La fonction productive de l’entrepreneur

Les causes qui légitiment la rémunération des entrepreneurs ont été généralement méconnues par ceux qui se sont donné pour mission de dénigrer les patrons et de flatter les ouvriers.

Extrait de Liberté et socialisme, par Jean-Gustave Courcelle-Seneuil, publié initialement en 1868 et réédité en 2014 par l’Institut Coppet.


§2. — Fonction de l’entrepreneur.

 

Pour établir et gérer une entreprise, soit dans l’agriculture, soit dans le commerce ou dans l’industrie manufacturière, il faut d’abord en concevoir l’idée, compter ce que coûteront les produits ou services à obtenir et ce que rapportera leur vente ; calculer, en un mot, si leur prix de vente rémunérera suffisamment le travail nécessaire pour les produire, de manière à ce que ce travail puisse continuer. Une fois ce compte fait, il faut réunir les capitaux nécessaires à l’entreprise, tels que : usine, machines, magasins, outils, bétail, engrais ou matières premières, etc., et les hommes capables de faire le travail dont on a besoin. Puis, ceci trouvé, il faut administrer l’entreprise, y assigner une place à chaque chose et à chaque personne, veiller à ce que le travail soit fourni et les capitaux conservés. Il faut acheter les matières premières et vendre les produits à des prix variables par la nature des choses et dont les variations peuvent déjouer tous les calculs. Il faut, lorsque le prix des matières premières s’élève et lorsque celui des produits s’abaisse, s’ingénier pour trouver des ressources et introduire dans l’entreprise des modifications qui lui permettent de continuer.

Le travail que nous venons de décrire est presque tout mental : il n’attache celui qui s’y livre à aucune machine, à aucun outil, ne lui impose aucun effort apparent et n’opère sur aucune portion de matière une transformation que l’on puisse voir et toucher. Il consiste au contraire, le plus souvent, à aller et venir, voyager, causer, reprendre, critiquer, toutes occupations qui semblent oisives. Aussi, la plupart des ouvriers et tous les écrivains qui ont déclamé contre la concurrence, considèrent-ils les entrepreneurs ou patrons comme des oisifs, comme des parasites, vivant du travail d’autrui et aux dépens d’autrui.

Un peu de réflexion suffit à faire disparaître cette erreur, et, à défaut de réflexion, l’expérience la montre bien vite. Lorsque des ouvriers se sont associés pour fonder et gérer eux-mêmes des entreprises, ils ont promptement appris, quelquefois à leurs dépens, l’importance considérable de la fonction que remplit l’entrepreneur. En effet, la plupart des associations ouvrières qui ont échoué ont péri faute d’une direction capable et énergique : celles qui ont réussi ont dû leur succès à ce qu’il s’est rencontré dans leur sein des hommes doués des qualités morales et intellectuelles qui constituent l’entrepreneur, et à ce que leurs co-associés ont su assigner à ces hommes la fonction dirigeante qu’ils étaient aptes à remplir.

Il est donc juste que le travail de l’entrepreneur soit rémunéré aux prix du marché, même lorsque l’entrepreneur n’agit que comme simple mandataire, lorsqu’il est, par exemple, directeur d’une société anonyme.

Lorsque l’entrepreneur travaille à son propre compte, un autre élément doit s’ajouter à sa rémunération. En effet, il court les risques de l’entreprise : c’est lui qui s’appauvrit ou se ruine si elle réussit médiocrement ou ne réussit pas : ce risque doit être couvert par une prime, par une part plus grande dans les bénéfices, dans le cas où l’entreprise prospère. — Dans toute entreprise, celui qui court les chances de perte court en même temps, comme il est juste, les chances de gain.

Les causes qui légitiment ce supplément de rémunération des entrepreneurs, ont été généralement méconnues par ceux qui se sont donné pour mission de dénigrer les patrons et de flatter les ouvriers. Étrangers à l’industrie ou mal placés pour la bien observer, ils ont raisonné comme si toute entreprise était assurée du succès, même sans intelligence et sans travail de direction, tandis que l’on voit tous les jours échouer des entreprises dont les directeurs s’étaient appliqués de toutes leurs forces à réussir.

A propos de l'auteur

Jean-Gustave Courcelle-Seneuil a défendu toute sa vie la liberté des banques, ce qui lui a valu d'être redécouvert par les partisans récents de ce système. Il a aussi apporté une contribution novatrice sur la question de l'entreprenariat avec son Manuel des affaires (1855), le premier vrai livre de gestion. Émigré au Chili, il y fut professeur et eut une grande influence sur le mouvement libéral en Amérique du Sud.

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