Essai historique sur l’origine, les progrès et les résultats probables de la souveraineté des Anglais aux Indes

Jean-Baptiste Say, Essai historique sur l’origine, les progrès et les résultats probables de la souveraineté des Anglais aux Indes (Revue Encyclopédique, août 1824).


ESSAI HISTORIQUE
SUR L’ORIGINE, LES PROGRÈS
ET LES RÉSULTATS PROBABLES
DE LA SOUVERAINETÉ DES ANGLAIS
AUX INDES.

 

On me paraît assez généralement dans l’erreur sur le continent de l’Europe, relativement à la souveraineté des Anglais aux Indes orientales. On se demande souvent quelle est l’origine de cette souveraineté ? par qui s’exerce-t-elle ? est-ce la Compagnie des Indes qui gouverne ? est-ce l’autorité militaire ? ou bien le gouvernement de la métropole ? On paraît convaincu que cette domination est la principale source où la nation anglaise puise son opulence. Les gouvernements eux-mêmes, qui seraient si intéressés à n’avoir que de saines idées sur les questions d’économie politique, partagent à cet égard les opinions du vulgaire. Ils se sont imaginés que les peuples de l’Inde gémissaient sous le joug que leur impose la Grande-Bretagne, et qu’il suffirait de s’y montrer en force pour renverser une puissance odieuse et précaire ; Bonaparte voulait les délivrer en passant par l’Égypte ; et vingt fois le cabinet de Pétersbourg a médité le projet de parvenir au Bengale par les bords de la mer Caspienne.

Je m’estimerais heureux de détruire ces illusions, si elles doivent coûter de l’argent et du sang aux peuples d’Europe ; quidquid delirant reges… etc. D’ailleurs, n’est-ce pas un curieux spectacle que celui d’une compagnie de marchands, souveraine d’un pays cinq ou six fois plus étendu que l’Angleterre, et où elle compte, les uns disent 40 millions, les autres 70 millions de sujets ? Quand même sa souveraineté ne serait que nominale ; quand cette souveraineté ne serait profitable qu’à l’Inde même et contre le gré de la compagnie ; quand cette compagnie elle-même serait au-dessous de ses affaires, et hors d’état de rembourser les fonds avancés par ses actionnaires et par ses créanciers, ne devrions-nous pas rechercher avec plus d’empressement encore à connaître la vérité sur ce point, et à constater un ordre de choses sans exemple jusqu’à présent dans les annales du monde, et qui est peut-être à la veille de subir d’importantes métamorphoses ?

Le premier privilège pour trafiquer au-delà du cap de Bonne-Espérance fut accordé à une compagnie de négociants par la reine Élisabeth en l’année 1600. Son capital, formé par des actions de 1 250 fr. de notre monnaie, ne s’élevait qu’à 1 800 000 fr. [1] Pendant la domination de Cromwell, en 1655, le privilège fut suspendu, et le commerce de l’Inde, alors empire indépendant gouverné par Aurengzeb, fut permis à tous les Anglais : mais, au bout de trois ans, le privilège fut rétabli, et se perpétua jusqu’en 1689. À cette époque (c’est-à-dire un an après la révolution qui chassa pour la seconde fois la famille des Stuarts du trône d’Angleterre), le gouvernement de Guillaume, pressé sans doute par des embarras de finances, écouta les propositions d’une nouvelle compagnie, qui, pour prix du privilège qu’elle demandait et qu’elle obtint, offrit de prêter au gouvernement 50 millions à 8% par an.

Ce qui caractérise cette dernière concession, c’est qu’elle fut donnée par acte du parlement, et qu’elle confirma les permissions accordées par les précédentes chartes à la Compagnie, de former et de posséder des plantations, des comptoirs, et d’élever des fortifications pour les défendre au besoin. On ne se doutait guère alors que l’on jetait les fondements d’un vaste empire. Lorsqu’on a des domaines fortifiés, il faut des troupes pour les défendre ; il faut résister à des attaques, conclure des alliances, des traités de paix ; aussi, dès l’année 1648, ces droits, qui ressemblent beaucoup à ceux de la souveraineté, furent-ils accordés aux agents de la Compagnie ; mais, par une restriction qui caractérise l’époque, il ne leur fut permis de faire la guerre et la paix qu’avec des princes et des peuples qui ne fussent pas chrétiens.

Jusque-là, la Compagnie était dans l’Indoustan sur le même pied que les nabobs, les rajahs, les khans et autres petits princes devenus successivement indépendants des grands princes mogols, tartares, persans, qui à diverses reprises envahirent ces belles et vastes contrées. 

Depuis ce temps, le privilège de la Compagnie fut renouvelé d’époque en époque, avec toutes les formalités observées en Angleterre pour la promulgation des lois. Tantôt on stipulait que le privilège durerait aussi longtemps qu’il ne serait pas révoqué, mais que la Compagnie serait avertie trois ans d’avance de la révocation ; tantôt on fixait un terme d’un certain nombre d’années pour la durée de son privilège, et le terme arrivé, on continuait le privilège, en faisant payer à la Compagnie cette faveur par des sacrifices qu’elle a presque toujours éludés.

Jusqu’en 1753, les possessions territoriales et la souveraineté de la Compagnie des Indes ne s’étendaient encore que sur quelques villes, ou plutôt quelques forts, tels que Madras, destinés à protéger un petit territoire environnant. Mais vers ce temps, Dupleix, qui commandait les Français dans l’Inde, homme entreprenant, capable, mais peu scrupuleux sur les moyens d’arriver à son but, donna le signal d’une ambition qui, si elle n’excuse pas le développement que prit celle des Anglais, lui servit du moins de prétexte. Madras, alors leur principal établissement dans l’Inde, avait capitulé devant une petite armée française : Dupleix viola la capitulation, se déclara l’allié d’un prince indien en guerre avec un autre, et enseigna aux Anglais cette politique machiavélique dont ils tirèrent un si grand parti plus tard, d’intervenir dans toutes les guerres des souverains du pays, pour les dominer les uns par les autres. Ils se déclarèrent en toute occasion contre ceux que protégeaient les Français. Un homme habile, lord Clive, vers le milieu du siècle dernier, dirigeait les forces de la Compagnie : il finit par obtenir un avantage complet, non seulement sur les Français, mais sur les Indous protégés par eux ; et comme on ne s’arrête guère au milieu d’un succès, les Anglais furent lancés dans la carrière des conquêtes. Leur puissance, mise dans la balance de toutes les querelles qui s’élevaient, en déterminait communément l’issue en faveur du prince qu’ils protégeaient. Ils prenaient part aux dépouilles du vaincu, et le vainqueur, leur ayant obligation de sa couronne, devenait leur tributaire, jusqu’à ce qu’ils se sentissent assez forts pour le dépouiller à son tour.

Tippoo-Saïb, sultan du Mysore, le dernier prince dont la puissance pouvait les faire trembler, est tombé sous les ruines de sa capitale, Séringapatnam, lorsqu’elle fut prise d’assaut en 1799 : et maintenant, la puissance de la Compagnie s’étend sur tout le cours du Gange jusqu’au-delà de Delhy ; sur toute la presqu’île de l’Inde, sauf quelques points de la côte du Malabar qui obéissent encore aux Portugais, ou à de petits princes musulmans ; sauf encore quelques provinces occupées par les Marattes, et les lieux où existèrent Pondichéry et Chandernagor, qu’on a rendus aux Français par la paix de 1814, et qui ne servent à rien, si ce n’est à masquer le commerce que des armateurs français font avec les possessions britanniques.

À la première occasion, tous ces lambeaux de territoire tomberont au pouvoir de la Compagnie anglaise, qui sait fort bien qu’elle peut les prendre du moment que la politique du gouvernement anglais en Europe l’y autorisera. Elle est maîtresse de tout le reste, et l’on peut regarder sa domination comme confirmée, de l’ouest à l’est depuis l’Indus jusqu’à la rivière Baranpooter, c’est-à-dire, depuis les contrées qui avoisinent la Perse, jusqu’à celles qui touchent à la Chine ; et du sud au nord entre la mer des Indes et les montagnes du Thibet. Ce n’est pas que les Anglais ou leurs agents administrent par eux-mêmes cette vaste étendue de pays. Elle est partagée en un grand nombre de principautés, administrées sous différents titres, de nabobs, de rajahs, par des petits princes qui tiennent tous, directement ou indirectement, leur autorité des Anglais, et gouvernent sous leur bon plaisir. On peut les regarder comme des agents fiscaux qui donnent à la Compagnie une part des tributs qu’ils font payer à leurs sujets. Lorsqu’ils se montrent trop peu soumis, on en met d’autres à leur place.

En même temps, la Compagnie administre directement plusieurs grandes provinces, où elle a des forces suffisantes pour tenir le reste en respect. Sa capitale est Calcutta ; on y voit tous les établissements qui entourent ordinairement le siège d’un grand empire ; beaucoup de fonctionnaires civils, militaires, judiciaires, et beaucoup de riches Européens, qui ont, pour leur propre compte, des relations de commerce avec les autres pays de l’Asie et de l’Europe. Les Européens y sont en général logés dans des édifices somptueux et y déploient un faste asiatique. Ils imitent les riches Indous et les surpassent en luxe. La population de Calcutta s’élève, dit-on, à 600 000 ou 700 000 habitants, pour la plupart Indous, fabricants et petits marchands qui habitent des espèces de chaumières. Elle se compose encore de valets et de porteurs de palanquins, qui sont très nombreux et que leur sobriété rend peu coûteux.

Telle est la situation de la Compagnie dans l’Inde. Mais, dans ses rapports avec la métropole, on ne peut la considérer que comme l’intermédiaire de la domination du gouvernement anglais sur cette partie du monde. À mesure qu’elle a étendu son autorité et ses impôts, le gouvernement anglais y a prétendu sa part, quoiqu’elle ait toujours payé les forces militaires que le gouvernement a mises à sa disposition. Il se regarde comme investi des droits de la souveraineté, et par conséquent de celui de lever les tributs, quoiqu’il abandonne pour un temps l’exercice de ces droits à la Compagnie. Dès 1767, lorsque les conquêtes de milord Clive eurent fait d’une société de commerce une véritable puissance, il fut convenu que la Compagnie paierait annuellement au gouvernement 10 millions ; mais jamais ces paiements ne furent réalisés que très imparfaitement, sous le prétexte des dépenses que la Compagnie était obligée de faire pour réduire les princes indépendants ; tellement qu’en 1773, loin de pouvoir payer quelque chose sur les revenus de sa souveraineté aux Indes, elle fut obligée d’emprunter au gouvernement, ou plutôt à la nation, sous la garantie du gouvernement, 35 millions. En 1785, elle demanda du terme pour acquitter les droits de douane qu’elle devait à la trésorerie anglaise, et qui se montaient à des sommes considérables. En 1812, le gouvernement emprunta encore pour la Compagnie 62 millions.

Tous ces embarras et d’autres causes dans lesquelles il est inutile d’entrer, ont mis graduellement la Compagnie dans l’entière dépendance du ministère britannique. Ses directeurs, qui siègent à Londres, ont l’air d’administrer, par leurs agents, les domaines de la Compagnie, parce que ces agents sont payés par elle ; mais, en 1784, le ministère se fit autoriser par le parlement à nommer un conseil permanent qui porte le nom de bureau du contrôle (board of control), et qui se compose ordinairement du ministre principal et de ses créatures. C’est avec ce conseil que les directeurs sont obligés de se concerter pour la nomination aux places et pour toutes les opérations militaires et politiques. C’est lui qui gouverne en effet. Les directeurs ne jouissent de quelque indépendance que pour les opérations commerciales.

La nomination à toutes les places qui sont à remplir, soit en Europe, soit en Asie, ou la confirmation de leurs titulaires, ajoutent beaucoup aux moyens d’influence et de corruption de la couronne.

On estime que la Compagnie entretient actuellement dans l’Inde,

15 000 agents civils, dont 3 000 européens ;
160 000 soldats et officiers, dont 20 000 européens, notamment tous les officiers ; 
25 000 marins : ce qui porte le nombre de ses salariés à
200 000.

Il s’agit maintenant de savoir quels avantages économiques la Compagnie des Indes ou la métropole ont retirés ou retireront de la possession de cette colonie.

Et d’abord, en prenant pour des indications les renseignements les plus récents et les plus avérés, nous trouvons qu’en 1798, malgré quatre années de paix dans l’Inde, les revenus de l’État anglo-indien ont donné 201 millions de francs. Les dépenses, en y comprenant l’intérêt de la dette, se sont, pour cette même année, élevées à 203 millions ; ce qui indique un excédent des dépenses sur les recettes de 2 millions de notre monnaie.

Le mal fut prodigieusement augmenté sous le gouvernement général du marquis de Wellesley, malgré tous les subsides qu’il se fit payer et le territoire qu’il ajouta aux possessions britanniques. En 1806, époque où se termina son administration, les revenus se montaient à 385 millions, et les dépenses, compris les intérêts de la dette, à 442 millions ; ce qui laisse un déficit de 57 de nos millions.

C’est une question parmi les publicistes anglais, de savoir si le déficit croissant des finances de la Compagnie vient des pertes qu’elle fait sur son gouvernement, ou de celles que lui cause son commerce. Ces dernières sont plus difficiles à connaître, parce qu’elle n’en doit point le compte au bureau de contrôle. Cependant, on pense qu’elle gagne dans son commerce de Chine, mais que ces bénéfices sont insuffisants pour couvrir les pertes qu’elle fait dans les autres branches. Une des preuves qu’on en fournit, c’est que lorsqu’elle présenta en 1808 une adresse au parlement pour l’engager à venir à son secours, les directeurs mirent sous ses yeux un état de toutes les valeurs envoyées aux Indes et à la Chine depuis 1797 jusqu’en 1807, et de toutes les valeurs reçues en retour. Ces états présentent un excédent des valeurs envoyées au-delà des valeurs reçues de 142 millions pour les onze années ; ce qui donne un déficit de 11 millions par an, qu’il faut ajouter aux pertes qu’elle fait sur son administration, et qui paraîtraient devoir les porter de 57 millions à 68.

Tous ces renseignements sont tirés d’Adam Smith, de Colqhoun, d’un ouvrage digne de la plus haute estime, de Robert Hamilton, sur la dette publique, et surtout de l’excellente Histoire de l’Inde anglaise, publiée en 1817 par M. James Mill.

D’après cet exposé, on sera peu surpris que la Compagnie des Indes soit si prodigieusement endettée, soit aux Indes, soit en Europe, d’autant mieux que, malgré ses pertes, elle n’a jamais cessé de payer à ses actionnaires un dividende de 10,5%. En 1805, elle avouait une dette en Angleterre de 150 millions, et dans l’Inde de 640 : en tout 790 millions. Mais j’observe qu’elle n’établit cette dette, qu’après en avoir déduit les répétitions qu’elle se croit en droit de former. Or, si ces répétitions ne sont pour la plupart composées que de mauvaises créances, dont il est impossible qu’elle soit jamais payée, elles ne sauraient passer pour un actif qu’on puisse employer à diminuer les dettes passives.

Que doit-on penser, par exemple, de la valeur des forts, des magasins, des autres bâtiments et de leur mobilier, qu’elle compte dans son actif ? Outre que toutes ces choses ne peuvent valoir pour personne ce qu’elles ont coûté à la Compagnie et ce qui forme la base de leur évaluation, elles ne sont point, pour un gouvernement, une valeur disponible, comme elles seraient pour un particulier. Lorsqu’un particulier, sur une terre de cent mille écus, fait pour cinquante mille écus d’améliorations, il peut se flatter, en raison du capital qu’il y a répandu, de vendre sa terre cent cinquante mille écus. Les améliorations sont aliénables, parce que la terre l’est. Mais un gouvernement n’est qu’un usufruitier de ses domaines. Lorsqu’ils passent au gouvernement qui lui succède, le nouveau gouvernement ne saurait tenir compte à l’ancien des établissements publics que ce dernier a jugé à propos de faire. Ces établissements sont censés faits pour l’utilité du public ; ils continuent à payer au public les intérêts de leurs frais de création par les services qu’ils lui rendent. Le nouveau gouvernement est fondé à dire à l’ancien : « Ce n’est pas vous, ce sont vos administrés qui ont fourni les fonds de ces établissements ; vous leur en devez la jouissance ; nous ne faisons qu’exécuter vos obligations ; nous ne pouvons pas vous rembourser le principal d’un fonds dont nous devons la rente. »

D’autres créances de la Compagnie des Indes ne sont pas plus réalisables que celles-là. Par exemple, la Compagnie passe dans son actif 43 millions pour une expédition qu’elle fit en Égypte lorsque Bonaparte se rendit maître de ce pays. Or, cette dépense fut faite dans l’intérêt de la Compagnie, encore plus que dans celui du gouvernement anglais qui ne reconnaît pas cette dette. Le gouvernement de la Grande-Bretagne serait peut-être plus fondé à demander à celui de l’Inde le remboursement des frais que lui ont coûtés la flotte de Nelson et l’expédition qui arracha l’Égypte aux Français. Tout au moins, ces prétentions se détruisent l’une par l’autre.

Telle est encore une somme de 50 millions qui est due à la Compagnie par le nabob d’Arcot et le rajah de Tanjore ; ces deux princes n’auront garde de payer cette dette à la Compagnie qui depuis a conquis leur territoire et ne leur a point laissé de ressources. Or, toutes ces mauvaises créances ne s’élèvent pas à moins de 400 millions ! lesquels, ne devant pas être déduits, ainsi que le prétend la Compagnie, de sa dette avouée de 790 millions, laissent le principal de cette dette de près de 1 200 millions de notre monnaie.

On est donc fondé à regarder la Compagnie anglaise des Indes comme une association tout à la fois commerçante et souveraine qui, ne gagnant rien ni dans sa souveraineté, ni dans son commerce, est réduite à emprunter chaque année de quoi distribuer à ses actionnaires un semblant de profit.

Tels sont les résultats réels, fondés sur des faits ou des sommes avoués, de cette fameuse souveraineté des Anglais dans l’Inde. La Compagnie y perd, comme nous venons de le voir, à moins qu’elle ne fasse perdre ses créanciers. Le gouvernement y perd d’abord les avances, les prêts qu’il est obligé de faire à la Compagnie, ou du moins de cautionner, et en outre les frais considérables des établissements coloniaux destinés à protéger les Anglais en Asie ; notamment ceux de l’île Sainte-Hélène, du Cap de Bonne-Espérance et de l’île Maurice, ci-devant Île-de-France. Il n’est pas un de ces établissements qui ne coûte beaucoup au-delà de ce qu’il rapporte. On lit dans un voyage de milord Valentia, que celui du Cap de Bonne-Espérance, seul, coûte chaque année aux Anglais 6 ou 7 millions de nos francs.

Quels dédommagements, outre la vanité, l’Angleterre retire-t-elle pour toutes ces pertes ? c’est-à-dire, quels profits fait-elle qui puissent passer pour une conséquence de l’établissement de sa Compagnie et de sa souveraineté dans l’Inde ?

Sont-ce les dividendes payés aux actionnaires ? mais, en supposant qu’ils fussent payés, non sur des emprunts, mais en totalité sur des bénéfices réalisés, on s’imagine donc que les commerçants libres qui feraient le commerce si la Compagnie n’existait pas, ne réaliseraient aucun bénéfice sur les marchandises de l’Orient qu’ils fourniraient à l’Angleterre et aux autres États de l’Europe ? Il est plus que probable que, tout balancé, ils retireraient plus de 10,5% des fonds qu’ils emploieraient dans ce commerce. Ce profit ne doit donc pas être regardé comme exclusivement attaché à l’établissement actuel. Si la Compagnie n’existait pas, elle n’emprunterait pas de quoi payer son dividende ; et l’équivalent de ce dividende n’en serait pas moins reçu par des négociants anglais.

Il faut appliquer le même calcul aux profits que les manufacturiers d’Angleterre font sur les marchandises que la Compagnie porte aux Indes. En supposant la Compagnie supprimée, des armateurs libres porteraient aux Indes les mêmes marchandises à peu près, et donneraient lieu aux mêmes profits manufacturiers. Ces profits ne dépendent donc pas de l’établissement de la Compagnie, ni des pertes qu’elle supporte.

Même raisonnement au sujet des marchandises d’Orient vendues par les Anglais aux autres nations de l’Europe. Sans la Compagnie, ils n’en vendraient pas moins.

Même raisonnement encore à l’égard des droits de douane qu’on dit que la Compagnie paie au fisc sur ses importations. La seule différence que le commerce privilégié introduise là-dedans, c’est que la Compagnie doit toujours une partie de ces droits qu’elle ne paiera jamais ; au lieu que les particuliers paieraient tout comptant parce que la douane ne leur ferait pas de crédit.

Enfin, comme un dédommagement des pertes que supportent la Compagnie en corps et la nation qui la seconde, on cite les profits, légitimes ou non, que font ses employés ; et en effet, s’il n’y avait pas de Compagnie, s’il n’y avait pas de souveraineté anglaise dans l’Inde, il n’y aurait point d’employés. On peut dire, à la vérité, qu’indépendamment des chefs d’entreprises, le commerce libre aurait des agents ; mais, je suis de bonne foi, ils gagneraient peu de chose en comparaison de la Compagnie. Voilà un dédommagement réel. La Compagnie perd ou fait perdre à la nation anglaise une somme de soixante millions plus ou moins, tous les ans ; mais elle fait gagner à des Anglais, ses agents, dix, peut-être vingt millions. Voilà le calcul de ce que la fameuse Compagnie des Indes ajoute à la richesse de l’Angleterre ; sans elle, l’Angleterre n’achèterait pas tous les ans 20 millions de bénéfice au prix de 68 millions de perte.

Encore ne faut-il compter, de ces 20 millions de profits pour le pays anglais, que cette portion qui est extraite de l’Inde sans y exiger des retours ; c’est-à-dire, les fortunes rapportées en Angleterre pour y être placées à intérêts ; car, pour ce qui est des traitements reçus et consommés dans l’Inde, la nation anglaise n’y gagne pas une obole.

J’observerai, à ce sujet, que les fonctions qui, dans l’Inde, permettent de fortes accumulations pour en rapporter le fruit en Angleterre, sont peu nombreuses ; pour un emploi très lucratif, il y en a cent médiocres et dont les émoluments se mangent dans l’Inde même. Hastings rapporta des sommes immenses dont il acheta les attestations d’innocence que lui donnèrent la Cour d’Angleterre et les majorités vénales des deux chambres du Parlement ; mais Hastings avait été gouverneur général pendant treize ans ; et durant son règne les plus belles occasions s’étaient offertes de dépouiller les princes du pays, et de commettre des extorsions sur le peuple. D’ailleurs, (et mettant de côté les considérations d’une saine morale et d’une saine politique, qui ne s’accommodent point de toutes ces turpitudes), quand les profits rapportés en Angleterre par des particuliers égaleraient les 68 millions de pertes annuelles que nous avons vu que l’Angleterre doit attribuer à sa souveraineté dans l’Inde, est-ce un bon calcul que de faire payer par l’État, c’est-à-dire par le peuple d’Angleterre, les fortunes que quelques individus viennent manger tranquillement dans leurs foyers ? Découvre-t-on là-dedans un grand germe de puissance ?

Pour trouver l’origine des richesses d’un peuple, il ne faut pas regarder au dehors ; il faut la chercher dans le sein même de ce peuple. C’est l’active et judicieuse industrie des Anglais ; c’est l’ordre et l’économie de leurs chefs d’entreprises ; c’est la protection qu’ils trouvent toujours dans des lois égales pour tous, qui sont les mines où ils puisent leurs trésors ; et ces mines-là sont à la portée de toutes les nations.

Que deviendra la souveraineté des Anglais dans l’Inde, me demandera-t-on ? Ce serait une témérité sans doute que de se croire en état de faire une réponse positive à une semblable question. Nul ne peut percer les mystères de l’avenir ; mais on peut regarder certains événements comme plus probables, d’autres comme moins probables, et quelques-uns comme impossibles. À chaque renouvellement du privilège, le gouvernement anglais et la Compagnie, par un sentiment confus de leur position et de leurs intérêts, ont graduellement tendu vers l’affranchissement du commerce, et à substituer la souveraineté de l’État à celle de la Compagnie. Le dernier privilège qui date de 1813 pour durer jusqu’en 1834, porte que tout sujet de l’empire britannique peut librement trafiquer dans l’Inde, en se pourvoyant d’une permission des directeurs de la Compagnie, permission que ceux-ci ne pourront pas refuser. S’ils y mettaient obstacle, le bureau de contrôle prononcerait. La Compagnie ne s’est exclusivement réservée que le commerce de la Chine.

On voit qu’elle tient peu au commerce de l’Inde proprement dite, et que la souveraineté lui échappe. Elle tient plus au commerce de la Chine, qui donne des profits, parce que le thé, parce que certaines qualités de soie et les nankins, ne peuvent s’obtenir que là ; ce qui force les consommateurs anglais à passer par les mains de la Compagnie ; mais ce ne seront bientôt plus que les Anglais qui lui achèteront les marchandises de Kanton ; car d’autres navigateurs, surtout les Américains, pourront les fournir aux autres nations à meilleur compte. Les Anglais eux-mêmes se lasseront de payer des frais de production exagérés ; et pour augmenter le produit des douanes, le gouvernement fera probablement tomber cette dernière retraite du monopole. Je ne serais pas surpris qu’à l’expiration du présent privilège, en 1834, il ne fût pas renouvelé ; que l’Inde ne fût gouvernée par un vice-roi, et la dette de la Compagnie déclarée dette nationale.

Alors, la Compagnie continuerait à trafiquer concurremment avec tous les Anglais, comme simple association commerciale, et probablement se liquiderait peu à peu, faute de pouvoir soutenir la concurrence du commerce libre. Si ces événements ne sont pas arrivés plus tôt, ce n’est qu’en raison des intérêts privés qui, dans ce cas-ci, comme toujours, prolongent la durée des abus. Les fonctions des directeurs de la Compagnie des Indes sont des places chèrement payées et qui donnent un patronage étendu ; c’est-à-dire, beaucoup de fonctionnaires à nommer en Europe et en Asie, beaucoup de faveurs à répandre, dont on réserve une grande partie pour sa famille et pour soi. Les membres du bureau de contrôle sont de même chèrement payés. Moyennant cela, les hommes influents prennent facilement leur parti de voir les rives du Gange opprimées, la dette de la Compagnie journellement accrue, et le commerce national contrarié dans ses développements.

Cependant, depuis que les hauts fonctionnaires de la Compagnie et l’administration de l’État se surveillent mutuellement ; depuis que des plaintes redoutables ont retenti dans la Chambre des communes ; depuis qu’une multitude d’écrits ont éclairé la nation anglaise sur le véritable état des choses et sur ses véritables intérêts les abus ont sensiblement diminué. L’administration anglaise dans ces vastes et fertiles contrées paraît avoir changé de caractère. Elle est devenue protectrice des propriétés ; la justice est équitablement rendue dans tous les pays administrés directement par les Anglais ; et les appels aux tribunaux supérieurs ayant été rendus plus faciles, les rajahs et les princes tributaires ont été contraints de rendre des jugements à peu près équitables.

La police européenne, la répression des crimes et le jugement par jury s’introduisent graduellement. Les Anglais ont absolument renoncé à la prétention de corriger les préjugés des Indous et de les amener au christianisme. Leur politique est même de préférer qu’ils demeurent dans leurs opinions. Ils sont ou musulmans, ou disciples de Brama. L’islamisme rend les hommes résignés et dociles : la religion de Brama, en consacrant avec une inflexible rigueur la hiérarchie des castes, les forme à la subordination. La tolérance religieuse la plus parfaite existe donc dans l’Inde anglaise ; et si nous ajoutons que la paix règne dans ces vastes contrées qu’auparavant s’arrachaient tour à tour cent despotes qui les pillaient à l’envi ; que l’industrie est protégée et que chacun peut maintenant y jouir des fruits de son travail et y amasser des capitaux avec sécurité, nous serons forcés de convenir que jamais le sort de l’Indoustan n’a été plus heureux.

On dit quelquefois que cette colonie se rendra indépendante, comme toutes les autres ; mais on ne fait pas attention que ce n’est point une colonie proprement dite ; c’est-à-dire, que les Anglais n’ont point chassé ou détruit les indigènes. Les Indous sont encore ce qu’ils étaient sous Aurengzeb ; peut être même plus industrieux et plus nombreux. Ils seraient donc les maîtres de leur propre pays, pour peu qu’ils en eussent envie. Qu’est-ce que quarante-cinq mille dominateurs, perdus dans une population de soixante-dix millions d’habitants ? Mais, c’est une population laborieuse et douce, qui est bien éloignée de savoir ce que l’indépendance nationale et de bonnes institutions politiques peuvent ajouter à la somme de bonheur à laquelle chaque famille en particulier peut prétendre. Les peuples d’Asie ressemblent à leurs troupeaux qui ne s’imaginent guère que l’on peut vivre sans maîtres ; ils jouissent, sans savoir pourquoi, quand le sort leur en donne de bons, et souffrent dans le cas contraire, sans chercher à se ménager des garanties qui leur assurent une condition meilleure.

Si quelque prince étranger ou quelque usurpateur se faisaient suivre, de gré ou de force, par un certain nombre de partisans, ces partisans auraient moins de moyens de résister aux forces et aux intrigues britanniques, que les princes qui gouvernaient le pays avant les Anglais, et qui cependant ont été contraints eux-mêmes de céder à la supériorité de la tactique européenne et de la politique anglaise.

Une force européenne elle-même ne paraîtrait dans l’Indoustan qu’avec de grands désavantages. Elle ne trouverait point pour la seconder un peuple irrité contre ses dominateurs, ainsi qu’on le prétend. Les Anglais avaient pour ennemis les princes plutôt que les peuples ; et des princes indépendants il n’en existe plus. Des forces européennes ne pourraient y être envoyées que par terre ; et que l’on calcule la lenteur, les frais et les pertes qui résulteraient d’un pareil voyage pour une armée ! Sans parler des nations qu’elle trouverait à combattre sur la route, que d’hommes, de chevaux et de canons on perdrait au milieu des sables brûlants, des marécages sans routes tracées, des rivières sans ponts, pour combattre en arrivant une puissance bien établie, défendue par une armée de 160 mille hommes armés à l’européenne, et pouvant recevoir par mer tous les renforts et toutes les munitions dont elle aurait besoin !

Enfin, si les Anglais de l’Inde voulaient se rendre indépendants de la mère-patrie et gouverner le pays de leur propre chef, quels seraient leurs moyens d’y parvenir ? La nation anglaise de l’Inde se compose d’environ vingt mille hommes de guerre ; d’à peu près autant d’employés de la Compagnie ou du gouvernement (ce qui est la même chose) ; et de quatre à cinq mille personnes indépendantes, dispersées à de grandes distances les unes des autres et occupées à soigner leurs intérêts particuliers. La plupart de ces Européens n’aspirent qu’à revenir en Europe pour y jouir d’une fortune bien ou mal acquise, et ne voudraient point s’exposer à s’en fermer le chemin. Les insurgents n’auraient pour eux que les débris des corps de troupes et d’employés qui renonceraient à leur patrie et consentiraient à se fixer dans l’Inde. La fidélité des Cypaies, ou troupes du pays, disciplinées et commandées par des Européens, flotterait entre les Anglais d’Europe et les Anglais d’Asie, et l’affaiblissement qui naîtrait de ces divisions causerait peut-être leur expulsion commune ; à moins que des forces envoyées par la métropole ne profitassent seules des chances de succès que leur offrirait cette désorganisation dangereuse.

Dans tous les cas, l’affranchissement de l’Inde semble impossible ; mais doit-on désirer, dans l’intérêt du genre humain, que les nations d’Europe perdent leur influence sur l’Asie ? Ne doit-on pas souhaiter, au contraire, que cette influence aille en croissant ? L’Europe n’est plus ce qu’elle était, au temps de Vasco de Gama et d’Albukerque. Elle est parvenue au point où l’Asie ne doit plus désormais redouter sa domination. Avec ses despotes et ses superstitions, l’Asie n’a point de bonnes institutions à perdre, et elle en a beaucoup de bonnes à recevoir des Européens.

Ces derniers, en raison du génie entreprenant qui les distingue, et par suite des étonnants progrès qu’ils ont faits dans toutes les branches des connaissances humaines, sont destinés sans doute à subjuguer le monde, comme ils ont déjà subjugué les deux Amériques. Je ne dis pas qu’ils le subjugueront par la force des armes : la prépondérance militaire est, et sera de plus en plus accidentelle et précaire ; les Européens subjugueront le monde par l’ascendant inévitable des lumières et des institutions qui agissent sans relâche. Ils ne sont déjà plus dans la nécessité d’employer la force des armes contre les nations indigènes de l’Amérique. L’Asie exigera plus de temps, en raison de son immense population et de la force d’inertie que des mœurs tenaces et immobiles opposent à toute espèce d’innovation. Mais la force des choses finit toujours par l’emporter. La religion des mages a cédé à l’islamisme ; celle de Brama a perdu la moitié des domaines où elle régnait ; l’islamisme s’usera à son tour, car tout s’use. Les communications maritimes se perfectionnent tous les jours. De notre temps, les voyages au Bengale par le Cap de Bonne-Espérance sont devenus une fois plus faciles et plus prompts qu’ils n’étaient avant 1789. Les autres routes de l’Orient deviendront indubitablement plus praticables et plus courtes. L’affranchissement de la Grèce entraînera celui de l’Égypte ; et la civilisation gagnant du terrain, aplanira les obstacles qui s’opposent aux communications ; car, plus les peuples se civilisent, et plus ils s’aperçoivent qu’il est de leur intérêt de communiquer entre eux. On peut dès lors entrevoir ce que le monde sera un jour ; mais le temps est un élément nécessaire dans toutes les grandes révolutions.

Jean-Baptiste SAY.

 

 

————

[1] J’exprime toutes les sommes en monnaie française et en sommes rondes, sur le pied de 25 francs pour une livre sterling. Le sujet n’exige pas une plus grande exactitude.

[2] Une compagnie qui emprunte un million pour le distribuer à ses actionnaires comme des portions de bénéfice, retire un million des capitaux du pays, c’est-à-dire des sommes qui ont été accumulées et peuvent être employées à faire valoir des entreprises industrielles ; et ce même million est employé par les actionnaires qui le reçoivent, comme étant une portion de leurs revenus et comme servant à leurs dépenses improductives. C’est donc une dissipation comme celle dont se rend coupable un prodigue qui mange une partie de son fonds.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.