Intervention du 11 juin 1846 sur l’Algérie

Intervention du 11 juin 1846 sur l’Algérie

[Moniteur, 12 juin 1846.]

 

M. LE PRÉSIDENT. L’amendement ayant été retiré, il n’y a pas à le mettre aux voix. 

M. Gustave de Beaumont a la parole pour une explication. 

M. GUSTAVE DE BEAUMONT. Messieurs, je ne viens pas prolonger la discussion des affaires de l’Algérie ; la chambre pourrait le craindre, car j’ai l’habitude d’y prendre quelque part. 

Cette année, j’ai eu la disposition de m’en abstenir en présence de débats brillants et solennels dans lesquels on a dit, bien mieux que je n’aurais pu le faire, ce que j’avais à dire. 

Mais je voudrais adresser à M. le ministre des affaires étrangères une question sur un fait qui, sans appartenir précisément à la question de l’Algérie, s’y rattache par un lien étroit. Je veux parler du massacre de nos prisonniers sur le territoire du Maroc, au sein de la deïra d’Abd-el-Kader. 

J’ai hésité, Messieurs, à adresser sur ce point aucune interpellation à M. le ministre des affaires étrangères tant qu’il m’est resté sur le fait même un doute dans l’esprit : c’est parce que ce doute s’est complètement dissipé et que j’ai acquis la conviction de ce fait, que je viens demander une explication nécessaire. 

S’il ne s’agissait que de l’un de ces événements terribles tels que la guerre les produit, je me bornerais à déplorer ce fait du massacre de 300 soldats français ; mais je crois qu’il y a ici plus qu’un malheur, qu’il peut y avoir même une faute dont nous devons demander compte au gouvernement. 

J’ai besoin de préciser la question, je ne demande pas au gouvernement ce qu’il aurait fait en Algérie, soit diplomatiquement, soit militairement, pour prévenir un événement aussi affreux ; je crois, et je l’ai déjà dit plus d’une fois, que son intervention sous ce double rapport a, dans ces derniers temps, été vaine et stérile. 

Je ne lui demande pas non plus d’explications sur ce qu’il aurait l’intention de faire plus tard pour réprimer cet acte d’odieuse barbarie, je craindrais qu’il ne me répondît par de vaines promesses qui recevraient bientôt de quelque nouvelle catastrophe un triste et sanglant démenti. 

Mais voici le point sur lequel porte ma question : 

Tout le monde sait, Messieurs, qu’une proposition a été faite par Abd-el-Kader, d’échanger les prisonniers français qui étaient en sa possession contre des prisonniers indigènes qui étaient dans la nôtre ; tout le monde sait que cette proposition a été refusée. On sait également que c’est à la suite des refus de cette proposition d’échange qu’a eu lieu le massacre de trois cents prisonniers français. 

Il est un autre fait peut-être moins connu, mais qui n’est pas moins certain. 

Savez-vous, Messieurs, dans quelle circonstance a été proposé l’échange des prisonniers dont il s’agit ? Croyez-vous que le gouvernement ignorât quelle était la situation de nos prisonniers dans le sein de la deïra d’Abd-el-Kader ? Croyez-vous qu’on ne connût pas la menace sanglante qui pesait sur leur tête ? Non ! on savait à Alger, et je pense qu’on devait savoir à Paris que le sort funeste qui est échu à nos prisonniers, ils en étaient menacés. Je ne vous lirai pas des articles de la presse algérienne subventionnée ou non subventionnée, je citerai seulement quelques lignes que je trouve dans le Moniteur algérien du 30 mai dernier : « Partout des voix s’élèveront pour flétrir, au nom de l’humanité, cette horrible exécution qui n’était commandée par aucune nécessité de la guerre ; nous croyons qu’elle excitera, de l’autre côté de la Méditerranée, autant de surprise que d’indignation, car l’ex-émir ne passait pas pour un homme de sang. Ici, nous pouvons le dire à présent, il n’en a pas été de même ; la catastrophe du 27 avril était depuis longtemps l’objet d’une douloureuse prévision. » 

Ainsi, on vous proposait l’échange des prisonniers ; vous saviez, ou vous deviez savoir, que ces infortunés, qui étaient en la possession d’Abd-el-Kader, étaient menacés de la catastrophe dans laquelle ils ont péri ; c’était l’objet d’une douloureuse prévision ; et c’est dans ces circonstances que les offres d’Abd-el-Kader ont été repoussées ! ! 

Maintenant, quand je vous demande compte de cet événement qu’on vous a proposé le moyen d’empêcher, je vous demande instamment de ne pas me répondre par des réponses qui n’en seraient pas. 

Je vous demande d’abord d’écarter l’autorité qui a été produite, dans une autre enceinte, celle de M. le maréchal Bugeaud, gouverneur général de l’Algérie, derrière l’opinion duquel vous vous abriteriez. Je ne connais pas les communications qui vous ont été faites sous ce rapport par M. le maréchal Bugeaud, je ne puis pas, par conséquent, les discuter ; j’ignore dans quels termes elles étaient conçues ; ce que je sais, c’est que M. le maréchal Bugeaud est votre subordonné, c’est que vous seuls êtes responsables ; et d’autant plus responsables, qu’il vous avait lui-même déféré la question. Ainsi, il n’a pas voulu avoir seul la responsabilité ; il vous a dit quelle était son opinion ; mais il a voulu en même temps vous en faire juges, et ainsi il a ajouté la responsabilité morale à la responsabilité légale qui pèse sur vous. 

Ce n’est qu’à vous, ce ne peut pas être à lui que je m’en prends en ce moment. 

Je vous demanderai également de nous offrir, s’il y en a, d’autres réponses que celles qui ont été produites dans une autre enceinte ; elles ne me paraissent pas des justifications qui puissent être admises. Comment ! on ne croyait pas, dites-vous, à la sincérité des propositions d’Abd-el-Kader. Elles valaient bien la peine cependant d’être examinées ; ce n’est pas la première fois qu’un échange de prisonniers avait eu lieu entre Abd-el-Kader et nous, et quand il nous faisait une proposition pareille, il était permis d’espérer qu’elle aurait le même succès que celles qui l’avaient précédée. Toutes les circonstances étaient de nature à donner cette espérance. Pourquoi, nos prisonniers étaient-ils menacés de la catastrophe qui les a atteints ? Précisément parce qu’Abd-el-Kader était dans une très grande détresse, dans un très grand embarras ; parce qu’il ne pouvait plus suffire aux besoins de la deïra, encore surchargée de la nécessité de nourrir nos prisonniers. Mais c’est aussi précisément pour cette raison que refuser l’échange, c’était pousser en quelque sorte Abd-el-Kader à l’abominable extrémité qui s’est accomplie, puisque, ne voulant pas nous rendre nos prisonniers sans une rançon, et ne pouvant plus les nourrir, il n’avait plus d’autre moyen que de les massacrer. 

Voilà quelle était la prévision ! 

Eh bien ! cette prévision, c’était la certitude de la sincérité et du succès de la transaction proposée. 

Maintenant, reproduira-t-on cette objection fondée sur ce que, accepter la proposition de l’émir, c’eût été reconnaître sa puissance ?

Est-ce qu’il s’agit ici d’un traité par lequel la puissance d’Abd-el-Kader serait consacrée ? 

Je ne connais qu’un acte qui ait eu cette portée, c’est le traité de la Tafna. 

Et depuis quand un pacte d’humanité, entre deux parties belligérantes, quelles qu’elles soient, l’une immense comme la France, l’autre minime comme Abd-el-Kader, depuis quand un pacte d’humanité entre deux parties peut-il être considéré comme un acte de reconnaissance de l’une envers l’autre ? On a cité, dans une autre enceinte, je me plais à le redire, ce qui est arrivé en 1835. 

Lorsque M. Elliot, commandant de la légion anglaise en Espagne, est entré en négociation pour échanger des prisonniers avec Zumalacarregui, lieutenant de don Carlos, est-ce que M. Elliot reconnaissait par là l’autorité de don Carlos qu’il combattait les armes à la main, et qui a succombé dans la lutte ?

Citons un exemple plus récent et s’appliquant mieux à la question qui nous occupe. 

Est-ce que, en 1841, nous n’avons pas échangé des prisonniers avec Abd-el-Kader, dans des circonstances, j’ose le dire, compromettantes ; car on n’avait pas choisi, dans ces circonstances, le négociateur discret qui aurait dû être adopté ; mais enfin la négociation a eu son cours et a réussi ; et je n’ai point entendu dire que cette négociation qui nous a rendu des prisonniers, des concitoyens, je n’ai point entendu dire que cette négociation ait compromis nos affaires en Afrique et prêté à l’émir une puissance qu’il n’avait pas. 

Je sais bien qu’il y a une autre raison qu’on donne, et je ne l’aborde qu’en frémissant ; je sais bien, je n’y crois pas, je sais bien qu’on le dit, c’est une théorie que j’ai honte de répéter ; je sais bien qu’il a été dit qu’il était mauvais de faire des prisonniers, que cela était mauvais pour le succès de la guerre ; qu’il était bon que les soldats sussent que, quand ils se rendent, ils peuvent être massacrés. (Vives exclamations.) 

Voix diverses. Qui est-ce qui a dit cela ? 

M. GUSTAVE DE BEAUMONT. Vous ne maudissez pas plus que moi une pareille pensée 

Voix diverses. Mais qui a dit cela ? 

M. GUSTAVE DE BEAUMONT. Je ne dirai pas qui l’a dit, il ne me convient pas de le dire ; mais je l’ai entendu dire et j’en ai été attristé. 

Au centre. Ce serait une infamie. 

M. GUSTAVE DE BEAUMONT. Vous ne maudissez pas plus que moi cette théorie cruelle et injurieuse à notre armée : cruelle, car elle aurait pour résultat de changer les deux armées en deux armées de cannibales ; injurieuse à notre armée, qui, pour se battre, n’a pas besoin de pareilles excitations. J’en attesterais au besoin, pour le prouver, les mânes de ces 80 braves qui, à Sidi-Ibrahim, ont lutté avec tant d’héroïsme, et ont mieux aimé périr en combattant que de se rendre ! Non, non, notre armée n’a pas besoin de pareilles excitations. (Vif assentiment.) 

Mais, je le veux, ce ne ne sont pas ces motifs qu’on donnera, j’en suis sûr : l’inhumanité n’est pas dans le cœur de nos soldats ; je ne puis pas croire que l’inhumanité soit aussi dans la politique. 

Mais si ce ne sont pas là les motifs qui nous seront donnés, je demande au ministère de vouloir faire connaître ceux qui ont dirigé sa conduite. 

Nous avons besoin d’explications sur un fait qui a attristé la France, et dont la responsabilité, si des justifications plausibles n’étaient pas données, pèserait de tout son poids sur ceux qui, pouvant prévenir un si cruel événement, ne l’auraient pas empêché de s’accomplir. (À gauche. Très bien !)

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