Études économiques (1846) par G. de Molinari (Partie I : De l’organisation de la liberté industrielle)

DE L’ORGANISATION DE LA LIBERTÉ INDUSTRIELLE

par Gustave de Molinari

(première partie des Études économiques, 1846)

L’inégalité est le caractère primitif de toutes les associations humaines. Deux castes supérieures, composées le plus souvent d’hommes d’une même race, se constituent à l’origine et se prêtent un mutuel appui : l’une, celle des prêtres, se charge de conserver et d’accroitre le dépôt sacré de la civilisation naissante ; l’autre, celle des guerriers, se donne pour mission de préserver l’État nouveau des invasions de la barbarie du dehors et de maintenir l’ordre à l’intérieur. Au-dessous de ces deux castes souveraines, et leur servant de support matériel, on aperçoit la foule esclave vouée aux fonctions subalternes de la production. Tandis que les prêtres pensent et gouvernent, que les guerriers combattent, le peuple pourvoit par le travail de ses mains à l’entretien de tous. Chacun remplit son œuvre.

Le cercle des relations sociales est alors peu étendu. L’imperfection des instruments de travail retiendrait courbés sur le sol ou confinés à l’atelier les hommes livrés aux soins de la production matérielle, alors même que les nécessités de l’ordre intérieur des sociétés ne les immobiliseraient point. Grossièrement nourrie, à peine vêtue, logée dans des bouges immondes, la foule vit, travaille et meurt sur le sol où elle est née. Les hommes des castes supérieures seuls jouissent de la faculté de se déplacer, seuls aussi ils consomment des denrées précieuses fournies par les régions étrangères. Destiné uniquement à pourvoir aux besoins de luxe des classes aristocratiques, le commerce est peu considérable. De rares caravanes et quelques navires y suffisent.

En Grèce et en Italie, comme dans l’Inde et en Égypte, on vit les races intelligentes et belliqueuses asservir, au début de la civilisation, les races brutes et paisibles nées du même sol et leur imposer le fardeau du labeur matériel. Ces familles d’hommes que la nature avait privilégiées se réservèrent exclusivement les jouissances de la civilisation créée par leur intelligence et défendue par leurs armes.

Cependant les races souveraines, au lieu de se borner à protéger leurs naissantes associations contre les invasions de la Barbarie, se tournèrent de bonne heure les unes contre les autres. Obéissant à leur nature de combat, elles entretinrent une lutte incessante et universelle jusqu’au jour où la race la plus forte, la plus belliqueuse, réussit à dompter toutes les autres et à gouverner seule le monde civilisé.

La population énergique et vaillante qui maintenait la sécurité au sein du domaine de la civilisation recevait pour salaire de cette fonction supérieure les tributs en or ou en nature des nations soumises à sa loi. Les flottes de la Méditerranée apportaient à Rome les céréales de l’Égypte, les étoffes de l’Inde, les peaux de la Chersonèse, les tableaux et les statues de la Grèce, la cire et le miel de l’Espagne, et une foule d’autres denrées destinées à la consommation du peuple souverain. Mais c’était là une perpétuelle rentrée d’impôts plutôt qu’un commerce régulier.

Jamais la circulation des denrées commerciales, ainsi réservées aux besoins d’un seul peuple, ne prit une grande place dans l’économie de la société romaine ; en revanche, la circulation des hommes considérés comme objets de commerce acquit de bonne heure une importance considérable et exerça sur les destinées du monde ancien, ou pour mieux dire sur les destinées mêmes de la civilisation, une immense influence.

Le commerce des esclaves, ces outils nécessaires de la production, et le déplacement forcé de certaines populations insoumises quoique vaincues, rapprochèrent et confondirent des espèces d’hommes pourvues de facultés diverses. Le mélange de ces familles primitives, demeurées jusqu’alors étrangères les unes aux autres, eut pour résultat de produire des races nouvelles supérieures aux anciennes, dont elles réunissaient les virtualités différentes.

C’est au moment où ce travail de fusion des races asservies commençait à régénérer les couches inférieures de la société ancienne que le christianisme apparut dans le monde. Comme doctrine sociale, le christianisme n’était, on le sait, autre chose qu’un communisme éclairé, un communisme qui proportionnait les parts à distribuer entre tous aux besoins de chacun. Venue deux siècles plus tôt, alors que la société se trouvait encore partagée en diverses familles primitives, les unes intelligentes et fortes, les autres stupides et faibles, celles-là souveraines, celles-ci esclaves, la doctrine égalitaire du charpentier de Bethléem n’aurait point, sans doute, fructifié dans les âmes. Mais elle vint à son heure. Elle vint à une époque où l’immense intervalle qui séparait naguère les races primitives commençait à se combler, où les facultés intellectuelles et morales, qui placent l’homme à un degré supérieur de l’échelle des êtres, avaient cessé d’être l’apanage presque exclusif des races souveraines pour se développer aussi dans les races assujetties. À l’origine, le christianisme fut la religion des hommes de sang mêlé que le commerce des esclaves avait surtout propagés dans les villes ; les esclaves attachés au sol, la plupart de souche primitive, et les patriciens romains furent les derniers à adopter le culte nouveau. La théorie de l’égalité humaine, ce fondement sublime du christianisme, ne pouvait être d’abord comprise et acceptée que par des hommes égaux en fait.

Tandis que les races esclaves s’élevaient dans l’échelle humaine par leur grand travail de fusion, la race souveraine, isolée dans son orgueil, épuisait peu à peu les puissantes virtualités dont elle avait été originairement douée ; son intelligence et sa vertu guerrière, qui l’avaient placée si haut entre les nations, baissèrent de siècle en siècle ; elle finit par se trouver réduite aux seuls instincts de la brute.

Profondément affaibli par la lutte inévitable des populations assujetties, physiquement et moralement régénérées, et du peuple souverain dont la supériorité allait s’effaçant, l’empire romain succomba sous les efforts des Barbares.

Façonnées de longue main à la servitude, les races primitives qui cultivaient le sol reçurent passivement la loi de leurs nouveaux maîtres ; en revanche, la classe d’hommes de sang mêlé qui, la première, avait embrassé le christianisme et qui grandissait tous les jours en nombre et en intelligence, n’accepta qu’avec répugnance le joug des Barbares. Les religionnaires qui, pendant la domination romaine, s’étaient réunis, associés dans le but de pratiquer les exercices d’un culte persécuté, resserrèrent alors plus étroitement les liens de leur primitive alliance. Se couvrant du prestige de leur église, dont les cérémonies imposantes et les dogmes mystérieux avaient séduit les peuples enfants de la Germanie, ils formèrent de vastes communautés au sein desquelles l’agriculture, l’industrie, les beaux-arts et les belles-lettres se trouvèrent à la fois cultivés. Dans ces calmes asiles, dont un socialiste de nos jours a reproduit assez fidèlement l’organisation, chacun obéissant à ses aptitudes naturelles, élaborait en paix les éléments d’une civilisation qui devait fleurir plus tard. Une foule d’industries, parmi lesquelles on peut citer celles du drap, du velours et de la dentelle, y furent créées en même temps qu’une philosophie et une architecture nouvelles par ces penseurs ouvriers qui travaillaient de la tête et de la main. Le dépôt sacré de la civilisation fut ainsi conservé dans la paix des cloitres pendant l’âge le plus troublé que le monde ait jamais traversé.

Lorsque les Barbares se furent définitivement partagé leur proie et qu’un peu de calme eût été rendu au monde, la population industrieuse et éclairée qui se trouvait à l’étroit dans l’enceinte des couvents se répandit dans les cités. Les ouvriers qui exerçaient des métiers bruyants sortirent les premiers des cloîtres, les artistes suivirent, les lettrés et les rêveurs seuls demeurèrent. Alors commença la décadence de ces premiers établissements de la civilisation moderne. Lorsque l’activité des populations put s’exercer avec sécurité dans la commune affranchie, la vie les quitta tout à fait. Désertés par les hommes d’intelligence et de travail qui trouvaient dans la cité une scène plus favorable au développement de leurs facultés, ils devinrent les déplorables réceptacles d’une énervante et honteuse oisiveté. Pourquoi donc rouvrir aujourd’hui ces vieilles demeures que les vivants ont abandonnées depuis bientôt dix siècles ? Refait-on jamais le passé ?

Aussitôt que les communes du Moyen âge eurent constitué sur des bases régulières leurs corporations d’arts et métiers, on vit partout renaître les relations commerciales. Malheureusement il y avait alors trop peu de sécurité dans le monde pour que le commerce pût s’étendre au loin. Pendant longtemps les cités se bornèrent à échanger leurs produits industriels contre les produits agricoles des campagnes avoisinantes. Les campagnes nourrissaient les villes, les villes fournissaient aux campagnes des meubles et des vêtements ; les unes et les autres subsistaient grâce à ces échanges. Produits dans cette sphère resserrée, les objets de consommation demeuraient simples et grossiers. Quelques foires, où des marchands audacieux se rendaient à travers mille dangers, pourvoyaient seules aux besoins de luxe des possesseurs du sol et des hauts dignitaires de l’Église. C’était là tout le commerce des premiers temps du Moyen âge.

Cependant, quelques-uns des arts manufacturiers exercés par la population intelligente et laborieuse qui avait passé des couvents dans les cités, avaient fait des progrès tels que le petit marché d’une châtellenie ou d’une province ne leur suffisait plus. Les drapiers des Flandres, les fabricants de velours de la Hollande, les armuriers de l’Espagne et un grand nombre d’autres industriels allèrent chercher au loin des débouchés. Les croisades favorisèrent singulièrement ce mouvement commercial. L’aspect de la civilisation raffinée de l’Orient éveilla chez les races nobles du monde occidental le goût des objets de luxe. Cessant de nourrir autour d’eux une armée de serviteurs oisifs, les seigneurs envoyèrent dans les villes une plus forte partie des céréales, des huiles ou des vins de leurs domaines, et reçurent en échange une foule de denrées nouvelles, produites par l’industrie indigène ou amenées par le commerce étranger.

Le passage des Européens aux Indes-Orientales et la découverte de l’Amérique donnèrent une impulsion plus vive encore à l’industrie des nations de l’Occident. Pour acheter les denrées exquises des régions intertropicales, denrées dont les classes supérieures de l’Europe se montraient avides, il fallait en produire d’autres qui convinssent aux marchands de l’Inde et aux colons américains. Les industriels, voyant s’agrandir le champ de la consommation, sentirent la nécessité de renouveler leur outillage devenu insuffisant. En le renouvelant, ils le perfectionnèrent, et la vapeur appliquée aux arts manufacturiers opéra soudain dans la production matérielle une transformation dont on ne saurait trop signaler l’importance et la grandeur.

Grâce à ce puissant levier dérobé par l’intelligence à la matière, la somme des produits créés par une quantité donnée de travail humain s’accrut dans d’énormes proportions, et l’homme acquit le pouvoir d’obtenir une somme plus forte des choses matérielles nécessaires à l’existence, tout en consacrant à la production industrielle un plus petit nombre d’heures de travail. Ce rude labeur matériel, qui avait été à l’origine de la civilisation le lot des races inférieures, cessant désormais de les écraser de son fardeau, elles allaient enfin posséder à leur tour les loisirs nécessaires pour cultiver leurs facultés intellectuelles et morales. L’invention de la vapeur apportait ainsi au genre humain à la fois plus de bien-être et plus de liberté.

Malheureusement, les classes vouées aux travaux de la production se trouvaient dans une condition telle qu’il leur était impossible de profiter immédiatement des bénéfices du progrès industriel. Bien que modifiée et adoucie, la loi de la servitude continuait de peser sur elles. Dans les cités, les chefs d’industrie, réunis en corporations, faisaient la loi aux simples compagnons et leur imposaient les conditions du salaire. Dans les campagnes, les serfs immobilisés sur le sol étaient obligés de se contenter de la faible part de produits que voulait bien leur laisser le propriétaire châtelain. Les uns et les autres ne recevaient guère qu’un minimum de subsistances. Leurs aliments et leurs vêtements étaient grossiers et leurs demeures misérables. La loi de la servitude annulait à leur détriment celle du progrès industriel.

Mais cette vieille organisation sociale, qui attribuait à une caste chargée de gouverner et de défendre l’État la meilleure part des produits matériels créés par le travail de la masse du peuple, tombait depuis longtemps en ruine. Les fils des races esclaves de l’antiquité avaient continué de s’élever en intelligence et en vigueur, tandis que la race à laquelle ils se trouvaient assujettis subissait une incessante et rapide dégradation physique et morale. Les castes féodales des sociétés modernes se livrèrent, dans leur décadence, aux mêmes désordres honteux, aux mêmes ignobles débauches qui avaient signalé la chute du patriciat romain. Pendant un siècle entier, elles donnèrent au monde le déplorable spectacle de leur déchéance morale.

Quand les masses populaires, se sentant assez fortes et assez intelligentes pour être libres, pour se gouverner et se défendre elles-mêmes, secouèrent violemment le joug de l’aristocratie, elles ne trouvèrent qu’une faible résistance dans cette race abâtardie. Sans le peuple de la Vendée et la soldatesque étrangère, l’abdication de la noblesse de France s’obtenait sans coup férir. En s’élevant au sommet de la société, la démocratie s’empara d’une place qui déjà était vide.

Cette fois, le peuple se trouva assez fort pour repousser les barbares que l’aristocratie dépossédée appelait à son aide. La liberté et l’égalité, ces rêves des premiers chrétiens, se substituant à l’inégalité et à la servitude, allaient descendre dans les faits et servir de base à la société nouvelle.

II.

Le travail producteur commence par être purement physique dans les premières phases de l’industrie et finit par être complètement intellectuel dans les dernières.

Cultiver la terre à l’aide d’une bêche ou d’une houe, tourner une meule, porter un fardeau, sont des fonctions qui n’exigent, pour ainsi dire, aucune intelligence, qui ne réclament que de la force physique. Les esclaves chargés de ces fonctions dans l’antiquité étaient, selon le témoignage d’Aristote, de véritables brutes. Le peu d’intelligence native qui était en eux s’atrophiait par l’action continue du labeur matériel auquel ils se trouvaient voués. L’emploi incessant de leur force automatique absorbait toute leur vitalité.

L’invention de la charrue et des petits métiers industriels marque cette période de transition dans laquelle le travail de la production, tout en exigeant encore un effort physique, réclame aussi le concours d’un effort intellectuel. L’ouvrier cesse d’être un mécanisme dont tous les mouvements sont réglés par l’intelligence d’un contre-maître ou d’un commandeur ; il dirige lui-même une machine, à l’aide de sa propre intelligence. À mesure que les métiers se perfectionnent, une partie de l’effort physique exigé de l’ouvrier se remplace par une force empruntée à un moteur mécanique.

Remarquons ici que le progrès industriel se développant toujours parallèlement au progrès des races vouées à la production matérielle, à mesure que les hommes de la classe inférieure acquièrent plus d’intelligence par l’effet du mélange des familles humaines, les fonctions qui leur sont dévolues deviennent aussi moins physiques et se prêtent davantage au développement de leurs facultés intellectuelles et morales.

À cette période de transition dans laquelle le travail producteur est à la fois physique et intellectuel, plutôt cependant l’un que l’autre, en succède une troisième dans laquelle il devient, pour ainsi dire, uniquement intellectuel. Cette dernière transformation de la nature du travail producteur a été occasionnée par l’introduction, dans les arts industriels, des machines mues par la force de la vapeur. Ces machines exécutent toute la portion de travail physique qui, dans la mise en œuvre des petits métiers auxquels elles ont succédé, était demeurée à la charge de l’ouvrier. Dans les branches les plus avancées de l’industrie moderne, la fonction du travailleur se borne à une tache de direction et de surveillance.

Or, si l’on est parvenu à mettre au service de certaines industries des machines qui développent toute la force matérielle nécessaire à la formation du produit, il est probable, disons mieux, il est certain que le même progrès pourra être successivement réalisé dans toutes les autres parties du domaine de la production. Tout effort mécanique peut être accompli par un moteur mécanique.

Jamais, en revanche, la fonction intellectuelle qui reste seule dévolue à l’ouvrier dans cette troisième phase de la production industrielle, ne sera remplacée. Pour qu’elle le fût, il faudrait que l’on réussit à construire une machine apte à diriger et à surveiller soit son propre travail, soit celui des moteurs purement mécaniques, en un mot une machine intelligente. Or l’homme seul est cette machine.

La fonction intellectuelle que le travail producteur réclamera toujours de l’ouvrier consiste, comme nous venons de le dire, dans la surveillance d’une machine en mouvement, en travail. Cette fonction est essentiellement simple. En effet, le progrès de la mécanique industrielle ayant pour dernier résultat de diviser l’œuvre de la production entre différentes machines, de telle sorte que chacune d’elles n’accomplisse qu’une opération simple uniformément répétée, l’ouvrier s’acquitte de sa tâche en appliquant son attention à la surveillance de cette évolution toujours identiquement la même.

C’est là le terme du progrès industriel.

Ce n’est donc qu’en rendant son intelligence esclave d’un mécanisme, que l’homme peut satisfaire aux besoins de son corps. Telle est la loi du travail producteur dans cette nouvelle période industrielle où nous entrons. Lex dura sed lex.

N’oublions pas, en effet, que tout travail, ou ce qui revient au même, tout exercice des facultés humaines, ne procure une jouissance qu’à la condition d’être parfaitement libre, spontané, qu’à la condition d’être commencé lorsque les facultés demandent à être mises en activité et abandonné aussitôt qu’elles réclament du repos. Or l’homme qui, pour satisfaire aux conditions matérielles de son existence, surveille une machine pendant un certain nombre d’heures déterminé d’avance, ne possède point, dans cet espace de temps, la libre disposition de ses facultés. Sa pensée, attachée à l’évolution régulière d’un mécanisme, n’est pas maîtresse de se porter ailleurs ; elle suit en esclave ce mouvement uniforme, lequel ne renferme d’ailleurs en soi rien qui puisse satisfaire, même un instant, l’intelligence. Dans l’œuvre de la production matérielle, le travail attrayant est une chimère.

Ainsi, l’homme ne sera jamais complètement libre ; jamais sa vie ne s’écoulera au sein d’une perpétuelle jouissance (ce qui serait, au reste, la négation de toute jouissance) ; seulement le progrès industriel, en accroissant la somme des produits créés à l’aide d’une même quantité de travail, aura pour résultat de réduire successivement jusqu’à un minimum qu’il est impossible d’apprécier, la durée de sa servitude quotidienne.

La servitude du travail producteur sera toujours, on le conçoit, d’autant moins lourde que l’homme voudra moins accorder à la satisfaction de ses besoins matériels. Dans l’avenir comme dans le passé, l’homme le plus libre est celui qui cède le moins aux appétits du corps.

En accroissant la part de la liberté humaine, le progrès industriel conduit aussi à l’égalité sociale.

La fonction intellectuelle dévolue à l’ouvrier, devenant essentiellement simple, il résulte de cette identité générale de la nature du travail, de cette égalité de l’effort accompli dans les diverses branches de la production, l’égalité naturelle de la rémunération. Dans cet état social nouveau où nous mène irrésistiblement le développement de la grande industrie, l’inégalité des richesses dépend uniquement de l’inégalité du nombre des heures consacrées chaque jour au travail producteur.

Remarquons encore que les races humaines, en se mélangeant, deviennent de plus en plus intellectuelles et qu’elles finiront, sans aucun doute, par leur grand travail de fusion, à s’élever toutes au même niveau d’intelligence. Les besoins des membres des diverses associations humaines tendant ainsi à s’égaliser, tous les hommes seront amenés à consacrer chaque jour à peu près le même nombre d’heures aux travaux de la production, et à acquérir, par conséquent, une égale somme de richesses.

Mais l’égalité sociale, née du progrès des races humaines et du progrès industriel, sera surtout déterminée par le goût, par la passion de la liberté, passion qui deviendra plus vive à mesure que l’humanité s’élèvera davantage en intelligence. Chacun n’accordera que le strict nécessaire à ses appétits matériels, afin de ne leur sacrifier que la moindre part possible de la liberté de sa pensée.

Ainsi, l’homme demeurera toujours le maître de choisir entre les impulsions des sens et celles de l’intelligence, entre l’esprit et la matière ; à son libre arbitre, il sera réservé toujours de déterminer les parts des appétits divers de sa double nature, de régler l’équilibre de ces forces divergentes qui s’agitent incessamment au dedans de lui-même.

Quand on a bien observé ces modifications successives que le progrès industriel a introduites dans la nature du travail producteur, quand on a bien observé aussi les modifications qu’ont subies les facultés de l’homme par l’effet du mélange des races, on trouve aisément la raison d’être de l’inégalité et de la servitude.

Le travail physique trop prolongé excluant, comme l’a fort bien remarqué Aristote, l’exercice des facultés intellectuelles, si les races supérieures avaient été obligées de se livrer à l’œuvre matérielle de la production à l’époque où l’agriculture et les arts industriels étaient en enfance, où l’homme ne savait appliquer à la production aucune autre force que celle de ses muscles, la portion d’intelligence départie à ces races eût été infailliblement étouffée sous la pression continue du labeur physique. Or si l’intelligence donnée par la nature aux races supérieures ne s’était point développée, aucune association humaine n’aurait pu subsister, et l’homme redevenu barbare serait éternellement demeuré la première des brutes. De là la nécessité de la constitution d’une caste uniquement chargée de la direction intellectuelle et morale de la société, d’une caste sacerdotale.

L’institution d’une caste exclusivement occupée du soin de la police et de la défense de l’État n’avait pas moins sa raison d’être.

Dans cet état primitif où le métier des armes se trouvait en enfance comme tous les autres métiers, les guerriers chargés de protéger l’association naissante contre les agressions du dehors et les désordres du dedans, avaient à déployer surtout des facultés physiques telles que la force et l’adresse. Ces qualités de combat demandaient, pour être entretenues et développées, de continuels exercices. Si les guerriers avaient été obligés de pourvoir eux-mêmes à leur entretien au moyen du travail producteur, ils n’auraient pu consacrer à la gymnastique de la guerre assez de temps pour se mettre en état de résister à leurs adversaires barbares. S’ils avaient eu, en outre, à soutenir des guerres de longue durée, ils auraient été obligés d’abandonner les travaux réguliers de la production et de recommencer à vivre de chasse et de rapines comme au temps de leur primitive barbarie. Aucune civilisation n’était possible dans ces deux hypothèses.

En considérant à ce point de vue les évènements du passé, on voit que les guerres intestines des nations policées de l’antiquité n’ont point été inutiles à la cause de la civilisation. Si les petits peuples de la Grèce ne s’étaient point aguerris mutuellement dans leurs luttes incessantes, peut-être auraient-ils succombé sous l’invasion des Perses, et la civilisation du monde eût-elle été sinon étouffée du moins fort retardée.

Enfin il n’importait pas moins aux races inférieures d’entretenir par leur travail les races douées d’intelligence et de vertu guerrière, qu’il n’importait à celles-ci d’être entretenues par elles.

Que seraient, en effet, devenues ces races dépourvues de facultés intellectuelles et morales si elles avaient été abandonnées à elles-mêmes ? Incapables de se gouverner et de se défendre, puisque l’intelligence et la force guerrière leur manquaient, elles n’auraient pu ni se civiliser, ni même se conserver. Elles auraient péri soit par la faim, soit par la violence. Disons tout, dans ces temps où florissait l’anthropophagie elles auraient probablement servi de pâture aux races de proie, elles auraient été mangées.

La preuve irrécusable que ces races, demeurées jusqu’à ce jour le support matériel des sociétés civilisées, manquaient, à l’origine, d’intelligence et de vertu guerrière, c’est qu’elles se laissèrent asservir par des races de beaucoup inférieures en nombre. Il y avait dans l’Attique vingt esclaves pour un homme libre.

L’esclavage était le seul moyen d’obliger les classes inférieures à accomplir les rudes labeurs de la production matérielle, et à en partager les fruits avec les classes chargées de gouverner et de défendre l’État. Pour comprendre la suprême utilité de cette division du travail, indispensable à la fois à la conservation de tous et à l’avenir de la civilisation, il leur aurait fallu de l’intelligence, et l’intelligence leur manquait. Ce travail nécessaire, qui était leur lot naturel et qu’elles ne pouvaient accepter d’elles-mêmes, leur fut imposé par la force. Telles furent et la cause et la raison d’être de l’institution de l’esclavage.

Ainsi les classes supérieures gouvernaient et défendaient les classes inférieures, et celles-ci, en échange de ce service, leur fournissaient tous les objets nécessaires à la satisfaction des conditions matérielles de l’existence. Mais les premières, se trouvant les plus fortes, dictaient les clauses de ce contrat social utile aux deux parties. De là l’oppression compagne de l’esclavage, oppression limitée cependant par l’intérêt même des classes propriétaires, qui veillaient à ce que leurs outils vivants, leurs esclaves, demeurassent le plus longtemps possible en état de servir.

Le progrès des sciences et des arts de la civilisation, d’une part, et le progrès des races vouées à la production, de l’autre, ont rendu inutile la division du travail social entre des castes séparées et amené l’abolition de la servitude.

Le progrès des sciences politiques et morales a considérablement simplifié les fonctions dévolues jadis aux classes intelligentes.

À l’origine de la civilisation, la science du gouvernement des hommes et des sociétés n’existait pas. Il fallait chercher et établir les lois de justice et d’amour qui doivent présider aux relations des hommes entre eux, soit comme individus, soit comme nations ; il fallait aussi étudier les rapports de l’âme humaine avec la grande âme de l’univers, avec Dieu ; fonder en un mot sur l’éternelle base de la vérité la loi sociale aussi bien que la loi religieuse, et les faire pénétrer l’une et l’autre dans toutes les intelligences et dans tous les cœurs.

De nos jours, les hommes, profitant des grands travaux du passé, possèdent des règles à la fois simples et certaines pour se guider dans leurs rapports mutuels et dans leurs relations avec Dieu. Le droit et la morale ont été mis à la portée des intelligences les plus rebelles et des plus faibles cœurs, dans le temps même où le progrès des races humaines et la transformation du travail matériel accroissaient l’intensité et secondaient le développement des facultés intellectuelles et morales des classes les plus infimes de la société.

À quoi servirait désormais une classe uniquement chargée de promulguer et d’enseigner des lois que chacun peut aisément connaître et suivre de soi-même ? À quoi bon un législateur et un prêtre, lorsque chacun peut être son législateur et son prêtre ?

Tandis que le progrès des sciences sociales diminuait et simplifiait le travail des législateurs, le progrès de la science militaire concourait efficacement à rendre de plus en plus inutile le travail des guerriers.

Le progrès du métier des armes, réalisé surtout par l’invention de la poudre à canon, a placé à jamais la civilisation au-dessus des atteintes de la barbarie, en attribuant la suprématie militaire aux peuples les plus intelligents. La puissance d’une armée réside en effet bien moins aujourd’hui dans la vigueur physique que dans la force intelligente des chefs et des soldats dirigeant et maniant les instruments mécaniques de la destruction. Les peuples barbares sont inhabiles à se servir du matériel d’une armée comme ils le seraient à utiliser celui d’une manufacture. Les artisans de la destruction comme ceux de la production, remplissent des fonctions que le progrès a rendues de plus en plus intellectuelles.

En rendant la civilisation définitivement supérieure à la barbarie, le progrès du métier des armes a diminué par là même le nombre et l’importance des guerres. Dans l’antiquité, lorsque partout la barbarie environnait menaçante, les établissements de la civilisation, les guerres étaient continuelles ; alors aussi elles avaient le plus souvent un caractère sacré, car de la grande lutte des peuples civilisés et des peuples barbares dépendait l’avenir même de l’humanité. Aujourd’hui, que la force physique des peuples barbares a cessé d’être redoutable, les guerres, en devenant moins fréquentes, ont perdu aussi leur caractère de sainteté. Quand deux peuples intelligents sont en lutte, il importe assez peu à l’humanité de quel côté demeurera la victoire ; aucune nation moderne ne porte à elle seule les destinées du progrès dans le monde, et la guerre, en cessant d’être la sauvegarde de la civilisation, a cessé d’avoir sa raison d’être.

Le progrès des machines de destruction a simplifié aussi autant que diminué le travail des hommes de guerre. Jadis il fallait s’être exercé dès l’enfance au métier des armes pour y réussir ; de nos jours un homme intelligent peut devenir en moins de deux mois un soldat accompli. Dans l’art de la guerre comme dans tous les autres arts, le progrès a supprimé l’apprentissage. Chacun peut aujourd’hui se défendre aussi bien que se gouverner.

Enfin, le progrès industriel, en réduisant la durée nécessaire du travail producteur et en le rendant intellectuel, en accroissant la somme des jouissances qu’il procure, et en lui enlevant ce qu’il avait de nuisible au développement des facultés intellectuelles et morales de l’homme, l’a relevé de sa primitive infériorité et rendu acceptable pour tous les membres de la société.

Dans le temps même où le progrès anoblissait ainsi le travail de la production, les classes primitivement vouées au labeur matériel s’élevaient assez haut dans l’échelle humaine pour comprendre la nécessité de ce travail et pour trouver avantage à l’accepter plutôt que de retourner à l’état de barbarie.

Le jour où chacun se trouva capable d’être et disposé à devenir son producteur, son soldat et son législateur, la vieille constitution sociale basée sur la division du travail entre les races et sur la servitude de la race inférieure, cessa d’avoir sa raison d’être, et elle disparut. La liberté du travail succéda à la servitude, l’institution des milices nationales à celle du ban féodal, et la souveraineté du peuple au droit divin des races.

Telles sont les bases rationnelles du nouvel ordre social inauguré par la Révolution française.


 

III.

Ainsi donc :

Il était nécessaire qu’une classe d’hommes se vouât jadis exclusivement aux soins du gouvernement et de la défense des sociétés.

Il était nécessaire que la classe adonnée au labeur matériel partageât les produits de son travail avec les législateurs et les guerriers.

La loi de la servitude assurait ce partage.

Mais la division du travail social entre les races primitivement associées cessant d’avoir sa raison d’être, et la loi de la servitude sur laquelle elle s’appuyait se trouvant rayée du Code des nations, le partage des fruits du travail matériel, qui était l’objet même de cette loi, doit naturellement cesser aussi de subsister.

L’analyse de la répartition des produits du labeur matériel nous démontrera que ces produits qui se partageaient inégalement, sous la loi de la servitude, entre les races vouées aux travaux de la législation et de la guerre, et les races condamnées aux rudes labeurs de la production, finiront par demeurer uniquement à ces dernières, devenues libres, et par se distribuer équitablement entre tous les travailleurs.

La valeur de tout produit matériel dû au travail humain s’est jusqu’aujourd’hui décomposée et partagée de la manière suivante :

Une partie va aux propriétaires-terriens sous forme de rente.

Une partie aux gouvernements sous forme d’impôts.

Une partie aux propriétaires de capitaux sous forme d’intérêts ou de loyers.

Une partie aux travailleurs sous forme de salaires.

Plus les parts des propriétaires de terres, des gouvernements et des capitalistes diminuent, le produit restant le même, plus la part des travailleurs augmente. Si la rente de la terre, l’intérêt des capitaux et l’impôt étaient supprimés, tous les fruits du travail humain iraient exclusivement aux travailleurs.

Voyons donc ce que représentent ces trois parts, quelle est ou quelle a été leur raison d’être, et de quelle manière elles tendent à disparaître.

Occupons-nous d’abord de la rente de la terre.

La terre est le fonds commun d’où l’homme retire par le travail tous les objets nécessaires à sa consommation. C’est le grand capital naturel de l’humanité. Mais pour que l’homme puisse en extraire les produits que réclament ses besoins matériels, il faut qu’il soit assuré de récolter ce qu’il a semé, de jouir lui-même du fruit de son travail. À l’origine des sociétés, lorsque la sécurité ne régnait nulle part dans le monde, lorsque partout la notion morale du droit était ignorée ou méconnue, les hommes qui s’instituèrent les assureurs des fruits du travail, les protecteurs des classes vouées à la production, s’attribuèrent eux-mêmes, comme nous l’avons remarqué, la grosse part des fruits retirés du sol.

Le partage des produits de la terre entre l’esclave et le maître était laissé à l’arbitraire de ce dernier. Immobilisés sur le sol et sans communications entre eux, les travailleurs asservis étaient forcés d’accepter passivement les conditions d’existence qui leur étaient faites. Ces conditions variaient selon l’esprit et les mœurs des dominateurs et des esclaves, selon aussi l’état de la production et les nécessités de l’ordre social.

Les serfs du Moyen âge, comme les esclaves de l’antiquité, étaient obligés d’accorder au propriétaire terrien la part de produit qu’il exigeait d’eux. Ni les uns ni les autres n’eurent jamais à leur portée des terres de refuge qu’ils pussent aller cultiver en paix sans en partager le produit avec les maîtres du sol.

Quand on pénètre par la pensée au sein de cette organisation sociale où les hommes voués au soin de la production étaient obligés, par la loi de la servitude, de subvenir aux besoins matériels des races souveraines, on aperçoit toute la portée sublime de l’anathème jeté par le christianisme sur les jouissances physiques. À une époque où les maîtres de la terre, lâchant bride à leurs appétits sensuels, appesantissaient le fardeau du labeur imposé aux masses asservies, la condamnation de ces appétits, prononcée au nom de Dieu lui-même, n’était-elle pas un moyen admirable de diminuer la fatigue matérielle de l’esclave tout en relevant la condition morale du maître ? Ce précepte qui, pendant près de dix-huit siècles, est demeuré pour ainsi dire l’unique sauvegarde des travailleurs péniblement courbés sur le sol, suffirait certes pour mériter au Christ l’éternelle reconnaissance des générations.

Mais, on le comprend, la prime d’assurance prélevée sur les produits du travail agricole par les hommes qui gouvernaient et défendaient la société, ne devait demeurer légitime qu’aussi longtemps qu’elle serait la rémunération d’un service réel. Le jour où le travailleur des champs pourrait se passer de la protection du propriétaire terrien pour s’assurer la conservation du produit obtenu, toute redevance allouée à ce propriétaire devait cesser d’avoir sa raison d’être. Or, nous avons observé ces deux faits qui se manifestent parallèlement dans l’histoire de l’humanité : d’une part, que les travailleurs occupés à la production sont devenus de plus en plus capables de gouverner et de défendre leurs propriétés et eux-mêmes ; d’une autre part, que la sécurité s’étant faite peu à peu dans le monde, la propriété des fruits du travail humain a été mise de plus en plus à l’abri des atteintes de la force brutale.

De là l’inutilité d’une classe spéciale d’assureurs de la propriété, et l’annulation nécessaire de la prime qui leur était payée sous le nom de redevance ou de rente.

Recherchons maintenant de quelle manière cette annulation de la rente de la terre doit s’opérer.

À mesure que la sécurité se faisait davantage dans le monde, les travailleurs attachés au sol de temps immémorial, autant par la crainte des barbares du dehors que par leur assujettissement aux races supérieures du dedans, les travailleurs, disons-nous, ont pu se déplacer plus aisément et s’établir sur des terres dont ils recueillaient seuls le produit. Dans tous les pays où les terres de bonne qualité surabondent, dans les colonies, par exemple, dans celles du moins où le travailleur agricole n’est pas immobilisé sur le sol, la rente de la terre n’existe pas. Plutôt, en effet, que de payer une rente sur une terre appropriée, le travailleur se met à défricher un lot de terrain laissé disponible, dont le produit lui demeure tout entier. Mais si les produits agricoles des pays où la terre ne donne pas de rente peuvent être transportés à peu de frais dans les pays où les entrepreneurs de culture sont obligés d’en payer une, il est évident que ces produits pourront être livrés à meilleur marché que leurs similaires grevés d’une rente, en admettant, bien entendu, qu’ils n’aient à supporter aucun droit d’entrée. La différence, à frais de production égaux, sera juste du montant de la rente moins la somme des frais de transport. Si le travailleur agricole du pays où la terre est grevée d’une rente se trouve immobilisé sur le sol, il devra, sans aucun doute, supporter la plus forte partie de cette baisse, causée par la concurrence extérieure ; mais s’il jouit de la faculté de se déplacer, s’il peut porter, sans obstacle, son travail dans les pays où les terres disponibles abondent, le propriétaire se trouvera dans l’impossibilité de mettre à sa charge la réduction du prix du produit, et la rente baissera. Elle baissera d’autant plus qu’il y aura dans le monde plus de terres disponibles et accessibles aux travailleurs et que le transport des produits de ces terres sera plus rapide et moins coûteux, que ces produits arriveront plus aisément dans les contrées où la terre donne un revenu. On peut conjecturer qu’elle finira sinon par s’annuler tout à fait, du moins par se réduire à ce point de ne comporter plus que le montant de la différence du transport des produits similaires des différents centres de la production agricole ou minérale. Les progrès de la locomotion finiront peut-être par annuler cette différence même.

La rente de la terre ne se soutient au taux élevé où elle se trouve encore dans la plupart des pays d’Europe que par le fait de deux accidents, l’un purement artificiel, l’autre à la fois naturel et factice, mais heureusement transitoire : nous voulons parler des barrières douanières et de l’immobilisation des travailleurs.

Dans le plus grand nombre de ces contrées, en effet, les classes propriétaires du sol (lesquelles sont, en même temps, en possession de la puissance législative) ont imaginé un moyen assurément fort ingénieux de conserver et d’accroître même considérablement la valeur de la rente. Par l’établissement de droits de douanes fort élevés, elles ont obligé tous les habitants du pays à se pourvoir d’objets de consommation produits sur leurs terres. Or, la population se trouvant précisément très dense dans ces contrées, les denrées indigènes n’y peuvent subvenir à tous les besoins de la consommation. De là une hausse factice des produits de la terre, hausse limitée seulement par le niveau fixe ou mobile de l’échelle douanière et dont les consommateurs font les frais. Dans la Grande-Bretagne, la classe propriétaire du sol prélève, grâce au tarif douanier, une prime sur les denrées de consommation, évaluée à la somme énorme de deux milliards par an.

Cette rente, qui entretient la classe aristocratique de l’Angleterre aux dépens de tous les consommateurs, disparaîtra naturellement le jour où le tarif des céréales sera supprimé, et où les travailleurs anglais, maîtres de se déplacer en fait comme ils le sont en droit, pourront aller cultiver les terres nombreuses que l’extension de la colonisation rend chaque jour disponibles.

Dans les pays où les travailleurs sont encore immobilisés sur le sol par le droit et par le fait, en Pologne et en Russie, par exemple, la question de la rente de la terre se réduit à des termes fort simples. Le propriétaire terrien prend la part qui lui convient ou bien une part stipulée à l’amiable dans le produit du sol. Cette part ne peut lui être refusée, puisque le travailleur n’est pas libre de se déplacer, d’aller cultiver ailleurs un terrain dont il se réserverait pour lui seul le produit.

Ainsi donc la suppression des barrières douanières et des entraves de la servitude, la libre et facile circulation des hommes et des produits amènera inévitablement l’annulation de la rente de la terre.

L’impôt prend une seconde part dans les fruits du travail, part qui, en France par exemple, s’élève en moyenne au sixième environ du revenu de chacun des membres de l’État.

Dans une société libre, l’impôt est la privation, volontairement consentie, que chacun s’impose d’une partie des fruits de son travail afin de s’assurer la conservation du restant. Le gouvernement, élu et salarié par tous les citoyens, a pour mission de faire régner l’ordre, ou ce qui revient au même, la sécurité au profit de tous, d’assurer à tous, au-dehors aussi bien qu’au-dedans, le libre exercice de leur activité et la paisible jouissance des fruits de leur travail.

Remarquons que l’impôt et la rente de la terre forment double emploi sous le régime actuel.

Si le travailleur était obligé, sous l’Ancien régime, de partager les produits de son labeur avec le propriétaire terrien, en revanche il payait peu de chose au fisc. Et cela était parfaitement rationnel. À l’époque de la constitution de la féodalité, il n’y avait pas, à proprement parler, de grands États, il n’y avait que des châtellenies isolées dont les propriétaires rendaient aux travailleurs tous les services que ceux-ci reçoivent aujourd’hui du gouvernement central. Le seigneur était à la fois un administrateur, un soldat et un juge. Sans doute, le travailleur rémunérait fort chèrement cette triple fonction dévolue au châtelain, mais au moins ne la payait-il pas double. S’il donnait, en nature, le plus souvent, au propriétaire une partie des fruits de son labeur afin de conserver la paisible jouissance du restant, il ne fournissait pas, pour le même objet, l’impôt en argent et l’impôt du sang au gouvernement central[1].

Cette observation faite, remarquons encore que c’est le propre de la civilisation d’augmenter sans cesse la sécurité dans le monde. À mesure que les nations se civilisent davantage, il leur devient moins nécessaire d’être gouvernées. Les masses libres et déjà éclairées qui constituent la démocratie américaine sont à peu près débarrassées de tout attirail gouvernemental, et l’impôt qu’elles ont à acquitter est très faible.

L’impôt aura disparu le jour où les hommes, soit isolés, soit réunis en corps de nations, seront assez éclairés et assez justes pour exercer partout leur activité sans se nuire mutuellement. Ce jour viendra, et son avènement sera d’autant plus prochain que la liberté sera plus tôt généralisée dans le monde ; car si l’antagonisme est la conséquence de la servitude, l’harmonie des intérêts est inhérente à la liberté.

La part du capitaliste dans la production doit finir sinon par s’annuler complètement, du moins par baisser jusqu’à un minimum aujourd’hui inappréciable.

Cette part que l’on nomme intérêt industriel se divise en deux portions bien distinctes.

L’une représente la privation que s’impose le capitaliste en prêtant ses instruments de production au travailleur au lieu d’en consacrer la valeur à son propre usage, en la transformant en objets d’utilité ou d’agrément.

L’antre représente les risques courus par le capital prêté. Les capitalistes qui placent leurs fonds dans des industries chanceuses en doivent naturellement retirer un intérêt plus élevé que ceux dont les placements sont exempts de risques. De là vient que les fonds prêtés à un État dont l’existence est consolidée sont ceux qui donnent ordinairement l’intérêt le plus faible. La prime d’assurance comprise dans cet intérêt est insignifiante.

Dans la privation, il faut distinguer aussi deux choses, l’intensité et la durée.

La privation que s’impose un individu qui prête à un autre les fruits accumulés de son travail ou du travail des siens, c’est-à-dire un capital, cette privation est d’autant plus faible, d’autant moins sentie que les accumulations de capitaux sont plus faciles, ou ce qui revient à peu près au même, qu’une égale quantité de travail donne naissance à un produit plus considérable. Le progrès industriel, en rendant le travail de plus en plus productif, atténue incessamment cette cause de l’intérêt des capitaux.

La durée de la privation est d’autant plus courte que la production s’opère plus rapidement. Le progrès, en accélérant la formation du produit et sa remise à destination, accroît aussi, par là même, le mouvement de rotation des capitaux et diminue le montant du loyer qui leur est dû.

Sans doute, cette partie de l’intérêt industriel ne sera jamais complètement annulée, car il y aura toujours une privation dans le fait du prêt des fruits du travail ; mais, grâce au progrès industriel, cette privation deviendra si peu intense et de si courte durée, que les lois de la primitive Église sur l’usure cesseront probablement un jour d’être en désaccord avec l’organisation sociale.

Les risques industriels courus par les capitaux, ces risques qui ont pour résultat d’accroître d’une manière exorbitante la part du capitaliste dans la production quand ils ne deviennent pas pour lui une cause de banqueroute et de ruine, finiront vraisemblablement par disparaître en totalité. Les causes principales qui les font naître aujourd’hui sont les suivantes : I. Le défaut d’équilibre de la production et de la consommation ; II. L’ignorance de la situation des diverses branches de l’industrie ; III. L’individualisme de la production ; IV. La protection douanière.

Ces causes diverses des risques industriels se manifestaient d’une manière peu sensible dans l’ancienne organisation de la production ; on peut les considérer comme contemporaines de l’avènement de la liberté du travail ; nées du désordre inséparable de cette grande transformation économique, elles disparaitront par l’effet même des développements successifs, de l’expansion graduelle du régime nouveau. À l’époque où les arts industriels étaient organisés dans le monastère ou dans la cité, le marché où s’échangeaient les fruits de la production se trouvant circonscrit à un rayon borné, il était facile aux chefs d’industrie de proportionner toujours la production aux exigences uniformes de la consommation. Chaque industriel connaissant d’avance et d’une manière précise ses débouchés, s’attachait à ne produire que juste ce qu’ils pouvaient absorber de marchandises. Grâce à cet état d’équilibre de la production et de la consommation, le prix courant des denrées se confondait toujours avec leur prix naturel.

Aujourd’hui que le marché de consommation de toutes les industries n’a plus d’autres limites que celles du monde même, il est devenu fort difficile de connaître d’une manière exacte les besoins journaliers de cet immense marché. On s’y aventure à talons au sein d’une redoutable obscurité. Aussi arrive-t-il souvent que l’on produise, d’une ou de plusieurs denrées, des quantités trop considérables eu égard à l’étendue réelle des débouchés. Des crises industrielles surviennent alors, et le prix courant des denrées surabondantes descend au-dessous de leur prix nécessaire jusqu’à ce que l’équilibre se soit rétabli. Les producteurs supportent naturellement la perte de cette différence. Le problème à résoudre serait de faire connaître, dans les divers centres d’industrie et d’agriculture, les besoins du marché du monde, d’une manière aussi exacte et aussi prompte que s’il s’agissait encore de ceux du petit marché de la cité. La télégraphie électrique donnera, croyons-nous, dans un prochain avenir, la solution de ce problème. Grâce à cet admirable agent de communication, le monde se trouvant réduit aux proportions d’une cité, l’équilibre nécessaire de la production et de la consommation pourra être réalisé désormais aussi aisément qu’il l’était autrefois.

Sous l’Ancien régime, la limitation du nombre des maîtrises, dont le chiffre avait été originairement fixé d’après l’étendue du marché de consommation, empêchait les industriels de se faire une concurrence exagérée dans la production urbaine. Les règlements des corporations, si nuisibles d’ailleurs au progrès des arts, rendaient aussi la production plus sûre en mettant un frein à la concurrence industrielle.

Sous ce même régime, les épreuves exigées pour l’obtention de la maîtrise et la surveillance qu’exerçaient les uns sur les autres les membres d’une même corporation, tous intéressés à ne point laisser porter atteinte à la bonne réputation du corps, garantissaient et la capacité et la moralité des entrepreneurs d’industrie.

De nos jours, personne ne pouvant connaître d’une manière précise la situation des branches diverses de la production, les hommes qui possèdent ou qui croient posséder les facultés requises et les capitaux nécessaires pour entreprendre une industrie, choisissent trop souvent la première venue, sans rechercher si cette industrie ne se trouve point déjà encombrée de bras et de capitaux.

Mais cette cause profonde d’instabilité de la production est purement accidentelle et transitoire.

L’industrie moderne, avec son immense et infinie division du travail, exige un matériel de production de plus en plus considérable, tandis que l’équitable répartition des héritages, en morcelant les fortunes, rend les capitaux disponibles de chaque individu de plus en plus faibles. Par ce fait aussi que les fortunes se morcèlent, les capitalistes aventurent moins volontiers toutes leurs ressources dans une seule entreprise. De là, la substitution nécessaire des compagnies par actions aux entrepreneurs isolés.

Le régime de publicité qui est une des conditions mêmes de l’existence et de la prospérité de ces associations, aura pour résultat inévitable d’empêcher les capitalistes de jeter aveuglement leurs fonds dans les industries dont les bénéfices touchent à la limite rigoureuse en deçà de laquelle elles ne peuvent subsister. Nul ne place, avec connaissance de cause, ses capitaux dans une branche de production qui se trouve en perte. Quand une industrie ne donne pas l’intérêt courant qui laisse le capital au pair, les capitalistes préfèrent garder leurs fonds que de les y aventurer. Or, grâce à la publicité du cours des actions des associations commerciales, il devient facile de connaître quelles sont les industries qui ont besoin de capitaux et quelles sont celles qui en ont de trop. Le frein libre de la publicité succède ainsi au frein oppressif des corporations pour déterminer l’équilibre nécessaire de la concurrence.

Le régime représentatif des associations commerciales se substituant au régime autocratique des entrepreneurs isolés, contribuera, de même, efficacement à diminuer les risques industriels. Grâce à cette modification profonde de la constitution de l’industrie, les affaires de la production cessent d’être conduites par des individus irresponsables, agissant dans le secret, dans l’ombre, selon des inspirations suggérées trop souvent par un désir effréné et peu scrupuleux de gain ; elles passent entre les mains de directeurs obligés de rendre compte de leurs actes, et guidés bien plus par le sentiment élevé et profond d’un devoir à accomplir que par l’appât aveugle et désordonné du gain. D’une part, la responsabilité du directeur prévient les mauvais calculs et les combinaisons hasardées ; d’une autre part aussi la publicité des comptes-rendus devient une sûre garantie contre la fraude et le dol.

Ce changement qui s’opère aujourd’hui dans le régime de la production a une immense importance, et l’on ne s’y arrête pas assez. C’est le régime de la démocratie représentative se substituant dans l’industrie au régime de la monarchie absolue. Ce n’est pas, notons-le en passant, de la monarchie constitutionnelle. Les rois de l’industrie s’en vont.

La protection douanière, ou, pour parler plus vrai, le privilège douanier, reste enfin comme la dernière, mais non comme la moins importante cause des risques industriels. Sous l’Ancien régime, cette cause avait peu d’influence ; le cercle des échanges était peu étendu et la consommation des denrées produites par l’industrie étrangère peu active. Les modifications dans les droits de douane ne pouvaient occasionner que des perturbations légères et partielles. Les guerres de tarifs étaient alors inconnues. Mais aujourd’hui qu’un gouvernement, en abaissant ou en élevant d’une manière arbitraire les tarifs douaniers, peut modifier instantanément le marché non d’une cité ou d’une province, mais d’une nation, ruiner certaines branches d’industrie, enrichir momentanément les autres par la suppression ou l’ouverture de certains débouchés, on conçoit que l’industrie générale se trouve soumise à de continuelles perturbations et qu’elle ne puisse se constituer, nulle part, sur une base durable.

La liberté des transactions commerciales entre toutes les nations, en attribuant d’une manière fixe, permanente, à chaque pays, le genre de production auquel il se trouve propre, et en détruisant partout ces industries artificielles, ces productions de serre-chaude auxquelles la protection douanière procure une existence factice et précaire, donnera enfin à la production son assiette naturelle et la rendra aussi assurée qu’elle est aujourd’hui chanceuse.

Par l’action lente, à la vérité, mais efficace, mais inévitable, des causes qui viennent d’être énumérées, la part légitime des capitalistes dans la production baissera successivement jusqu’à ce point de ne comprendre plus qu’une fraction très faible du produit.

Remarquons cependant que la part effective des capitalistes dans la production ne correspond pas toujours à leur part légitime.

Dans certains pays où les capitaux sont rares, ceux qui les possèdent profitent de l’avantage de leur situation pour imposer aux travailleurs obligés d’emprunter des conditions onéreuses, des conditions qui ne répondent nullement à la privation endurée et aux risques courus. Ailleurs, au contraire, les capitaux se trouvant en abondance, leurs détenteurs les confient aveuglément à des industriels qui ne présentent que d’insuffisantes garanties. De là, toutes sortes d’entreprises hasardeuses dans lesquelles les petits capitalistes, plus souvent que les gros, voient s’engloutir leurs laborieuses économies. Ainsi, d’une part, la rareté des capitaux cause la ruine des travailleurs ou bien empêche les entreprises utiles de se former, d’une autre part, leur surabondance devient désastreuse pour les capitalistes et fait naître des industries sans vitalité, sans avenir.

La multiplication des marchés de capitaux, des Bourses, et la rapide communication de ces marchés feront disparaître ces inégalités de niveau de la valeur des capitaux. Grâce au vaste système de publicité industrielle que nous voyons se développer de nos jours, les capitaux se distribueront, s’équilibreront désormais de plus en plus aisément dans le champ de la production. L’équilibre universel de l’offre et de la demande de ces indispensables véhicules de la production, rendra la part des capitalistes dans le produit toujours équivalente à leur part légitime.

Il nous reste à examiner maintenant de quelle manière les masses laborieuses supportent aujourd’hui le fardeau de la rente de la terre, de l’impôt et de l’intérêt industriel ; de quelle manière aussi se détermine la part du travailleur dans la production, et comment enfin cette part incessamment accrue pourra être rendue toujours équitable.

Le fardeau de la rente de la terre est rarement supporté d’une manière directe par l’entrepreneur d’industrie agricole ou fermier et les ouvriers ses coopérateurs dans l’œuvre de la production. L’entrepreneur, protégé par le tarif douanier contre la concurrence du dehors, peut vendre ordinairement ses produits à un prix qui comprend à la fois la part des simples travailleurs et la sienne, plus la surtaxe de la rente.

La protection douanière est, comme on voit, oppressive et tutélaire pour le travailleur agricole, fermier ou simple laboureur ; elle est oppressive en ce sens qu’elle l’oblige à payer ses objets de consommation surchargés de la prime que s’adjuge le propriétaire terrien ; elle est tutélaire en ce sens qu’elle épargne à la classe particulière des travailleurs agricoles le paiement de cette prime pour en faire peser le fardeau sur la classe générale des consommateurs. On voit par là que la réforme douanière qui fera baisser le prix des denrées agricoles au profit de tous, devra, pour ne nuire à aucune catégorie de travailleurs, être contemporaine de l’époque où le développement de la colonisation aura mis à la portée des agriculteurs un territoire qu’ils puissent aller mettre en valeur sans payer une rente.

Grâce à la conquête de l’Algérie, la France peut regarder aujourd’hui cette époque comme prochaine.

De même que la rente de la terre, l’impôt atteint le plus souvent les masses laborieuses en enchérissant les objets de consommation. Quand il frappe certaines industries de manière à les empêcher de concourir avec leurs similaires de l’étranger, on se sert du tarif douanier pour rétablir le niveau. Les produits de ces industries se vendent alors à un prix qui comprend la surtaxe de l’impôt. Cette surtaxe se trouve ainsi payée par les consommateurs au lieu d’être prise sur l’intérêt industriel des capitalistes ou sur les salaires des travailleurs des industries protégées. Le mal se généralise au lieu de se spécialiser.

L’intérêt des capitaux engagés dans la production est, pour une part, supporté par les consommateurs et, pour une autre part, payé par la classe des travailleurs salariés.

Nous avons remarqué déjà que l’intérêt industriel est plus ou moins élevé selon que la privation endurée et les risques courus par le capitaliste sont plus ou moins considérables, selon aussi que les capitaux s’offrent avec plus ou moins d’abondance au marché.

Dans les pays où l’industrie est peu avancée et où les capitaux sont rares, l’intérêt industriel s’élève quelquefois fort haut, par l’action de cette double cause. La part des capitalistes dans le produit se trouvant considérable, celle des travailleurs serait réduite d’autant, si l’industrie n’était point protégée contre celle des pays où le progrès plus développé et les capitaux plus abondants ont abaissé le taux de l’intérêt industriel et où par conséquent la valeur des produits est moindre. La protection douanière maintient chaque produit à un prix tel que la différence du taux de l’intérêt à l’intérieur et à l’étranger soit comprise dans le prix et payée par les consommateurs au lieu d’être prélevée sur la part des travailleurs.

Dans cette situation, la protection douanière doit être abaissée à mesure que le progrès industriel se développe plus rapidement et que les capitaux se répandent et circulent plus aisément parmi les nations dont les produits naturels sont similaires, à mesure que les conditions de la production deviennent plus égales partout. Grâce au développement des communications internationales, qui décentralisent à la fois le progrès et les capitaux, le moment n’est pas loin où les barrières douanières pourront être supprimées sans amener la ruine d’aucune industrie naturelle

Mais il est une portion du capital engagé dans la production dont l’intérêt est, en toutes circonstances, prélevé directement sur la part des travailleurs ; nous voulons parler de celle qui est consacrée au paiement des salaires.

Une analyse succincte de la production nous donnera la raison de ce fait.

L’œuvre de la production, tant agricole qu’industrielle, est communément entreprise et dirigée aujourd’hui par un travailleur qui possède ou qui emprunte un capital. Ce travailleur, que l’on nomme entrepreneur d’industrie, fabricant, maître ou fermier, s’adjoint, pour coopérer à son entreprise, un nombre plus ou moins considérable de simples ouvriers. Sa part dans le produit est destinée, à la fois, à couvrir l’intérêt industriel de son capital et à rémunérer son travail. Cette part, qui se décompose ainsi en intérêt industriel et en salaire, prend le nom de profit. La part des ouvriers, de ceux du moins qui n’ont pas apporté de capitaux dans l’entreprise, ne rémunère que leur travail et se nomme salaire.

En général, le produit ne se forme que lentement et, en outre, le chiffre normal de la consommation et le mouvement de l’offre et de la demande de chaque denrée n’étant nulle part connus d’une manière sûre et précise, on ne sait jamais si ce produit sera vendu au prix nécessaire pour rémunérer les capitaux et le travail de l’entrepreneur, ainsi que le travail des simples ouvriers ; on ne sait même que rarement d’une manière tout à fait certaine, s’il pourra être vendu.

Dans cette situation, les simples travailleurs qui ne possèdent le plus souvent aucune avance se trouveraient hors d’état de concourir à la production s’ils étaient obligés d’attendre la réalisation éventuelle du produit. Que fait, en conséquence, l’entrepreneur qui a besoin de leur concours pour mettre en valeur ses capitaux et tirer parti de ses facultés industrielles ? Il leur avance et leur assure leur part dans le produit, il leur fournit cette part hebdomadairement et par fractions, au lieu de la leur remettre en bloc lorsque le produit se trouve réalisé.

Mais l’entrepreneur, qui est obligé de consacrer un capital au paiement anticipatif de ses coopérateurs industriels et qui assume sur lui la part qui leur revient dans les risques de la production, doit naturellement se couvrir de cette avance et de ces risques. Il fait payer, en conséquence, aux simples travailleurs, ses associés, un intérêt pour le capital avancé et une prime pour les risques courus. Cet intérêt et cette prime sont portés en déduction de la part légitime des travailleurs dans le produit. L’intérêt s’élève d’autant plus haut que la durée de la production est plus longue et l’intérêt courant des capitaux plus considérable ; la prime est d’autant plus forte que l’industrie est plus chanceuse.

Lorsque le produit se réalise au prix nécessaire pour couvrir ses frais de production, l’entrepreneur jouit des intérêts et de la prime perçus par lui sur les parts des simples ouvriers; lorsque, au contraire, le produit ne se réalise pas ou se réalise mal, il perd tout ou partie de ses avances faites aux travailleurs dont il est à la fois le banquier et l’assureur.

Si les travailleurs possédaient toujours une avance suffisante pour attendre la réalisation éventuelle du produit, ils pourraient s’épargner les frais de cet intérêt et de cette prime ; mais, dans la situation chanceuse où se trouve aujourd’hui l’industrie, ils n’auraient assurément aucun profit à réaliser une pareille économie. Aussi longtemps qu’une maison court risque d’être brûlée, il est avantageux de la faire assurer. Lorsque les risques industriels auront disparu, l’ouvrier gagnera l’intérêt du capital de son salaire, s’il veut attendre la réalisation du produit. Mais, en définitive, toutes choses se trouvant dans leur état normal, l’économie qu’il pourra faire de ce chef ne sera jamais bien importante. Elle le deviendra même de moins en moins, puisque l’intérêt des capitaux baissera chaque jour davantage.

Cependant le salaire n’est pas toujours l’équivalent de la part qui revient au travailleur dans la production, moins l’intérêt et la prime légitimement prélevés par l’entrepreneur. De même que l’intérêt du capital ne représente la privation endurée et les risques courus par le capitaliste que dans cette situation où les capitaux ne sont ni trop rares ni trop abondants au marché, où l’offre et la demande se balancent, s’équilibrent, le salaire du travail ne représente la part équitable de l’ouvrier dans la production que dans cette même situation d’équilibre de l’offre et de la demande des bras.

Lorsque le travail est plus demandé par les ouvriers qu’offert par les entrepreneurs, on voit quelquefois les salaires descendre au-dessous de toute limite raisonnable. Pressés de gagner de quoi subsister, les travailleurs surabondants offrent leurs services à vil prix et font baisser successivement les salaires généraux jusqu’à l’équivalent d’un minimum de subsistances.

Dans ces circonstances, le progrès même se tourne contre l’ouvrier pour rendre sa situation plus misérable. En devenant plus intellectuel, grâce au perfectionnement des outils de la production, le travail est devenu aussi plus fatigant. Un homme s’use plus vite en surveillant, quinze heures par jour, l’évolution uniforme d’un mécanisme qu’en exerçant, dans le même espace de temps, sa force physique. Ce travail de surveillance, qui servirait peut-être d’utile gymnastique à l’intelligence s’il n’était pas trop prolongé, détruit à la longue, par son excès, et l’intelligence et le corps même. Des générations entières s’étiolent aujourd’hui dans certains pays sous la pression d’un labeur dépassant les forces humaines. Le travailleur, obligé de subir cette lente et douloureuse torture pour vivre au jour le jour, finit par y laisser sa santé et sa vie. Il y a peu de vieillards dans l’industrie manufacturière.

Selon quelques économistes, le bénéfice de cette dépression meurtrière du taux des salaires des simples ouvriers revient aux entrepreneurs d’industrie ; car la baisse n’ayant le plus souvent qu’un caractère particulier et accidentel, elle ne peut occasionner un abaissement général et régulier des frais de la production ; cependant lorsque cette baisse acquiert un caractère de généralité et de permanence, il est difficile de croire qu’elle n’influe pas sur le prix des produits. De là une nouvelle cause de désordre et d’antagonisme dans le monde industriel. Ces denrées se vendant à des prix surbaissés aux dépens du travail, les nations qui en produisent de semblables se trouvent dans la nécessité de se protéger contre leur envahissement. La plaie de la protection douanière demeure ainsi un mal nécessaire et tend à devenir endémique.

L’équilibre ne peut se rétablir aussi longtemps que des ouvriers disposés à utiliser leurs bras demeurent sans travail. Voilà pourquoi les institutions de bienfaisance sont à la fois un signe et une cause permanente de misère. D’une part, leur existence atteste qu’il y a, au sein de la société, des ouvriers qui demandent du travail sans pouvoir en trouver ; d’une autre part, les secours insuffisants, mais prochains et assurés, qu’elles jettent en pâture à la misère, entretiennent l’apathie des travailleurs pauvres et leur ôtent la pensée de tenter un effort vigoureux pour améliorer leur position. À quoi il faut ajouter que la société, ainsi débarrassée de la hideuse mise en scène du paupérisme, oublie cette plaie rongeuse ou fait moins d’efforts pour la guérir. Si la charité publique est quelquefois un palliatif nécessaire, elle est toujours le plus détestable des remèdes.

Pendant que la surabondance des bras devenait une cause permanente de misère dans certaines sociétés, le manque de travailleurs engendrait dans quelques autres un mal sinon plus douloureux, du moins plus honteux ; nous voulons parler de l’esclavage. Depuis trois siècles, la rareté des ouvriers libres dans les colonies intertropicales oblige, sous peine de ruine, les colons d’importer des travailleurs esclaves.

Dans les colonies où l’esclavage a été aboli sans que le travail forcé se trouvât remplacé par une quantité équivalente de travail libre, on a vu s’opérer la contrepartie du fait qui se réalise tous les jours sous nos yeux. On a vu les simples travailleurs exploiter à leur tour les entrepreneurs d’industrie, exiger d’eux des salaires hors de toute proportion avec la part légitime qui leur revenait dans le produit. Les planteurs, ne pouvant obtenir de leurs sucres un prix suffisant pour couvrir la hausse du salaire, ont été obligés de fournir l’excédant, d’abord sur leurs profits, ensuite sur leurs capitaux mêmes. Une foule de planteurs ont été ruinés de la sorte, d’autres ont fermé leurs ateliers pour échapper à une ruine imminente. Alors, la demande de bras diminuant d’intensité, les salaires sont tombés à un taux plus raisonnable. Sans doute, il vaut mieux voir périr des accumulations de capitaux que des générations d’hommes ; mais ne vaudrait-il pas mieux que ni les unes ni les autres ne périssent ?

Si l’équilibre de l’offre et de la demande de bras se trouvait toujours établi partout, le salaire du travail serait constamment égal à la part qui reviendrait au travailleur dans le produit, et toute exploitation soit de l’ouvrier par l’entrepreneur, soit de l’entrepreneur par l’ouvrier, cesserait. L’organisation de la publicité du travail et la mobilisation rapide et peu coûteuse des travailleurs, en faisant connaître et en rendant accessibles à tous, les emplois disponibles dans le vaste champ de la production, donneront la solution de ce problème.

En résumé :

L’équilibre de l’offre et de la demande des capitaux détermine la part équitable du capitaliste dans le produit.

L’équilibre de l’offre et de la demande des bras détermine celle du travailleur.

Ces deux parts, jointes aux charges de la rente et de l’impôt, composent le prix naturel de chaque produit. Or, le prix naturel et le prix courant se confondent lorsqu’il y a équilibre entre l’offre et la demande.

C’est donc ce triple équilibre qui, réglant les parts équitables des capitalistes et des travailleurs dans la production en même temps que le juste prix des choses, devient la clef de voûte de notre nouvel édifice industriel.


 

IV.

Pour arriver à cet état économique parfait dans lequel la plus petite quantité possible de travail humain donnera naissance à la somme la plus considérable de produits, dans lequel aussi les fruits de la production se répartiront toujours équitablement entre tous les travailleurs, bien des progrès sont à réaliser encore. Cependant il est une circonstance qui doit accélérer partout ces progrès en les rendant nécessaires, nous voulons parler de la division de l’humanité en une foule de sociétés diverses, dont les membres sont généralement libres d’émigrer, de se rendre dans les contrées où les meilleures conditions d’existence se trouvent offertes. Or, les sociétés les plus progressives étant celles où la situation des masses vouées à la production est la plus prospère, il est évident qu’elles finiraient par attirer à elles tous les travailleurs des nations les plus arriérées, si l’obstacle naturel des distances se trouvait complètement surmonté. Les sociétés stationnaires, perdant successivement tous leurs membres, à commencer par les plus actifs et les plus intelligents, disparaîtraient à la longue, à moins de progresser à leur tour et de se placer au rang de leurs rivales plus avancées. Mais alors qu’une nation, après un long repos, se remet en marche, il est rare qu’elle ne réussisse pas de dépasser d’emblée celles qui la précèdent dans la carrière. Celles-ci s’efforcent naturellement de ressaisir aussitôt l’avantage, et toutes gardent un essor rapide jusqu’à ce qu’elles soient arrivées à ce terme de la route, qui est la perfection absolue. Dans cette longue et pénible marche, le progrès s’accélère parce qu’il est multiple.

Il y a aujourd’hui une immense diversité dans les conditions d’existence qui sont faites aux masses vouées à la production, de société à société. Cette diversité provient soit de l’inégalité des produits obtenus à l’aide d’une même somme de travail, soit de l’inégalité de la répartition de ces produits, soit encore de l’une et l’autre causes.

Ainsi l’économiste américain Carey donne le tableau suivant de la distribution comparée des produits aux États-Unis, en Angleterre, en France et dans l’Inde. — En supposant que le produit est 100, il revient aux États-Unis 72,75 au travail, 25 au capital, 2,25 au gouvernement. — En Angleterre, 56 au travail, 21 au capital, 25 au gouvernement. — En France, 47 au travail, 56 au capital, l7 au gouvernement. — Dans l’Inde, 45 seulement au travail, et au capital et au gouvernement. Évaluant ensuite la production aux États-Unis au chiffre 100, il représente celle de l’Angleterre par 85, celle de la France par 40, et enfin celle de l’Inde par 10.

Eh bien ! si l’on supprime par la pensée les distances qui séparent les nations, distances qui empêchent les travailleurs de se rendre toujours où la meilleure rémunération leur est offerte, si l’on suppose, par exemple, que le monde entier se trouve réduit aux proportions d’une province, d’une cité, il est évident que les hommes laborieux iront toujours de préférence dans les parties de cette province, dans les quartiers de cette cité où ils trouveront les conditions d’existence les plus favorables. La seule possibilité qui leur sera donnée de faire un choix, d’aller où le travail obtient la rémunération la plus élevée contribuera inévitablement à exhausser partout le taux des salaires jusqu’au niveau où il se trouve au sein de la nation la plus avancée. Mais pour que ces salaires élevés puissent être payés, il faudra ou que le produit s’augmente ou que les parts de la rente, de l’impôt et de l’intérêt industriel soient réduites d’autant. De là un progrès nécessaire dans l’économie politique et industrielle de la nation. Si ce progrès ne s’accomplissait point ou les salaires accrus ne pourraient être payés et les travailleurs émigreraient, ou les salaires seraient payés au détriment même du capital social. Dans l’un et l’autre cas, la société arriérée serait menacée de périr.

Grâce aux chemins de fer et à la télégraphie électrique, l’hypothèse que nous venons de formuler est bien près de devenir une réalité. Il ne s’agit plus que de mettre ces deux puissants véhicules de progrès au service des masses laborieuses.

Examinons, par exemple, de quelle manière la télégraphie électrique devrait être établie et organisée pour donner aux travailleurs de toutes les nations les moyens de connaître instantanément les lieux où le travail est demandé aux conditions les plus avantageuses.

C’est, on le sait, le long des chemins de fer que s’établissent les lignes télégraphiques.

Dans chacun des grands États d’Europe, les principales lignes de chemins de fer se dirigent vers la capitale comme vers un centre commun. Elles rattachent à la métropole toutes les villes secondaires. Celles-ci, à leur tour, deviennent les foyers d’autres voies de communication qui vont aboutir à des centres de population de troisième ordre.

Admettons qu’en France, par exemple, il s’établisse dans une vingtaine de villes secondaires, des marchés, des Bourses, servant à la fois à la vente du travail et au placement des capitaux et des denrées. Admettons aussi que la matinée soit consacrée aux transactions des travailleurs et l’après-midi à celles des capitalistes et des marchands. Voyons ensuite comment se tiendra le marché de travail.

Le jour de l’ouverture des vingt Bourses, les ouvriers qui manquent d’emploi et les directeurs industriels qui ont besoin d’ouvriers, se rendent au marché, les uns pour vendre, les autres pour acheter du travail. Il est tenu note du nombre des transactions effectuées, des prix auxquels elles l’ont été et de la proportion relative des emplois offerts et des emplois demandés. Le bulletin du marché, rédigé à la fin de la séance, est envoyé à la Bourse centrale par voie télégraphique. Vingt bulletins arrivent, en même temps, à ce point de réunion où l’on en compose un bulletin général. Ce dernier, qui est adressé aussitôt, soit par le chemin de fer, soit par le télégraphe, à chacune des vingt Bourses secondaires, peut être publié partout avant l’ouverture de la Bourse du lendemain.

Instruits par le bulletin général du travail, de la situation des divers marchés du pays, les travailleurs disponibles dans certains centres de production peuvent envoyer leurs offres dans ceux où il y a des emplois vacants. Supposons, par exemple, que trois charpentiers soient sans ouvrage à Rouen, tandis qu’à Lyon le même nombre d’ouvriers de cet état se trouvent demandés au prix de 4 fr. Après avoir consulté le bulletin de travail publié par le journal du matin, les charpentiers de Rouen se rendent à la Bourse, où vient aboutir la ligne télégraphique, et ils expédient à Lyon une dépêche ainsi conçue :

Rouen — 3 charpentiers à fr. 4-50 — Lyon.

La dépêche envoyée à Paris est, de là, transmise à Lyon. Si le prix demandé par les charpentiers de Rouen convient aux entrepreneurs de Lyon, ceux-ci répondent immédiatement par un signe d’acceptation convenu. Si le prix est jugé par eux trop élevé, un débat s’engage entre les deux parties. Si enfin elles tombent d’accord, les ouvriers, munis de la réponse d’acceptation timbrée par l’employé au télégraphe, se rendent aussitôt à Lyon par le chemin de fer. La transaction a été conclue aussi rapidement qu’elle aurait pu l’être dans l’enceinte de la Bourse de Rouen.

Admettons encore maintenant que Francfort-sur-Mein soit le point de réunion vers lequel convergent les lignes télégraphiques aboutissant aux diverses Bourses centrales de l’Europe. C’est à Francfort-sur-Mein que sont adressés les bulletins généraux de chaque pays, c’est là aussi que l’on en compose un bulletin européen envoyé à toutes les Bourses centrales et qui est transmis de celles-ci à toutes les Bourses secondaires. Grâce à ce mécanisme de publicité, le nombre des emplois et des bras disponibles avec les prix offerts ou demandés se trouvent connus, d’une manière presque instantanée, sur toute la surface du continent.

Supposons donc qu’un marin, sans occupation à Marseille, apprenne, en consultant le bulletin du travail européen, que les matelots manquent à Riga et qu’il leur est offert, dans ce port, un salaire avantageux. Il se rend à la Bourse et envoie à Riga ses offres de services par dépêche télégraphique. De Marseille la dépêche arrive à Paris, en deux ou trois étapes, selon la force de l’agent de locomotion ; de Paris elle est envoyée à Francfort, de Francfort elle va à Moscou, bourse centrale de la Russie, et de Moscou à Riga. Ce trajet, d’environ 4 000 kilomètres, peut être parcouru en deux ou trois minutes. La réponse est transmise de la même manière. Si la correspondance télégraphique est tarifée a raison de 5 cent par 100 kilomètres, notre marin paiera 4 fr. environ pour la dépêche envoyée et la dépêche reçue. Si sa demande est agréée, il prend le chemin de fer et arrive à Riga en cinq jours. En supposant que le prix de la locomotion se trouve fixé au plus bas possible, soit à 112 centime par kilomètre, ses frais de déplacement, poste télégraphique comprise, s’élèveront à 24 fr.

L’Europe devient ainsi un vaste marché où les transactions des travailleurs s’effectuent aussi rapidement, aussi aisément que dans le marché de la Cité. Par Constantinople, les Bourses de l’Europe correspondent avec celles de l’Afrique et de l’Asie.

Ainsi la locomotion à la vapeur et la télégraphie électrique sont, en quelque sorte, les instruments matériels de la liberté du travail. En procurant aux individus le moyen de disposer librement d’eux-mêmes, de se porter toujours dans les contrées où l’existence est la plus facile et la plus heureuse, ces véhicules providentiels poussent irrésistiblement les sociétés dans les voies du progrès, dans les voies qui conduisent à la perfection de l’état social.

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[1] La fonction encore si lucrative de possesseur du sol n’est donc plus aujourd’hui qu’une sinécure. L’aristocratie anglaise, par exemple, n’est autre chose qu’une classe de sinécuristes aux appointements de deux milliards par an. En supposant qu’il y ait dans la Grande-Bretagne 10 millions de travailleurs actifs, et que leur salaire moyen soit de 20 centimes par heure de travail, on trouve qu’ils sont obligés de consacrer, l’un portant l’antre, 1 000 heures de travail par an, ou 3 ½ heures de travail par jour à l’entretien de cette caste parasite. Grâce aux efforts de l’Anti-corn-law-league cette ruineuse sinécure va enfin être supprimée.

A propos de l'auteur

L’Institut Coppet est une association loi 1901 dont la mission est de participer, par un travail pédagogique, éducatif, culturel et intellectuel, à la renaissance et à la réhabilitation de l’école française d’économie politique, et à la promotion des différentes écoles de pensée favorables aux valeurs de liberté, de propriété, de responsabilité et de libre marché.

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