La méthodologie en économie, une intuition française. Par Benoît Malbranque

La méthodologie en économie, une intuition française

Par Benoît Malbranque

Nous avons mille raisons d’être fiers des réalisations des économistes français. Ils ne dominèrent pas seulement la science de l’économie politique : ils en furent les principaux initiateurs et leur nourricière la plus généreuse. Sur les questions monétaires ou sur la théorie de la valeur, c’est à l’Ecole française que nous devons les principaux éclaircissements. Cet article s’intéresse à un point sur lequel ils ont aussi brillé.

C’est dans l’école française d’économie que nous trouvons les traces d’une « préhistoire » de la méthodologie économique, et c’est cette même école qui fournira également le premier écrit de cette discipline. Au XVIIIe siècle, Destutt de Tracy et Condillac mirent en application de manière consciente la méthodologie déductive et aprioriste qui resta l’orthodoxie jusqu’au milieu du vingtième siècle.

La déduction est la méthode qui consiste à partir de prémisses données et d’en faire découler des conclusions logiques. L’induction, à l’inverse, est la méthode qui consiste à produire des généralisations à partir de données spécifiques. L’othodoxie en économie fut le déductivisme : les grands méthodologistes, dont les anglais Nassau Senior, John Stuart Mill, John E. Cairnes, et John Neville Keynes, expliquèrent inlassablement que les économistes devaient faire découler leurs théories de données fondamentales de la nature humaine, comme la motivation pour le gain et l’aversion pour l’effort, et que telle était la méthodologie appropriée pour la science économique

Afin d’expliquer pourquoi ce fut en France que la méthodologie économique en économie prit véritablement naissance, nous pouvons citer Dow, qui explique que la méthode aprioriste et déductive se rattache à un mode de raisonnement d’abord et avant tout cartésien. [1] Alliée au haut niveau de développement qu’avait l’économie politique en France à cette époque, cette disposition intellectuelle a certainement avantagé les économistes français, en comparaison des autres, pour initier cette discipline.

Les économistes français furent fondateurs, initiateurs, mais l’impulsion qu’ils donnèrent fut loin d’être insignifiante. Leur engagement pour la méthodologie déductive était sincère et profond. Selon les mots d’un historien de la pensée économique, les travaux de Condillac, notamment, fournissent « l’un des plus purs exemples de déduction dans la science sociale ». [2]

Ce penchant méthodologique ne fut pas moins sensible chez Destutt de Tracy. Naissant quarante ans après Condillac, il eut l’avantage de pouvoir se nourrir des travaux de James Steuart et d’Adam Smith. Se servant de leurs exemples, il approfondira le positionnement déductiviste de Condillac et « cultiva un traitement profondément déductif de l’économie » ainsi que l’affirmera Daniel Klein. [3]

Tant Condillac que Destutt de Tracy insistèrent également sur le fait que tout corps de connaissance dérive nécessairement d’un nombre réduit de grands principes fondamentaux. [4]

Malgré ces brillants initiateurs, c’est de Jean-Baptiste Say, sans doute le plus grand économiste français, que nous devons la première véritable contribution à la méthodologie économique.  Selon les mots de Rothbard, Say fut « le premier économiste à réfléchir profondément sur la méthodologie appropriée pour sa discipline, et à baser ses travaux, pour autant qu’il le pouvait, sur cette méthodologie. » [5]

Il écrivait après Adam Smith, qui avait traité de la méthodologie économique avec une légèreté déconcertante. Dans sa Richesses des Nations, il ne prêtait à peu près aucune attention aux questions méthodologiques. Il utilisa la statistique et les digressions historiques mais sans expliquer la pertinence de leur utilisation ni les défendre contre les critiques habituelles formulées à leur égard. « La méthodologie d’Adam Smith était éclectique, dira Thomas Sowell. Les éléments empiriques, théoriques, institutionnels, philosophiques, statiques, et dynamiques étaient tous entremêlés. » [6] De la même façon, et bien que son écrit resta purement littéraire, il ne rejeta jamais l’usage des méthodes calculatoires sur la base de raisonnements méthodologiques.

Jean-Baptiste Say reprit cette critique et s’inscrivit en opposition aux pratiques de l’économiste écossais. Ainsi qu’il l’écrira fermement, « l’ouvrage de Smith n’est qu’un assemblage confus des principes les plus sains de l’économie politique, appuyés d’exemples lumineux et des notions les plus curieuses de la statistique, mêlées de réflexions instructives ; mais ce n’est un traité complet ni de l’une ni de l’autre : son livre est un vaste chaos d’idées justes, pêle-mêle avec des connaissances positives. » 26

C’est dans le discours préliminaire de son Traité d’économie politique paru en 1803, qu’il posa les bases de la méthodologie économique. Dans son souhait de faire reposer sa science sur des bases inébranlables, il mit en avant la possibilité, et plus encore, la nécessité de l’agencer à partir de « faits généraux » nécessairement vrais, et de procéder ensuite par déduction. « L’économie politique, expliqua-t-il, de même que les sciences exactes, se compose d’un petit nombre de principes fondamentaux et d’un grand nombre de corollaires, ou déductions de ces principes. » [7]

Introduisant là l’une des grandes tendances de la méthodologie économique, Say précisera son propos : « L’économie politique est établie sur des fondements inébranlables du moment que les principes qui lui servent de base sont des déductions rigoureuses de faits généraux incontestables. Les faits généraux sont, à la vérité, fondés sur l’observation des faits particuliers, mais on a pu choisir les faits particuliers les mieux observés, les mieux constatés, ceux dont on a été soi-même le témoin ; et lorsque les résultats en ont été constamment les mêmes, et qu’un raisonnement solide montre pourquoi ils ont été les mêmes, lorsque les exceptions mêmes sont la confirmation d’autres principes aussi bien constatés, on est fondé à donner ces résultats comme des lois générales, et à les livrer avec confiance au creuset de tous ceux qui, avec des qualités suffisantes, voudront de nouveau les mettre en expérience. »  [8]

Il rejeta l’usage des statistiques, et ce pour la même raison : l’économie politique ne peut reposer que sur l’agencement de « faits généraux », et non sur l’empilement désordonné de données économiques. La tâche de l’économiste doit être de chercher des principes de causalité entre les phénomènes, de déceler l’existence de principes généraux irréfutables, et d’en déduire ensuite les applications spécifiques.

Avec une grande rigueur, Say appela ainsi à distinguer deux sciences qu’on a presque toujours confondues : l’économie politique, qui est une science expérimentale, et la statistique, qui n’est qu’une science descriptive. « La statistique ne nous fait connaître que les faits arrivés ; elle expose l’état des productions et des consommations d’un lieu particulier, à une époque désignée, de même que l’état de sa population, de ses forces, de ses richesses, des actes ordinaires qui s’y passent et qui sont susceptibles d’énumération. C’est une description très détaillée. Elle peut plaire à la curiosité, mais elle ne la satisfait pas utilement quand elle n’indique pas l’origine et les conséquences des faits qu’elle consigne ; et lorsqu’elle en montre l’origine et les conséquences, elle devient de l’économie politique. » [9] Selon Say, si la statistique et l’étude des faits économiques peuvent fournir des éléments pour aider l’économiste, ni l’une ni l’autre ne constitue à proprement parlé son sujet d’étude. Dans cette optique, ce n’est qu’en assignant à l’étude statistiques la tâche modeste mais importante de guider ses observations que l’économiste peut avancer de manière plus sûre vers les vérités de sa science.

Au final, l’exposé de la méthodologie économique par Jean-Baptiste Say fournit encore bien des pistes pour l’économiste contemporain. Ses positions méthodologiques, approfondies et systématisé par tous les méthodologistes du XIXe siècle, puis par Menger et l’Ecole Autrichienne d’économie, méritent bien des éloges. Car Jean-Baptiste Say eut une véritable influence de ce point de vue.

Say eut également le mérite de diriger ses nombreux disciples sur le bon chemin, et Frédéric Bastiat fut l’un d’entre eux. Celui qu’on a surnommé le « joyeux libertarien » n’était pas un méthodologiste, et à peine un théoricien. [10] Pourtant, si l’on en croit Mark Thorton, la méthode aprioriste et déductive fut suivie consciencieusement par Bastiat. 31 Interprétant ses écrits du point de vue méthodologique, le même Thorton distinguera une « leçon méthodologique » donnée par Bastiat : l’économiste doit se concentrer sur l’analyse théorique déductive (« ce que l’on ne voit pas ») et non sur l’histoire et les statistiques (« ce que l’on voit »). [11]

Bastiat fut aussi très critique face à ce qui fut plus tard décrit comme le « monisme » : cette idée que l’économie doit être considérée comme une science au même titre que la chimie ou que la physique et adopter les mêmes usages. Bastiat était vigoureusement opposé à cette conception. Il l’écrira clairement, et en précisera les raisons : « L’économie politique n’a pas, comme la géométrie ou la physique, l’avantage de spéculer sur les objets qui se laissent peser ou mesurer ; et c’est là une de ses difficultés d’abord, et puis une perpétuelle cause d’erreurs ; car, lorsque l’esprit humain s’applique à un ordre de phénomènes, il est naturellement enclin à chercher un criterium, une mesure commune à laquelle il puisse tout rapporter, afin de donner à la branche de connaissances dont il s’occupe le caractère d’une science exacte. Aussi nous voyons la plupart des auteurs chercher la fixité, les uns dans la valeur, les autres dans la monnaie, celui-ci dans le blé, celui-là dans le travail, c’est-à-dire dans la mobilité même. » [12]

Méthodologie aprioriste et déductive, et dualisme clair entre sciences sociales et sciences naturelles : tel fut le fruit de l’école française. A une époque où, malgré les travaux des grands méthodologistes du passé, les économistes semblent à ce point avoir succombé aux sirènes positivistes, rien n’est plus nécessaire qu’une réflexion sur les fondements de la science économique, et voilà bien ce que Jean-Baptiste Say et l’Ecole française nous ont fourni.

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[1] S. Dow, The Methodology of Macroeconomic Thought : A conceptual Analysis of Schools of Thought in Economics, Edward Elgar, 1996, pp.10-13

[2] Hector Denis, Histoire des systèmes économiques et socialistes, 1904, p.153

[3]  Daniel Klein, « Deductive Economic Methodology in the French Enlightenment : Condillac and Destutt de Tracy », History of Political Economy, 17:1, 1985, Duke University Press, p.54

[4] Voir notamment Condillac, Le Commerce et le Gouvernement considérés relativement l’un à l’autre (1776), in Œuvres philosophiques de Condillac, 1947, p.248

[5] Murray Rothbard, « Jean-Baptiste Say and the method of praxeology », in An Austrian Perspective on the History of Economic Thought, Volume II. Classical Economics, Ludwig von Mises Institute, 2006, p.82

[6] Thomas Sowell, Classical Economics Reconsidered, Princeton University Press, 1994, pp.112-113 Remarquant bien cet usage de la déduction et de l’induction dans le même ouvrage, et à l’intérieur même de raisonnements particuliers, Marx commentera de la même façon : « Chez Smith les deux méthodes d’étude ne font pas que marcher l’une à côté de l’autre, mais s’entremêlent et se contredise constamment. » (Karl Marx, Theories of Surplus Value: Part II, Lawrence & Wishart, 1969, p.165)

[7] Jean-Baptiste Say, Traité d’économie politique, ou simple exposition de la manière dont se forment, se distribuent et se consomment les richesses, Guillaumin, 1861, p.3 ; Institut Coppet, 2011, p.9

[8] Ibid., p.6 ; p.11

[9] Ibid., p.11 ; p.14

[10] La formule vient de G.C Roche, Frédéric Bastiat, A Man Alone, Arlington House, 1971, p.231.

[11] Mark Thornton, « Frédéric Bastiat was an Austrian Economist, »,  Journal des Economistes et des Etudes Humaines, 11, no. 2/3 (Juin/Septembre 2001), p.390 ; Cf. Frédéric Bastiat, Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas, Ed. Romillat, 1990

[12] Frédéric Bastiat, Œuvres Complètes, Tome 6, pp.84-85

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