Gustave de Molinari, Introduction aux Mélanges d’économie politique (1847)

Les Mélanges d’économie politique forment les volumes 14 et 15 de la grande Collection des principaux économistes publiée par Guillaumin. Dans l’introduction au premier volume des Mélanges, Molinari s’explique sur l’idée d’un volume rassemblant pêle-mêle des auteurs aussi différents que Bentham, Necker, Condillac ou Galiani. Il présente ensuite un par un les textes choisis pour ce recueil.

Mélanges d’économie politique, volume 1, Paris, Guillaumin, 1847


INTRODUCTION.

Dans les précédents volumes de cette collection, nous avons reproduit les œuvres des écrivains qui ont fondé la science économique et qui l’ont portée au point où elle est actuellement parvenue. Ces écrivains appartiennent à des écoles bien distinctes, et nous avons pu aisément les classer selon leurs doctrines. Les Économistes financiers ouvrent la marche, viennent ensuite les Physiocrates, qui les premiers ont donné une allure systématique à la science, qui ont fondé une doctrine économique, doctrine incomplète et erronée sous certains rapports, mais rigoureuse et logique ; puis enfin les écrivains qui ont découvert les vrais principes de la science, et qui en ont élevé l’harmonieux édifice. Il y a là, comme on voit, trois catégories tout à fait séparées : à la première, appartiennent Boisguillebert, Melon, Dutot, Vauban et Law ; à la seconde, Quesnay, Dupont de Nemours, Mercier de la Rivière, l’abbé Baudeau, Le Trosne ; à la troisième, Adam Smith, Malthus, J.-B. Say et Ricardo. Mais à côté de ces pères de l’économie politique, se rencontrent aussi des hommes qu’il est moins aisé de classer, soit qu’ils forment en quelque sorte la transition entre deux écoles, comme Forbonnais et David Hume ; soit qu’ils n’adoptent pas tous les principes de l’école à laquelle ils se rattachent, comme Condillac ; soit encore qu’à une époque où la science avait déjà accompli de notables progrès ils représentent avec autorité ou avec esprit les idées anciennes, comme Necker ou Galiani ; soit enfin qu’ils se soient bornés, comme Bentham, à étudier un seul point de la science, sans en considérer l’ensemble, ou qu’ils aient, comme Franklin, envisagé l’économie politique à peu près exclusivement au point de vue de la pratique. Les travaux économiques de ces écrivains, qui échappent à la classification, ont cependant une certaine importance, et notre collection serait demeurée incomplète si nous les avions négligés. Ils se trouvent réunis dans ces deux volumes de Mélanges.

Le premier volume comprend les Essais économiques de Hume, les Principes économiques de Forbonnais, le Commerce et le Gouvernement de Condillac, divers écrits de Condorcet, les Résultats extraits d’un ouvrage sur la richesse territoriale du royaume de France de Lavoisier, avec un Essai d’arithmétique politique de Lagrange ; la Science du bonhomme Richard, et autres opuscules de Franklin.

Les Essais de David Hume ont répandu de vives lumières sur les questions les plus controversées de la science, sur le crédit public, la population, l’intérêt de l’argent, le luxe, etc. Si Hume, au lieu de diriger vers l’histoire les études de sa vie, avait porté spécialement son attention sur l’économie politique, il figurerait incontestablement parmi les maîtres de la science. Ses Essais, écrits avec beaucoup de clarté et de méthode, abondent en idées justes, en aperçus neufs et ingénieux. La question de savoir si le luxe est utile on nuisible aux États se trouvait alors fréquemment agitée, et elle donnait lieu à beaucoup de déclamations. David Hume prit bravement le parti du luxe, et il prouva fort bien que les vices engendrés par les raffinements de la civilisation, si condamnables qu’ils soient, valent mieux à tout prendre que la barbarie des âges primitifs. Le luxe, remarquait-il encore, a efficacement servi la cause de la liberté en Europe ; car ce sont les arts de luxe qui ont donné naissance à la classe des industriels et des négociants, autrement dit à la bourgeoisie, et c’est la bourgeoisie qui a pris l’initiative des réformes et qui les a fait prévaloir contre l’aristocratie. En même temps qu’il défendait le luxe, l’auteur des Essais faisait bonne justice des préjugés des partisans de la balance du commerce : « Il est aussi impossible, disait-il, qu’un royaume peuplé et industrieux demeure sans espèces, qu’il l’est de voir tarir nos sources, nos ruisseaux et nos rivières. » Il consacrait aussi un court mais excellent chapitre à la Jalousie commerciale ; l’un des premiers, il contribuait à ruiner le vieil adage, « le profit de l’un fait le dommage de l’autre », et il démontrait cette vérité si simple, mais jusqu’alors si méconnue, qu’un pays a plus d’intérêt à être environné de nations riches que de nations pauvres, par la même raison que l’on peut faire avec un homme opulent plus et de meilleures affaires qu’avec un homme dénué de ressources. Il était réservé, au reste, à J.-B. Say de donner à cette vérité importante le cachet de la certitude scientifique. Quelquefois les vues de Hume étaient moins lucides, il ne réussissait pas toujours à se dégager des préjugés économiques de son temps. Ainsi, par exemple, il accordait aux impôts indirects une préférence marquée sur les impôts directs, et il donnait pour motif de cette préférence, que les contribuables paient l’impôt indirect insensiblement, et pour ainsi dire sans s’en apercevoir. Qu’importe, si le fardeau est le même ! Si bien déguisé qu’il soit, ne le ressent-on pas toujours ? Hume donnait toutefois pour justifier son opinion une raison plus solide que celle-là, il disait : « On peut augmenter à peu près indéfiniment les impôts directs ; il n’en est pas de même pour les impôts indirects ; un moment arrive où l’augmentation du chiffre de l’impôt diminue la recette au lieu de l’accroître. » Observation profondément vraie, et sur laquelle a été basée toute la réforme financière de la Grande-Bretagne ! mais cette observation n’est-elle pas applicable dans une certaine mesure à toute espèce d’impôts ? Lorsque les charges publiques, soit directes, soit indirectes, sont exagérées, le pays s’appauvrit et, par là même, les recettes du fisc s’amoindrissent.

Adam Smith estimait beaucoup les Essais de Hume, et il les cite avec honneur.

Les Principes économiques de Forbonnais appartiennent au système mercantile. C’est un ouvrage que recommande surtout le nom de l’auteur, un des plus laborieux écrivains du XVIIIe siècle, et dont les investigations se portèrent avec fruit sur les parties secondaires de la science. L’ouvrage de Condillac, le Commerce et le Gouvernement, a plus de valeur ; le style en est clair, ferme et concis, et certaines parties du livre, particulièrement celles qui traitent de la monnaie et du change, renferment des vues pleines de justesse. Aucun auteur n’a exposé avec plus de lucidité la théorie du change. Malheureusement il y a chez Condillac une sorte de prédisposition innée à s’appuyer sur des hypothèses plutôt que sur des observations ou des faits. Ce vice de l’esprit de l’auteur jette sur la plus grande partie de l’œuvre une teinte d’obscurité que la clarté du langage ne dissipe pas toujours suffisamment. Le Commerce et le Gouvernement devait avoir trois parties, mais les deux premières seules ont paru, la troisième n’a pas été faite.

Nous avons choisi parmi les nombreux ouvrages de Condorcet quelques écrits ayant trait spécialement aux matières économiques, tels que l’article Monopole et Monopoleur, la Lettre d’un laboureur de Picardie à M. Necker, les Réflexions sur l’esclavage des Nègres, sur la Justice criminelle, l’Influence de la Révolution d’Amérique sur l’Europe, l’Impôt progressif. Écrivain plein d’élévation et de chaleur, Condorcet avait voué sa plume à toutes les causes qui intéressent le progrès moral et matériel de l’humanité. Dans l’article Monopole et Monopoleur, et dans la Lettre d’un laboureur de Picardie, il se montre le partisan éclairé et convaincu de la cause de la liberté du travail et du commerce ; dans les Réflexions sur la justice criminelle, il dénonce avec énergie les châtiments barbares que le code de Colbert avait établis contre les faux-sauniers, et il demande avec Montesquieu et Beccaria, que la peine soit proportionnée au délit. Les Réflexions sur l’esclavage des Nègres associent Condorcet au noble mouvement philanthropique qui eut lieu contre l’esclavage, à la fin du siècle dernier, mouvement qui devait porter ses fruits en Angleterre, mais qui n’a pas encore abouti en France. Condorcet a aperçu aussi la véritable portée de la révolution d’Amérique, il a compris que cette révolution, qui introduisait dans le monde l’application la plus large du principe du Self-government, et qui brisait l’arche sainte du système colonial, allait inaugurer une ère nouvelle dans la vie des nations, une ère de justice, de liberté et de paix. Il nous semble avoir été moins heureux dans son Essai sur l’impôt progressif ; emporté par son ardent amour de l’égalité, le noble philosophe déclare la guerre aux gros capitaux, sans remarquer que tout capital, grand ou petit, est le fruit du travail, et qu’en frappant le capital on atteint le travail. Un impôt progressif n’aurait vraisemblablement pour résultat que d’appauvrir la nation qui l’adopterait, soit en provoquant l’émigration des grands capitaux, soit en décourageant l’épargne. Seul, l’impôt proportionnel est équitable et utile.

Après les écrits économiques de Condorcet, nous donnons les Résultats extraits d’un ouvrage sur la richesse territoriale du royaume de France de Lavoisier ; ce travail statistique de l’illustre et malheureux chimiste jouit d’une réputation méritée. L’Essai sur la population de Paris qui s’y trouve compris, se recommande à la fois par l’exactitude des faits et les conclusions ingénieuses que l’auteur en tire ; cet ouvrage de Lavoisier, ainsi que le petit Essai d’Arithmétique politique de Lagrange, qui en forme le complément, étaient devenus fort rares.

Le premier volume est terminé par les opuscules économiques de Franklin. Il y a dans ces opuscules deux parties bien distinctes. Dans la première, il n’est guère question que d’économie privée ; c’est là surtout que Franklin excelle : la Science du bonhomme Richard est un traité complet de l’art de bien gérer sa fortune. La seconde partie renferme les opinions de Franklin sur diverses questions d’économie publique, et toujours ces opinions, qu’il s’agisse de la liberté du travail et du commerce, de l’esclavage ou de la guerre, sont pleines d’élévation et de sens.

Dans le second volume des Mélanges, nous avons placé les Dialogues sur le commerce des blés de l’abbé Galiani, avec les passages les plus saillants, en note, de la Réfutation de l’abbé Morellet ; le célèbre ouvrage de Necker sur la Législation et le commerce des grains ; le livre devenu très rare de M. de Montyon : Quelle influence ont les diverses espèces d’impôts sur la moralité, l’activité et l’industrie des peuples ; et la Défense de l’usure de Bentham.

Les Dialogues de Galiani et l’ouvrage de Necker sont des plaidoyers dirigés contre la liberté du commerce des grains. Défendue par Turgot et les physiocrates comme conforme au droit de propriété et avantageuse à la nation, la liberté du commerce des grains était alors vivement attaquée par les partisans du système mercantile. C’était surtout la liberté d’exportation qui se trouvait en cause. L’édit de 1764, par lequel l’exportation avait été autorisée jusqu’à ce que le prix du setier de blé eût atteint la limite de 30 livres, était le principal objet de la dispute. Le prix du blé ayant haussé accidentellement après la promulgation de l’édit, les restrictionistes concluaient de ce fait que la liberté d’exportation était funeste au pays. « Le haut prix du grain, disaient-ils, diminue d’une partie les ressources du peuple, et de l’autre ralentit l’essor des manufactures. Or, les manufactures seules peuvent amener d’une manière permanente de l’argent dans le pays, seules elles peuvent augmenter la richesse de la nation. L’intérêt particulier des propriétaires fonciers doit donc, dans cette circonstance, être sacrifié à l’intérêt de tous. »

Les restrictionistes admettaient comme une vérité démontrée, que la liberté d’exportation augmenterait le prix du grain ; ils ne voulaient pas comprendre que l’agrandissement du débouché amènerait nécessairement l’augmentation de la production, et qu’alors le niveau ordinaire des prix se rétablirait. Ils ne voyaient que la hausse actuelle, et ils cherchaient dans l’arsenal du système réglementaire des armes pour la combattre. Toutefois ils ne s’accordaient guère sur le choix des moyens, et il était impossible qu’ils s’accordassent. Si la liberté n’a qu’une voie, la réglementation en a mille. Quand des hommes supposent une imperfection dans les lois de la nature, et donnent carrière à leur imagination pour la redresser, ce serait un grand hasard s’ils allaient tous découvrir le même remède. Galiani a son système et Necker a le sien. Galiani se borne à demander un droit de 26 sous à l’importation et de 50 s. à l’exportation. Necker est beaucoup plus compliqué ; il veut que l’exportation des grains n’ait lieu que sous forme de farines, et qu’elle s’arrête à la limite de 20 livres ; il veut encore que la circulation intérieure des grains soit entravée dans certaines circonstances, etc.

Des principes, il n’en faut pas demander à Galiani. Son opinion est qu’il n’y a pas de principes applicables à la législation des grains. Tout dépend, selon lui, des temps, des lieux, des circonstances. La législation qui convient à un petit pays comme Genève, ne convient pas à un pays de moyenne étendue comme la Hollande, et la législation qui convient à la Hollande ne vaut rien pour la France. De même pour les époques : ce qui était bon autrefois peut être mauvais aujourd’hui ; il suffit des moindres changements, de la création d’une route, de l’ouverture d’un canal, de l’introduction d’une manufacture nouvelle, pour rendre nuisible une mesure qui naguère était utile, pour déterminer dans la loi une modification restrictive ou libérale. Et l’auteur des Dialogues de parcourir le monde pour chercher des faits à l’appui de ce système qui exclut les systèmes : ces faits, il ne manque pas de les rencontrer. Ainsi il trouve que Genève a eu raison d’entraver la liberté du commerce des grains, que la Hollande a eu raison de n’y point toucher, que la France a eu à la fois tort et raison de proclamer la liberté d’exportation. Tout cela n’est que de la fantaisie ; mais il y a tant d’esprit dans cette fantaisie, la forme des Dialogues est si neuve, si piquante et si originale, que l’on s’explique le succès de l’œuvre sophistique de l’abbé napolitain. L’abbé Morellet, qui répondit à Galiani, n’eut pas de peine à mettre en lumière les contradictions et les erreurs qui fourmillent dans les Dialogues, mais il eut le tort de répondre trop longuement et de s’appesantir sur des détails. Nous avons extrait les meilleurs passages de sa Réfutation, et nous les avons joints aux Dialogues sous forme de notes.

Quoique Necker n’admette pas plus que Galiani des principes absolus en matière de législation des grains, il part cependant d’un principe, selon lui, incontestable, à savoir : l’antagonisme nécessaire, inévitable, de la classe propriétaire et de celle qui ne possède pas, et la supériorité de la première sur la seconde : « Ce sont, dit-il en parlant des propriétaires et des salariés, ce sont des lions et des animaux sans défense qui vivent ensemble ; on ne peut augmenter la part de ceux-ci qu’en trompant la vigilance des autres et ne leur laissant pas le temps de s’élancer[1]. » D’où Necker conclut, que l’œuvre du pouvoir doit principalement consister à protéger les classes non propriétaires contre les classes propriétaires. Mais par quel moyen ? Par la limitation du droit de propriété, puisque c’est à la propriété et au pouvoir qu’elle confère, que les propriétaires sont redevables de leur supériorité. Et au nom de quel droit ? Au nom d’un droit que Necker ne définit pas, mais qu’il désigne sous le nom de Droit de l’humanité.

On voit où cela conduit. Si, comme le prétend Necker, « l’empire des propriétaires sur l’homme sans propriété ne change jamais, s’il augmente au contraire sans cesse[2] », qu’y a-t-il à faire ? Rien autre chose qu’à supprimer la propriété, car l’intérêt des masses passe avant l’intérêt de quelques-uns ; rien autre chose qu’à remettre toutes les terres et tous les capitaux entre les mains de l’État, en lui abandonnant la faculté d’en disposer au plus grand avantage du plus grand nombre. Mais Necker, qui vraisemblablement fraterniserait aujourd’hui avec M. Louis Blanc, arrêtait à mi-chemin les conséquences de son système : il ne demandait pas la suppression du droit de propriété, il se bornait à en demander la limitation. Il est vrai que les propriétaires fonciers avaient alors le pouvoir, et que c’était déjà beaucoup, de rogner un peu les griffes de ces lions.

Le livre de M. Necker date de 1775 ; il obtint un succès immense, car il répondait aux préjugés du jour. Quelques années plus tard on mettait en pratique les préceptes du philanthrope genevois, on limitait la liberté, on confisquait les propriétés, on proscrivait les propriétaires au nom des droits de l’homme, et Dieu sait ce qu’y gagnait l’humanité ! Combien les préceptes des physiocrates étaient supérieurs à ceux-là ! Il y avait dans le livre de Necker une révolution et une anarchie ; il y avait une admirable réforme sociale dans les livres de Quesnay et de Turgot. Selon les physiocrates, aucun antagonisme naturel n’existe entre les différentes classes qui composent la société, et l’opposition des intérêts naît uniquement des restrictions et des privilèges ; la suppression de ces restrictions et de ces privilèges, établis aux dépens de la propriété et de la liberté, doit en conséquence amener l’harmonie des intérêts, et, avec elle, le bien-être général. Doctrine admirable, et qui donne à toutes les difficultés une solution simple et facile ! Doctrine à laquelle il a fallu revenir après un demi-siècle de tâtonnements dans les voies du système réglementaire, et qui préside à la grande réforme économique que l’Angleterre est sur le point de couronner !

Quelle influence ont les diverses espèces d’impôts sur la moralité, l’activité et l’industrie des peuples ? Tel est le titre du livre de M. de Montyon, le célèbre philanthrope. Il y a, dans ce livre, d’excellents renseignements sur le système fiscal de l’Ancien régime. Malheureusement l’auteur, qui possédait parfaitement sa matière, et qui était d’ailleurs un observateur attentif et judicieux, n’avait point des principes suffisamment arrêtés en économie politique. Il ne donne aucune théorie bien nette de l’impôt ; il se borne à rechercher quels impôts doivent être évités comme nuisibles, et quels impôts doivent être adoptés comme utiles. Encore, dans cette recherche, s’égare-t-il souvent. Ainsi, il partage cette erreur assez commune, que l’impôt peut devenir un instrument de moralisation, en apportant un obstacle préventif à l’exercice de certains penchants, et il loue à ce point de vue les impôts somptuaires, les impôts sur les boissons, sur les spectacles, etc. Avons-nous besoin de dire que, sous ce rapport, l’utilité de l’impôt est tout à fait illusoire ? Un impôt sur les boissons alcooliques n’empêche pas l’ivrognerie ; au contraire, il la rend plus abrutissante et plus dangereuse, en obligeant le peuple à se contenter de liqueurs inférieures et malsaines. Un impôt sur les spectacles n’engagerait probablement pas les habitués des théâtres à faire un meilleur emploi de leurs loisirs, et depuis longtemps on a reconnu l’inefficacité des lois somptuaires. Les excès proviennent des passions ; si l’on peut, au moyen de l’impôt, atteindre les passions dans quelques-unes de leurs manifestations vicieuses, on ne saurait les atteindre dans leurs racines. Il y a un moyen plus sûr, plus efficace, d’agir sur les appétits matériels de l’homme : ce moyen consiste à développer l’intelligence et les sentiments élevés de l’âme. On met alors l’homme en état de lutter, de lui-même, contre ses mauvais penchants et de tourner son activité vers les bons. Mais c’est assurément une erreur de croire qu’il suffise de fermer quelques issues à une mauvaise passion pour la détruire ; c’est une erreur de croire qu’il suffise d’obstruer les portes de l’enfer pour ouvrir le chemin du ciel.

Comme la plupart des philanthropes, M. de Montyon se préoccupe de la charité plus que de la justice ; comme eux, il oublie trop souvent que les institutions de charité qui ne sont pas fondées sur la justice sont nuisibles au peuple au lieu de lui être utiles. D’une part, il est d’avis que des impôts doivent être établis pour secourir les pauvres, il est partisan de la charité légale ; d’une autre part, il veut des impôts progressifs. Combinez cependant ces deux institutions, la charité légale et l’impôt progressif, et vous arriverez, à quoi ? Au paupérisme : tandis que la charité légale multipliera les hommes, l’impôt progressif diminuera les capitaux, c’est-à-dire les moyens de subsistance. Il ne suffit pas, comme on voit, d’aimer l’humanité pour rendre les hommes heureux, il faut encore bien connaître les lois naturelles qui régissent le monde économique.

Le livre de M. de Montyon, excellent quant aux faits, pèche donc par la doctrine. On ne saurait adresser le même reproche à la Défense de l’usure, qui termine le volume. Cet opuscule de Jérémie Bentham a été justement considéré comme un chef-d’œuvre de sens commun et de logique. L’illustre philosophe anglais y démontre péremptoirement qu’il n’y a pas plus de raison pour déterminer le niveau de l’intérêt de l’argent que pour établir un maximum sur les marchandises ; que les lois contre l’usure sont plus nuisibles aux emprunteurs qu’aux usuriers ; que l’usure est le plus souvent équitable et utile ; enfin il fait bonne justice de tous les préjugés amassés par les siècles contre le prêt à intérêt. Il semblerait qu’aussitôt après la publication d’un pareil livre les lois contre l’usure auraient dû être partout abolies. Cependant, il y a soixante-dix ans que la Défense de l’usure a été écrite, et l’on n’a pas cessé encore de limiter légalement le taux de l’intérêt, tant les réformes sont lentes à s’accomplir, alors même que la justice et l’utilité en ont été le mieux démontrées.

Gustave de Molinari

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[1] Sur la législation et le commerce des grains, t. II, p. 189.

[2] Sur la législation et le commerce des grains, t. I, p. 167.

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