée « Cournot nella economica e nella filosofia » et très précisément, en français, « Les hypothèses de travail dans la science économique ».

Il y voyait des constructions fictives de l’état d’immobilité et d’économie immuable et de la construction fictive de l’économie stationnaire. J’en retiens les extraits suivants :

« III. Les constructions fictives de l’état d’immobilité et d’économie immuable.

On ne saurait concevoir l’activité humaine que comme visant à amener un état qui n’appellerait plus d’activité, soit parce que tous les besoins se trouveraient satisfaits, soit parce que —sans que les besoins soient entièrement satisfaits —une activité ultérieure serait impuissante à les satisfaire davantage.

L’activité vise ainsi à amener un état d’immobilité dans lequel les conditions nécessaires pour une activité ultérieure feraient défaut. La théorie générale de la valeur et des prix part, par conséquent, dans l’analyse du marché, de l’idée que les échanges se poursuivent jusqu’au moment où ils ne peuvent plus intervenir parce qu’aucune des parties ne saurait tirer un avantage supplémentaire des échanges auxquels il serait encore possible de procéder sur la base de ses évaluations ainsi que de celles des autres parties.

Cet état d’immobilité n’est pas uniquement une fiction théorique, il intervient, en fait, régulièrement sur le marché. […]

De la construction fictive de l’état d’immobilité du marché, on passe sans difficulté à une autre construction fictive, à laquelle la science économique moderne s’est tout particulièrement attachée, à savoir celle de l’économie immuable, que l’on désigne habituellement pas les termes mal choisis d’économie statique, d’équilibre statique ou encore d’économie stationnaire. […]

Il ne saurait y avoir, dans la réalité économique, de situation conforme à la construction fictive de l’économie immuable.

Mais pour comprendre la nature du changement et du mouvement varié, il est nécessaire de leur opposer en pensée l’absence de changement et de mouvement varié. C’est donc une erreur de prétendre qu’on ne saurait, en partant de la construction de l’économie immuable, arriver à comprendre ce qui se passe dans une économie soumise au changement, et c’est une erreur, de même, de vouloir que la science économique renonce à sa conception « statique » pour se placer à un point de vue « dynamique ».

La méthode dite « statique » constitue précisément l’outil nécessaire pour l’analyse du changement. […].

  1. La construction fictive de l’économie stationnaire

On a souvent confondu la construction fictive de l’économie stationnaire avec celle de l’économie immuable. Or ce sont en réalité des notions tout à fait différentes. L’économie stationnaire suppose que la richesse moyenne et les revenus moyens des producteurs et des consommateurs ne varient point. »

Beaucoup d’économistes se sont placés dans cette situation d’équilibre économique que vous dites, « où il n’y a plus de changement ». Cette situation n’est jamais en fait que l’illusion du « transfini » ou de la logique de l'”infini actuel” que Henri Poincaré, le grand mathématicien, reprochait, au début du XXè siècle (cf. ce texte de mai 2012) à Georg Cantor de défendre, à savoir celle de l’infini actuel où l’infini mathématique a été dépassé par la situation ou se situe le savant … L'”infini actuel”, c’est en conséquence la transposition de ce concept mathématique à l’économie politique pour désigner le concept d’équilibre économique général.

L'”infini actuel”, c’est aujourd’hui la démarche irréfléchie d’une partie des économistes dominants qui se placent donc au-delà de la limite imaginée de l’égalité mathématique des quantités d’offre et de demande de marchandises et qui excluent, dans la foulée, que les offres présentes soient en relation avec des demandes antérieures, connues, et les demandes présentes le soient avec des offres postérieures qu’ils ne peuvent qu’ignorer.

L'”infini actuel”, c’est encore, soit dit en passant, l’imagination infinie des inspecteurs des finances de “Bercy”, du ministère de l’économie et des finances, qui se placent au-delà de ceux-là et qui, à partir de cette situation illusoire de ce qu’ils dénomment “société”, ont la prétention de dire ce qu’il faudrait faire dans l’avenir (introduction d’une causalité non justifiée) et le font via toutes les réglementations qu’ils concoctent ou font concocter.

À supposer que l’économie politique soit restée l'”arithmétique politique” dont parlaient, au XVIIème siècle, William Petty ou, au XVIIIème siècle, Denis Diderot, nos économistes devraient au moins suivre la ligne que leur a dévoilée Georg Cantor pour être “logique”.

Longtemps, l’équilibre économique a été un exemple de la transposition des sciences physico chimiques à la science économique via des théorèmes de mathématiques faisant intervenir l’égalité arithmétique de la quantité d’offre et de la quantité de demande de marchandises, lesquelles supposaient la double coïncidence des besoins ou désirs des PJP.

Il faut y faire attention. L’équilibre économique s’accoquinait alors avec la double coïncidence des besoins ou désirs de vous et moi, point de départ de l’échange direct, mais pas de l’échange indirect. C’est justement à cet échange que, pendant longtemps, des savants de l’économie politique, tel que J.B. Say, ont fait allusion, sans le dire ou y insister.

C’est à lui que vous avez fait allusion, me semble-t-il.

Sauf à se situer dans un monde

– où il y a double coïncidence des besoins ou désirs des PJP,

– où les actes des uns et des autres ont fait redécouvrir cette condition,

– où ce qu’on dénomme « monnaie » a disparu,

l’équilibre économique général est une notion sinon erronée, au moins qui ne signifie rien.

Et se placer au-delà, ailleurs, ne lui donne pas davantage existence. L’équilibre économique ponctuel, oui, mais l’équilibre économique général en relation avec certaines durées, non.

Autant l’échange direct va de pair avec l’équilibre économique général, autant l’échange indirect en est différent, sauf à amputer encore la réalité économique par des hypothèses dites ou non dites, ce qui n’est jamais qu’une façon de la déformer, de la dévoyer ou de la dénaturer toujours plus.

Je ne saurais trop souligner que les résultats et conséquences de l’échange direct sont différents de ceux de l’échange indirect et que, par exemple, il n’y a pas de marchandise intermédiaire « monnaie » en échange direct.

Léon Walras et ses prosélytes ne voyaient pas que le point de départ de l’économie politique était l’échange indirect des PJP et que ce point de départ ne saurait avoir comme limite du raisonnement un équilibre économique général représenté par un système d’équations linéaires ou par un point, par une surface ou même un volume de la géométrie classique.

L’équilibre économique général précédent est incompatible avec l’échange indirect, mais seulement compatible avec un équilibre ponctuel et, de fait, sans relation avec la durée. En effet, dans l’hypothèse où il n’y a pas de double coïncidence des besoins ou désirs, il convient de souligner que le fait de la succession des échanges dans le cadre de l’échange indirect des PJP est en décalage avec l’idée de l’égalité des offres et des demandes de marchandises qui s’imposerait à chacun et à tous, ex post ou ex ante.

Restait que le marché des marchandises– celui des produits de Say et d’autres « savants économistes » – cachait encore :

– des relations entre d’autres marchés cernés, et

– l’hypothèse sur les prix en monnaie des marchandises

– des relations entre d’autres marchés non cernés comme les marchés financiers et

– l’hypothèse sur les taux d’intérêt de ces derniers, et

– les conséquences économiques, à savoir, en particulier, les réglementations étatiques… pour modifier ce qu’on croît qui est…

Parler de « surproduction » aurait dû amener à parler de tous les marchés cernés, compartiments du marché global, en particulier, du marché de la monnaie comme l’a fait par la suite Keynes, mais pas suffisamment puisqu’il n’y a pas fait intervenir de prix en monnaie variable.

Cela a été fait au XXème siècle. Il n’y a plus eu égalité de quantités d’offre et de demande de marchandises. Il y a eu égalité des quantités des consommateurs et des producteurs ou celle des quantités des épargnants et des investisseurs.

Il y a eu l’accent économique mis sur le marché financier par les mêmes (via la « préférence pour la liquidité », la « liquidité » étant un mot nouveau non défini ou presque, la « préférence » une notion théorique inhabituelle).

Soit dit en passant, Keynes n’a pas fait intervenir non plus toutes les réglementations dont les marchandises pouvaient être l’objet, qui portaient atteinte à la liberté de chacun et dont les effets n’étaient pas connus. Il pouvait s’agir, en effet, de plafond ou de plancher de quantités de marchandises, d’obligation ou d’interdiction dites « légales ».

Pour leur part, les prix ou les taux d’intérêt ont pu être immobilisés par les pouvoirs publics. Quand le prix ou le taux d’intérêt d’une marchandise était immobilisé, son marché n’avait plus, de fait, d’équilibre. Peut-être même n’existait-il plus en pratique en tant que tel…

Restait par exemple que, relativement aux marchés financiers qui avaient été introduits en pratique mais aussi dans la science économique au XXème siècle, , ce n’était plus pour des financiers économistes de la décennie 1970, l’équilibre économique général sur quoi l’accent devait être mis, mais l’« arbitrage » des titres financiers (depuis Cox, John C. and Stephen A. Ross (1976) « The valuation of options for alternative stochastic processes », Journal of Financial Economics, 3, 145-166.) L’arbitrage prenait, à leurs yeux, la place de l’équilibre…

Au cœur de l’arbitrage, il y avait les titres financiers, leurs prix et taux d’intérêt ou de rendement, et les règles de droit étaient mises de côté.

Bref, l’équilibre économique général a caché le marché des marchandises (de Say à Rueff), soit marché ex post, soit marché ex ante.

Il a caché l’accent mis sur sa décomposition en sous marché, en compartiments du marché général. Il a caché l’accent mis sur le marché de la monnaie par Keynes et consort (à partir de 1936), ainsi que le marché financier.

Se situer à l’équilibre économique général – « infini actuel » excluait que l’économie pût changer sauf à introduire des éléments exogènes de toute nature…

– que maîtriseraient des PJP… et

– qui la modifieraient dans le sens que ceux-ci désireraient…

Un élément exogène, c’était, par exemple, l’introduction de cette notion du XXème siècle qu’est l’information, nouvelle donnée prise en considération par les scientifiques de la physique à propos de l’émission et de la réception des ondes de toute nature… Au nombre des PJP, se sont proposés ou imposés les hommes de l’état : « On peut toujours rêver ! ».

Depuis quelques décennies, se rendant compte que l’accent mis sur la notion de « temps » ne les amenait à rien, des économistes ont parlé, eux aussi, d’informations, d’anticipations… L’information au sens économique du mot était une notion nouvelle du XXème siècle qu’avait développé, en particulier, Friedrich von Hayek à partir de la décennie 1930.

Les informations ne tombent pas du ciel. On communique des informations, directement ou indirectement (via les ondes), à autrui.

Formes d’information particulières, les espérances morales des PJP prises en considération, par exemple, par Bastiat ou les espérances mathématiques employées dans les théories économiques. Qualifier l’information de parfaite ou d’imparfaite ne signifie rien selon moi. À d’autres moments, Knight a été mieux inspiré.

Et vogue la galère. Mais il n’y avait rien de nouveau sous le soleil économique, l’équilibre économique général dénaturé planait toujours.

« Folle thèse, foutaise ».

img123201_30_

Grégoire Canlorbe : Une idée forte de Walras est qu’il est possible dans le cas d’une « économie d’échange pure » de prouver mathématiquement l’existence d’un système de prix, un par bien de consommation, tel que, si ces prix sont ceux en vigueur, alors l’offre est égale à la demande pour chaque bien. Déterminer si une telle combinaison des prix est concevable se traduit mathématiquement par la question de savoir si un système de n équations (égalité de l’offre et de la demande pour chaque bien, sachant qu’il y a n biens) à n inconnues (les prix) admet au moins une solution, sans connaître la forme exacte de ces équations.

Walras ajoute et s’efforce de démontrer que cette représentation peut s’étendre (en modifiant le nombre des équations et des inconnues) à une économie qui connaît non seulement l’échange mais aussi l’entreprise, le capital et le travail. S’il existe n biens de consommation et m facteurs de production cela nous donne n + m équations de demande et n + m équations d’offre. Conformément à la loi de Walras une de ces équations n’est pas indépendante puisque l’équilibre est automatiquement réalisé sur le dernier marché s’il est réalisé sur tous les autres. On a donc 2n + 2m – 1 équations indépendantes ; et au total 2n + 2m – 1 inconnues, à savoir la valeur de m quantités et de m prix pour les services productifs, et la valeur de n quantités et de n prix pour les biens, moins un prix qui est déterminé à l’avance, celui du numéraire dont la valeur est posée égale à l’unité.

Cette intuition est fondatrice de la modélisation mathématique de l’équilibre général. Vous ne faîtes pas mystère de votre méfiance envers cette façon d’utiliser les mathématiques en économie. Pourriez-vous expliciter votre pensée sur ce point et notamment les reproches que vous adressez en particulier à la construction de Walras ?

Georges Lane : Léon Walras (1834 – 1910) et autres disciples de ce dernier ont mis un accent, à la fois économique et mathématique, sur les « sous marchés », sur les compartiments du marché de Say qu’ils ont supposés interdépendants, voire causals…, le mathématique l’emportant sur l’économique.

Mais la modélisation mathématique, au sens actuel de l’expression, est relativement récente en France comparée aux autres pays, c’est la décennie 1960 (cf. Desrosières, 2003, « Naissance d’un nouveau langage statistique entre 1940 et 1960 »).

Elle a vu le jour en complément des théories de l’équilibre économique général de première et de deuxième génération

Au cœur de la première génération (cf. Cot et Lallement op.cit.), il y avait le système d’équations linéaires (dont la paternité est imputée à Gabriel Cramer, 1704-1752) que Walras a appliqué au problème d’équilibre économique général qu’il se posait. Ce système mathématique cachait des « marchés organisés » avec, le cas échéant, intermédiaire et monnaie, on ne sait trop.

C’était une transposition du « marché organisé » qu’était alors la « bourse des valeurs » … et qui laissait de côté tout ce qui y avait conduit en pratique et que reconnaissait Walras en personne. Walras situait autant ex post que ex ante le système pour autant qu’il me semble qu’il laissait de côté l’alternative ex post, ex ante.

Selon Vilfredo Pareto (1896-97) : « §287. Lorsque les prix s’établissent en une vraie monnaie, […] le problème de l’équilibre économique est entièrement déterminé. Lorsqu’ils s’établissent en une fausse monnaie, on a une inconnue de plus. Il faut donc une condition de plus pour que le problème soit déterminé. Cette condition est donnée généralement en fixant la quantité de monnaie.

  • 289. Avec la fausse monnaie, il y a une infinité de positions d’équilibre qui ne diffèrent que nominalement.
  • 290. On ne peut faire varier arbitrairement la quantité de monnaie.
  • 270. On a un vrai numéraire ou une vraie monnaie lorsque les prix résultent d’échanges absolument libres.
  • 271. Toute monnaie qui n’est pas de la vraie monnaie, est ou de la monnaie fiduciaire, ou de la fausse monnaie. C’est de la monnaie fiduciaire si chaque individu l’accepte et la donne de plein gré, sans être la victime d’aucune fraude, ou d’aucune violence, même déguisée. C’est de la fausse monnaie si elle est mise ou maintenue en circulation par la fraude ou par la violence, même légale. »

Près d’un siècle après Walras, Wald est parvenu à terminer le problème de l’existence de l’équilibre économique général que son prédécesseur avait donc commencé (cf. Cot et Lallement, op.cit.).

Je remarquerais que la détermination mutuelle des marchés qu’a introduite Walras dans la théorie économique pour compléter, à sa façon, ce qu’avait écrit Say, était une façon de plus de méconnaître que la PJP était le point de départ de l’économie politique dans un monde de droit (ce point a été souligné par Murray Rothbard (1926 – 1995) dans son ouvrage posthume de 1997, The Logic of Action).

Sa démarche a contribué à développer l’idée qu’il y avait des déterminismes qui gouverneraient les actions de vous et moi, loin que ce soit le libre arbitre ou le discernement de chacun… Elle a aussi fait disparaître, en grande partie, le principe de la causalité dans le raisonnement économique.

Il convient de remarquer que l’emploi de la méthode de Cramer n’a jamais fait l’objet de justification de la part des savants économistes : « inutile » diront beaucoup. Mais certains de ceux-ci n’ont pas hésité à l’abandonner par la suite pour une autre, à savoir la méthode des théorèmes du groupe Bourbaki (topologie) ignorés à l’époque. Et, là encore, ils n’ont pas justifié ni leur choix, ni le changement.

Dans la foulée, en effet, une autre génération d’économistes, aussi néfaste que la précédente, est apparue. Elle a changé les théorèmes mathématiques à la base de la théorie de l’équilibre économique général de première génération qui portaient sur les systèmes d’équation linéaires de Gabriel Cramer. Elle a développé, à la place, ceux de la toute nouvelle, alors, théorie du groupe Bourbaki qui étaient fondés sur la topologie et les fameuses “mathématiques modernes”.

Exemplaire sur le développement a été l’ouvrage de Gérard Debreu (1959) dénommé Théorie de la valeur (Axiomatique de l’équilibre économique).

Et des économistes de se précipiter pour développer la nouvelle méthode jusqu’à aujourd’hui.

Aucune explication du changement de mathématique n’a donc été donnée. Pas même le lien mathématique entre le système des équations linéaires et les “mathématiques modernes” qu’auraient pu peut-être donner les mathématiciens.

Il faut savoir que, selon Donald O’Shea (2007) dans Grigori Perelman face à la conjecture de Poincaré (Dunod, Paris):

« Vers 1960, on était entré dans l’époque la plus productive et la plus explosive de l’histoire humaine en ce qui concerne le développement de la pensée mathématique. […] Géométrie, topologie, algèbre et analyse se développèrent considérablement et de nouvelles disciplines fleurirent à leur périphérie et à l’intérieur de sous domaines avec leurs propriétés, méthodes, outils et des résultats spectaculaires » (O’Shea, 2007, p.187)

Depuis lors, on est donc bien loin, dans le domaine des mathématiques, des mathématiques du groupe Bourbaki… On remarquera en passant que la critique de l’emploi des mathématiques existe tout autant dans la façon dont les physiciens l’emploient, selon les mathématiciens (cf. D’Espagnat).

Une autre théorie mathématique de la théorie de l’équilibre économique général, une nouvelle génération, les supplantera à coup sûr dans l’avenir. On regrettera que, à sa façon de procéder, la nouvelle démarche ait contribué à faire oublier l’accent premier mis en économie politique jusqu’alors sur tel ou tel théorème mathématique et ait concouru, en définitive, à ne pas s’y intéresser.

“Prix et quantités de marchandises échangées” sont restés les deux caractéristiques de l’équilibre économique général de première ou de deuxième générations comme s’ils étaient objectifs. Mais ils ne le sont pas. Pour ces raisons, mais il y en a bien d’autres, la référence à la théorie des systèmes d’équations linéaires comme à la topologie et aux « mathématiques modernes », est sinon une erreur, au moins elle n’est guère convaincante.

L’équilibre du ou des marchés se faisait au prix de l’emploi par le savant économiste d’une méthode (i.e. application de résultats de théorèmes mathématiques) et d’autres notions.

La notion d’équilibre de marché donnait l’apparence de faire intervenir une fonction d’offre et une fonction de demande sur chacun des marchés pris en considération. Elle était surtout définie comme l’égalité arithmétique de la quantité d’offre et de celle de la demande, autant de notions particulières hypothétiques.

Elle donnait aussi l’apparence d’un équilibre économique général dans une réalité amputée oubliée mais qui laissait des libertés à des savants économistes de dire n’importe quoi et d’être écoutés.

Parmi ces libertés, il y avait donc le recours à une méthode mathématique, à un théorème.

Il y a eu aussi l’accent statistique mis sur les marchés financiers à partir de la décennie 1940… sur les espérances mathématiques, moments du 1er ordre, sur les variances et les covariances des prix en monnaie ou des taux de rendement des titres financiers… Cela a donné lieu, dès la décennie 1950, au développement de la connaissance statistique des marchés financiers.

Grégoire Canlorbe : Il n’est pas rare, à tort selon vous, d’invoquer l’optimum de Pareto en faveur de toutes sortes de mesures interventionnistes et régulatrices de la part du gouvernement. Pourriez-vous revenir sur l’inanité d’une telle justification ? En quoi cela constitue-t-il une perversion de la pensée de Pareto ?

Georges Lane : L’optimum est une absurdité imputée faussement à Vilfredo Pareto (1848-1923).

À aucun moment de son Cours d’économie politique (1896-97), Vilfredo Pareto n’a parlé d’optimum. Il en a parlé indirectement en employant, avec réserve, le mot « maximum » :

“§43. La loi dite de l’économie des forces, par laquelle l’homme tâche d’obtenir la plus grande somme d’ophélimités en échange de la moindre somme de travail, est au fond notre principe hédonistique et la base de notre théorie.

  • 736. Mais il ne suffit pas de poser ce principe, il faut, en outre, découvrir sous quelles conditions on peut l’appliquer, et quelle est l’organisation qui donne une somme maxima d’ophélimités.
  1. G. de Molinari a fort bien vu […] comment, sous le régime de la libre concurrence, on était conduit à produire précisément les genres de capitaux qui sont nécessaires pour obtenir la quantité maxima d’utilité”.

Dans son Manuel d’économie politique (1909), il a parlé explicitement du mot « maximum » de la façon suivante : “§ 33. Nous commencerons par définir un terme dont il est bon de se servir pour éviter des longueurs.

Nous dirons que les membres d’une collectivité jouissent, dans une certaine position, du maximum d’ophélimité, quand il est impossible de trouver un moyen de s’éloigner très peu de cette position, de telle sorte que l’ophélimité dont jouit chacun des individus de cette collectivité augmente ou diminue.

C’est-à-dire que tout petit déplacement à partir de cette position a nécessairement pour effet d’augmenter l’ophélimité dont jouissent certains individus, et de diminuer celle dont jouissent d’autres : d’être agréable aux uns, désagréable aux autres”.

Et il a poursuivi en écrivant à propos de l’équilibre:

“§ 34. Nous avons le théorème suivant :

Pour les phénomènes du type (1), quand l’équilibre a lieu en un point où sont tangentes les courbes d’indifférence des contractants, les membres de la collectivité considérée jouissent d’un maximum d’ophélimité”.

“§ 35. On ne peut donner de démonstration rigoureuse de ce théorème qu’à l’aide des mathématiques.”

Soit dit en passant, je reconnais aisément qu’avec une telle phrase, Pareto a présenté le fruit de l’économie politique aux vers … de terre des mathématiques potentielles ou existantes.

Mais, dans un article publié en février 1898 et intitulé “Solidarité sociale” que j’ai évoqué dans le billet de mon blog du 19 novembre 2007 intitulé “l’assurance obligatoire et l’économiste libéral”, Pareto a eu, par avance, l’occasion de s’opposer au dévoiement de sa pensée :

“Certes, il est parmi les socialistes des personnes dont les raisonnements ne valent guère mieux que ceux de l’école éthique, mais il y a aussi d’autres auteurs, qui suivent dans leurs raisonnements les règles des sciences positives. Je ne partage pas toutes leurs opinions, mais il est impossible de nier que des hommes tels que M. G. Sorel, Antonio Labriola, Benedetto Croce ne soient de vrais savants. On trouve dans leurs ouvrages des faits et des raisonnements, ce qui est beaucoup plus instructifs que de vagues discours éthiques.

  1. Croce, dans un ouvrage des plus remarquables,

[Note de bas de page de Pareto :

Per la interpretazione e la critica di aleuni concelli del Marxismo. Napoli, 1897.

C’est à cet ouvrage que doivent recourir les personnes qui désirent avoir une idée exacte de la nouvelle phase dans laquelle est entré le marxisme.]

a fort bien reconnu le caractère de l’école moderne des économistes libéraux. Il dit : ‘les libéraux laissant à part tout axiome métaphysique, établissent deux propositions importantes en pratique :

1° la proposition d’un maximum hédoniste individuel, qu’ils supposent égal au maximum qui est désirable pour la société ;

[Note de bas de page de Pareto

J’ai des réserves à faire sur ce point spécial.

La théorie de la tutelle, théorie que j’ai développée dans mon Cours, §§ 661 à 686, se fonde, au contraire, sur le principe que ces deux maxima sont, en bien des cas, différents.

Du reste, bien avant moi, M. G. de Molinari avait exprimé des idées analogues, sur plusieurs points de ce sujet.]

2° que ce maximum ne peut être atteint qu’au moyen de la liberté’. Qu’on nous attaque sur ces points, c’est fort bien ; qu’on fasse voir que les faits que nous citons ont été mal observés, que nos raisonnements sont inexacts, rien de mieux ; nous ne pourrons que témoigner de la reconnaissance aux personnes qui nous auront ainsi fait connaître la vérité ; mais c’est s’éloigner des règles d’une saine critique scientifique que d’attribuer à ses adversaires des opinions qu’ils n’ont pas, et de croire que l’on a ainsi suffisamment réfuté des conceptions et des théories qu’on ignore, ou qu’on feint d’ignorer.”

vilfredo-pareto-1848-1923

En vérité, il y a, selon moi, deux Vilfredo Pareto.

– L’un, libéral, celui qui a cherché à comprendre l’économie politique (jusqu’en 1900), mais, malheureusement, comme un commentateur l’a écrit :

« En pratique, il rompt même avec le libéralisme. Il croit que la structure atomistique et statique de la société, laquelle est un tenant de base de la doctrine du libéralisme, implique logiquement la prédominance dans une société civilisée d’individus qui sont à l’opposé de l’homo economicus théorique rationnel.

La répression policière qui suit les émeutes de mai 1898 à Milan, de par la profonde colère qu’elle déclenche chez Pareto, va être à l’origine de La liberté économique et les événements d’Italie dans laquelle il dénonce les causes sociales, psychologiques, économiques et politiques des souffrances de la société italienne.

C’est à cette époque qu’il abandonne ouvertement et consciemment le libéralisme, après avoir fait une étude minutieuse des doctrines socialistes, des temps anciens jusqu’à Marx et les révisionnistes du tournant du siècle. Il lui apparaît alors que ces croyances sont à même de renverser l’ordre social au nom de l’Utopie. »

– l’autre, non libéral, celui qui a développé la sociologie toute nouvelle (à partir de 1908) et ses « folles thèses ».

Reste que Pareto a insisté sur le fait que les ophélimités élémentaires des quantités de marchandises étaient propres à chaque PJP et ne pouvait donner lieu à comparaison entre PJP par qui que ce soit.

Il a insisté sur le caractère subjectif de l’ophélimité :

« §384. […] Nous avons beaucoup insisté sur le caractère subjectif de l’ophélimité (§7 à §9),

[§7. L’ophélimité est une qualité entièrement subjective.

Pour qu’elle existe, il faut qu’il y ait au moins un homme et une chose.

Si la race humaine disparaissait de la terre, l’or serait encore un métal rare, mou, ayant le poids spécifique de 19,26, etc., mais son ophélimité n’existerait plus.

  • 8. Rien n’empêche pourtant d’imaginer un état de connaissances scientifiques si avancé qu’il permette de déduire des propriétés physiques et chimiques d’un corps, et des qualités corporelles et intellectuelles d’un homme, le rapport de convenance (ophélimité) existant entre cette chose et cet homme (§268).

Ce sont là des questions qui peuvent être très intéressantes, mais que nous n’avons nullement à traiter.

Elles doivent faire l’objet d’autres sciences. Les résultats, les faits qu’elles aboutiront à expliquer, forment le point de départ de la science de l’ophélimité.

  • 9. Pourquoi les hommes aiment-ils les boissons fermentées?

Pourquoi beaucoup d’entre eux préfèrent-ils les grands crus de Bordeaux à la piquette?

Ce sont des problèmes que le physiologiste et le chimiste, ou d’autres savants, résoudront. La science de l’ophélimité prend son point de départ dans ces faits mêmes. Il y a des choses qui ne sont ophélimes que pour un homme, d’autres qui le sont pour plusieurs hommes, d’autres, pour presque tous les hommes. En ce dernier cas, l’ophélimité se rapproche beaucoup d’une propriété objective.

Cela explique pourquoi on a presque toujours confondu en économie politique l’ophélimité (que l’on appelait utilité subjective) avec une propriété objective. Certains objets de collection sont ophélimes pour un très petit nombre de personnes. Le vin est ophélime pour le plus grand nombre des chrétiens; il ne l’est pas pour le plus grand nombre des musulmans.

Le pain est ophélime pour presque tous les hommes civilisés. Il est plus ophélime, en général, pour les Français que pour les Anglais. L’art du devin· était ophélime à un haut degré pour les armées de l’ancienne Grèce; cet art était encore ophélime pour Wallenstein; il ne l’est plus pour les armées modernes.

Ce caractère de l’ophélimité d’être subjective est fondamental. Il faut en tenir compte dans tout ce qui suit (§§ 47-49 ; §§ 369-371).]

[…]

cette propriété, admise dans toute sa rigueur, s’oppose

– non seulement à ce que nous comparions les ophélimités pour deux hommes différents,

– mais aussi pour le même homme à deux moments différents. »

« §26 L’ophélimité élémentaire est le final degree of utility de Jevons, la marginal utility d’autres auteurs anglais, la rareté (qu’il ne faut pas confondre avec la rareté absolue) de M’ Léon Walras, 10 Grenznutzen des auteurs allemands, le Werth des letzten Atoms de Gossen »

  • 28. C’est seulement de l’ophélimité élémentaire que les hommes ont le plus souvent conscience; l’ophélimité totale leur demeure inconnue. » (Pareto, 1896-97)

Pourquoi l’oublier !

On regrettera seulement la grosse erreur qu’il a commise et selon quoi : « [§384.] Il n’y a qu’un moyen de lever cette difficulté, et c’est de supposer des hommes (qui peuvent représenter les moyennes de certaines classes) toujours identiques à eux-mêmes, sur lesquels agissent les conditions économiques. Il ne faudra pas oublier que le phénomène réel différera autant du phénomène approché que nous étudions, que l’homme hypothétique que nous considérons, diffère de l’homme réel. »

  • 386. Quand il s’agit, non plus d’un seul individu, mais de plusieurs, le problème devient plus difficile. On est naturellement porté à considérer une certaine ophélimité élémentaire «moyenne» de l’or. Mais ce terme de «moyenne », employé de la sorte, est vague et perfide, et il convient de s’en méfier. Il faut préciser ce que l’on entend par cette expression […]

On démontre avec les mathématiques que le rapport de cette ophélimité à la quantité d’or ajoutée s’obtient en divisant par le nombre d’individus la moyenne harmonique des ophélimités élémentaires de l’or pour chaque individu. »

Ce moyen de Pareto ne se justifiait pas, il est injustifiable.

L’ « utilité collective » est une notion qui a été inventée par des économistes postérieurs à Pareto et qui a relié entre elles les ophélimités des PJP, pourtant non comparables par hypothèse. Je laisse de côté le point.

Je ferai seulement remarquer que la Cowles Foundation y a joué un rôle important dan ce qu’il est convenu de dénommer « l’économie du bien être » : « Une première raison tient aux acteurs qui ont fondé la Cowles : beaucoup d’entre eux ont fait leurs premières armes dans le débat du calcul socialiste – et cela en liaison directe avec les recherches menées en Europe sur l’équilibre général.

On a cité Marschak. A peine émigré et installé à New York, il monte un séminaire de recherche en économie mathématique et en économétrie sous l’égide du NBER dont Abraham Wald, lui aussi émigré récent, fait, évidemment, partie.

Lorsqu’il succède, en janvier 1943, à Yntema, comme directeur scientifique de la Cowles, il continue évidemment

1) à soutenir le combat dans lequel Lange s’est engagé dans la controverse sur le calcul socialiste et

2) à promouvoir les recherches conduites dans un cadre d’équilibre général comme autant de réponses apportées aux autrichiens sur la question du calcul socialiste.

En 1942, deux articles de Lange, dans Econometrica, vont cristalliser les nouvelles lignes de recherches issues de ce débat. L’un, « The Foundations of Welfare Economics » fournit la première démonstration rigoureuse de l’équivalence entre un équilibre général concurrentiel et un optimum – ce qui deviendra le premier et le deuxième théorèmes de l’économie du bien-être.

Lange ouvre par là un chantier qui se déploiera comme domaine central de la théorie de l’équilibre général dans les années quarante et cinquante, jusqu’aux contributions décisives, en 1951 de Kenneth Arrow et en 1952, de Gérard Debreu – et dont le lien avec le débat sur le calcul socialiste continue d’être revendiqué, comme le montre la contribution de Bergson à l’histoire du débat sur l’économie socialiste publiée en 1948.

Le deuxième article ouvre le chantier des travaux sur la stabilité d’un équilibre général. Lui aussi, il incite les chercheurs de la Cowles à se repencher sur les débats du calcul socialiste des années trente, comme le fera Franco Modigliani en 1947, dans un article publié par le Giornale degli Economisti e Annali di Economia.

Cet article de Modigliani (1947) reprend de près la ligne d’argumentation de l’article publié en 1924 par Marschak en réponse à Mises. Le programme de recherche de la Cowles continue ainsi d’être organisé autour de l’association entre la théorie de l’équilibre général et la recherche d’un optimum social – cela, s’il le faut, par le moyen d’une forme d’intervention étatique dans une économie de marché.

Il en naît une tension grandissante à Chicago entre les élèves de Knight et les chercheurs de la Cowles. Et, dans ses souvenirs de Chicago, Don Patinkin se rappelle qu’à Chicago « c’était le socialiste Oskar Lange qui vantait les beautés de l’optimum de Pareto produit par un marché parfaitement concurrentiel – et […] Frank Knight qui nous enseignait que les véritables implications de l’optimum en termes de bien-être étaient assez limitées. ».

Mais le débat sur le calcul socialiste avait tracé deux lignes de recherches parallèles, l’une théorique, l’autre appliquée. Et, parallèlement à la réflexion sur les équivalences analytiques établies par Lange entre équilibre général et optimum social, cette 2ème ligne de recherches se développe à la Cowles autour de la possibilité d’appliquer concrètement les équations d’équilibre général à la planification des économies de marché.

Structurellement associée, depuis son origine, à la Société d’économétrie, la Cowles est animée depuis toujours par cette conviction simple : les estimations empiriques des équations d’équilibre général constituent le meilleur moyen de faire advenir une gestion planifiée et efficiente des ressources et des marchés, dans une économie socialiste comme dans une économie capitaliste.

C’est dans cette optique que la Commission développe ses recherches sur les instruments économétriques d’une telle planification. Et c’est dans cette optique aussi que se font les recrutements.

En 1944, la Commission contacte Koopmans (qui a travaillé avec Jan Tinbergen, aux Pays-Bas et à la Société des Nations), et le convainc de rejoindre l’équipe. C’est ensuite le tour de Leonid Hurwicz, qui a lui aussi été très engagé dans le débat sur le calcul socialiste. Suivent Lawrence Klein et Kenneth Arrow, dont on sait que le premier projet de thèse consistait à appliquer le modèle de Tinbergen à l’économie américaine.

En dépit du départ de Lange, Marschak et Koopmans n’ont jamais caché leur volonté d’élaborer, dans un cadre d’équilibre général, un modèle de planification qui puisse servir à la politique économique américaine. Comme le dira Mirowski, « dans l’immédiat après-guerre, la Cowles était la ground zero d’un socialisme de marché walrassien aux Etats-Unis.

Le cadre de la Cowles Commission joue ainsi un rôle largement plus complexe dans l’évolution de la théorie de l’équilibre général que ce qu’en laisse croire l’historiographie classique.

D’autant qu’à cet ancrage fort et continu dans les débats sur le calcul socialiste et la nécessité de penser la politique économique comme une manière de planification indicative dans le cadre des équations d’équilibre général, on peut ajouter la participation d’Abraham Wald au volet économétrique des travaux menés dans par les chercheurs de la Cowles, ainsi que la collaboration régulière de Karl Menger, devenu professeur de mathématiques dans l’Illinois, aux séminaires qu’elle organise, où il présente plusieurs papiers: encore un élément qui relie les deux dernières périodes et les deux derniers lieux évoqués par Jérôme.» (Cot et Lallement, op.cit., pp. 12-13)

L’optimum (ou l’optimalité) n’est jamais qu’une façon de parler du calcul du maximum de la fonction d’utilité collective et de la planification.

Cette façon de procéder a amené des économistes à mettre l’accent sur la quantité de travail particulière qu’est ce qu’ils ont dénommé « plein emploi ».

Dans leur perspective, le « plein emploi » est le maximum de la fonction d’utilité collective qu’ils se sont donnés, sans raison.

Bref, la notion « optimum » est opposée aux hypothèses de Pareto. Le « Pareto revival » de la décennie 1930 est une perversion de la pensée de Pareto, une destruction de sa pensée (cf. ce texte de juillet 2009.)

Grégoire Canlorbe : Les rapports de divergence et de similitude entre le monde tel qu’il nous est dévoilé par la physique et le monde tel qu’il nous est connu par la science économique, ont suscité l’intérêt de nombreux économistes ayant également une formation en physique. Irving Fisher propose dans sa thèse doctorale une table des correspondances entre les concepts et théories de la mécanique classique et ceux de la théorie de l’équilibre général. C’est ainsi que :

            1) une particule (en physique) est analogue à un individu (en science économique) ;

            2) l’espace est analogue à une marchandise ;

            3) la force est analogue à l’utilité marginale ;

            4) le travail d’une force est analogue à la désutilité ;

            5) l’énergie est analogue à l’utilité ;

       6) alors que le travail ou l’énergie est égal à la force fois l’espace, l’utilité est égale à l’utilité marginale fois la quantité de marchandises ;

            7) alors que la force est un vecteur, l’utilité marginale est similairement un vecteur ;

        8) alors que les forces sont ajoutées par une addition vectorielle, les utilités marginales sont ajoutées similairement par une addition vectorielle ;

           9) le travail et l’énergie sont des scalaires, la désutilité et l’utilité sont des scalaires également ;

          10) en physique l’équilibre est là où l’énergie nette (l’énergie moins le travail) est maximale – i.e. là où les forces motrices et les forces résistantes sont égales le long de chaque axe ; en science économique, de façon analogue, l’équilibre est là où le gain (l’utilité moins la désutilité) est maximisé – i.e. là où l’utilité marginale et la désutilité marginale le long de chaque axe sont égalisées.

Quel est votre sentiment sur cette table des correspondances établie par Fisher ? Est-elle pertinente à vos yeux ?

Georges Lane : À une époque où la distinction, onde ou corpuscule, vient tout juste d’être observée dans le cas de la lumière, les propos de Irving Fisher (1867-1947) me semblent dérisoires. Depuis la thèse de Fisher, les sciences physiques ont évolué. La mécanique classique n’est qu’un des aspects de l’ensemble de la physique.

De plus, l’analogie entre un phénomène physique et un phénomène économique n’est pas justifiée. A supposer qu’elle puisse l’être, l’analogie entre deux phénomènes n’est pas une explication.

Voici des exemples :

            1) une particule (en physique) est analogue à un individu (en science économique) ;

1) ma réponse : hypothèse absurde sauf dans une civilisation esclavagiste avec un tyran…

            2) l’espace est analogue à une marchandise ;

2) ma réponse : la marchandise est une valeur que donnent à la chose qu’elles cernent au moins deux personnes juridiques physiques. Elle n’a rien à voir avec la donnée d’un espace…

            3) la force est analogue à l’utilité marginale ;

3) ma réponse : la force n’est pas une notion d’abord mécanique, mais économique… elle atteste d’un effort de l’homme dont le résultat intermédiaire peut être la force. Il peut être autre. Faire porter l’utilité marginale sur ce résultat, pourquoi pas. Mais pourquoi pas sur l’effort ?

            4) le travail d’une force est analogue à la désutilité ;

4) ma réponse : absurdité infinie : le travail est une notion économique, un service qu’on peut transposer à la mécanique, mais pas l’inverse. Je laisse de côté les théories qui justifient la démarche.

            5) l’énergie est analogue à l’utilité ;

5) ma réponse : l’énergie est une notion de la mécanique, récente à l’époque.

Il faut savoir que l’origine du mot énergie remonte certes au XVème siècle. Il provient du bas latin energia, emprunté au grec energeia, qui signifie « force en action » et s’oppose à dynamis (grec) qui signifie « force en puissance ». Le mot énergétique apparaît dans l’Encyclopédie en 1765, et signifie « qui paraît avoir une énergie innée ». Mais son sens actuel est apparu à la fin du XIXème siècle (du grec energetikos).

Longtemps, il a été question de « quantité de mouvement », puis sont apparues les énergies cinétique et potentielle. Aujourd’hui, il existe diverses énergies.

L’utilité totale ou marginale des choses en propriété est propre à chaque individu, elle n’est pas une considération objective qu’on peut comparer à d’autres utilités, additionner, soustraire, multiplier ou diviser…

J’abrège… et j’en viens à sa dernière proposition :

            10) en physique l’équilibre est là où l’énergie nette (l’énergie moins le travail) est maximale – i.e. là où les forces motrices et les forces résistantes sont égales le long de chaque axe ; en science économique, de façon analogue, l’équilibre est là où le gain (l’utilité moins la désutilité) est maximisé – i.e. là où l’utilité marginale et la désutilité marginale le long de chaque axe sont égalisées.

10) ma réponse : la « loi de l’économie », appelons chat un chat, a été au point de départ des physiciens découvreurs de la mécanique classique. C’est l’idée que la Nature fait toute chose à moindre temps, moindre effort, moindre action. Elle a donné des idées à des mathématiciens tels que Lagrange pour rationaliser ce qu’elle faisait. L’hypothèse a fourni une définition de l’équilibre en mécanique classique. Elle n’a rien apporté en économie politique.

Rien ne justifie de transposer cet aspect de la mécanique classique à l’économie politique par l’intermédiaire de théorème mathématique. « Rien ne justifie, non plus, de ne pas le faire », dira-t-on, soit.

Les savants de la physique ont connu chaque jour qui passait des découvertes de la nature, de la réalité naturelle. À l’aide d’invention d’instruments, ils ont affiné les découvertes des sciences instrumentales. Et l’incertitude s’est progressivement développée en physique depuis la fin du XIXème siècle.

La table de Fisher n’a, pour moi, aucune signification économique. L’analogie de la science économique avec la physique mécanique que Fisher adopte n’a d’ailleurs rien dévoilé.

220px-Irvingfisher

Soit dit en passant, quelques années plus tard (1911), il a transformé ce qu’il a dénommé « équation des échanges » en égalité, et l’égalité ex post (dans le meilleur des cas, dans le pire, il ne fait pas l’alternative) en causalité, tout cela sans raison. Malheureusement, le résultat de son stratagème a connu du succès auprès de l’opinion jusqu’à aujourd’hui, son stratagème étant oublié.

L’économie politique est une science à part entière qu’aucune interdisciplinarité ne saurait améliorer. L’interdisciplinarité est un anti concept tout comme l’est la complexité dès lors qu’on ne voit pas dans ce mot un synonyme de science.

Mais tout cela n’a rien à voir avec le développement de l’économie politique ou de la science économique. Car on est loin de l’économie politique, ensemble des profits et des coûts ex ante évalués par les personnes juridiques physiques dans un cadre de droit.

La valeur qu’est le coût de quoi que ce soit dans l’économie politique n’a d’ailleurs pas d’analogie dans les autres disciplines … Mais les savants de ces dernières introduisent à l’occasion la notion de coût… dans leur discours afin de se faire comprendre.

Grégoire Canlorbe : Vous écrivez : « La démarche de Bastiat, qui se situe dans un contexte d’incertitude, est en phase avec l’évolution de la pensée scientifique de son époque. Elle l’est avec celle des physiciens qui vont prendre en considération l’incertitude dans la théorie physique dans la seconde partie du XIXème siècle : ils seront notamment confrontés au principe d’incertitude de Heisenberg en 1926. Et elle l’est avec celle des mathématiciens qui la prennent en considération depuis seulement deux siècles : elle mènera, en particulier, au théorème d’incomplétude de Gödel en 1931. »

Pourriez-vous revenir sur cette assertion ? Quelle place concrète occupe l’incertitude dans les théories fondamentales de Bastiat et de quelle façon anticipe-t-il, à sa manière, l’esprit du principe d’incertitude de Heisenberg ou du théorème d’incomplétude de Gödel ?

Georges Lane : En guise de réponse à la question, je vous renvoie à mes textes suivants, dans l’ordre :

//blog.georgeslane.fr/page/2?q=G%C3%B6del   2001,

//blog.georgeslane.fr/page/3?q=G%C3%B6del début octobre 2014,

//blog.georgeslane.fr/?q=G%C3%B6del fin octobre 2014.

Je ne saurais faire de l’histoire de la pensée mathématique… ce qui est implicite dans votre question. Mes propos résultent de travaux que j’avais pu lire dans des ouvrages ces dernières décennies. Je les résumerai en disant que la certitude était au cœur de la T.E.E.G., première génération, des économistes. Les économistes de la TE.E.G., deuxième génération, ont introduit alors l’incertitude des prix et des taux d’intérêt dans un second temps.

Les mathématiques n’expliquent rien. Les mathématiques de quoi que ce soit ne prouvent rien. L’arithmétique permet de faire des calculs. Rappelons néanmoins que, selon Roland Omnès : “L’exploit de Gödel fut de montrer qu’on peut effectivement assigner une valeur de vérité à certaines propositions sans avoir à passer par une démonstration […] Gödel montre qu’il existe des propositions vraies (du point de vue du métalangage) qu’il est impossible de démontrer par une preuve de longueur finie […] rien ne prouve que l’arithmétique, en définitive, soit cohérente” (Omnès, 1994, p. 176)

En d’autres termes, le théorème de Gödel (cf. ce texte) a consisté à dire que des propositions pouvaient être vraies sans qu’on puisse le démontrer et que, dans certains cas, il fallait renoncer à l’illusion d’une décidabilité. Ainsi, il apparaissait que la mathématique n’était pas une théorie déductive qui, à toute question, promettait une réponse. Elle n’impliquait pas la complétude. En d’autres termes, Gödel a introduit le principe d’incomplétude.

De fait, beaucoup d’économistes font comme si l’économie politique était restée l'”arithmétique politique” dont parlaient au XVIIème siècle William Petty ou au XVIIIème siècle Denis Diderot et comme si le théorème que Kurt Gödel a développé sur les limites de l’arithmétique n’avait jamais vu le jour au XXè siècle.

Les statistiques, l’empirisme même, ne sont qu’un domaine des mathématiques sur des faits observés, des données. Elles n’ont rien de causal a priori. Rien ne justifie d’identifier fréquences de quoi que ce soit et probabilités du même.

Il me semble très original et important que Frédéric Bastiat (1801-1850) ait situé explicitement son économie politique dans un contexte d’incertitude, contrairement à la plupart de ses contemporains économistes (le mathématicien économiste Cournot excepté).

Ce choix s’est d’ailleurs doublé chez lui d’un étonnement – qui mérite d’être souligné – quand il constatait que l’économie politique n’avait pas été sensible aux progrès effectués par les hommes pour la réduire. Bastiat a parlé de l’incertitude plus ou moins en relation avec l’innovation qu’était à l’époque le domaine de l’assurance et le domaine des mathématiques que sont les statistiques.

220px-Bastiat

En d’autres termes, à sa façon, i.e. en termes littéraires, Bastiat a élargi, sans y insister, sans marquer le coup, le cadre de l’analyse de David Ricardo (1772-1823)  et, plus généralement, de celui de la théorie économique classique ou, si on préfère, de celui de l’économie politique. Il l’a donc fait bien avant nos mathématiciens qui se prennent pour des économistes.

Mais surtout, il l’a fait sans la méthode qu’ils adopteront alors et qui consistera :
– dans un premier temps, à se situer dans un contexte de certitude, par essence déterministe ;
– dans un second, à modifier certaines hypothèses de façon à transformer (selon eux) le contexte en un contexte d’incertitude … dont ils oublieront le caractère déterministe.
Bastiat s’est en effet situé d’emblée dans un contexte d’incertitude, étant donné le “fait de l’incertitude” – pour reprendre une expression chère à Ludwig von Mises – et étant donné que personne ne saurait réellement imaginer ce que pourrait être un contexte de certitude !

Sa démarche révélait qu’il était en phase avec l’évolution de la pensée scientifique de son temps. Bastiat l’était avec les mathématiciens qui allaient continuer à approfondir la question de l’incertitude. Et le calcul mathématique, déjà écartelé entre calcul algébrique et calcul des probabilités, le deviendra entre ces derniers et le calcul des jeux stratégiques…

Bastiat l’était aussi avec les physiciens qui allaient prendre en considération l’incertitude. Et la physique mécanique éclatera en mécanique classique et en mécaniques non classiques de diverse nature.

Grégoire Canlorbe : Vous avez été l’ami et l’assistant de Jacques Rueff. À 26 ans celui-ci avait publié son premier livre, Des Sciences Physiques aux Sciences Morales, fortement influencé par Bergson et préfacé par Colson. Pourriez-vous nous rappeler les grands principes philosophiques de cet ouvrage et en quoi ils fondent les travaux ultérieurs de Rueff en science économique ?

Sauriez-vous dans quelle mesure Jacques Rueff a pu s’écarter des principes qui lui tenaient à cœur dans sa jeunesse ?

Georges Lane : Pour tout connaître sur Jacques Rueff (1896-1978), il suffit de lire son autobiographie intitulée De l’aube au crépuscule, Plon, Paris, 1977 (cf. un commentaire mal intitulé de André Reix sur « Jacques Rueff, Œuvres complètes. Tome 1 : De l’ombre au crépuscule. Autobiographie de l’auteur »)

Je vous y renvoie. J’insisterai seulement sur sa méthode qui a évolué tout au cours de sa vie.

Il y a peu de comparaison possible entre ses travaux de 1922 et ses travaux jusqu’en 1967, même s’il y a procédé personnellement, cette dernière année-là, dans l’ouvrage dirigé par E.M. Claassen intitulé Les fondements philosophiques des systèmes économiques.

Il y a plusieurs points qu’on peut préciser.

Premièrement, selon Rueff (1925), il y a « L’économie politique, science statistique » qui n’est pas très éloigné de l’article de Lucien March (1921), « La méthode statistique en économie politique. » Revue de Métaphysique et de Morale 28 (2):137 – 173. N’oublions jamais que les statistiques sont un domaine des mathématiques. Mais il a évolué sur ce point tout au long de sa vie.

De trente ans le cadet d’Irving Fisher, Rueff a commencé ses travaux avec, en particulier, un livre qu’il a publié à compte d’auteur et intitulé Des sciences physiques aux sciences morales. Sa démarche est comparable à celle de la thèse de Fisher vue ci-dessus. Elle est centrée sur la chimico-physique, sous le nom de «principe de modération». Rueff a appliqué à sa notion de « marché », les lois de Le Chatelier et Vant’Hoff qui étaient, à la fois,

– un équilibre chimico-physique,

– un équilibre thermodynamique et

– un déplacement de l’équilibre.

Les lois énonçaient principalement que : « dans tout système en équilibre stable, toute variation de l’un des facteurs de l’équilibre provoque un déplacement de cet équilibre dans un sens tel que l’effet produit par la réaction s’impose au changement initial et entraine ainsi une variation en sens inverse du facteur en cause. »

Dans un article de 1955, dix ans après l’ouvrage de 1945 sur L’ordre social, près de trente ans après Des sciences physiques aux sciences morales, J.R. a approfondi explicitement la « loi des débouchés » de Say à partir de l’utilisation du « principe de modération ».

Secondement, selon J.R., la « loi des débouchés » était approximativement exacte car à l’offre des marchandises s’ajoutait un terme qui pouvait être positif ou négatif, qui était un résidu monétaire, différence entre la variation globale de la quantité de monnaie échangée et la variation globale des encaisses désirées intervenue dans la séance de marché. La variation globale de la quantité de monnaie échangée recouvrait l’échange de titres financiers.

J’ai eu l’occasion de participer à son travail de 1976 qu’il a dénommé « la fin de l’économie keynésienne » et qui prolongeait le travail de 1955. En sus de ce que j’ai dit dans les questions 7) et 8), il m’a permis de comprendre

– l’importance économique des prix en monnaie des marchandises et, surtout, de leurs variations, de leur mouvement,

– la destruction qu’ont constitué les interdictions par les législateurs nationaux, de la convertibilité des substituts de monnaie bancaires en monnaie or dans la décennie 1930 et

– la destruction qu’ont été en France, à partir de 1945, les « nationalisations » de firmes en France et la création de l’organisation de la sécurité sociale.

Soit dit en passant, ces trois éléments sont entièrement mis de côté par la science économique dominante. Il faut le regretter. Et je me demande vraiment comment Jean Fourastié a pu réussir à contribuer à duper l’opinion avec son livre intitulé Les trente Glorieuses (1979) malgré ce que certains pourtant en disent : « Pourquoi Fourastié n’a-t-il pas eu la postérité que méritait son approche empirique ? Sans doute l’économie est-elle devenue plus théorique (abstraite) et mathématisée. » Loin d’être telles, ces années ont contribué à bétonner le socialo-communisme en France.

Troisièmement, selon J.R., le mécanisme des prix était un processus de régulation sociale automatique. Ce qui caractérisait le marché, c’était l’existence d’un prix qui variait jusqu’au moment où la demande était égale à la valeur globale des offres, c’était ce mouvement ou mécanisme des prix… Tout cela n’est rien d’autre que ce que vous avez écrit dans votre première question, on est ex ante.

Dans ces conditions, auparavant, il y avait écart entre la demande et l’offre sur le marché. Dans son vocabulaire, J.R. appelait “balance des comptes” cet écart. Si la demande était supérieure à l’offre, il parlait d’excédent de la balance des comptes ; si elle lui était inférieure, il parlait de déficit. Dans le cas où 1a demande était égale à l’offre, il parlait d’équilibre de la balance des comptes.

D’un point de vue méthodologique, l’équilibre économique était l’équilibre du système économique. Le mécanisme des prix était le chaînon qui assurait la transition entre sciences physiques et sciences morales. Il était un avatar de la loi naturelle du déplacement de l’équilibre. Cette loi régentait la société comme elle régentait la réalité physique. Le libre jeu du mécanisme des prix permettait le déplacement de l’équilibre économique. Le marché avait un équilibre stable.

Le mécanisme des prix avait encore d’autres rôles. Plus généralement, il était un processus parmi d’autres d’un ensemble de processus générateur de structures dans les sociétés qui n’étaient pas entièrement planifiés par voie d’autorité. Il avait le soin d’inspirer aux producteurs et aux consommateurs les actes qu’il fallait qu’ils accomplissent pour que les besoins soient servis et l’équilibre économique assuré.

Pour ces raisons, personne ne saurait libérer l’économie du mécanisme des prix. D’ailleurs, l’économie libérée du mécanisme des prix était la négation même de l’économie libérale. Dire qu’on pouvait se libérer du mécanisme des prix et pratiquer la politique du juste prix sans la définir, c’était croire qu’on pouvait raisonner sans raison.

On n’intervenait pas non plus sur le mécanisme des prix. Les interventions détruisaient le régulateur. Si on intervenait, se développait une économie en folie aux conséquences désastreuses. Malheureusement, le fait est que les gouvernements étaient intervenus et, de façon croissante, depuis la fin de la guerre de 1914-18, et, étant donné les conséquences désastreuses obtenues, avait pris naissance la conception de l’économie consciente où la volonté des hommes devait remplacer le libre jeu du mécanisme des prix.

Mais J.R. de remarquer qu’alors (dans un article de 1934 intitulé « Pourquoi malgré tout je reste libéral ») la Russie elle-même était en train de restreindre le régime des équilibres conscients et de restaurer dans des domaines toujours plus étendus le mécanisme des prix. Ainsi les réalités se défendaient, la crise endémique, résultat de l’économie organisée, c’est-à-dire socialo-communiste, imposait le rétablissement du mécanisme des prix

Fallait-il déplorer cette évolution, considérer qu’elle nous ramenait vers le régime immoral des intérêts privés, le régime où chacun cachait un avantage au détriment du voisin ? Non, répond J.R. Et d’ajouter : « Toutes les turpitudes de notre régime, j’en ai toujours trouvé la source dans des interventions de 1’Etat. Les systèmes malthusiens donnent à leurs auteurs toutes les apparences de l’action généreuse, alors qu’ils organisent la misère et la ruine ».

Et depuis cet article de 1934, J.R. avait fait intervenir explicitement dans ses analyses économiques la question des règles de droit, celle de la monnaie et celle des titres financiers.

Quatrièmement, selon J.R., traditionnellement, l’échange de marchandises était un double transfert de droits de propriété. Les droits contenant deux richesses avaient même volume au moment où l’échange intervient, le prix mesurait le taux d’échange convenu ou la quantité de monnaie unitaire convenue.

Par “richesse”, J.R. entendait les richesses non monétaires (“objets ou services”) et les titres financiers (créances/dettes ou richesses monétaires). Par “valeur”, il entendait la valeur d’échange, le prix ou le taux d’intérêt du marché de la richesse. Dans l’article de 1955, il a expliqué que l’échange de marchandises était un changement du contenu des droits de chacun des échangeurs.

Son explication reposait sur plusieurs hypothèses :

– la séance de marché, le compartiment du marché où les échanges se font,

– le vidage des droits de propriété par les titulaires de ces droits (propriétaires), à savoir la vente ou l’offre de marchandises,

– le remplissage des droits de propriété par les mêmes, à savoir l’achat ou la demande,

– la simultanéité nécessaire des deux démarches,

– l’accomplissement solidaire,

faute de quoi l’échange ne serait pas accompli.

Le mouvement des prix assurait l’équilibre du marché en portant au même niveau le volume des droits à vider (vente) et à remplir (achat).

À cette occasion, J.R. a expliqué la méthode particulière qu’il introduisait en économie politique, à savoir un instrument d’analyse économique, celui des vrais et des faux droits. Il synthétisait à cette occasion tout ce qu’il avait pu écrire antérieurement sur les contrats ou titres financiers étatiques. Publics ou privés, peu importait, ce qui lui importait économiquement était que les titres financiers fussent remboursables comme convenus.

Une créance était véritable quand sa valeur nominale était égale à des richesses de même montant dans l’actif du débiteur. Une créance était fausse quand sa valeur nominale était supérieure au montant de richesses dans l’actif du débiteur. Bref, les fausses créances/dettes étaient les contrats financiers non remboursables, cachés aux personnes juridiques physiques jusqu’au jour où elles s’en rendaient compte.

Si le mécanisme des prix était un processus de régulation sociale automatique, il n’était pas le seul que discernait J.R. Il fallait lui juxtaposer la régulation monétaire et cela passait par la connaissance des encaisses désirées.

Soit dit en passant, ce qu’on dénommait « monnaie » à l’époque de Say n’était qu’un type de marchandises, certes particulier puisqu’elle était une marchandise intermédiaire -pour reprendre ce qu’en disait Frédéric Bastiat en 1850 et selon Vilfredo Pareto, quelques années plus tard, très précisément :« §269. Une marchandise en laquelle s’expriment les prix des autres marchandises, est un numéraire ou une monnaie. Le numéraire se distingue de la monnaie en ce que la monnaie intervient matériellement dans les phénomènes économiques, et le numéraire n’intervient pas matériellement. » (Pareto, 1896-97)

On ne parlait pas d’offre et de demande de monnaie. La demande de monnaie est apparue à partir de la décennie 1930. On parlait de « non demande de marchandises » (Mill) ou d’ « encaisses désirées » (Walras). Au bon sens du mot, ce qui était dénommé « argent »… était une forme donnée à la « monnaie » à côté de l’or et du cuivre.

Aujourd’hui, la monnaie n’existe plus, existent des substituts de rien bancaire (billets et comptes bancaires), résultat de l’interdiction des substituts de monnaie bancaires en monnaie or, décidée par les législateurs nationaux depuis la décennie 1930. A fortiori, l’argent n’existe plus. Il est donc absurde de parler d’ « argent » aujourd’hui pour désigner les substituts de rien bancaires dénommés « monnaie » sauf à essayer de tirer parti de la confusion qui perdure.

J.R. considérait que les utilisateurs de monnaie étaient souverains, libres de fixer la quantité de monnaie au niveau qu’ils désiraient … Il reprenait, sans le savoir ou en le sachant mais ne le disait pas, je ne sais, l’expression « encaisses désirées » dont Arthur Marget (1935) a imputée la paternité de l’expression à Walras.

Rien ne pouvait empêcher les personnes juridiques physiques d’avoir les encaisses monétaires qu’ils désiraient. Il n’y avait pas d’offre de monnaie qui limitât la demande, a-t-il écrit à diverses occasions.

« J’ai connu comme directeur du mouvement général des fonds, des périodes d’égal déficit où la circulation augmentait, d’autres où elle diminuait, sans que les autorités monétaires, et malgré tout ce qu’elles pouvaient tenter pour les contrecarrer. »

« J’ai passé mon temps comme sous-gouverneur de la Banque de France à assister aux vains efforts de la Banque centrale, pour résister à l’augmentation de l’émission. »

La quantité de substitut de monnaie bancaire (billets et dépôts bancaires) était strictement déterminée par la volonté des hommes.

Mais la volonté des utilisateurs de monnaie pouvait changer et causer un déséquilibre sur le marché des marchandises. Cela était en vérité la théorie des variations du niveau général des prix de J.R. : tout écart entre la variation des encaisses désirées et celle des encaisses effectives provoquait la variation du niveau général des prix.

Dans ces conditions, la régulation monétaire était le processus qui tendait à assurer la stabilité des prix en monnaie en maintenant dans d’étroites limites les oscillations de l’activité économique. Cela dans le cadre national, d’une économie fermée ou presque. Dans le cadre international, d’une économie ouverte, elle était le processus qui tendait à assurer l’équilibre des paiements à l’étranger en maintenant dans d’étroites limites les oscillations de l’activité économique.

Le processus de régulation monétaire avait plusieurs caractéristiques. Elles étaient fonction du système monétaire existant : « C’est l’objet de tous les systèmes monétaires que d’assurer, par des procédures diverses et diversement efficaces, l’adaptation constante des encaisses effectives aux encaisses désirées et de réduire par là au minimum les variations du niveau général des prix.

Ils exercent ainsi une fonction essentielle, la régulation monétaire, d’où dépend la stabilité de la collectivité qui utilise la monnaie. » (Oeuvres complètes, tome IV, 1981, p.221) Par système monétaire, il fallait entendre l’ensemble des règles juridiques données aux autorités monétaires ou que celles-ci s’engagent à respecter. Un système monétaire ne saurait être confondu avec le marché de la monnaie au sens du concept théorique habituel.

Dans certains systèmes monétaires, la régulation monétaire est automatique. Dans ces systèmes, est adaptée constamment, à chaque instant, la quantité de monnaie effective à la quantité de monnaie désirée. Dans ces systèmes, les variations du niveau général des prix sont réduites au minimum.

Dans d’autres systèmes monétaires, la régulation monétaire n’est pas automatique. Dans ce cas, sauf à changer de système, elle doit être administrée par les autorités monétaires. Il y a donc la gestion monétaire qui tend à assurer la stabilité des prix dans un système monétaire non automatique. Mais attention ! L’administration peut être efficace ou non. Quand l’administration n’est pas une réussite, il y a désordre monétaire (par exemple inflation).

J.R soulignait que, dans ce cas, il ne fallait pas rendre la monnaie cause de la situation. «Mettre dans la monnaie la cause des désordres monétaires, c’est chercher à s’excuser en accusant» (Oeuvres complètes, tome 1, 1979, p.292) Comme il le soulignait, parfois, c’était malheureusement le désordre monétaire lui-même qui était administré sans considération du mécanisme de régulation monétaire.

Ce qui lui faisait écrire: « Vouloir lutter contre l’inflation, sans connaître le mécanisme de la régulation monétaire, c’est partir sans savoir où l’on veut aller et surtout en ignorant les moyens d’y parvenir. »

Selon J.R., il y avait plusieurs systèmes monétaires théoriques qui permettaient la régulation monétaire automatique. Mais on pouvait réduire leur nombre à deux grands types, à deux grands régimes de monnaie:

– le régime de la monnaie convertible et

– le régime de la monnaie inconvertible.

Dans un univers sans résistances ni frottements, c’est-à-dire un univers théorique, le niveau général des prix:

– restait sensiblement invariable en régime de convertibilité,

– ne subissait que des variations limitées en régime de monnaie inconvertible.

Mais cet univers était théorique, irréel. Dans la réalité, il en était différemment. La monnaie était convertible à taux fixe quand la valeur de son unité était définie par son égalité avec celle d’une quantité déterminée d’une richesse choisie une fois pour toutes, une égalité non proclamée, mais effective sur le marché de la richesse en question.

La monnaie, de fait, les substituts de monnaie bancaires, était convertible en or (à taux fixe) quand la valeur était définie par son égalité avec celle d’une quantité déterminée d’or choisie une fois pour toutes, une égalité non proclamée mais effective sur le marché de l’or. Le régime de convertibilité le plus fréquent était celui qui définissait la valeur de l’unité monétaire comme celle d’un poids d’or déterminé. Il était qualifié de monométallisme-or.

La régulation monétaire avait donc comme éléments principaux :

– le taux fixe, i.e. le prix auquel était échangé l’or par l’institution d’émission de la monnaie et

– sa position par rapport à celle du prix sur le marché de l’or.

La tendance des prix sera stable s’il y avait assez d’or. Il n’y aura ni conversion de monnaie en or, ni conversion d’or en monnaie. S’il n’y avait pas assez d’or, il y aura un prix sur le marché de l’or supérieur à ce qu’il devrait être, et au taux de conversion, une tendance à convertir de la monnaie en or auprès de l’institution d’émission. Il y aura une tendance des autres prix orientée à la baisse qui stimulera la production d’or (la production d’or est beaucoup plus élastique qu’on le croit).

S’il y en avait trop, il y aura un prix sur le marché de l’or inférieur à ce qu’il devrait être, et au taux de conversion, une tendance à convertir de l’or en monnaie. Il y aura une tendance des autres prix orientée à la hausse qui démotivera la production d’or. Le monométallisme-or permettait la régulation monétaire automatique dans le cadre national comme dans le cadre international.

S’il y avait trop de paiements à effectuer à l’étranger, il y avait utilisation des réserves en or, réduction du stock d’or et tout se passe comme s’il n’y avait pas assez d’or (dans le cas national). Il y aura une tendance des prix orientée à la baisse qui stimulera les paiements à recevoir de l’étranger, l’accumulation de réserves en or et l’augmentation du stock d’or. Mais, peu importe en définitive la référence à l’or, l’important était que la chose de référence ne fût pas librement créée, mais produite.

J.R. était clair sur ce point : « Je suis convaincu que la seule voie efficace pour restaurer l’équilibre des paiements à l’étranger c’est la convertibilité en quelque chose qui ne soit pas librement créée par l’institution émettrice, comme c’est le cas de tous les types de monnaie fiduciaire, mais gagnée par la production. »

L’après-guerre (1914-18) a étendu à la monnaie les doctrines d’économie dirigée. Tout s’est passé comme si les autorités monétaires avaient supposé qu’elles pouvaient faire abstraction des systèmes monétaires. J.R. a eu l’occasion d’écrire que l’institution de Bretton Woods (à partir de 1945) permettait de jouer à la convertibilité monétaire, non d’en recueillir les bienfaits.

La monnaie était convertible en une créance (à taux fixe) quand la valeur de son unité était définie par son égalité avec celle d’une quantité déterminée de la créance choisie une fois pour toutes, une égalité non proclamée, mais effective sur le marché de la créance : « Pour qu’une richesse autre que l’or, puisse être, sans risque pour l’institution émettrice, transformée, il faut que comme l’or en régime de convertibilité métallique à taux fixe, cette richesse ait une valeur fixe en monnaie. Or seules les créances libellées en monnaie présentent, au moment de l’échéance, ce caractère ».

La régulation monétaire avait comme éléments principaux :

– le taux d’escompte de l’institut d’émission de la monnaie et

– sa position par rapport à celle du taux d’intérêt (sur le marché des créances/dettes).

La régulation monétaire consistait pour la banque d’émission à fixer le taux d’escompte au niveau du taux d’intérêt du marché et à monétiser les créances éligibles à l’escompte qui lui étaient présentées. S’il y avait égalité entre le taux d’escompte (taux auquel l’institut d’émission échangeait les créances) et le taux d’intérêt du marché des créances, il y avait stabilité du niveau des prix. S’il y avait le «bon montant» de créances, il y avait stabilité du niveau des prix. S’il y avait trop de créances, le taux d’intérêt sur le marché des créances (resp. leur prix) était supérieur (resp. inférieur) à ce qu’il devrait être et au taux d’escompte, il y aura une tendance à convertir en monnaie les créances par l’escompte, une tendance des prix orientée à la hausse jusqu’au moment du remboursement des créances en question.

Seul l’Etat avait le privilège de pouvoir injecter d’une façon continue une quantité appréciable de fausses créances par l’éligibilité à l’escompte. Le montant des fausses créances attribuées était alors, en chaque période, égal un montant du déficit de patrimoine. Tant que le titulaire s’en contentait, tout se passait comme si ses créances étaient de vraies créances.

À partir du moment où il reprenait ses esprits, tout changeait. Il lui restait à les escompter auprès de l’institut d’émission. Par l’éligibilité des fausses créances à l’escompte, la monnaie – i.e. les substituts de monnaie bancaires – devenait véritablement l’égout collecteur des fausses créances indésirées (cf. Oeuvres complètes, tome IV, 1981, p. 385) Une telle situation de convertibilité était utopique et débouchait sur l’inconvertibilité.

J.R. distinguait à cette occasion les monnaies convertibles en titres de créance véritables et celles en titres de créance fausses. Les conclusions précédentes valent, mutatis mutandis, pour tout système de convertibilité, quelle que soit la richesse de conversion. Il séparait les systèmes de monnaie convertible selon la contrepartie de la monnaie.

La monnaie – les substituts de monnaie bancaires – était inconvertible quand la valeur de son unité était définie comme celle dont était dotée en fait et à l’instant considéré, l’unité de quantité de monnaie.

J.R. distinguait les systèmes à monnaie inconvertible selon leur élasticité. Dans le cas d’un régime élastique, la monnaie avait une contrepartie « créance ». La régulation monétaire consistait à fixer le taux d’escompte au niveau du taux d’intérêt. Le cours forcé de la monnaie était obligatoire.

Dans le cas d’un régime inélastique, la monnaie n’avait pas de contrepartie. La monnaie n’ayant pas de contrepartie, les autorités monétaires n’avaient aucun moyen de pratiquer la régulation monétaire… Étant donné l’équilibre initial d’un marché stable, toute variation de la demande – facteur de l’équilibre – provoquait une variation du prix – un déplacement de l’équilibre du marché – dans un sens tel que l’effet produisait par la réaction – la variation de prix – s’opposait à la variation initiale de la demande et entraîne ainsi une variation en sens inverse de la demande.

Étant donné l’équilibre initial d’un marché stable, toute augmentation de la demande provoquait une variation du prix – c’est-à-dire un déplacement de l’équilibre du marché qui, s’il avait lieu seul, produirait par ses effets une diminution de la demande.

Qu’est-ce qu’une augmentation de la demande entraîne et, pris tout seul, qu’est-ce qui provoque une diminution de la demande ? Toute augmentation de la demande était en fait une augmentation de la demande par rapport à l’offre. Il s’ensuivait un écart entre la demande et l’offre que le libre jeu du mécanisme des prix résorbait.

En pratique, tout écart entre la demande et l’offre, à un prix donné, exprimait certes un déséquilibre du marché, mais il pouvait être interprété comme une variation de la demande ou une variation de l’offre ou une variation de l’offre et de la demande. S’il était interprété comme une variation de la demande dans un sens, d’après le principe de modération, il y aura une variation de la demande dans l’autre sens et, pour qu’il y eût variation, il fallait qu’il y eût variation du prix ou du taux d’intérêt (ce qui supposait que ni l’un ni l’autre ne fussent immobilisés).

Le déplacement de l’échelle des prix entraînait, toutes autres conditions restant égales, déplacement temporaire en sens inverse du taux d’intérêt. Inversement, toute variation du taux de l’intérêt, en rompant la parité prix du comptant et prix du terme, provoquera mouvement de sens inverse. […]

Les idées de Rueff en économie politique ont donc évolué et, surtout, se sont rapprochées de plus en plus de celles de l’économie autrichienne. En sus des droits de propriété qu’il prenait en considération explicitement, son accord avec les économistes autrichiens se trouvait dans ce qu’il dénommait le « mécanisme des prix » et une grande partie de ce que ce dernier impliquait.

Mais cinquièmement, il restait des désaccords comme je vais le dire maintenant. Le premier désaccord est que, selon J.R., l’ordre n’était jamais spontané. En cela, il était en désaccord avec Friedrich von Hayek, grand libéral devant l’Eternel, pour lequel l’ordre de marché était un ordre spontané (cf. par exemple cet audio).

Selon J.R., l’ordre de marché n’était pas spontané : « Avant toute chose, je voudrais faire observer que l’ordre n’est jamais spontané. Une société naturelle, une société laissée à elle-même, ne serait pas une société ordonnée.

Je n’ai pas besoin d’insister sur les caractéristiques profondes de la nature humaine.

Vous savez tous qu’une société d’hommes livrés à eux-mêmes, donc affranchis de toute éducation religieuse ou morale et des contraintes civiques d’une société civilisée, serait une société sauvage où le fort s’approprierait le faible et où chacun déterminerait par la force le domaine de la souveraineté ».

Selon J.R., le mécanisme des prix faisait sortir l’ordre collectif du désordre des initiatives individuelles. J.R. le reconnaissait : libéraux et néo-libéraux ont une foi égale dans les bienfaits de la liberté. Mais les premiers attendent la liberté d’une génération spontanée qu’il faut seulement ne pas compromettre. Les seconds veulent la faire éclore, croître et se développer, en la rendant acceptable et en écartant d’elle les entreprises qui tendent constamment à l’annihiler. Et J.R. déclarait faire partie des seconds…

Autre ordre différent de l’ordre de marché, l’ordre social. Pour J.R., c’était une société à la fois pacifiée et gouvernée. Il est à souligner que l’ordre social ne doit pas être confondu avec l’équilibre économique. L’ordre social est certes aussi peu probable a priori que l’équilibre du marché, mais il n’est pas assuré par un mécanisme puissant de régulation comme l’est l’équilibre économique par le mécanisme des prix, voire par un processus du type de la régulation monétaire.

Quels sont les facteurs de l’ordre social ? Il y a l’imposition de la paix sociale et le gouvernement. La paix sociale est imposée par deux actes.

Le premier est l’établissement d’un système tendant à la pacification et excluant la guerre. Le fait est qu’on est arrivé à une structure juridique fondée essentiellement sur le droit de propriété. Sous cet angle, J.R. rejoignait Hayek pour qui l’ordre de marché reposait sur les règles de droit.

Mais Rueff ajoutait que la première intervention économique est celle qui délimite les champs de souveraineté individuels pour créer une structure sociale dans laquelle chaque chose ne puisse être désirée que par une seule personne. Cette institution du droit de propriété, qui empêche l’appropriation par la violence, a pour conséquence immédiate et nécessaire l’établissement de marchés, car si on ne peut pas prendre par la violence, on ne peut acquérir qu’avec le consentement de celui qui détient, donc que par l’échange.

Ainsi prend naissance, le second acte de l’imposition de la paix sociale, la deuxième institution fondamentale : le marché. En cela, J.R. se rapprochait de Hayek qui en est arrivé à préférer le mot « catallaxie » au mot « marché » pour mettre l’accent sur l’échange de marchandises. Je laisse de côté la question du gouvernement.

Second grand désaccord, J.R. ne rejetait pas l’intervention de l’Etat. Selon lui, il existait des formes d’intervention de l’Etat qui étaient non seulement nécessaires, mais encore souhaitables.

En cela, il était en désaccord avec Friedrich von Hayek et Ludwig von Mises, autre grand libéral, pour qui l’Etat ne saurait intervenir dans l’économie. Il reste que J.R considérait que l’équilibre du marché pouvait ne pas plaire et qu’en conséquence, le gouvernement devait agir et le rendre plus plaisant. C’était là le grand désaccord entre, d’un côté, J.R. et, de l’autre, Mises ou Hayek.

z_13_franc_1_1996_jacques_rueff_french_coins

Grégoire Canlorbe : À vos yeux, si celui-ci était toujours parmi nous, quel serait le diagnostic formulé par Jacques Rueff à propos de la crise financière et économique que nous connaissons depuis 2007 ?

Georges Lane : La « crise financière ou économique », voilà une expression qu’on ne saurait séparer de celle de la « crise de surproduction » que vous avez évoquée à la question 2). Elle en est la généralisation.

Tout ce que j’ai dit à propos de la « crise de surproduction » se transpose directement à propos de la « crise financière ou économique », il suffit d’y introduire tout ce qui manquait alors : les règles de droit, ce qu’on dénomme « monnaie » et « titres financiers », les nouveaux marchés.

En particulier, titres financiers, finance, « sur-finance » (mot non employé), crise financière ou économique sont autant de termes qui généralisent la prétendue notion de « crise de surproduction ». Peut-être sont-ils faits pour impressionner davantage le chaland ? D’un point de vue économique ils ne veulent rien dire de plus.

Une chose est certaine : pour parler de la crise en question, on se situe ex post ou bien, si vous préférez, on est plus ex post qu’ex ante. Et, rappelons-le, ex post, tout prix en monnaie ou taux d’intérêt d’une marchandise (titres financiers inclus) n’est jamais qu’une quantité de monnaie unitaire convenue entre des personnes juridiques physiques et il y a eu des quantités totales de marchandises et de monnaie échangées qui sont allées de pair.

Mais la « crise », quelle qu’elle soit, ignore ce fait. Elle fait s’intéresser aux quantités de marchandises qui n’ont pas été échangées et, comme si on en cernait le montant, elle pousse à lui trouver des causes, des facteurs et, soi-disant, des remèdes … qui, en général, seront dits « hors marché ».

Comparé à ce qui se passait il y a cent cinquante ans et pour autant que cette comparaison inter temporelle ait un sens (ce que refusait Friedrich von Hayek), parler de « crise financière ou économique » devrait au moins amener à parler de tous les marchés cernés depuis lors, compartiments du marché global, en particulier, du marché de la monnaie sur quoi Keynes s’est appesanti, mais pas suffisamment puisqu’il n’y a pas fait intervenir les prix en monnaie variables.

À cet égard, rien ne justifiait de ne pas distinguer les prix en monnaie et les taux d’intérêt ou de rendement des titres financiers.

À long terme, on savait qu’il existait une relation d’actualisation inverse entre les prix et les taux d’intérêt des titres financiers à la maîtrise des marchés. Et Keynes en a tiré parti pour introduire la notion absconse de « préférence pour la liquidité ».

Les taux d’intérêt à court terme étaient d’autant plus importants à reconnaître que les banques centrales nationales avaient la prétention de les faire varier selon leurs goûts et sans trop se préoccuper de tous les effets économiques de leurs variations… Mais fixer le taux d’intérêt d’un titre financier à un chiffre négatif est une preuve de l’absurdité de la pensée de l’autorité qui la prend, sauf conditions particulières.

Le taux d’intérêt est-il libre ou obligatoire pour les personnes juridiques physiques ? Qui est l’offreur ? Est- il privilégié ? Qui est le demandeur ?

Y a-t-il potentiellement des taux d’intérêt comparables ? Y a-t-il potentiellement des prix comparables ?

Et les marchés financiers ont amené les économistes à s’intéresser à leur cas.

Certes, un grand nombre d’économistes empruntent ces fausses pistes : tant pis pour eux ! Cependant, ces économistes-là sont dominants, ce qu’il y a lieu de fortement regretter pour le développement de l’économie politique. Les expressions dont ils se servent, il faut au contraire les bannir. À leur façon, elles témoignent qu’à cent cinquante ans d’intervalle, beaucoup de gens n’ont pas appris de la science économique le minimum qu’il faudrait : l’économie politique est en déshérence.

D’autres ont acclimaté l’idée qu’on pouvait redistribuer des richesses appropriées en les volant aux uns et en les donnant aux autres, après s’être servi au passage.

Des troisièmes en sont même arrivés, ces dernières années, à parler des « actifs toxiques » (à propos des « sub prime » aux Etats-Unis d’Amérique) sans que cela n’émeuve beaucoup de personnes juridiques physiques et avant que les titres financiers étatiques ne soient plus considérés par la « communauté financière » comme des actifs certains, mais comme des actifs aussi risqués que peuvent l’être les titres financiers non étatiques.

À la fin de la décennie 1960, J.R. avait eu l’occasion de parler d’ « égouts collecteurs » pour désigner la monnaie qui résulterait de certaines réglementations débattues, mais il était bien loin d’imaginer que de prétendues autorités en arriveraient à parler de « toxicité », ce qui est un mot bien pire…

Ces « actifs toxiques » ou les dettes de l’état risquées ne sont que des façons de parler de la résultante des mensonges d’autorités ignorantes ou incompétentes.

J.R. y faisait allusion (cf. question précédente) quand, par exemple, il parlait des systèmes monétaires où la régulation monétaire n’était pas automatique et où, dans ce cas, sauf à changer de système, elle devait être administrée par les autorités monétaires, leur gestion monétaire devant tendre à assurer la stabilité des prix.

Quand l’administration était inefficace, disait-il, il y avait désordre monétaire (par exemple inflation). Et J.R de souligner que, dans ce cas, il ne fallait pas rendre la quantité de monnaie, cause de la situation : « Mettre dans la monnaie la cause des désordres monétaires, c’est chercher à s’excuser en accusant. » (Œuvres complètes, tome 1, 1979, p.292)

Comme J.R. y insistait, c’était parfois malheureusement le désordre monétaire lui-même qui était administré sans considération du mécanisme de régulation monétaire. Ce qui lui faisait écrire: « Vouloir lutter contre l’inflation, sans connaître le mécanisme de la régulation monétaire, c’est partir sans savoir où l’on veut aller et surtout en ignorant les moyens d’y parvenir. »

Ce qu’on dénomme aujourd’hui le « quantitative easing program » de la banque centrale européenne (créée en 1999), après celui de la banque centrale des Etats-Unis (créée en 1913) n’est rien d’autre qu’une administration ignorante de la régulation monétaire par des autorités monétaires « du même tabac » qui, en particulier, refuse de parler de « monétisation » de créances par la banque centrale. (cf. ce texte de février 2015 de mon blog).

Parler de « crise financière ou économique » devrait aussi amener à parler de tous les marchés sans exception, en particulier, de ceux qui sont « financiers » et que Keynes n’a pas effleurés. Encore faut-il pouvoir les imaginer.

L’essor des marchés financiers depuis la décennie 1980 a été considérable (cf. Walmsley, The New Financial Instruments) et ne s’est pas arrêté jusqu’à aujourd’hui.

Parler de « crise financière ou économique » devrait enfin amener à parler de toutes les réglementations dont les marchandises ont pu être l’objet, qui portèrent atteinte à la liberté de chacun et dont les effets n’étaient pas connus. Il pouvait s’agir, en effet, de plafond ou de plancher de quantités de marchandises, d’obligation ou d’interdiction dites « légales ».

Pour leur part, les prix ou les taux d’intérêt ont pu être immobilisés par les pouvoirs publics. Quand le prix ou le taux d’intérêt d’une marchandise était immobilisé, son marché n’avait plus, de fait, d’équilibre. Peut-être même n’existait-il plus en pratique en tant que tel… N’oublions jamais qu’en régime de monnaie convertible, l’immobilisation d’un prix quelconque entraîne l’immobilisation de toute l’échelle des prix.

Aujourd’hui, les agences et autres commissions nouvellement créées et chargées de réglementer les marchandises de toute nature défient l’imagination.

Grégoire Canlorbe : Notre entretien touche à sa fin. Aimeriez-vous ajouter quelques mots ?

Georges Lane : Tout d’abord, permettez-moi un point sur les questions de l’interview.

Le fil directeur que vous avez suivi m’a beaucoup intéressé car j’y ai trouvé un fil logique. Soit dit en passant, il m’a aussi permis de mettre un peu d’ordre dans beaucoup de papiers.

Vous avez commencé par me proposer une alternative entre l’interprétation standard et l’interprétation autrichienne. Comme je l’ai dit, votre interprétation n’est en rien standard, mais en partie autrichienne. J’y ai ajouté quelques compléments (règles de droit et actions économiques de vous et moi, entrepreneurs) qui rendent compte des interprétations autrichiennes car il ne faut pas le cacher, celles-ci présentent des différences selon les auteurs et il est exclu de parler d’une seule interprétation autrichienne. Une chose est certaine, nous étions ex ante.

Vous m’avez alors demandé de m’interroger sur la « crise de surproduction », comme si de rien n’était, à la lumière de la « loi des débouchés » de Say et de ce qu’en a dit Keynes (puis implicitement la « théorie macroéconomique ».) Mais nous étions alors, de fait, ex post, non plus ex ante. Il n’était plus question, non plus, de quantités de marchandises échangées, mais de production de celles-ci, de produits, de surproduction, de « crise de surproduction », anti-concept marxiste par excellence, comme si l’échange n’avait pas d’importance. C’est un peu comme si vous demandiez, me semble-t-il, à un astronome de s’interroger sur le prétendu fait que « la terre est le centre de l’univers ».

Je regrette que vous sembliez attacher de l’importance à ces folles thèses qui consistent à privilégier la production d’un autre âge sur l’échange ou le marché d’aujourd’hui. Certes, la « crise de surproduction » des quantités de marchandises est au cœur de ce qui inquiète la nomenklatura française depuis des décennies et leur passage vraisemblable à l’école nationale d’administration (créée en 1945), mais en rien au cœur de l’économie mondiale (cf. dernier livre de Xavier Fontanet (2014), Pourquoi pas nous, Les Belles Lettres Fayard.) Pour le comprendre, il y a les analyses des économistes autrichiens au cœur de l’économie mondiale.

Votre question 3) sur l’ « équilibre économique général » a généralisé une partie de la question précédente, à savoir la « loi des débouchés » de Say dans la perspective particulière de ce qu’il est convenu de dénommer aujourd’hui autant la « théorie microéconomique » que la « théorie macroéconomique ». Il n’en reste pas moins que la question de la « bonne » définition de la notion d’”équilibre économique général” est un débat important parmi les économistes autrichiens que je n’ai pas évoqué, sinon ce qu’en a dit Ludwig von Mises.

Mais la question 3) a télescopé un peu la question 4) qui a suivi, sur la méthode mathématique dont s’est servi Walras. Je ne suis pas historien de la pensée économique et ne saurait le devenir, mais vos questions m’ont poussé à l’être un petit peu. J’ai évoqué rapidement les questions du déterminisme et de l’interdépendance qui en découlaient. J’ai surtout mis l’accent sur l’abandon de cette méthode mi-XXème siècle par certains mathématiciens qui se prenaient pour des économistes et le développement, à la place, des mathématiques dites modernes du groupe Bourbaki. À leur façon, ils ont montré, sans le vouloir, qu’il ne fallait pas faire de fixation sur telle ou telle mathématique. Tant mieux ! Ils ont montré, en définitive, l’inanité de la démarche qui consistait à mettre au premier plan une mathématique en économie politique.

On regrettera que la démarche ne soit toujours pas dans les mœurs. Aujourd’hui, sans raison, la « carrière économique » « publique » de beaucoup de gens est bloquée à cause des réserves que ceux-ci ont sur l’emploi des mathématiques (cf. Miguel Espinosa and Carlos Rondon and Mauricio Romero (2012), « The use of mathematics in economics and its effect on a scholar’s academic career”, London School of Economics, International Monetary Fund, University of California San Diego September.) Avec ces deux questions, on était en tout cas très loin de tout ce qu’avait apporté l’économie autrichienne.

Votre question 5) a repris un point de la question 3) et en a accentué l’absurdité, c’est le point de l’optimalité ou de l’optimum. Peu de choses concourent à donner la paternité de ces notions à Pareto sinon la perversion intellectuelle. Dans la réalité économique dénaturée par les socialo-communistes depuis la décennie 1930 et dont on parle aveuglément, on peut certes se poser la question de la relation de l’antagonisme entre équilibre et optimalité (ou optimum), subventionnés qu’on est par ces derniers pour les travaux effectués sur le sujet. Mais dans la réalité, elle est vaine et rejoint la question du fait de « la terre, centre de l’univers ». S’il n’y avait pas de subvention, la relation n’existerait pas car elle n’intéresserait pas les économistes et car ses éléments ne sauraient apporter quoi que ce soit.

Vos questions 6) et 7) se sont articulées sur des histoires de la pensée mathématique et de la pensée physique. On était toujours très loin de l’économie autrichienne et de son point de départ, l’action économique de vous et moi, entrepreneurs, dans un monde de droit. On l’était d’autant plus que ces sciences ont beaucoup évolué depuis lors jusqu’à aujourd’hui et que leurs éléments ou les analogies imaginées d’alors s’avèrent dérisoires. Toutes ces questions montrent que vous êtes impressionné, malgré vous je pense, par ces foutaises.

La question 8) sur Rueff était comparable à la question 6) sur Fisher. Seul le choix de leur méthode d’analogie les a différenciés, lois chimico-physiques de Le Chatelier et Van’t Hoff pour l’un, mécanique classique pour l’autre. Et ce choix n’a rien à voir, d’une façon ou d’une autre, avec l’économie autrichienne. La question m’a permis néanmoins d’insister sur l’évolution jusqu’à sa mort des idées de Rueff en économie politique et, surtout, sur son rapprochement de plus en plus étroit avec l’économie autrichienne.

La question 9) sur la « crise financière ou économique », apparemment d’actualité pour les commentateurs, a rejoint, à cent cinquante ans de distance, la « crise de surproduction » de la question 2), comme s’il n’y avait rien à comprendre de l’économie politique depuis cette date.

Cela est une grosse erreur. Comme les mathématiques et les autres sciences, l’économie politique a beaucoup évolué malgré ces derniers et rien ne justifie de la bloquer comme elle l’est depuis la décennie 1930 par les princes et leurs prétendus conseillers économiques.

À l’occasion de toutes ces questions, j’ai donc essayé de m’éloigner, dans la mesure du possible, de la déformation, du dévoiement et de la dénaturation habituels de la réalité économique par l’économie politique dominante en faisant appel, implicitement, aux principes de l’économie autrichienne.

La vérité est que le problème de l’économie politique tient fondamentalement à l’explication de la variation des prix et des taux d’intérêt des marchandises, cheval de bataille de Rueff, variation dans quoi il faut voir un remède spontané à la réalité économique qu’on connaît et qu’il faut accepter comme telle et non pas ce qu’il faudrait combattre. Les prix et taux d’intérêt de marchandises ne sont rien d’autres que des quantités de monnaie unitaires convenues de marchandises entre des personnes juridiques physiques. Ils témoignent d’une harmonie économique. Les variations des prix et des taux d’intérêt ne sont pas des troubles, perturbations et autres crises que les hommes de l’état devraient résoudre en créant un monde de réglementations de toute nature, articulé sur des mathématiques, des sciences, physiques, biologiques, etc., comme le prétendent beaucoup d’économistes, conseillers ou non de ces princes. Elles sont des ajustements résultant des actions de vous et moi dans un monde de droit et permettant des innovations. Elles témoignent là encore d’une harmonie économique.

L’économie autrichienne présente l’originalité de s’y intéresser très précisément, alors que s’en moquent les autres théories économiques existantes qui préfèrent s’intéresser aux effets tout azimut des décisions économiques des hommes de l’état. Elle contribue ainsi à éloigner de l’inculture économique habituelle, développée par ces derniers, ceux qui le désirent.

Je vous remercie de m’avoir permis de réfléchir à toutes ces questions et, je l’espère, de vous avoir sensibilisé davantage à l’économie autrichienne dont j’ai parlé, en définitive, en creux.

Grégoire Canlorbe : Je vous en prie. Merci pour votre temps et vos enseignements.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.