Livre de Jacques Rueff : Le lancinant problème des balances de paiements (1965)

Lancinant problème RueffLivre complet à télécharger : pdf

L’Europe a les yeux rivés sur la Grèce et sa dette, tandis que l’Allemagne se fait régulièrement réprimander pour son excédent commercial excessif. « Le lancinant problème des balances de paiements » de Jacques Rueff, paru il y a 50 ans, discutait déjà de problèmes similaires. Il montre l’opposition très ancienne entre deux visions opposées – celle de l’autorégulation promue par Rueff et celle de l’intervention publique défendue par Keynes.

 

Quelques extraits du livre ci-dessous :

Il était une fois, dit Bastiat – cela commence comme un conte de fées, et c’en est un, en effet, puisque l’on y trouve le secret magique qui permet de mettre en excédent les balances commerciales de tous les pays, donc de combler les vœux de tous les chefs de gouvernement, de tous les ministres et de toutes les Chambres de commerce du monde.

Il était une fois, donc, un capitaine au long cours qui transportait des marchandises entre la France et l’Angleterre. C’était l’époque où les commandants de navires achetaient leur cargaison et allaient la vendre à l’étranger. Celui-ci était un bon commerçant et un bon marin. Il acheta du vin de Bordeaux, qu’il choisit avec soin, et le paya un million. Puis il mit le cap sur l’Angleterre et la douane vigilante enregistra, à la sortie du port, une exportation d’un million.

Le navire accosta sans heurt les rives de la Tamise et le capitaine vendit aussitôt son chargement à de fins connaisseurs, qui lui donnèrent, en livres sterling, l’équivalent de deux millions de francs.

Mais notre commandant de bord, toujours bon commerçant, employa les deux millions qu’il venait d’obtenir à l’achat de cotonnades, et celles-ci furent si bien choisies et achetées à si bon compte qu’à l’arrivée en France la douane estima la valeur de la cargaison à quatre millions de francs.

Ainsi, notre commerçant habile avait introduit dans la balance commerciale de la France une exportation d’un million, une importation de quatre millions, soit un déficit de trois millions de francs. Son activité coupable avait donc aggravé de trois millions de francs la balance défavorable de la France, et vous reconnaîtrez avec moi que, si les mots ont un sens et s’il faut tenir pour personnes raisonnables les hommes qui veulent améliorer la balance commerciale de leur pays, notre commandant de navire était un bien grand coupable, qui devait être, sinon pendu haut et court, au moins réduit à l’impuissance par retrait d’emploi.

Mais, heureusement, Bastiat ne connaissait pas que de pareils malfaiteurs. Il avait dans ses relations deux autres commandants de bord, l’un qui était un mauvais commerçant, l’autre un détestable marin.

Le mauvais commerçant, lui, disposait à son départ de Bordeaux d’un capital de quatre millions, et il acheta du vin pour cette somme, avec l’idée de l’exporter en Angleterre. La douane, toujours exacte, enregistra une sortie de quatre millions de francs.

Malheureusement, notre exportateur avait mal choisi son vin et l’avait mal soigné pendant le voyage. Les acheteurs anglais le tinrent pour une infâme piquette et ne consentirent à en donner que deux millions de francs. Mais le commandant de navire n’en était pas moins persévérant. Avec les deux millions, il acheta, lui aussi, des cotonnades, mais, toujours incompétent, il les acheta mal, et à l’arrivée en France, la douane estima la cargaison à son prix véritable sur le marché français, soit un million de francs.

Notre capitaine s’était évidemment ruiné pendant son voyage, puisqu’il y avait laissé trois millions de son capital – mais il avait introduit dans la balance commerciale de la France une sortie de quatre millions, une entrée d’un million, soit un excédent d’exportations de trois millions de francs. Tout le monde devait le tenir pour un grand citoyen, et j’espère que les honneurs dont le ministre du Commerce du temps a dû le couvrir ont compensé pour lui l’amertume de sa ruine.

Quant au troisième capitaine, le mauvais marin, il partit de Bordeaux, lui, avec trois millions de vins excellemment choisis et dont il comptait tirer grand profit sur le marché de Londres. La douane vigilante enregistra une sortie de trois millions de francs. Malheureusement, dès la sortie du port, notre commandant maladroit heurta un récif et le vaisseau sombra. La cargaison fut perdue et l’équipage noyé, sauf le commandant, qui fut sauvé et put ainsi constater que, par sa maladresse, il avait introduit dans la balance commerciale de la France une sortie de trois millions, pas d’entrée, et qu’il l’avait donc améliorée de trois millions de francs.

Ainsi, la recette magique pour améliorer la balance commerciale d’un pays, c’est d’acheter cher chez soi et de vendre bon marché au dehors – c’est-à-dire de se ruiner – ou d’envoyer au fond de la mer tous les produits de l’activité nationale. Vous m’accorderez que, dans cette constatation, il y a vraiment de quoi ébranler la conviction de ceux qui croient que le devoir des gouvernements est de diminuer le déficit ou de majorer l’excédent de la balance commerciale de leur pays.

[…]

J’eus avec [Keynes], à l’occasion de la querelle des réparations allemandes, une polémique publique. Elle a une réelle importance pour la théorie économique, car elle donna lieu, ultérieurement, à une expérience véritablement cruciale, dont toute science soucieuse d’objectivité tirerait des conclusions décisives.

Dans son article, Keynes exposait, avec sa lucidité habituelle, la thèse du caractère peu flexible des balances de paiements :

« Mon opinion personnelle est que, à chaque instant, la structure économique d’un pays permet, relativement à la structure économique des pays voisins, un certain niveau naturel des exportations et qu’il est extrêmement difficile de modifier arbitrairement et délibérément ce niveau. »

« Dans le cas des réparations allemandes, dit-il encore, nous essayons de fixer le volume des paiements étrangers et de forcer la balance commerciale à s’adapter à leur montant. Ceux qui ne voient à cela aucune difficulté… appliquent la théorie des liquides à ce qui est une matière sinon solide, au moins pâteuse, avec de fortes résistances internes. »

« Historiquement, ajoute-t-il, le volume des placements étrangers a tendu à s’ajuster – au moins dans une certaine mesure – à la balance commerciale et non la balance commerciale au volume des placements étrangers, les placements étrangers constituant l’élément sensible (mobile) et la balance commerciale, l’élément insensible de la balance des paiements. »

Je défendais le point de vue inverse, affirmant notamment que, sous certaines conditions de nature monétaire, « les résistances naturelles les plus puissantes ne sauraient faire obstacle au rétablissement de l’équilibre d’une balance des paiements, même lorsque cet équilibre a été troublé par des événements d’ordre purement financier ». Je montrais, en outre, « que la notion de niveau naturel des exportations était dépourvue de sens et que l’on ne saurait légitimement l’invoquer ».

[…]

C’était en 1928, au cours de la conférence contradictoire entre John Maynard Keynes et moi. Malgré l’éloignement, j’ai un souvenir très précis de l’événement. Nous étions, Keynes et moi, debout devant un large auditoire, sur la scène d’une salle de concert de Genève. Cependant que j’exposais les raisons pour lesquelles la balance des paiements d’un pays était toujours équilibrée, hors, à l’intérieur de ce pays, phénomènes d’inflation caractérisés, Keynes, qui marchait de long en large, s’arrêta brusquement, et m’interrompant me dit : « Mais cet équilibre, comment pensez-vous qu’il sera établi ? »

Je répondis : « Parce que si une partie du revenu national est utilisée à l’étranger, elle fera défaut pour l’achat, aux prix du marché, d’une portion de même valeur de la production nationale. C’est cette portion qui restera disponible pour l’exportation. Si les produits invendus trouvent immédiatement preneur à l’étranger, l’équilibre de la balance des paiements sera rétabli. Sinon, les prix tendront à baisser dans le pays déficitaire jusqu’au niveau où une part équivalente du produit national sera exportée. »

« Tiens, dit Keynes, reprenant sa marche, c’est une idée intéressante ; il faudra que j’y réfléchisse. »

[…]

L’interprétation « structurelle » consacrait la théorie keynésienne suivant laquelle « à chaque instant, la structure économique d’un pays permettait, relativement à la structure économique des pays voisins, un certain niveau naturel des exportations, niveau qu’il était extrêmement difficile de modifier ».

Nul doute que sa vogue ait été grandement accrue par l’enthousiasme qui régnait, alors, à l’égard des conséquences politiques qu’elle entraînait, notamment en stimulant, au-delà de toute limite prévisible, la générosité américaine. Nul doute aussi qu’en donnant une base doctrinale à la politique du don, elle justifiait le relâchement des disciplines financières, qui marqua si fâcheusement l’après-guerre dans un certain nombre de pays débiteurs, cependant qu’elle absolvait, en la parant d’une justification théorique, la mendicité internationale, qui en était l’inéluctable résultat.

Par toutes ces conséquences, la théorie du déficit structurel donnait aux théoriciens le confort, tant désiré, d’une doctrine d’apparence scientifique, qui permettait de suivre le courant plutôt que de le remonter, et de cueillir au passage, sur les rives, toutes les joies du consentement.

Une réponse

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.