Benjamin Constant, L’inutilité de la guerre à l’époque moderne (1822)

Comme Gustave de Molinari plus tard (voir Grandeur et décadence de la guerre, 1898), Benjamin Constant est convaincu des nécessités de la guerre dans les sociétés primitives. Avec l’avènement de la société industrielle, basée sur l’échange, la situation s’est cependant transformée : la paix est devenue une condition sine qua non de la prospérité, et la guerre, le pire fléau pour l’humanité.

Extrait de la première partie du Commentaire sur l’ouvrage de Filangieri (1822).


Chapitre II. D’une épigramme de Filangieri contre les perfectionnements dans l’art de la guerre.

« Tous les calculs qui ont si longtemps agité les conseils des princes, n’ont eu pour but que la solution de ce problème : Quelle est la manière de tuer la plus grande quantité d’hommes dans le moins de temps possible ? »

Introduction, p. 1.

Pour peu qu’on lise Filangieri avec quelque attention, l’on remarque en lui plusieurs défauts dont nos écrivains du dix-huitième siècle lui avaient donné l’exemple. L’un des plus frappants était un besoin de faire effet qui les engageait à rechercher des tournures inattendues, pour se donner l’air de la hardiesse et de la nouveauté. La définition du problème que les souverains de l’Europe ont cherché à résoudre, dans leurs perfectionnements de l’art de la guerre, est entachée de ce vice à un haut degré. Certes, il y avait beaucoup de choses à dire, sur la manie guerrière des princes, et sur les garanties à opposer à cette manie. Mais une épigramme qui porte à faux était assurément le plus mauvais début qu’on pût inventer. C’était décréditer d’avance l’examen d’une question importante, en laissant présumer qu’on ne l’aborderait qu’avec de l’exagération, des lieux communs et des plaisanteries.

Voici, ce me semble, la série d’idées que l’auteur italien aurait dû suivre à cet égard.

Il y a des époques de la société où la guerre est dans la nature de l’homme, et au nombre des nécessités des peuples. Alors, tout ce qui peut rendre les guerres terribles et par-là même moins prolongées est bon et utile. En conséquence, lorsqu’à une pareille époque, le gouvernement s’occupe à découvrir quelle est la manière de tuer la plus grande quantité d’ennemis dans le moins de temps possible, ce gouvernement se livre à une recherche salutaire, l’état de choses étant donné. Car, dès qu’il est indispensable de tuer des ennemis, il vaut mieux en tuer tout de suite plus que moins, pour n’avoir pas à y revenir, et il serait désirable de trouver un moyen sûr de tuer aujourd’hui ceux que tout de même on sera forcé de tuer demain.

Mais il y a aussi des époques de la société où, la civilisation ayant créé pour l’homme de nouveaux rapports avec ses semblables, et par-là une nouvelle nature, la guerre n’est plus une nécessité des nations. Alors ce n’est point à rendre la guerre moins meurtrière, c’est à mettre obstacle à toute guerre inutile qu’il faut s’appliquer.

Maintenant la question est de savoir à laquelle de ces époques nous sommes. Or, il est évident que nous nous trouvons arrivés à la seconde[1].

Pourquoi les peuples de l’antiquité étaient-ils guerriers ? C’est que, divisés en petites peuplades, ils se disputaient à main armée un territoire resserré ; c’est que, poussés par la nécessité les uns contre les autres, ils se combattaient ou se menaçaient sans cesse ; c’est que ceux mêmes qui ne voulaient pas être conquérants ne pouvaient néanmoins déposer le glaive, sous peine d’être conquis. C’est que tous achetaient leur sûreté, leur indépendance, leur existence entière au prix de la guerre.

Le monde de nos jours est précisément, sous ce rapport, l’opposé du monde ancien.

Tandis que chaque peuple autrefois formait une famille isolée, ennemie née des autres familles, une masse d’hommes existe maintenant sous différents noms et sous divers modes d’organisation sociale, mais homogène par sa nature. Elle est assez forte pour n’avoir rien à craindre des hordes encore barbares ; elle est assez civilisée pour que la guerre lui soit à charge. Sa tendance uniforme est vers la paix.

Nous sommes arrivés à l’époque du commerce, époque qui doit nécessairement remplacer celle de la guerre, comme celle de la guerre a dû nécessairement la précéder.

Ce n’est pas ici le moment de développer toutes les conséquences de ce changement qui, ainsi que je l’ai dit tout à l’heure, a donné à l’homme une nature nouvelle. Je reviendrai plus tard sur ces conséquences. Il me suffit d’avoir posé le principe.

L’époque de la guerre étant passée pour les peuples modernes, il est évident que le devoir des gouvernements est de s’en abstenir.

Mais pour que les gouvernements ne s’écartent pas de ce devoir, ce n’est pas à eux qu’il faut s’en fier.

Dans tous les temps la guerre sera, pour les gouvernements, un moyen d’accroître leur autorité. Elle sera pour les despotes une distraction qu’ils jetteront à leurs esclaves, afin que ceux-ci s’aperçoivent moins de leur esclavage. Elle sera, pour les favoris des despotes, une diversion à laquelle ils auront recours pour empêcher leurs maîtres de pénétrer dans les détails de leur administration vexatoire. Elle sera, pour les démagogues, un mode d’enflammer les passions de la multitude, et de la précipiter dans des extrémités qui favoriseront leurs conseils violents ou leurs vues intéressées.

Il résulte de là que si on laisse les gouvernements, et sous la désignation de gouvernements je comprends tous ceux qui s’emparent du pouvoir, les démagogues comme les ministres, si, dis-je, on laisse les gouvernements libres de commencer ou de prolonger les guerres, le bénéfice que les peuples devraient recueillir des progrès de la civilisation sera perdu pour eux, et les guerres continueront, longtemps après que l’époque de leur nécessité n’existera plus.

C’est donc en sortant la question de la guerre de l’arbitraire des gouvernants que nous parviendrons à en préserver les gouvernés. Or, comment sortir cette question de l’arbitraire des gouvernants ? Par une constitution représentative d’après laquelle les mandataires de la nation aient le droit de refuser à l’autorité les moyens d’entreprendre ou de continuer les guerres inutiles, et celui de soumettre à une grave et inévitable responsabilité les dépositaires de la puissance qui se permettraient de telles entreprises.

Ceci ne préjuge rien sur la question proprement dite du droit de paix et de guerre, telle qu’elle a été discutée dans nos assemblées et telle que notre charte actuelle la décide. Que le monarque constitutionnel ait la prérogative, dans des circonstances urgentes, de déclarer la guerre, à la bonne heure ; c’est une pure forme, pourvu que les fonds indispensables pour la soutenir puissent être refusés à ses ministres, et que ces ministres soient responsables de la déclaration qu’ils ont suggérée au roi.

L’on voit que dans cette question déjà (et il en sera de même de beaucoup d’autres) la solution de la difficulté dépend de l’établissement des garanties constitutionnelles. Filangieri ne fait que l’obscurcir par une épigramme déplacée. Si la guerre était nécessaire, le gouvernement aurait raison de vouloir tuer la plus grande quantité d’ennemis dans le moins de temps possible. Dès qu’elle est inutile, il est criminel de l’entreprendre. Le nombre des morts et les instruments de destruction n’y font rien.

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[1] J’ai développé ces idées dans mon ouvrage sur l’esprit de conquête ; je ne fais ici que les rappeler.

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