Jérémie Rostan, Commerce vs. Gouvernement. Un essai sur Condillac.

Cet ebook est un guide de lecture du traité de Condillac : Le commerce et le Gouvernement (1776).

Jérémie Rostan enseigne la philosophie et l’économie à San Francisco, CA.

Il est l’auteur de nombreux articles pour mises.org et le québecois libre, ainsi que d’un ouvrage, Le Capitalisme et sa Philosophie, et de la préface à la réédition de L’éthique de la liberté de Rothbard (Belles Lettres, 2011).

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Sommaire

En guise d’introduction………………………………………………………………..1
Livre Premier : Bénéfices du Commerce
« Ce champ est à moi, et il n’est qu’à moi » ………………………………………….16
« Fondement de la valeur des choses »………………………………………………..23
« Le commerce suppose deux choses »…………………………………………………28
« Les prix ne peuvent se régler que dans les marchés »………………………………38
« Que devons-nous aux commerçants ? »…………………………………………….44
« Monnaie d’or et d’argent »………………………………………………………….52
« Laissons-les faire »…………………………………………………………………..61
« Révolution dans la manière de vivre »………………………………………………69
« Grandes entreprises de toutes espèces »…………………………………………….84
« Voilà l’ordre, il naît des intérêts respectifs et combinés de tous les citoyens »……..90
« D’une puissance qui protège le colon, l’artisan, l’artiste et le marchand »…………94
Livre Second : Maléfices du Gouvernement
« Malheur au peuple qui voudrait se passer de tous les autres »……………………100
« Impôts sur les consommations ( les plus funestes de tous ) »……………………..118
« À la merci des monopoleurs »……………………………………………………..122
« Voilà donc ce que produit la liberté ! »…………………………………………….134
« Des droits d’humanité opposés à des droits de propriété ! Quel jargon ! »……….142
« Il ne manquait plus au gouvernement que de faire la banque, et il la fit »………..148
Un mot de Conclusion……………………………………………………………….162

EXTRAIT

En guise d’Introduction

ON  A  PEINE  A  LE  CROIRE  AUJOURD’HUI,  mais le Libéralisme est né en France. En 1776, précisément, lorsque Étienne Bonnot de Condillac publia Le Commerce   &   le   Gouvernement,   signant   ainsi   l’acte   de   naissance   d’une philosophie radicale qui, prenant la liberté individuelle pour principe, en déduit en toute rigueur toutes les conséquences. Par la même occasion, il inventa alors la « science économique »[1]. –Car les deux sont indissociables.

On a pris l’habitude d’associer le ‘‘libéralisme économique’’ à une tradition anglo-saxonne issue d’Adam Smith, et de l’opposer au ‘‘libéralisme politique’’ censément plus continental—voire franchement franchouillard. Rien n’est plus faux, pourtant.

Tout d’abord, la science économique est libérale, tout comme la science physique est naturelle—jusqu’à découverte d’un autre Monde que le nôtre. Et cette science a plutôt été retardée qu’autre chose par l’économie politique Britannique. La Richesse des Nations, notamment, marque une considérable régression comparativement à l’œuvre de Condillac parue un mois plus tôt, la même année. Parce qu’elle sera la Bible de l’économie officielle, l’Enquête l’entraînera sur une pente glissante—jusqu’au fracas nommé Karl Marx. Dans le même temps, en France, la ‘‘Vieille École’’ libérale (Jean-Baptiste Say, les deux Charles, Comte et Dunoyer, Frédéric Bastiat, etc.) entretiendra, underground, les  braises du  feu  allumé par Condillac—dont il  reviendra à l’Autrichien Carl Menger de faire explicitement rejaillir la lumière, au point de réduire Marx à interrompre et retarder jusqu’après sa mort la parution du Capital. Verum index sui et falsi… .

Ensuite, il est certes vrai que le Libéralisme a un versant politique—mais pas celui que l’on croit. S’il est né en réaction contre un Ancien Régime, c’est celui dont les tentacules étouffaient via corporations, monopoles, douanes et privilèges en tous genres toute initiative individuelle et/donc tout progrès social.

Pour cette raison même, le Libéralisme prône, depuis ses origines, non pas un imbroglio de contre-contre-pouvoirs en bataille—c’est-à-dire toujours plus de pouvoirs, mais la pure et simple défense des libertés individuelles, i.e., des droits de propriété. Telle est à ses yeux, s’il en est une, la seule fonction politique légitime.

Le Libéralisme issu de Condillac—le vrai, celui de la ‘‘Vieille École’’ et de la tradition du ‘‘Laissez Faire’’—est indissociablement économique et politique. Mais il est aussi, plus fondamentalement encore, philosophique.

Le Commerce & le Gouvernement est un livre-événement parce que, pour la première fois dans l’histoire de la pensée, la philosophie et l’économie s’y rencontrent. Il est impossible de résumer ici leurs précédents rendez-vous manqués. Inutile, aussi, car si la philosophie croisa parfois l’économie avant

1776 (Les Politiques d’Aristote comportent une désastreuse tentative de ruiner la « chrématistique » ; on trouve chez Thomas d’Aquin une réflexion sur la justesse et la justice des prix ; John Locke fut non seulement un épistémologue empiriste et un philosophe politique, mais aussi un théoricien monétaire brillant ; etc.) ces accidents n’engendrèrent jamais de véritable croisement.

Or il était impossible, sans cela, de faire de l’économie une science. En témoignent les nombreux écrits économiques antérieurs à l’œuvre de Condillac. De Cantillon et de Turgot, notamment, on peut dire qu’ils avaient déjà  anticipé,  respectivement,  la  forme  et  le  contenu  de  cette  nouvelle

discipline. Mais, si l’homme d’affaire Irlandais avait bien composé un premier traité systématique, celui-ci reposait sur une théorie incorrecte de son concept fondamental—celui de valeur. Quant au courageux Ministre, son indéniable génie s’était malheureusement disséminé dans une œuvre fragmentaire et engoncée dans des postulats Physiocratiques.

Au total, ni l’un, ni l’autre, ni personne avant Condillac ne fit de l’économie une science—moins encore une science philosophique. C’est qu’il leur manquait le sésame découvert par le génial abbé… .

L’alchimie avait bien faillit se faire, pourtant—et ce, dès le XVIe  siècle. À cette époque, certains théologiens Espagnols proposèrent :

1° Une théorie du libre-arbitre humain ;

2° Une théorie du droit naturel ;

3° Une théorie correcte de la valeur ;

4° Une théorie de la loi de l’offre et de la demande ;

5° Une théorie correcte de la monnaie ;

6° Une théorie de l’inflation comme taxation masquée ;

7°  Une  théorie  de  la  productivité  de  l’échange  et  de  l’utilité  sociale  du commerce ;

8° Une défense de la libre circulation des personnes et des biens ;

9° Une théorie de la tyrannie et une défense du tyrannicide.

Les écrits du Dominicain Martín de Azpilcueta et du Jésuite Juán de Mariana sont,  à  cet  égard  particulièrement  remarquables.  Cependant  ils  ne composèrent, non plus que ceux des autres membres des l’École de Salamanque, jamais un corps de doctrine unifié. Et parce qu’ils restèrent sans suite et devinrent lettres mortes, le XVIIe  siècle fut laissé en proie au Mercantilisme.

2

AVEC LE COMMERCE & LE GOUVERNEMENT, et ce pour la première fois, la philosophie et l’économie ne se rencontrent plus seulement par accident, mais se retrouvent autour d’une même essence : celle de l’homme.

La seule œuvre économique du philosophe Condillac procède en effet intégralement de l’intuition séminale de ce qu’une action humaine est, par essence, une spéculation :

« Je dis que lorsque je suis loin de la rivière, l’eau me coûte l’action de l’aller chercher, action qui est un travail, puisqu’elle est faite pour me procurer une chose dont j’ai besoin ; et lorsque je suis sur le bord de la rivière, l’eau me coûte l’action de me baisser pour en prendre—action qui est un bien petit travail, j’en conviens…

L’eau coûte donc le travail que je fais pour me la procurer. Si je ne vais pas la chercher moi?même, je payerai le travail de celui qui me l’apportera ; elle coûte donc le salaire que je donnerai, et par conséquent les frais de voiture sont une valeur à elle. Je lui donne moi?même cette valeur, puisque j’estime qu’elle vaut ces frais de voiture.

On serait bien étonné, si je disais que l’air a un prix ; et cependant je dois le dire, si je raisonne conséquemment. Mais que me coûte?t?il ? Il me coûte tout ce que je fais pour le respirer, pour en changer, pour le renouveler. J’ouvre ma fenêtre, je sors. Or, chacune de ces actions est un travail…

J’en pourrais dire autant de la lumière, de ces rayons que le soleil répand avec tant de profusion sur la surface de la terre : car, certainement, pour les employer à tous nos usages, il nous en coûte un travail ou de l’argent »[2].

On ne saurait être plus clair :

1) Les catégories de « coût » et de bénéfice—ou « valeur », sont inhérentes à l’action humaine : l’effort consenti en vue de satisfaire tel besoin est le coût de cette action—une certaine insatisfaction ; quant au bénéfice, c’est-à-dire à la satisfaction qu’elle m’apporte, elle est la valeur de cette action.

2)  Sa  valeur  est  subjective  et  spéculative :  « je  lui  donne  moi-même »  en anticipant la satisfaction d’un besoin d’une certaine intensité.

3) J’entreprends cette action parce que je juge que la satisfaction de ce besoin vaut  plus que  le  coût  de  cette  satisfaction—parce  que « j’estime »,  e.g., qu’étancher ma soif «  vaut les frais de voiture » de l’eau qu’il m’en coûte.

4) Une action humaine est donc une spéculation en-acte : son coût est une avance que je fais par anticipation d’un retour supérieur—d’un bénéfice net en terme de satisfaction.

Faisant fond sur cette intuition philosophique de l’essence spéculatrice—c’est- à-dire simplement : intellectuelle, de l’action humaine, Condillac opère une véritable révolution copernicienne de la valeur sur la base de laquelle seule une science économique devient possible.

Leur valeur, affirme-t-il, n’est pas « une qualité absolue qui est inhérente aux choses, indépendamment des jugements que nous portons »[3]. Elle est, tout au contraire, celle que nous leur donnons en anticipant les bénéfices que nous pourrons en retirer.

L’erreur des pseudo-économistes antérieurs à Condillac (sauf rares exceptions telles que celles des membres de l’École de Salamanque, ou de Turgot), ainsi que des pseudo-économistes classiques Britanniques, puis de Marx, est précisément de prendre leur valeur pour une propriété réelle et objective des choses, c’est-à-dire de ne pas comprendre qu’une valeur est un jugement subjectif, une « estime ».

3

C’EST DE CETTE THÉORIE  RÉVOLUTIONNAIRE  du « fondement de la valeur des choses » que Condillac déduit l’intégralité de la science économique ; en deux temps.

Dans un premier livre, il dresse la théorie du Commerce, c’est-à-dire du libre- échange. L’échange est une action humaine comme une autre, donc spéculatrice elle aussi. Sa particularité est qu’elle est une cession et une acquisition de valeurs—ou plus exactement de droits. Ceci mis à part, c’est bien pour la même raison que je fais l’effort d’aller chercher de l’eau au loin et que j’accepte de vous céder ma marchandise en échange de  la vôtre : parce que j’estime en retirer un bénéfice net en termes de satisfaction de mes besoins. Bien évidemment, ceci est réciproquement vrai pour vous. Tout échange, dès lors qu’il libre, est donc nécessairement réciproquement profitable.

Tel est, démontrera notre abbé, le sens de la société : les hommes ont besoin les uns  des  autres,  c’est-à-dire  besoin  d’échanger.  Ils  ont  donc  unanimement intérêt à s’associer. Et telle est aussi la direction de son évolution, ou du moins de son progrès : à moins qu’ils n’en soient empêchés, i.e., à condition qu’ils soient laissés libres de le faire, des individus ne se contenteront pas de coopérer, mais étendront et intensifieront continuellement leur coopération, i.e., leur commerce.

Or, ils ne le pourront qu’en satisfaisant sans cesse mieux leur besoin social d’échanger. Soient, donc, les premiers colons d’une peuplade quelconque : à cette fin, ils inventeront des lieux de marché, la division du travail, l’activité commerciale, la monnaie, etc. Ils œuvreront même spontanément à des chantiers   publics   de   grande   envergure   permettant   d’ouvrir   entre   leur peuplade et les autres des voies de commerce—donc de coopération pacifique et de progrès.

Surtout, les bénéfices du commerce ne leur seront promis qu’en tant que, disposant de marchés, de marchands et d’une monnaie, ils ne saboteront pas le seul et unique dispositif qui permette à tous de conclure entre eux les échanges les plus profitables : la libre concurrence.

Cette liberté « pleine et entière »[4] du commerce, ces hommes et ces femmes ne la défendront pas uniquement en raison de son utilité. Elle leur tiendra aussi à cœur en raison de sa Justice. Car, si chaque action de chaque individu est une spéculation subjective, donc une révélation de sa liberté, alors le travail n’est pas seulement la production d’une chose consommable mais aussi bien la création d’un droit exclusif sur sa consommation : un droit de propriété.

Afin de protéger sa sacralité et de s’en garantir les bienfaits en assurant leur tranquillité domestique, ainsi que leur défense commune, ils formeront donc une union plus parfaite—et un gouvernement chargé de cette unique mission. Et  afin  de  protéger  leur  société  contre  ce  gouvernement lui-même  et  ses possibles  abus,  ils  le  dénueront  du   pouvoir  de   prélever  l’impôt.  Son financement se fera via les subsides librement consentis des citoyens. –Étant parvenus, de cette manière, à creuser des canaux, construire des ponts, paver des chemins, etc., pourquoi ne parviendraient-ils pas tout aussi bien à financer une police, des tribunaux, etc.—voire une armée, s’il était besoin ?

Liés à leur gouvernement par de véritables contrats, i.e., des échanges commerciaux, ces hommes et ces femmes libres seront alors protégés contre leur protecteur : celui-ci fera tout le nécessaire, et rien que le suffisant.

Il était une peuplade d’hommes et de femmes tous aussi libres et riches que possible. Leur histoire est celle du commerce, que Condillac expose à la façon d’un conte philosophique.

Un tel style ne nuit en rien à la scientificité de son propos, pourtant : de bout en bout, notre génial abbé mène un seul et même raisonnement continu, une démonstration a priori développant les principes de la science économique à partir de l’essence spéculatrice de l’action humaine.

Malgré certaines inexactitudes, voire erreurs de détail, on y trouve, un siècle avant les Principes d’Économie de Carl Menger, le codicille des vérités économiques.

Mais il y a plus encore, dans Le Commerce & le Gouvernement : il y a son second livre. Car ce qui fait de Condillac le père fondateur du Libéralisme ‘‘Vieille École’’, de la philosophie libérale et de la science économique, c’est qu’il ne se contente pas de démontrer les bénéfices du commerce, ainsi que leur légitimité morale :  il  poursuit  et  démontre  tout  aussi  bien  les  maléfices  sociaux  et l’illégitimité morale des interventions du gouvernement.

Il fut un Roi, qui prétendit intervenir en faveur de ses sujets, et détruisit une à une leurs libertés et leurs richesses. Telle est la deuxième partie de l’histoire— celle du Gouvernement.

La première voit le jour se lever : d’abord quelques pionniers, des « colons » qui cessent d’errer dans l’animalité pour établir une société d’hommes. De leur travail et de leur commerce, la civilisation naît peu à peu.

Étrangement, alors qu’il est midi, le soir se met à tomber, jusqu’à la nuit complète.  L’ombre  est  d’abord  presque  imperceptible :  notre  peuplade  a maintenant son Roi, et son gouvernement vit, non plus de subsides, mais d’impôts obligatoirement prélevés. C’est qu’il en a besoin, maintenant qu’il entend œuvrer au Bien Public… Fiat bonum publicum, pereat mundus.

De même qu’il déduit le premier livre d’une analyse de l’échange, de même Condillac déduit le second d’une analyse… de la guerre. Car tout acte du gouvernement est un acte de guerre—dès lors qu’il abuse de son pouvoir et porte atteinte à la liberté du commerce.

La conséquence de sa politique sera une chute vertigineuse : la retombée dans l’état de misère animale dont le commerce avait sorti la société. La raison en est, que chaque intervention du gouvernement implique une nouvelle restriction du commerce—donc de ses bénéfices.

Son péché originel sera l’érection de barrières douanières et la taxation des importations. Il croira ainsi privilégier ses ouailles aux dépens de l’étranger— et se payer un nouveau salaire pour sa nouvelle fonction : non plus défendre les droits de tous, mais offenser ceux de certains en faveur d’autres.

La conséquence de cette première intervention sera un dérèglement du commerce intérieur auquel le gouvernement tentera de remédier par un nouveau coup de force entraînant un nouveau dérèglement, et caetera.

Le second livre de Le Commerce & le Gouvernement met lui aussi à jour un codicille de vérités—celui de la critique de l’interventionnisme :

1) Critique du protectionnisme, i.e., de la taxation des importations ;

2) Critique du contrôle des prix ;

3) Critique des taxes à la consommation ;

4) Critique des licences et des monopoles ;

5) Critique des manipulations monétaires ;

6) Critique de la politique de déficit public ;

Tout comme les bénéfices de la liberté commerce, Condillac déduit logiquement les uns des autres les maléfices de sa coercition par le gouvernement. Though this be madness, yet there is method in’t…

Par-delà les Principes de l’Économie de Carl Menger, le génial abbé annonce et anticipe alors les parties critiques des deux œuvres économiques et philosophiques majeures du  XXe  siècle :  L’Action Humaine de  Ludwig von Mises, et L’Homme, l’Économie et l’État de Murray N. Rothbard.

À cet égard, deux de ses intuitions sont particulièrement remarquables. La première est l’idée selon laquelle les manipulations monétaires du gouvernement sont la source des crises économiques (business cycles) que les pseudo-économistes attribuent pourtant à la liberté des marchés. La seconde, plus  géniale  encore,  est  le  pressentiment de  ce  que  démontrera, dans  les années 20’s du XXe  siècle, Ludwig von Mises : l’impossibilité logique d’une planification gouvernementale de l’économie.

En étudiant les œuvres de Turgot, nous aurions pu gagner un siècle, affirmait Rothbard. On peut ajouter : en étudiant Le Commerce et le Gouvernement, nous aurions peut-être évité 100,000,000, de morts…

4

ENFIN, on ne saurait comprendre Le Commerce & le Gouvernement sans dire un mot du contexte très particulier dans lequel Condillac l’écrivit—et de sa proche parenté avec le nôtre.

Nous sommes au mois d’Août 1774, et l’excellent Turgot vient d’être promu du  poste  de  Ministre  de  la  Marine  à  celui  de  Contrôleur  Général  des Finances… qui en ont bien besoin, de contrôle.

Face à un déficit public désastreux—et quasi désespéré, Turgot commence par mettre un terme à l’hémorragie, et cela sans inventer de nouveaux impôts, ni même augmenter les anciens (ce qui fait de l’homme un drôle d’animal politique).

Sa recette miracle ? Faire la chasse aux dépenses somptuaires de l’État—vaste chantier dans cet Ancien Régime finissant. Emplois fictifs, pensions de courtoisie, budgets des Ministères, etc., Turgot passe tout au crible—non sans se faire un cercle d’ennemis rapprochés et influents. –De là viendra, en grande partie, sa chute.

L’autre problème essentiel de la France d’alors (mais il s’agit en fait du même problème) est la cherté du blé—donc du pain quotidien. Pire encore : le blé est cher parce qu’il est rare, et parce qu’il est rare toute la population (des villes) n’est pas correctement approvisionnée.

Ici aussi, le « nouveau Ministre »[5]  met ses théories en pratique et mène une politique négative [6] : la libéralisation, i.e., la déréglementation pure et simple du  commerce  intérieur  et  de  l’importation des  grains—blessant ainsi  une nouvelle fois les intérêts de la caste privilégiée.

Malheureusement, les récoltes de 1773 et 1774 ont été désastreuses. Comme ce fut le cas 10 ans plus tôt sous L’Averdy, les prix grimpent, et le peuple hurle au  ‘‘pacte  de  famine’’.  Même  causes,  mêmes  effets :  c’est  la  ‘‘guerre  des farines’’—sorte de mini-guerilla frumentaire où se mêlent toutes les rancoeurs, toute la misère et toutes les vexations.

Les adversaires du libéralisme en général, et de Turgot en particulier, ne perdent pas une si belle occasion : Necker, qui lui succédera au gouvernement, fait ainsi paraître en 1775 un très mauvais essai Sur la législation et le commerce des grains dans lequel il se fait la voix du préjugé populaire et vitupère contre la liberté des échanges. Le succès est considérable…

C’est dans ce contexte, au cours de l’année 1775, que Condillac rédige Le Commerce  &  le  Gouvernement et  défend  la  « liberté  pleine  et  entière »[7]   du premier en prenant constamment en exemple le commerce des grains.

En ce sens, si Le Commerce & le Gouvernement est bien l’opera prima de la philosophie libérale  et  de  la  science  économique, elle  constitue aussi  une œuvre de circonstance et un écrit de combat :

1) Une Défense de Turgot—à la politique duquel un chapitre entier du second livre est, à mots à peine voilés, consacré[8] ;

2) Une œuvre polémique—envers ses détracteurs ;

3) Une œuvre pédagogique—pour qui veut bien l’entendre.

Trop conscient de la nécessité de « prévenir ou calmer les inquiétudes que le peuple conçoit si aisément sur cette matière, et que la seule instruction peut dissiper »[9],  Turgot  avait  lui-même  mis  au  point  une  perfection  de  petit Préambule à l’Arrêt Royal rendant sa liberté au commerce des grains. En vain, comme on le sait. Rien d’étonnant à cela : la culture économique est toujours d’autant plus rare qu’elle est plus nécessaire ; cette malédiction de la politique économique est une triste vérité a priori.

Dans ce contexte, la bi-patition de Le Commerce & le Gouvernement s’explique particulièrement bien. Il s’agit tout d’abord pour Condillac de fonder—pour mieux le justifier, le Préambule de Turgot en analysant les principes du commerce. Il s’agit ensuite de le développer, en déduisant les conséquences de la liberté des échanges. Mais il s’agit aussi de déduire les effets ‘‘pervers’’—et néanmoins normaux de chaque nouvelle atteinte qui lui est portée.

Alors s’expliquera que la cherté du pain en 1775 est la conséquence des limites drastiques que la Nature a imposé à la production les années précédentes, et la faute des limitations artificiellement surimposées par le gouvernement à cette branche du commerce. Celle-ci a été si méthodiquement dévastée qu’il faudra plus qu’un Arrêt Royal et quelques semaines pour que la liberté retrouvée résorbe ce chaos.

Oui, les prix grimpent en flèche ; et c’est là le signe qu’il faut persévérer. Car Turgot a raison :

« Non  seulement  ce  renchérissement  est  inévitable  ;  mais  il  est  l’unique remède possible de la rareté, en attirant la denrée par l‘appât du gain. Car puisqu’il y a un vide, et que ce vide ne peut être rempli que par les grains réservés des années précédentes, ou apportés d’ailleurs il faut bien que le prix ordinaire de la denrée soit augmenté du prix de la garde, ou de celui du transport; sans l’assurance de cette augmentation, l’on n’aurait point gardé la denrée, on ne l’apporterait pas; il faudrait donc qu’une partie du peuple manquât du nécessaire et pérît.

Quelques moyens que le gouvernement emploie, quelques sommes qu’il prodigue, jamais, et l’expérience l’a montré dans toutes les occasions, il ne peut empêcher que le blé ne soit cher quand les récoltes sont mauvaises.

Si, par des moyens forcés, il réussit à retarder cet effet nécessaire, ce ne peut être que dans quelque lieu particulier, pour un temps très court; et en croyant soulager le peuple, il ne fait qu’assurer et aggraver ses malheurs ».

Car c’est la même politique qui a saboté la production agricole, raréfié donc renchérit les blés, déréglée leur circulation, et creusé le déficit public. On l’oublie couramment—quand on ne l’ignore pas, mais le gouvernement reprend nécessairement et nécessairement plus en impôts qu’il ne semble donner en grains. Au total, cela fait toujours moins de pain—mais plus d’État.

Étrange : un État dont le surpoids s’alimente de lui-même, de plus en plus proche  de  l’obésité  morbide,  mais  aussi  de  la  banqueroute ;  une  caste engraissée de privilèges et une société qui, n’en pouvant plus, croit devoir s’en prendre à un libéralisme spectral et appeler au secours, contre la liberté du commerce, l’intervention du gouvernement…

Plus aucun doute : la double contine de Condillac est une leçon pour notre époque.

—————————————-

[1] 1, « Objet de cet Ouvrage ». Sauf rare mention contraire, l’ensemble des notes renvoient à : Condillac, Le Commerce & le Gouvernement, 1776. Nous nous référons à l’édition originale d’Amsterdam.

[2] I,1,  je souligne.

[3] 1,I

[4] 1,XX

[5] 2, XV

[6] On entend par « politique négative » toute politique de dé-réglementation—des mœurs, de l’économie, etc.

[7] 1, XX

[8] Cf. 2, XV, et infra, p.136.

[9]  in, « Arrêt du Conseil d’État du Roi du 13 Septembre 1774 par lequel Sa Majesté établit la liberté  du  Commerce  des  Grains  & Farines  dans l’intérieur  du  Royaume,  et  se  réserve  à statuer sur la liberté de la vente à l’Étranger, lorsque les circonstances seront devenues plus favorables ».

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