La liberté d’écrire sur les affaires de l’État

« Il ne faut pas s'y tromper : toutes les grandes opérations, en matière d'administration, ont besoin d'être aidées de l'opinion publique, ou du moins ne peuvent réussir si elles ont l'opinion publique contre elles. Or, il n'y a point de moyen plus prompt pour diriger cette opinion, que la voie de l'impression, surtout lorsqu'on ne veut montrer aux hommes que la vérité, et qu'on ne cherche que leur bonheur. »

Une longue paix européenne peut-elle faire oublier aux peuples les maux de la guerre ?

Dans son Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe (1713), l’abbé de Saint-Pierre examine l’objection suivante : est-il possible qu’une paix prolongée fasse disparaître des esprits les maux des guerres passées et qu’ainsi la paix, par une sorte de ruse de l’histoire, fasse le jeu des partisans de la guerre, de l’expansion et des conquêtes ?

La rapide croissance des dépenses publiques en France

Dans son article hebdomadaire de L'Économiste Français (11 mai 1878), Paul-Leroy Beaulieu attaque la folie dépensière des gouvernements de son temps. « La Chambre cède à un entraînement imprudent vers les augmentations de dépenses, écrit-il ; elle ne tient qu'un compte médiocre du contribuable ; il semble que ce personnage soit pour elle un être abstrait, qui n'ait ni chair ni os, qui ne subisse aucune privation, aucune gène et dont on puisse tirer, sans manquer à la justice, tout ce qu’il peut produire. »

Chômage des dimanches et jours fériés, par Charles Renouard (1865)

« Ayons des jours périodiques de repos légal, car ils sont indispensables à l’ordre civil des sociétés ; félicitons-nous de pouvoir, dans leur désignation, concilier avec les conseils de la science économique le respect dû aux préceptes religieux ; encourageons, propageons et pratiquons l’obéissance à des règles dont la vie de tout le monde doit se trouver bien ; mais reconnaissons qu’il n’est, à ces fins, ni juste, ni utile de pousser la loi à sortir de sa sphère, et d’ériger en délits ou contraventions des actes dont il serait sage de s’abstenir, mais qui, considérés en eux-mêmes, n’apportent à la liberté et aux droits de personne ni blessure ni entrave. »

Correspondance inédite entre Gustave Schelle et Yves Guyot

Au cours du premier tiers du XXe siècle, le mouvement libéral français accuse une tendance notoirement descendante, préparant sa complète disparition. La correspondance entre Gustave Schelle et Yves Guyot, deux des ultimes fidèles au libéralisme des Turgot, Say et Bastiat, trahit l'évolution des esprits. Schelle écrit à Guyot en 1924 : « Vous êtes le seul à l’heure qu’il est qui souteniez encore les bons principes. Les autres sauf de rares exceptions n’y comprennent rien. » L'un et l'autre devaient cependant mourir avant la fin de la décennie.

René Descartes, de la liberté divine à la liberté humaine

Souvent méconnue ou sous-estimée, la contribution de Descartes au développement du libéralisme apparaît clairement à la lecture de ses œuvres et de sa correspondance. Dans le débat sur la liberté divine, il développe un argumentaire sur les limites de la raison humaine, qui fleurira chez les physiocrates et chez les économistes autrichiens. Sa philosophie du libre-arbitre, du progrès et de l’individu, n’est pas non plus sans une certaine justesse.

Le problème du pétrole en France

Il y a un siècle, la fin du premier conflit mondial démontrait, outre le besoin d’une organisation de la paix mondiale, la fragilité de l’équilibre économique de la plupart des nations européennes, fortement dépendantes, pendant la paix mais surtout en cas de guerre, des approvisionnements en pétrole des États-Unis ou d’ailleurs. Aux yeux de nombreux économistes libéraux français, des impératifs de sécurité nationale semblaient légitimer un contrôle réglementaire de l’État sur la production et l’importation de pétrole en France. Un tel contrôle serait aussi un moindre mal, disait-on, en comparaison d’un monopole public sur le pétrole, dont l’idée était alors agitée.

Éloge du divorce

Dans un passage de son roman Delphine (1803), très fortement teinté par les récriminations proto-féministes faites à la société du temps, Germaine de Staël proposait un authentique éloge du divorce. Elle le représentait comme la liberté donnée à des couples malheureux de vivre un avenir plus serein, et arguait en sa faveur en rejetant cette morale du sacrifice que le christianisme répand, disait-elle, à sa suite.

Les désavantages politiques de la traite des nègres

Dans la deuxième livraison de son périodique publié sous forme de volume (pour éviter la censure des journaux proprement dits), Charles Dunoyer examine la question de l’esclavage des Noirs dans les colonies. Il le repousse aisément comme une monstruosité au point de vue de la morale et du droit. Politiquement, cependant, il note que l’abolition, qui est dans l’intérêt économique de l’Angleterre, n’est pas autant dans le nôtre, à cause de circonstances particulières à nos colonies et à notre commerce. Mais il n’en recommande pas moins chaudement la suppression immédiate de l’esclavage. 

Quels reproches peut-on faire à l’Exposition universelle ?

En 1867, Paris accueille pour la deuxième fois l’Exposition universelle. Cet évènement divise toutefois au sein des libéraux français : si certains y trouvent un symbole de fraternité des nations et de libre-échange, qui ne peut pas être acheté trop cher, d’autres lui reprochent son coût, son organisation, et ses conséquences économiques. Comme plus tard pour les Jeux Olympiques, on lui reproche ses larges subventions publiques, que les principes du libéralisme devraient, dit-on, toujours condamner.

Laissons Faire, n°42, février 2022

Au programme de ce nouveau numéro : Le Journal des économistes. Caractère et historique de cette publication jusqu’au début de l’année 1847, par Benoît Malbranque. — Lettre inédite sur l’individualisme, par Yves Guyot (vers 1902). — Des largesses de l’État envers les industries privées, par Louis Reybaud (1842). — L’immigration et l’éventualité de la dénationalisation de la France, par Paul Leroy-Beaulieu (1913). — Recension critique : Œuvres complètes d’Alexis de Tocqueville. Tome XVII, Correspondance à divers, volume 1 sur 3, Gallimard, juin 2021.

Le Journal des économistes, une plateforme de débats

Le Journal des économistes (fondé en 1841), organe de l’école libérale française d’économie politique, qui accueillit certaines des plus grandes contributions d’auteurs comme Frédéric Bastiat, Gustave de Molinari, Charles Coquelin, Joseph Garnier, Adolphe Blanqui, J.-G. Courcelle-Seneuil, et tant d’autres du même calibre, passe traditionnellement pour représenter la voix de l’orthodoxie libérale et radicale dans un paysage académique en construction et provisoirement sans grand concurrent. Cette image qui lui est restée ne correspond pas, néanmoins, à la réalité. Loin d’avoir constitué un véhicule de dissémination d’une doctrine libérale pure, fixée dans le marbre, et qu’il ne se serait agit que de clamer sur tous les tons, le Journal des économistes accordait en vérité une large place au débat contradictoire et accueillait avec bienveillance les doctrines les plus opposées. De fait, la position libérale radicale, brillamment portée par plusieurs esprits de premier rang, dont le nom est resté célèbre, était à peine dominante dans ses pages. Des démarches concurrentes, réformistes, modérées, conservatrices, parfois même distinctement interventionnistes, trouvaient aussi bien leur place, donnant au recueil un caractère unique.

Les chemins de fer constituent-ils un monopole naturel ?

Devant la Société d’économie politique (1883), le socialiste Charles Limousin détaille les raisons pour lesquelles, selon lui, l’industrie des chemins de fer doit échapper à la fois à la liberté absolue et à la mainmise absolue de l’État, qui serait du communisme (qu’il repousse), et il finit par recommander des dispositions spéciales pour les employés actuels de la régie des chemins de fers français. Le reste de l’assemblée ne se prononce pas sur le premier point, malgré les oppositions connues de certains ; mais sur le second, le droit commun est préféré.

Idées d’un citoyen presque sexagénaire sur l’état actuel du royaume de France, comparées à celles de sa jeunesse (1787)

À la veille de la Révolution française, le physiocrate Nicolas Baudeau poursuit sa critique des institutions financières de l’Ancien régime, dont il réclame le renversement ; non toutefois, dans une optique républicaine ou démocratique, mais comme moyen de sauver une monarchie qui lui paraît le fondement naturel d’une économie libre et prospère.

Des largesses de l’État envers les industries privées

Dans un article plein de hardiesse, Louis Reybaud examine tour à tour les différentes formes prises par l'aide publique à l'industrie : primes, subventions, prêts d'argent, garanties d'un minimum d'intérêt, indemnités. S'il les traite une à une, c'est pour les rassembler ensuite dans une condamnation globale, car les largesses de l'État envers les industries privées aboutissent d'un côté, à une dilapidation de l'argent des contribuables, de l'autre à des entreprises mal conçues, mal combinées, et dont on chercherait en vain le principe vivifiant.

Mirabeau, un économiste grand seigneur, par L. Cabantous

Le marquis de Mirabeau, bras droit de Quesnay au sein de l’école physiocratique, fut comme son mentor un homme à paradoxes, fait remarquer Louis-Pierre-François Cabantous dans une conférence de 1867. « Singulier mélange d'obstination aristocratique et de zèle novateur, il réunit tous les contrastes dans sa personne et dans sa conduite. » Il est, selon l’auteur, le représentant de ces économistes grands seigneurs, libéraux par tempérament mais sans consistance.

La tendance à une moindre inégalité des conditions

Dans son livre remarquable, De la répartition des richesses et de la tendance à une moindre inégalité des conditions, Paul Leroy-Beaulieu s’attache à récuser les prophètes de malheur qui promettent à l’ouvrier une condition de plus en plus déplorable, face à la richesse croissante des propriétaires terriens et des industriels. Dans la conclusion de son volumineux ouvrage, il revient sur quelques-unes des raisons qui prouvent, selon lui, que l’avenir amènera une inégalité toujours moindre des conditions, du moins si l’État ne vient pas paralyser ce mouvement.