Le scandale de l’État-providence selon Milton Friedman

Dans le 4e épisode de Free to Choose (La liberté du choix), Milton Friedman raconte comment les programmes de l’État-providence, quoique bien intentionnés, produisent des résultats pernicieux. L’aide sociale, déterminée et attribuée par des bureaucrates, rabaisse l’individu au statut d’enfant et l’oblige à subir une intrusion sans précédent dans sa vie privée. Par ailleurs, les programmes d’aide sociale ont tendance à perpétuer les situations qu’elles prétendent résoudre en désincitant les récipiendaires à trouver un travail ou à sortir de leur situation.


Le scandale de l’État-providence selon Milton Friedman

par Benoît Malbranque, Institut Coppet

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On sait qu’Adam Smith, avant d’étudier comment l’intérêt personnel cimente la société et promeut le progrès économique, avait consacré son premier grand ouvrage, la Théorie des sentiments moraux, à la notion de bienveillance. Ce sentiment, placé au fond de l’âme humaine, agit comme le contrepoids du premier, et il a été à l’origine des plus formidables réalisations de la charité privée. Après la crise de 1929 et la Grande dépression, rappelle Milton Friedman dans le dernier épisode traduit de Free to Choose, cette bienveillance privée a toutefois été jugée insuffisante : par malheur, et sous prétexte de la compléter, on l’a détruite.

 Le piège de l’aide sociale

Dans ce nouvel épisode, Friedman nous emmène dans les logements sociaux de New York ou de Manchester en Angleterre, où il rencontre et discute avec ses habitants. Tous racontent le piège de l’aide sociale : désincitation à travailler, car l’aide sociale est certaine, et le revenu du travail incertain, déresponsabilisation, enfantilisation. « Vous avez l’impression qu’ils vous possèdent » témoigne Maureen Ramsey, à Manchester. Des bureaucrates fixent pour vous les règles selon lesquelles vos allocations seront maintenues, et comme par ailleurs le monde du travail, de l’autodétermination et de l’autosuffisance s’est éloigné jour après jour, vous n’avez plus d’autre ressource que d’accepter les impératifs que l’État, sous prétexte de vous aider, a fixé pour vous.

Milton Friedman raconte bien ce piège de l’aide sociale :

« Les gens qui reçoivent l’aide sociale perdent leur indépendance et leur sentiment de dignité. Ils sont soumis aux diktats et aux caprices de l’agent public qui leur délivre l’aide sociale, lequel peut leur dire s’ils peuvent vivre ici ou là, s’ils peuvent installer un téléphone, et ce qu’ils peuvent faire de leur vie. Ils sont traités comme des enfants, pas comme des adultes responsables, et ils sont piégés à l’intérieur du système. Peut-être qu’un emploi vaut mieux que l’aide sociale, mais ils ont peur de le prendre parce que s’ils le perdent au bout de quelques mois, il faudra peut-être six mois ou neuf mois avant qu’ils puissent prétendre à nouveau à l’aide sociale. »

C’est là le drame, le scandale de l’État-providence. Le travail vaut mieux que l’aide sociale, mais le système ne vous incite pas à l’accepter, il vous en éloigne même jour après jour ; la vie maritale stable est certainement une forme familiale avantageuse, mais les allocations ne sont et ne restent gonflées que si le mari déserte sa femme ; dans tous les cas, elles ne sont versées que dans la mesure où l’individu ou le couple est en situation d’échec. Comme le signale Thomas Sowell dans la discussion qui suit l’épisode, tel est l’effet insidieux de l’aide sociale : elle pousse les gens à échouer dans leur vie professionnelle et personnelle, et rend bien clair que les récompenses financières ne sont là et qu’elles ne sont maintenues que pour les gens qui échouent :

« Ce que le système de protection sociale et les autres types de programmes étatiques font, c’est qu’ils payent les gens pour échouer : dans la mesure où ils échouent, ils reçoivent de l’argent ; dans la mesure où ils réussissent, même de façon modérée, l’argent leur est retiré. Cette logique s’étend même au système scolaire où ils vont donner de l’argent aux écoles qui ont de faibles scores. Dans la mesure où l’école améliore son niveau éducation, l’argent est retiré, de sorte que vous subventionnez les gens pour échouer dans leur vie privée et pour devenir plus dépendants de la charité. »

Pourquoi l’État-providence ne fonctionne pas

Milton Friedman aimait raconter qu’il y a quatre façon de dépenser de l’argent :

1) Je dépense mon propre argent pour moi-même, et j’y accorde alors toute mon attention ;

2) Je dépense mon propre argent pour un autre (typiquement, un cadeau), et j’y accorde alors une certaine attention, car c’est mon argent, mais elle est moindre, car l’objet de la dépense ne doit pas satisfaire mes besoins ;

3) Je dépense l’argent d’un autre pour moi-même, et alors j’y prête une certaine attention, car je voudrais bien satisfaire correctement mes besoins, mais le gaspillage me sera moins sensible, car l’argent d’un autre a moins de prix pour moi que le mien, fruit de mes sueurs ;

4) Enfin je peux dépenser l’argent d’un autre, pour un autre, et ici je n’ai aucune incitation à dépenser consciencieusement, autre que le désir très distant de bien faire, car la dilapidation m’est peu désagréable, et ce n’est pas mes besoins que je dois servir.

Si l’État-providence est un échec, analyse Friedman, c’est qu’il induit une utilisation de l’argent selon le quatrième type. Un bureaucrate se sert de l’argent d’un Individu A pour aider financièrement un Individu B. Naturellement, il ne subit pas personnellement les effets d’une mauvaise utilisation de l’argent. On pourrait même ajouter à cette analyse que ce bureaucrate, placé à des années-lumière du receveur de l’aide sociale, ne sent pas le prix de son aide, il n’a même pas la joie de voir la conséquence de ses bienfaits. Comment, dans ces conditions, peut-on attendre de lui l’attention scrupuleuse qui serait nécessaire et même indispensable pour que, dans la théorie au moins, le système de l’État-providence puisse éviter d’être l’échec complet qu’il est devenu ?

 

À suivre dans la série Free to Choose : les hommes naissent-ils égaux, et l’État doit-il promouvoir l’égalité, y compris aux dépens de la liberté ? Ces questions forment le thème de l’épisode 5 : « Créés égaux », disponible à partir du 15 avril.

La traduction de la série Free to Choose est rendue possible par la générosité de donateurs particuliers. Pour participer, visitez le lien suivant : www.institutcoppet.org/nous-soutenir

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