Œuvres de Turgot – XIII – Le ministère de la Marine

TURGOT

SA VIE ET SES ŒUVRES

TURGOT MINISTRE[1]

(1774-1776)


XIII. — LE MINISTÈRE DE LA MARINE

Les ministres à la mort de Louis XV. — Maurepas. — Renommée de Turgot. — Sa réputation d’encyclopédiste et d’homme à systèmes. — Ses appuis. — Nomination de Vergennes et de Du Muy. —Candidatures de Miromesnil, de Malesherbes, de Turgot, au ministère de la justice ; candidature de ce dernier au Contrôle général. — Sa nomination au Ministère de la marine. — Décision au sujet des Compagnies de commerce.

À la mort de Louis XV, les principaux ministres en fonctions étaient le chancelier Maupeou, ministre de la justice ; le duc d’Aiguillon, ministre des affaires étrangères et l’abbé Terray. Tous trois étaient exécrés, tant en raison du renvoi des Parlements, auxquels le peuple était attaché, que des durs procédés financiers employés par le contrôleur général pour remédier à la détresse du Trésor. Les autres ministres étaient sans prestige ; deux d’entre eux, le marquis de Monteynard, ministre de la guerre, et Bourgeois de Boynes, ministre de la marine, passaient pour incapables ; la probité de ce dernier était discutée, d’ailleurs sans motifs.

Le ministre de la Maison du Roi, Saint-Florentin, duc de la Vrillière, dispensateur des lettres de cachet, vieillissait dans le mépris ; son entourage avait toujours été suspect. Quant à Bertin, ancien contrôleur général, à qui Louis XV avait conservé le petit ministère de l’agriculture, il était accusé, à tort, d’avoir favorisé les plaisirs du maître.

Deux personnages importants s’agitaient en dehors de la Cour : le prince de Conti, que son opposition constante aux ministres avait fait exiler dans sa propriété de l’Isle-Adam ; le duc de Choiseul, qui était devenu presque populaire depuis qu’il avait été exilé à Chanteloup. Louis XVI ne voulait rappeler ni l’un ni l’autre et était en même temps décidé à modifier complètement la composition du ministère. Ne se sentant pas capable d’agir seul et subissant l’influence de ses tantes, il appela à lui le vieux Maurepas.

« Je suis roi, lui écrivit-il ; ce seul mot renferme bien des obligations. Je n’ai que vingt ans ; ainsi je ne peux avoir acquis toutes les connaissances nécessaires. De plus, je ne peux voir aucun des ministres, ayant été tous enfermés avec le Roi dans sa maladie. J’ai toujours entendu parler de votre probité et de la réputation que votre profonde connaissance des affaires vous a si justement acquise ; c’est ce qui m’engage à vous prier de vouloir bien m’aider de vos conseils et de vos lumières. »

L’expérience, la finesse, la fidélité du vieux courtisan pouvaient justifier cette confiance. Mais Maurepas avait toujours été d’un caractère léger ; son grand âge ne lui permettait pas beaucoup d’application et il craignait les responsabilités. Aussi profita-t-il de ce que Louis XVI semblait vouloir régner par lui-même pour refuser le titre de premier ministre et pour se borner au rôle de conseil, ou, comme on le dit, de Mentor. Il fut convenu que le jeune roi aurait avec lui des conférences particulières, mais qu’il travaillerait directement avec les divers ministres et que ceux-ci se concerteraient entre eux. En fait, les anciens errements prévalurent bientôt ; les ministres ne se réunirent que pour la forme en Conseil ; le Roi décida séparément avec chacun d’eux et Maurepas dirigea tout sans paraître.

Le ministre des affaires étrangères et le ministre de la guerre furent immédiatement renvoyés ; le premier fut remplacé par de Vergennes, ambassadeur en Suède ; le second par le comte du Muy, ancien ami du Dauphin, père du Roi. Ce dernier ministre s’était fait honneur en refusant d’entrer au Conseil sous Louis XV ; mais c’était un homme brusque et d’un catholicisme intolérant[2].

L’entrée au Conseil devait être retirée aussi à Maupeou, inamovible en tant que grand chancelier. Pour lui succéder au ministère de la justice, le public désirait Malesherbes que les remontrances de la Cour des Aides avaient mis en évidence ; par cela même, le choix de cet homme de bien n’était possible qu’à la condition de rappeler aussitôt les Parlements et Louis XVI avait été élevé dans la crainte des Cours souveraines. Il était d’ailleurs mal disposé à l’égard du Président de la Cour des aides, qui lui avait été représenté comme « un encyclopédiste dangereux ». Malesherbes n’avait jamais travaillé pour l’Encyclopédie ; sous son père, le chancelier de Lamoignon, il avait eu toutefois la direction de la librairie et avait favorisé alors la publication du grand Dictionnaire.

Maurepas poussait un de ses amis de longue date, Miromesnil, président du Parlement de Rouen, magistrat intelligent, mais à qui l’on reprochait d’avoir reçu du défunt roi de l’argent pour payer ses dettes.

Quelques personnes parlaient de Turgot ; on le désignait plus généralement pour le contrôle général des finances.

« C’est par une échelle de petits échos, a dit un pamphlétaire, que s’était faite la renommée de l’Intendant de Limoges. » En effet, Turgot n’avait jamais recherché les éloges publics. « J’aime peu à être loué, disait-il, à moins que ce ne soit sur quelque chose de bien positif et de bien certainement bon. »

Il n’avait voulu appartenir à aucune secte, pas plus à la secte encyclopédique qu’à la secte économique. Son esprit de tolérance le séparait de la première, et ses opinions politiques de la seconde. Cependant, il avait fait des articles pour l’Encyclopédie et il était économiste de cœur et d’action. Il allait, on l’a vu, aux dîners du marquis de Mirabeau ; en 1774, dans une réunion antérieure à la mort de Louis XV, y avaient été lues par Du Pont, ses Lettres sur la justice criminelle. Précédemment, dans les Éphémérides du Citoyen, sous la direction de l’abbé Baudeau d’abord, sous celle de Du Pont ensuite, avaient été publiées ses principales œuvres et avaient été signalées les réformes qu’il avait provoquées dans son intendance.

Dans les milieux administratifs, on avait suivi avec attention ses actes ; au Conseil d’État, il ne comptait que des amis ; on l’y considérait comme un administrateur de premier ordre, avisé, courageux, passionné pour le bien, et cette opinion reposait sur des fondements solides.

Dans le Limousin, il n’avait pas toujours été compris et avait rencontré des adversaires ; les paysans avaient mis longtemps à apprécier, à leur valeur, les services qu’il leur avait rendus. Cependant, la Correspondance Métra a pu dire justement qu’il était adoré dans sa province. Quand la nouvelle de son avènement au ministère parvint dans les villages, la plupart des curés l’annoncèrent en chaire et recommandèrent au peuple d’implorer pour lui les prières du Ciel. Ils dirent une messe à son intention et, quoi qu’elle fut célébrée un jour de semaine, les paysans y assistèrent. « On se tenait la main et on disait, rapporte Du Pont : « C’est bien fait au Roi de l’avoir pris ; c’est bien triste pour nous de l’avoir perdu. »

Avant la mort de Louis XV, beaucoup de personnes s’attendaient à ce qu’il fût appelé à une haute situation, soit au Parlement, soit au ministère.

Diderot, ayant un petit service à lui demander, lui avait écrit le 9 août 1772 : « Je profite de cette occasion pour vous renouveler les sentiments d’un respectueux et sincère dévouement. Quand je suis seul et que je rêve qu’il y a pourtant encore parmi nous des hommes capables de réparer nos désastres, vous êtes une des premières qui se présentent à la pensée[3]. » Un peu plus tard, en 1773, Du Pont disait au Margrave de Bade : « On ne peut connaître M. Turgot sans l’aimer ; sa naissance et ses lumières peuvent le conduire un jour au ministère. »

Il y était admirablement préparé. Appartenant tout à la fois par sa famille à la noblesse et à la magistrature, né d’un père estimé et d’opinions libérales, ayant une vaste instruction, désireux de réformes tout en restant attaché au principe d’autorité, il avait ce qu’il fallait pour préparer et faire aboutir, s’il obtenait du Roi un appui suffisant, les changements politiques auxquels on aspirait avidement en France plus encore que dans le reste du monde.

Les esprits étaient partout en ébullition. Les colonies américaines préparaient leur indépendance ; c’est en 1772 que Boston s’était révoltée. En Europe, presque tous les souverains s’étaient faits, avec plus ou moins de sincérité, philosophes ou économistes : le grand Frédéric, le Margrave de Bade, Poniatowski, roi de Pologne, Gustave III, roi de Suède, l’Empereur Joseph II, Léopold, roi de Toscane, même Catherine II. Le paternalisme réglementaire, issu du régime féodal et parvenu à son apogée au temps de Louis XIV, était partout attaqué ; on sentait les conséquences funestes de la politique de conquêtes et de jalousie commerciale ; on s’intéressait à l’agriculture ; on songeait à l’amélioration du sort des peuples.

En France, l’inutilité sociale de la noblesse était démontrée ; le désarroi des finances avait rendu les privilèges fiscaux insupportables ; la monarchie, avilie par un règne de plus en plus méprisable, était ébranlée.

Turgot, venu à Paris à la fin de janvier 1774, ne désirait point retourner à Limoges. Quand il y rentrait, la tristesse le prenait : « J’étais triste en quittant Paris, écrivait-il, et je le suis encore ; je n’ai point à craindre les chagrins de l’ambition… Lorsque je quitte mes amis, je suis aussi triste qu’un ministre exilé[4]. » Il se demandait parfois s’il ne ferait pas mieux de se livrer tout entier à l’économie politique. Un bon livre lui semblait plus utile, au temps où il vivait, que des tentatives administratives presque toujours entravées par les intérêts et par les préjugés. Sa santé était médiocre ; il venait de souffrir cruellement de ce qu’il appelait une colique d’estomac, plus probablement d’une colique hépatique, car c’est de calculs au foie qu’il est mort.

Lors du changement de règne, il se reposait en confectionnant des vers métriques et en disputant sur les opéras de Gluck. Sa candidature au ministère de la justice ou au contrôle général était toutefois posée par ses amis ; le 5 juin, Baudeau notait dans sa Chronique : « Les fripons de cour qui craignent le Turgot lui ont jeté bien des chats dans les jambes. Entre autres, on l’accuse d’être dissimulé et jésuite… » et le 8 juin : « On dit qu’il est encyclopédiste ; c’est une hérésie abominable à la cour. »

Le renom d’économiste était peut-être moins fâcheux ; il indiquait, pour les ignorants, un homme versé dans les finances et les finances passaient à leurs yeux pour une science mystérieuse. Les mesures prises au sujet des approvisionnements de blé sous le dernier ministère avaient, en outre, ramené beaucoup d’esprits du côté de l’économie politique libérale, et les bruits qui couraient étaient de nature à effrayer Louis XVI, trop honnête pour vouloir être soupçonné, comme son grand-père, de faire le monopole.

On disait surtout de Turgot qu’il était un homme à systèmes, sans se douter que vingt-cinq ans auparavant il avait répondu, en parlant de Vincent de Gournay : « Ce nom d’homme à systèmes est devenu une espèce d’arme dans la bouche de toutes les personnes prévenues ou intéressées à maintenir quelques abus, contre tous ceux qui proposent des changements dans quelque ordre que ce soit… Il est cependant vrai que tout homme qui pense a un système, et qu’un système ne peut être un reproche puisqu’un système ne peut être renversé que par un système contraire. »

À la cour, on parlait de lui ; Marie-Antoinette, renseignée soit par son lecteur, l’abbé de Vermond[5], soit par le protégé de Marie-Thérèse, Blondel, ne lui était pas hostile[6].

Sa candidature était fortement soutenue auprès de Maurepas qui connaissait depuis longtemps sa famille et qui, en plusieurs occasions, s’était intéressé à son avenir, par la comtesse de Maurepas, par l’abbé de Veri, par la duchesse d’Enville. Le désir de contenter l’opinion publique en plaçant au Contrôle général un homme d’une probité inattaquable et qui ferait tout le contraire de ce qu’avait fait l’impopulaire abbé Terray, devait d’ailleurs animer le Mentor du Roi, mais Louis XVI, quoique n’ayant aucune confiance en la probité de Terray, hésitait à le chasser, parce qu’il le croyait un financier consommé.

Au ministère de la marine, au contraire, le Roi trouva que le remplacement de De Boynes s’imposait ; dans un conseil où ce ministre avait rapporté, il avait été jugé insuffisant. Ni la voix publique, ni le suffrage des gens du métier ne lui indiquaient de successeur. Le parti Choiseul, puissant auprès de la Reine, parlait d’un certain d’Ennery, gouverneur des Antilles ; la coterie Maupeou-d’Aiguillon soutenait de Clugny de Nuis, ancien intendant de la Marine dans les ports et les colonies. Maurepas proposa Turgot, mais fut contrecarré habilement par Terray, qui, tout en faisant au Roi l’éloge des vertus de l’intendant de Limoges, en critiquait les opinions. Louis XVI n’osa se prononcer , il fallut que Maurepas allât le trouver pour lui faire observer que les affaires exigeaient des décisions. Louis XVI ne répondit pas ; puis, sans prévenir Maurepas, et le soir même, il ordonna au duc de la Vrillière de demander à de Boynes sa démission et d’amener Turgot au Palais. Le lendemain, Louis XVI dit à son Mentor : « J’ai fait ce que vous m’avez conseillé. »

Turgot fut nommé secrétaire d’État de la Marine le 20 juillet 1774 et il reçut, en raison de l’ancienneté de ses services administratifs, le titre de ministre que ses prédécesseurs n’avaient pas obtenu. Il eut ainsi l’entrée au Conseil.

Il s’occupa aussitôt du budget de son département, constata que, bien loin d’y pouvoir faire pour le moment des économies, il aurait fallu augmenter les crédits pour ramener la Marine au point où elle était avant la guerre de Sept ans ; les 27 millions environ qui y étaient affectés étaient absorbés en grande partie par des dettes criardes ; il se borna à mettre de l’ordre dans les paiements.

Il eut toutefois l’occasion de faire décider par le Roi qu’il n’y aurait plus désormais de Compagnies de commerce privilégiées, ce qui empêcha la reconstitution de la Compagnie des Indes et la création d’une compagnie nouvelle dans laquelle, Monsieur, frère du Roi, devait être intéressé[7]. Il prit quelques autres utiles mesures[8], commanda la traduction des ouvrages d’Euler sur la science navale, fit régler honorablement la situation de son prédécesseur, de Boynes, et fit rendre justice à Poivre, intendant des Iles de France et de Bourbon qui, ainsi qu’il arrivait presque toujours, avait eu des démêlés graves avec le gouverneur de ces îles, le chevalier Des Roches, et avait été accusé faussement de prévarication.

On disait du nouveau ministre qu’il savait tout, excepté la marine ; lui-même avouait son ignorance des détails de cette administration, bien qu’il en eut plus de connaissance peut-être que ses prédécesseurs. Il lui aurait néanmoins fallu du temps pour supprimer le gaspillage, pour améliorer les services en régularisant la partie financière, et pour supprimer les gênes, les privilèges, les permissions particulières dont souffrait le commerce maritime. D’après Du Pont, il eut le projet, dans un but d’économie, de faire construire des navires en Suède ; il songea à faire procéder à des voyages réguliers de découvertes autour du monde, à rendre libre le commerce des colonies et à supprimer les privilèges exclusifs que possédaient plusieurs ports français, enfin, à abolir l’esclavage des nègres, non brusquement, comme on ne manqua pas de lui en attribuer la pensée, mais successivement en favorisant les affranchissements. Il n’eut pas le temps d’agir, car il ne resta au ministère de la marine que trente-quatre jours.

______________________

[1] La partie de cette Introduction, comprise dans le présent volume, s’arrête à la fin de 1775.

[2] Voir à son sujet la lettre de Condorcet, p. 85 et l’opinion de Quesnay dans les Mémoires de Mme du Hausset.

[3] Archives de Lantheuil.

[4] Quand il reçut la nouvelle qu’il était nommé au ministère de la Marine, il dit : « Au moins, je ne retournerai pas à Limoges. » (Monthyon).

[5] À noter, sans en tirer de conclusions, que l’ancien précepteur de Louis XVI, de Coêt-Losquet, avait été évêque de Limoges.

[6] Baudeau dit toutefois que Marie-Antoinette poussa Calonne.

[7] Journal de l’abbé de Veri.

[8] Baudeau, dans sa Chronique (23 août), note que les gens des colonies paraissaient fort contents de Turgot qui leur faisait payer le courant des lettres de change, qui écoutait tout le monde avec attention, et témoignait la meilleure volonté possible.

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