L’abbé de Saint-Pierre : Paix et liberté

Recension de Jean-Pierre Bois, L’abbé de Saint-Pierre, entre classicisme et Lumières, Champ Vallon, 2017

par Benoît Malbranque

(extrait de Laissons Faire, n°27, novembre 2018)

 

Il est difficile de ne pas se réjouir quand un historien réputé, quand un écrivain de talent se consacre à un auteur de la tradition libérale française et participe ainsi à la faire connaître, à la faire aimer même. Car on a toutes les raisons d’aimer l’abbé de Saint-Pierre (1658-1743), comme jadis en son temps le grand Molinari l’avait aimé[1], et comme à l’évidence son nouveau biographe l’aime lui-même. C’est un sentiment qu’il nous est agréable de partager, et que malgré l’individualisme que nous professons, nous ne rechignerons pas à communiquer et à faire naître chez nos lecteurs.

Maltraité par la postérité, qui s’est arrêté aux jugements sévères des hommes de son siècle, l’abbé de Saint-Pierre a de grands mérites à faire valoir, que l’ouvrage de Jean-Pierre Bois permet d’apprécier et de contextualiser.

Tout d’abord, il inaugure, prépare, et illustre en partie lui-même la symbiose réussie entre libéralisme économique, tolérance religieuse, et pacifisme. On sait que « paix et liberté » sera l’un des credos futurs de l’école libérale française et que c’est sous ce drapeau que se rangeront entre autres Frédéric Bastiat, Gustave de Molinari et Frédéric Passy. Or tandis qu’au début du XVIIIe siècle, les autres précurseurs de l’école libérale française sont ou des acteurs du bellicisme de la monarchie française (Vauban) ou des spectateurs complaisants (Boisguilbert), l’abbé de Saint-Pierre s’élève haut et fort contre les mœurs et pratiques guerrières de son temps. Avec un vrai esprit de pionnier, qui s’accompagne naturellement de quelques divagations et qui surtout vous assure les moqueries des contemporains, Saint-Pierre a conçu un Projet de paix perpétuelle qui doit clore l’âge de la guerre et qui s’articule autour de l’institution d’une Europe fédérale qu’il appelle lui-même « Union Européenne » et qui, à trois siècles de distance, a tout pour nous paraître familière. Car dans son projet, après avoir détaillé le fonctionnement institutionnel de l’union et avoir recommandé la création d’une banque européenne ou d’un parlement européen situé au centre de l’Europe, il soulève les grandes questions qui nous agitent encore sur le périmètre précis de l’Union européenne, la cohabitation de différentes religions, ou les prérogatives économiques de la structure confédérale.

À une époque où la guerre paraissait être l’horizon indépassable de l’humanité, parler sérieusement de paix, et qui plus est d’une paix perpétuelle, fondée sur l’union de souverainetés européennes qui n’étaient pas capables, alors, de respecter des trêves d’une année, parler sérieusement de cela, dis-je, assurait à la fois les moqueries et le mépris. Et c’est bien ce que l’abbé de Saint-Pierre a récolté. Ainsi Voltaire, qui ne résiste pas aux sirènes de la puissance militaire et qui malgré les déboires en tout genre que cette vaine passion a causé en ce temps, s’affiche comme belliciste dans Le Siècle de Louis XIV, Voltaire parlait de l’abbé de Saint-Pierre comme d’un homme « moitié philosophe et moitié fou » qui « proposait presque toujours des choses impossibles comme praticables »[2]. Dans une petite brochure intitulée De la paix perpétuelle, par le docteur Goodheart, il écrivait encore que « la paix imaginée par un Français, nommé l’abbé de Saint-Pierre, est une chimère qui ne subsistera pas plus entre les princes qu’entre les éléphants et les rhinocéros, entre les loups et les chiens. Les animaux carnassiers se déchireront toujours à la première occasion. » Au milieu des quolibets et, à défaut, d’un profond scepticisme, l’abbé de Saint-Pierre n’a jamais varié dans ses sentiments pacifistes. Sa critique des entreprises guerrières de Louis XIV lui a même valu une exclusion de l’Académie française, qui reste un événement très exceptionnel. Refusant les honneurs, il a vécu en proscrit, composant sagement ses projets, les présentant à ses amis, et n’en faisant la publicité par voie de l’impression que dans l’espoir qu’une génération plus sage et plus philosophe ne vienne après la sienne.

Et elle est venue, cette génération. Ce n’est pas tant, à deux siècles de distance, des fondateurs de l’Europe que nous voulons parler, que, plus immédiatement, des deux grandes vagues intellectuelles qui, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, ont emporté les derniers débris de l’ancienne France et ont poussé notre pays vers un destin meilleur : d’un côté la philosophie des Lumières, de l’autre la théorie économique libérale naissante. L’abbé de Saint-Pierre est né au temps des classiques, il meurt à l’aube de l’avènement des encyclopédistes ou de la Physiocratie. Assurément, les mauvaises langues diront qu’il n’a pas abandonné les tares de ses formateurs, et ne possède pas la doctrine de ceux qui vont plus tard l’éclipser. Toutefois, en agitant des matières qu’on n’avait pas l’habitude de discuter avec le public, en s’élevant contre les idées de son temps, l’abbé de Saint-Pierre a préparé l’avènement de cette phalange d’écrivains pour qui les tabous n’existaient plus et devant qui la censure finirait par être impuissante. Il a préparé — ou peut-être enclenché, avec d’autres — le grand chamboulement intellectuel qui va conduire à l’apogée de la philosophie, au réformisme et enfin à la Révolution[3]. Pour ce qui est de la doctrine du libéralisme économique, l’abbé de Saint-Pierre est assurément un précurseur : son libre-échange est honnête quoique timide ; son opposition à l’arbitraire fiscal, passionné quoique confus. Au-delà, il occupe une place précieuse, celle de passeur de témoin : entre d’un côté ses immédiats prédécesseurs, Boisguilbert et Vauban, dont il s’inspire, et le jeune marquis d’Argenson qu’il va former au sein du club de l’Entresol. Plus qu’aucun autre, l’abbé de Saint-Pierre va participer à la maturation d’idées qui va conduire d’un laissez-faire à l’autre : de celui de Boisguilbert à celui du marquis d’Argenson.

Plein de bizarreries, à commencer par son orthographe réformée et sa manie des « projets » et des « conseils », l’abbé de Saint-Pierre est un personnage attachant, à l’œuvre très étendue et d’une vraie modernité. La biographie consciencieuse et savante de Jean-Pierre Bois, aisée et agréable à lire, fixe le personnage pour la postérité. Certainement, le libéralisme de l’abbé de Saint-Pierre, qui, pour un homme formé au XVIIe siècle, n’est ni pur ni univoque, aurait mérité de plus amples développements et une caractérisation plus précise, plus pénétrante : on doit espérer qu’un autre auteur y consacrera à l’avenir ses travaux. Il aurait ainsi l’honneur et le plaisir de marcher dans les pas de Molinari.

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[1] Gustave de Molinari a consacré un ouvrage complet à l’abbé de Saint-Pierre : L’abbé de Saint-Pierre, membre exclu de l’Académie française. Sa vie et ses œuvres, Paris, Guillaumin, 1857, 431 pages.

[2] Lettre de Voltaire au comte d’Argental, 8 septembre 1752 ; Siècle de Louis XVI, « Catalogue de la plupart des écrivains français qui ont paru dans le siècle de Louis XVI ».

[3] Sur l’importance de cette époque charnière, voir Paul Hazard, La crise de la conscience européenne.

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