« Le libéralisme démocratique d’Alain ». Par Jérôme Perrier (2/4).

Emile-Chartier-AlainPar Jérôme Perrier* directeur du pôle Recherche à l’Institut Coppet 

2/4 (lire la partie 1 ici)

Le libéralisme d’Alain n’a que très rarement attiré l’attention des commentateurs[1], ne serait-ce que parce que l’intéressé lui-même n’a jamais revendiqué cette filiation intellectuelle – d’autant que sa famille politique, la gauche, a toujours entretenu des rapports pour le moins complexes, pour ne pas dire ambigus, avec cette tradition de pensée. Plus important encore, Alain est tout autant un démocrate (assumé) qu’un libéral (caché). Durant toute sa vie, il est resté le petit boursier, fils d’un modeste vétérinaire, pur produit de la méritocratie républicaine, et furieusement attaché à la défense du « petit peuple » contre les Importants et les Puissants (qu’ils aient nom Ministres, Généraux, Académiciens, Bureaucrates, ou encore Riches propriétaires). Il s’agit bien là, chez lui, d’un quasi réflexe, qui est à l’origine même de son engagement politique[2], et qui l’éloigne tout naturellement d’un libéralisme majoritairement[3] élitiste, conservateur et viscéralement méfiant à l’égard du pouvoir des « masses » (que l’on pense à Guizot et Tocqueville ou à d’autres auteurs moins connus). Reste que les grands thèmes qu’Alain a développés durant des décennies dans son œuvre « politique » (et notamment dans ses propos) font sans conteste de lui un auteur authentiquement libéral, même si son libéralisme – comme nous le montrerons – est d’un genre tout à fait singulier, et même iconoclaste. C’est ce que nous allons essayer de démontrer, citations à l’appui, en développant trois dimensions privilégiées, que nous avons jugé particulièrement intéressantes, sans pour autant prétendre à la moindre exhaustivité sur une question qui mériterait de bien plus amples développements[4]. Nous diviserons donc notre argumentation en trois parties, en mettant successivement en valeur : une conception libérale du rôle de l’Etat dans l’économie ; un libéralisme de l’individu contre l’Etat, qui s’inscrit dans une – riche quoique minoritaire – tradition française ; et enfin un libéralisme démocratique qui débouche sur une définition très originale de la démocratie, où le Contrôle populaire prend le pas sur une fictive Volonté populaire (ou générale). Au terme de ce parcours, nous espérerons être parvenu à démontrer non seulement qu’Alain est un vrai et grand auteur libéral – ce qui, après tout, ne réjouira que les libéraux, dont nous sommes – mais aussi qu’il est un auteur d’une incroyable modernité – ce qui est susceptible d’interpeler davantage de lecteurs…

II/ Un libéralisme de l’individu : Alain et la tradition du libéralisme contre l’Etat

  • Défendre l’individu contre l’Etat mais aussi contre la société :

Si Alain ne se revendique jamais comme libéral, il n’hésite pas en revanche à proclamer ubi et orbi son attachement viscéral à l’individu, et même à l’individualisme (« L’individualisme nous sauvera », écrit-il ainsi dans un propos). Et s’il s’est toujours vu et affirmé comme un homme de gauche, il n’est pas sans intérêt de souligner que c’est bien l’individualisme qui l’oppose fondamentalement aux socialistes, avec lesquels il entretient une relation extrêmement complexe, faite de complicité (ils appartiennent à « sa » famille politique, et le républicain radical Alain considère qu’il ne saurait y avoir d’ « ennemi » à gauche) et de critique, parfois féroce (l’auteur des Propos reproche fondamentalement au socialisme collectiviste son côté autoritaire qui lui fait dire que « l’Importance[5] » y joue un rôle incompatible avec son propre individualisme foncier). Dans un propos publié le 24 avril 1911, Alain écrit ainsi : « Si les socialistes organisaient la cité, elle serait injuste aussitôt ; tout pourrirait sans le sel Radical, sans l’individu qui refuse de bêler selon le ton et la mesure. L’individu qui pense, contre la société qui dort, voilà l’histoire éternelle ; et le printemps a toujours le même hiver à vaincre ».

Pour Alain en effet, il ne saurait y avoir de pensée (comme il ne saurait y avoir de volonté, on l’a vu) qu’individuelle. Selon l’une de ses formules les plus célèbres, « penser, c’est dire non ». Traduisons : dire non aux pseudo-pensées collectives (qui ne sont rien d’autre que des passions[6] collectives, ce qui est très différent), aux préjugés, aux clichés, aux idées reçues, aux doxa, aux topiques, aux poncifs, aux superstitions, etc. D’où, chez ce démocrate fervent qu’est Alain, une profonde méfiance envers les foules, dans la mesure où celles-ci ne pensent pas mais bêlent à l’unisson – contrairement au citoyen libre penseur, affranchi de tout dogme et de toute Eglise. Le citoyen libre est en effet celui qui met son bulletin de vote individuel dans une urne, après s’être isolé et avoir mûrement réfléchi à l’enjeu de son vote, dans un quant-à-soi qui n’exclut pas la fraternité mais qui s’avère être aux antipodes des effusions collectives de toute nature. Tandis que la foule, elle, est bien incapable de produire la moindre pensée groupale – notion qui relève du pur non-sens pour Alain, qui, ce faisant, est à des années lumières des futures « foules en fusion » de la Critique de la raison dialectique sartrienne. La foule braille, vocifère, éructe, prend d’assaut ou encore lynche, mais elle ne pense pas. Seul l’individu – répétons-le – pense, et donc seul il peut exercer un authentique libre-arbitre, sans lequel l’idée même de citoyen disparaît. Alain va ainsi jusqu’à écrire le 22 juin 1929 : « Les malheurs de l’histoire sont des mouvements de foule. Si la foule menait la politique, nous aurions la guerre sans fin. »

Mais la valorisation de l’individu par opposition à un collectif perçu comme liberticide n’est pas seulement une question de caractère de la part d’un homme qui aime à répéter que depuis son enfance il a toujours été viscéralement rétif aux mors – autrement dit aux ordres et autres embrigadements de toute nature. Plus fondamentalement, l’individualisme foncier d’Alain s’enracine dans une vision très précise, et assez originale pour son époque, des origines de la société. Contrairement à certains théoriciens – y compris libéraux – du contrat social, l’auteur du Citoyen contre les Pouvoirs ne pense pas que la société soit née de l’union d’individus isolés qui auraient décidé rationnellement de rompre avec leur existence égoïste et autarcique pour fonder une communauté[7]. « Il faut donc renoncer, écrit-il le 26 décembre 1911, à cette légende idéologique de l’homme qui, par science et raison, arrive à former des sociétés et à respecter des lois. Plus il est ignorant, au contraire, plus il vit dans la société, comme un brin de bruyère dans une touffe. » A rebours de bien des visions idylliques de l’état de nature, Alain considère que pour cet animal social qu’est immanquablement l’être humain[8], les ordres sociaux primitifs ont été historiquement beaucoup plus contraignants et liberticides que les sociétés modernes.

S’appuyant sur une ethnographie encore balbutiante, Alain écrit par exemple le 17 avril 1911 que « les sociologues ont prouvé que les hommes primitifs, autant qu’on peut savoir, forment des sociétés avec des castes, des coutumes, des lois, des règlements, des rites, des formalités qui tiennent les individus dans un rigoureux esclavage ; esclavage accepté, bien mieux, religieusement adoré ; mais c’est encore trop peu dire : l’individu ne se pense pas lui-même ; il ne se sépare nullement, ni en pensée ni en action, du groupe social, auquel il est lié comme mon bras est lié à mon corps. » C’est là une idée qui lui tient à cœur puisque huit mois plus tard, le 26 décembre 1911, il y revient, s’appuyant sur « une abondance de livres » qui ont permis, écrit-il, de « renverser l’histoire imaginaire des Primitifs, si souvent contée ». Et Alain de poursuivre : « Nous avons tous lu de ces imaginations, où l’on voit le Primitif isolé et libre dans la nature, sans droits et sans devoirs, sans vertus, sans vices, sans Diables et sans Dieux. Mais l’observation des sauvages conduit à des conclusions tout à fait autres. On pourrait dire qu’ils diffèrent surtout de nous en ce qu’ils sont accablés de devoirs et de cérémonies ; et non point par des tyrans extérieurs qui les tromperaient afin de les conduire ; mais par eux-mêmes, par une foi sans examen. Selon les fonctions et les castes, mille interdictions compliquent la vie ; on rencontre des ‘‘tabous’’ à chaque pas et à chaque mouvement ; défense de passer ; défense de toucher ; défense de manger et de boire après un chef ; défense de chanter sur tel mode ou d’user de tel mot ; avec cela des tombeaux partout. Et chaque jour leur crée des devoirs nouveaux ; ils sont enchaînés par les hommes vivants, par les animaux, par les morts, par les éléments, par toute la nature. Leur vie se passe dans les scrupules et dans les cérémonies. (…) De là des devoirs prodigieusement compliqués, et ces cérémonies exténuantes, selon les saisons, selon les événements, avant la guerre, avant la chasse. »

Si les sociétés primitives sont aussi oppressives pour l’individu, ou pour dire les choses autrement, si elles sont aussi foncièrement holistes, c’est qu’il y a à cela une raison profonde. Pour Alain en effet, la société est le résultat naturel d’un besoin impérieux propre à tout individu : le sommeil. Dans un monde où les rapports entre être humains sont d’abord fondés sur les passions et s’avèrent donc naturellement violents, la peur et le besoin d’être protégé sont ultimement les sentiments fondateurs du lien social et de la division du travail. C’est pourquoi l’état de nature où l’homme aurait vécu isolé et heureux, relève à ses yeux du pur et simple mythe. Alain écrit ainsi le 17 avril 1911 : « Un penseur a dit : ‘‘Comme la bruyère[9] a toujours été lande, l’homme a toujours été société’’. Cela fait comprendre la puissance de la religion et des instincts sociaux ; mais aussi que la société la plus fortement nouée repousse de toutes ses forces tout ce qui ressemble à la science, à l’invention, à la conquête des forces, à tout ce qui a assuré la domination de l’homme sur la planète. »

On le voit : Alain est incontestablement et éminemment un penseur individualiste, aux antipodes des doctrines holistes, comme on en trouvera tant au XXe siècle, de la sociologie[10] durkheimienne (de ses disciples plutôt que de Durkheim lui-même, du reste) aux structuralistes des années 1960. Pour l’inventeur des Propos, comme pour beaucoup de libéraux, le progrès se situe bien du côté de l’individu et non du côté de la collectivité. A ses yeux en effet, « le moteur du progrès a dû être dans quelque révolte de l’individu, dans quelque libre penseur qui fut sans doute brûlé. Or la société est toujours puissante et toujours aveugle. Elle produit toujours la guerre, l’esclavage, la superstition, par son mécanisme propre. Et c’est toujours dans l’individu que l’Humanité se retrouve, toujours dans la Société que la barbarie se retrouve. » C’est la un credo sur lequel Alain revient sans cesse et sur lequel il n’a jamais varié : ce n’est pas seulement l’Etat (c’est-à-dire le pouvoir politique ou militaire) qui représente une menace pour la liberté individuelle ; mais c’est aussi la Société, qu’Alain appelle parfois le « Gros Animal ». La collectivité, le groupe – depuis la famille jusqu’à la nation, en passant par la petite ville de province ou le parti et l’Eglise – peuvent être oppressifs et liberticides. Ils peuvent écraser de tout leur poids les minorités, et tout particulièrement la plus petite d’entre elles : l’individu.

De ce point de vue, pour Alain les guerres et les religions ont un point commun. Elles soudent les individus de manière si forte (ou fusionnelle) qu’elles tendent à écraser leur individualité et à nier leur singularité. Le poète qui sommeille en lui est toujours extrêmement attentif aux étymologies, dans lesquelles il décerne immanquablement une signification profonde. Or Alain n’est pas sans savoir que le mot religion vient du latin « religare », qui veut dire « relier ». Si ce terme désigne positivement les liens qui unissent une communauté autour d’une croyance (la communauté des croyants, c’est-à-dire « l’Eglise » au sens premier du terme), il peut tout aussi bien renvoyer à la dimension strictement holiste de cette communauté, qui fait passer le Tout avant les parties, et peut dès lors constituer une menace vitale pour la liberté individuelle. Le lien devient alors chaîne, entrave, bride, joug, licol. D’où l’image du « Gros animal » qu’Alain – enfant de la campagne et fils de vétérinaire – emploie volontiers pour désigner cette dimension menaçante de tout groupe et de toute Société, de la famille à la nation, en passant par le parti, l’Eglise ou la secte. De même que le Léviathan (autre image, rendue célèbre par Hobbes et qu’Alain affectionne) symbolise le Pouvoir (politico-militaire) qui écrase l’individu de sa puissance aveugle, le « Gros animal » incarne la force d’une société englobante, qui peut exercer sur ses membres une pression si forte qu’elle remet en cause leur propre autonomie, voire les anéantir d’un simple coup de griffe ou de patte (pensons à la foule qui lynche).

C’est tout ceci qui explique qu’Alain puisse écrire par exemple, le 26 mars 1911 : « Chacun se doit à son pays. Ou mieux, chacun se doit à ses semblables (…). L’égoïsme, comme on dit, est laid. Mais ce mot d’égoïsme est bien obscur et donne lieu à des méprises. Pour donner quelque chose de valable (…), il faut d’abord être soi. (…) obéir, c’est penser aux autres, mais si la pensée obéit, c’est alors qu’on pensera très mal aux autres. Je vois que l’on se fait une idée confuse des devoirs de société. On voudrait (…) un grand bêlement de moutons. Un conformisme (…). Et toute société est église en cela. On aimerait des citoyens bien dociles, et qui prendraient le ton pour bêler avec les autres. Ainsi chacun s’oublierait soi-même. (…) Les partis sont des églises. (…) C’est pourquoi il faut savoir aimer les différences et les oppositions. »

Comme souvent, le poète Alain dit beaucoup de choses en très peu de mots, et il use d’un vocabulaire imagé qui peut dérouter des lecteurs plus habitués aux énonciations prosaïques des austères traités de science politique. Difficulté supplémentaire : pour bien comprendre Alain, il faut avoir beaucoup lu Alain[11] – faute de quoi on se laisse aisément tromper par l’apparente simplicité d’une phrase, qui peut passer au premier abord pour une banalité. Or, rien n’est jamais simple ni banal chez un penseur de la trempe d’Alain, qui, chaque jour de sa vie, a fréquenté quelques-uns des plus grands auteurs du patrimoine mondial de la littérature et de la philosophie (de Homère à Balzac en passant par Platon, Hegel, Descartes, etc.). Si un lecteur pressé juge tel de ses propos simpliste ou commun, c’est selon toute vraisemblance qu’il ne l’a pas réellement compris. Pour en revenir aux quelques lignes précédentes d’Alain – que nous avons extraites d’un propos et très partiellement citées ci-dessus –, leur apparente simplicité ne doit pas masquer qu’elles ont le mérite de mettre en relation divers éléments qui, dans l’esprit d’Alain, sont très intimement liés et font système. Il s’agit donc de bien les associer si l’on veut restituer sa pensée dans toute sa complexité. Pour l’auteur des Propos en effet, une Société, un Parti, une Eglise, une Communauté, bref une collectivité de quelque nature qu’elle soit, constituent un ordre holiste, où le Tout l’emporte inévitablement sur les parties, et où les parties – c’est-à-dire l’individu – risquent à tout moment d’être broyées ou englouties par le Tout. Broyées par la force (comme avec le Léviathan que constitue une armée en campagne ou encore une tyrannie hors de contrôle parce que fondée sur la force pure), ou tout simplement noyées dans un conformisme moins douloureux mais plus insidieux. Il ne fait pas bon en effet être une minorité, et ce dans quelque collectivité que ce soit. On peut parfois y risquer sa vie (pensons aux minorités religieuses dans certains pays et/ou à certaines époques), ou simplement – si l’on ose dire – son droit au bonheur (pensons à ces jeunes homosexuels qui, même aujourd’hui dans un pays aussi tolérant que le nôtre, doivent affronter un rejet social qui va parfois jusqu’à les exclure de leur propre famille)[12].

Dans tous les cas, c’est bien l’individu qui est sacrifié, dans sa singularité et dans son autonomie. L’individu qui, répétons-le, est aux yeux d’Alain la source de tout progrès, puisque c’est à son échelle (et à elle seule) que se loge la pensée, et donc la liberté. Alain est ici l’héritier direct des Lumières : pour lui, comme pour ses prédécesseurs du XVIIIe siècle, la liberté est fondée sur la Raison qui réside dans l’individu – et dans lui seul. Là où ça parle il n’y a plus d’homme, disait-on naguère. Là où ça bêle (ou là où ça marche en cadence), il n’y a plus d’homme dirait Alain. Et encore moins de citoyen[13]. Il n’y a plus dès lors qu’un troupeau ou, pire encore, un champ de bruyère. L’homme tribal chute ainsi au rang de bête et même de végétal ! Seul l’individu pense (ce qui ne veut pas dire qu’il pense seul !) ; donc seul l’individu est libre ; donc seul l’individu est proprement humain. Tel est le fond de l’individualisme d’Alain. Un individualisme qui est l’essence même de son libéralisme.

  • Alain et la tradition française du libéralisme de l’individu face à l’Etat.

Ce libéralisme éminemment individualiste d’Alain, tel que nous venons de le décrire, s’inscrit en réalité dans un courant du libéralisme français qui est très riche par le nombre de ses auteurs et par l’ampleur intellectuelle d’un grand nombre d’entre eux (outre Alain lui-même, on pense tout de suite à une figure comme celle de Benjamin Constant, dont l’importance ne saurait être niée, même par les adversaires les plus résolus des idées libérales), mais qui est pourtant resté largement minoritaire dans notre pays. Y compris au sein de la mouvance libérale elle-même, dominée au XIXe siècle par des courants conservateurs et étatistes, comme celui des doctrinaires ou encore celui du catholicisme libéral – deux courants relevant de ce « libéralisme par l’Etat » ou « libéral-étatisme », magistralement étudié par Lucien Jaume dans son maître-livre, paru en 1997, L’individu effacé ou le paradoxe du libéralisme français. Aujourd’hui, force est de reconnaître que le libéralisme de l’individu, foncièrement méfiant envers l’Etat, et dont Alain constitue l’un des plus éminents représentants, représente un courant de pensée quasiment oublié, ou en tous les cas fortement marginalisé, tout au moins en France (les choses sont assez différentes aux Etats-Unis, comme nous aurons l’occasion de le redire). Ce phénomène de marginalisation idéologique – parfaitement regrettable à nos yeux – n’enlève du reste rien à l’intérêt qu’il représente pour l’historien des idées, ni à la pertinence de la plupart de ses thèses, y compris pour le citoyen de 2015. La mission que s’est fixé l’institut Coppet consiste d’ailleurs à œuvrer à la redécouverte de ce libéralisme-là dans son propre pays, dans une perspective aussi bien académique (c’est tout particulièrement le cas du pôle Recherche au sein de l’institut) que politique (au sens le plus noble du terme).

Ce libéralisme de l’individu se définit – et se singularise – à travers deux critères qui nous paraissent tout à fait fondamentaux (et intimement liés l’un à l’autre) : d’une part une vision critique de la toute-puissance de l’État (que, selon les époques, celle-ci soit réelle ou partiellement fantasmée est une toute autre question) ; et d’autre part, une défense intransigeante de la souveraineté de l’individu. Riche d’œuvres nombreuses et diverses, ce que nous pourrions tout aussi bien qualifier de « libéralisme de l’individu » que de « libéralisme anti-étatiste » offre une large palette d’auteurs (appartenant à divers champs de la connaissance, de l’économie au droit, en pensant par l’histoire et la philosophie, sans oublier la littérature ou le simple essayisme politique) : Germaine de Staël (1766-1817) ; Jean-Baptiste Say (1767-1832) ; Benjamin Constant (1767-1830) ; Charles Dunoyer (1768-1862) ;  Charles Comte (1782-1837) ; Frédéric Bastiat (1801-1850) ; Gilbert Guillaumin (1801-1864) ; Charles Coquelin (1802-1852) ; Ambroise Clément (1805-1886) ; Michel Chevalier (1806-1887) ; Louis Wolowski (1810-1876) ; Édouard Laboulaye (1811-1833) ; Joseph Garnier (1813-1881) ; Jean-Gustave Courcelle-Seneuil (1813-1892) ; Gustave de Molinari (1819-1912) ; Henri Baudrillart (1821-1892) ; Paul Leroy-Beaulieu (1843-1916) ; Yves Guyot (1843-1928). Précisons que cette liste est loin d’être close et qu’elle pourrait au contraire être substantiellement allongée.

D’aucuns trouverons bien entendu qu’il s’agit là d’un inventaire à la Prévert, et que mettre côte-à-côte des auteurs aussi différents n’a guère de sens, tant les différences entre eux semblent au premier abord l’emporter sur leurs points communs. Sans nier ces différences (parfois majeures en effet)[14], il nous semble néanmoins que tous ces auteurs ont, à un degré plus ou moins prononcé, développé un libéralisme de l’individu qui s’articulait étroitement avec une critique de l’Etat, jugé comme potentiellement tentaculaire et par conséquent liberticide. Bien que certains des auteurs de cette liste aient des positions aux antipodes de celles d’Alain sur des sujets parfois majeurs, ils nous paraissent partager avec l’auteur du Citoyen contre les Pouvoirs un même souci de défendre l’individu contre les empiétements croissants de l’Etat-Léviathan ou contre les divers holismes liberticides que recèle toute forme d’ordre social. Ajoutons que sur le plan strictement politique, tous ces auteurs ont en commun d’être difficilement classables sur un axe gauche-droite. C’est d’ailleurs là une de leurs caractéristiques majeures : cette difficulté à se retrouver dans une partition du champ politique – si prégnante depuis la Révolution française – reflète leur hétérodoxie profonde, et contribue par-là même à leur marginalité. Pour l’historien, elle n’en est pas moins un puissant révélateur de leur originalité et, ce faisant, un moyen de mieux mettre en valeur certaines idiosyncrasies françaises.

Bien sûr, tous ces auteurs, aux appartenances disciplinaires variées[15] et aux générations différentes[16], dessinent une mouvance qui n’a rien d’un mouvement structuré. En ce sens, il convient sans doute mieux de parler de « nébuleuse » que d’ « école » ou de « courant » – et a fortiori de « parti ». Reste qu’à nos yeux, cette « nébuleuse » n’en est pas moins très clairement identifiable. Il est en effet assez facile d’utiliser les deux critères qui nous permettent de rattacher un auteur à notre famille de pensée : à savoir, le rapport critique à l’État et la promotion d’un libéralisme de l’individu, assumé comme tel (ce dernier point est important). Qui plus est, l’appartenance des différents auteurs susmentionnés à ce courant d’un libéralisme de l’individu contre l’Etat (ou au moins face à l’Etat) est encore plus manifeste lorsque l’on confronte leurs écrits à d’autres courants de pensée, pour le coup bien identifiés et depuis longtemps par les politologues et les historiens de la pensée. Je veux bien sûr parler du conservatisme, du traditionalisme, du socialisme, du catholicisme libéral ou encore du libéralisme doctrinaire, c’est-à-dire ce « libéralisme par l’État » analysé il y a une vingtaine d’années par Lucien Jaume. Ce que ce dernier a admirablement montré dans son livre L’individu effacé pour le courant majoritaire du libéralisme français – un libéralisme par l’État –, doit être fait (et c’est bien ce à quoi s’emploie activement l’institut Coppet) pour le courant minoritaire du libéralisme français – que nous avons choisi de baptiser : libéralisme de l’individu contre l’État. Un courant qui, à nos yeux, a beaucoup à nous apprendre, y compris sur le monde d’aujourd’hui, et dont nous répétons qu’Alain nous paraît être l’un des plus éminents représentants. Un des plus originaux certes, mais aussi des plus profonds.  

Au-delà de la redécouverte de l’œuvre politique d’Alain (dont l’actualité nous paraît chaque jour davantage plus évidente), l’histoire plus générale de ce courant minoritaire du libéralisme français – lui-même minoritaire dans notre pays, on l’aura compris – nous paraît être urgente et d’un immense intérêt, et ce pour plusieurs raisons. La première est que certains de ces penseurs libéraux, marginalisés voire oubliés en France, conservent aujourd’hui une influence considérable dans certains pays, anglo-saxons pour l’essentiel (nous pensons par exemple à des penseurs comme Benjamin Constant ou Frédéric Bastiat). Une autre raison rendant urgente et indispensable leur redécouverte par le public français, est que certains des libéraux concernés ont développé une œuvre qui, à bien des égards, peut apparaître comme pionnière, en ce qu’elle annonce par bien des aspects des courants majeurs des sciences sociales développées au XXe siècle. Nous pensons ici aussi bien à l’école autrichienne d’économie (fondée par Carl Menger et dont Ludwig von Mises et Friedrich von Hayek furent les plus éminents représentants au siècle dernier), qu’à l’école américaine du Public Choice, ou « théorie du choix public ». Fondée dans les années 1960 par James Buchanan et Gordon Tullock, cette dernière vise à étudier la politique comme un marché, c’est-à-dire comme un échange de services, passible (si j’ose dire) des mêmes outils d’analyse et de critique que le marché économique. Sans oublier enfin l’anarcho-capitalisme, inconnu en France mais bien présent outre-atlantique, où le mouvement libertarien est un acteur incontournable du débat intellectuel et même politique[17]. Ce n’est pas un hasard si quelqu’un comme Murray N. Rothbard tenait en très haute estime l’école française du laissez-faire du XIXe siècle et des auteurs comme Bastiat et Molinari. Mais il est vrai, que l’on est ici dans une frange libertarienne radicale, bien différente du libéralisme démocratique d’Alain…

Pour conclure le deuxième volet de ce long article consacré d’abord et avant tout à ce dernier, nous voudrions néanmoins dire que l’intérêt peut-être le plus évident qu’il y a à étudier plus largement ce libéralisme de l’individu dans lequel nous incluons l’inventeur des Propos, c’est que ce courant resté minoritaire permet de lire « en creux » notre histoire politique et intellectuelle nationale. En effet, la redécouverte de ces penseurs de l’individu permet de mieux comprendre l’allergie manifeste de la France envers une certaine forme de libéralisme. Une allergie qui constitue à l’évidence une forme d’idiosyncrasie nationale et qui est lourde de conséquences sur notre présent. En effet, qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore (c’est bien entendu notre cas), le rapport très problématique des Français au libéralisme a des répercussions majeures sur notre manière d’appréhender la mondialisation actuelle. En retraçant minutieusement l’histoire d’un courant libéral très vivace, quoique marginalisé, on pourra mieux saisir les obstacles que celui-ci a pu rencontrer et qui expliquent son incapacité à s’imposer comme un puissant courant de pensée politique à même de peser sur le débat et sur les politiques menées par les gouvernements français. Ce faisant, on éclairera certains blocages idéologiques à l’œuvre dans notre pays, blocages qui sont de plus en plus manifestes et handicapants, à l’heure où la redéfinition profonde des missions et des limites de l’État est à l’ordre du jour partout dans le monde. Et parmi tous ces libéraux de l’individu que nous avons cités, le plus intéressant, le plus pénétrant et le plus actuel – à égalité avec Benjamin Constant – est bien Alain, sur le libéralisme duquel nous avons encore beaucoup à dire.

*Ancien élève de l’ENS de Fontenay-St-Cloud
Agrégé d’histoire et docteur en histoire de l’IEP de Paris
Chargé de conférences à Sciences Po Paris

Notes :

[1] On peut toutefois faire une exception pour Thierry Leterre, qui a écrit divers textes sur le sujet, dont : « Le libéralisme d’Alain », Commentaire, n°72, 1995/4, p. 851-860. On peut aussi citer Lucien Jaume, « La fonction de juger dans le Groupe de Coppet et chez Alain », in Alain dans ses œuvres et son journalisme politique, Paris, Institut Alain, 2004, pp. 205-214. Lucien Jaume évoque aussi le libéralisme d’Alain dans son livre : L’individu effacé ou le paradoxe du libéralisme français, Paris, Fayard, 1997.

[2] La manière dont Alain en est venu à s’intéresser à la politique et à y consacrer une part non négligeable de son œuvre, est d’ailleurs très intéressante. C’est ainsi que dans un propos du 15 octobre 1924, il écrit : « La vocation d’écrire m’est venue de politique. Le spectacle des Importants m’a toujours donné l’idée de les cribler de flèches. »

[3] Majoritairement ne veut pas dire entièrement. Il existe aussi un libéralisme authentiquement démocratique, mais force est bien de constater qu’il a été longtemps minoritaire, notamment au XIXe siècle.

[4] Ce que nous ne désespérons pas de faire dans un avenir assez proche, sous forme de livre.

[5] Les « Importants » jouent un rôle fondamental dans la sociologie et la politique d’Alain. Ils représentent les dominants qui, dans toutes les sphères de la société et du pouvoir, veulent imposer leur volonté aux dominés. Toute l’œuvre d’Alain peut être lue comme un combat contre « l’Importance » et les « Importants ».

[6] Alain se défit des passions qui conduisent le plus souvent l’homme à sa perte.

[7] A dire vrai, beaucoup des théoriciens sus-évoqués reconnaissent volontiers qu’il s’agit là d’une simple fiction (ou opération de pensée) qui ne prétend nullement rendre compte de la réalité historique.

[8] On ne trouvera aucune « Robinsonade » chez cet individualiste fervent.

[9] Cette image de la bruyère revient souvent sous la plume d’Alain. Le 26 décembre 1911, il écrit par exemple : « plus il est ignorant plus il vit dans la société comme un bien de bruyère dans une touffe ».

[10] Dans un propos du 17 avril 1911, on peut ainsi lire : « L’individualisme, qui est le fond du radicalisme, est attaqué de tous les côtés. Monarchistes et socialistes le méprisent, et les sociologues aussi, au nom d’une science impartiale. »

[11] C’est une remarque très juste que faisait l’un des meilleurs spécialistes d’Alain, Georges Pascal. Pour qui désire avoir un aperçu général et pénétrant de la pensée alinienne, le meilleur ouvrage de synthèse est certainement : Georges Pascal, La Pensée d’Alain, Paris, Bordas, 1957 (3 e ed.)

[12] Louis-Georges Tin, fondateur de la Journée Mondiale Contre l’Homophobie et la Transphobie, fait très justement remarquer que cette forme d’exclusion ou de discrimination, sans être plus grave que les autres, a ceci de particulier que ceux qui en sont victimes sont parfois rejetés jusque dans leur propre famille, et se retrouvent dès lors totalement isolés, n’ayant même pas cette communauté minimale qu’est la famille pour se réfugier.

[13] Nous renvoyons ici à son fameux texte rédigé en 1901 dans le cadre d’une Conférence populaire : Alain, « Le Culte de la Raison comme fondement de la République », Revue de Métaphysique et de Morale, janvier 1901, p. 111-118.

[14] Il ne faut en effet pas cacher que des différences majeures existent entre les auteurs retenus – et même parfois sur des questions fondamentales. Entre Benjamin Constant ou Alain d’un côté, et Frédéric Bastiat ou Gustave de Molinari de l’autre, un écart considérable existe, notamment dans la conception qu’ils ont de la liberté économique. Des différences sensibles existent aussi concernant leurs centres d’intérêt. Pourtant, il nous semble que séparer « libéralisme politique » et « libéralisme économique », comme on le fait communément en France, est un choix arbitraire ou tout au moins artificiel. C’est ainsi que Benjamin Constant et Alain ont écrit sur l’économie des textes qui méritent d’être étudiés de près, même si bien entendu ces préoccupations restent chez eux moins centrales que pour certains auteurs évoqués ci-dessus, qui sont économistes de profession.

[15] Certains sont philosophes, d’autres économistes, d’autres encore des essayistes généralistes.

[16] Si l’on s’en tient à un large XIXe, on peut en distinguer trois : une première qui a produit l’essentiel de ses œuvres durant l’Empire et la Restauration ; une deuxième qui va de la IInde République au tout début de la IIIème ; et enfin une troisième qui correspond à la France de la « Belle époque ».

[17] Une fois n’est pas coutume, nous disposons sur le sujet, en français, de deux excellentes synthèses, dues à Sébastien Caré : La pensée libertarienne : genèse, fondements et horizons d’une utopie libérale, Paris, PUF, 2009 ; Les libertariens aux Etats-Unis : sociologie d’un mouvement asocial, Rennes, PUR, 2010.

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