Le luxe, par Anselme Batbie (1866)

Dans cette conférence, Anselme Batbie examine les accusations portées par une longue tradition de philosophes et de moralistes sur les méfaits du luxe. Sur la base de la science économique, il établit la vraie nature du luxe, et lave de l’affront toutes les consommations qui ont pour but l’amélioration du confort de la vie humaine. Seul reste, pour recevoir une réprobation morale, le luxe aveugle, ou de représentation, qui porte sur des produits par égard pour leur rareté plutôt que par considération pour leur utilité réelle.

SOIRÉES LITTÉRAIRES DE LA SORBONNE

23 AVRIL 1866

LE LUXE

PAR

M. BATBIE

Professeur d’économie politique à la Faculté de droit de Paris.

Extrait de la Revue des cours littéraires.

PARIS

COTILLON, LIBRAIRE DU CONSEIL D’ÉTAT

24, RUE SOUFFLOT, 24

1866

LE LUXE

Mesdames, messieurs,

Malgré l’extrême bienveillance avec laquelle vous voulez bien m’accueillir, je ne suis pas sans inquiétude sur le succès de cette conférence ; car, dans ma préoccupation de traiter un sujet qui pût convenir à toutes les parties de cet auditoire si varié, j’ai négligé de me demander, en choisissant celui que j’ai pris, si j’aurais, pour en parler, une aptitude, je ne dirai pas suffisante, mais seulement convenable.

Je ne connais le luxe, ni par les grandes jouissances que, dit-on, il procure, ni par les grandes douleurs que les malveillants lui imputent.

Je n’ai donc pas de mon sujet cette pleine connaissance que donne seule l’expérience personnelle. J’avais eu l’idée de recourir à mes amis, à ceux, bien entendu, qui ont charge d’âmes ; mais je leur ai dit inutilement : « Venez à moi ; si vous avez quelques doléances, faites-m’en le dépositaire.» Cette enquête n’a rien produit. Et cependant, je vis dans un milieu social où j’avais quelquefois l’honneur de rencontrer M. le procureur général Dupin !

Je dois en conclure que ce n’est pas dans les familles de mes amis que l’illustre magistrat avait conçu la dernière de ses indignations.

Vous le voyez, je ne cherche pas à donner à mon discours une autorité artificielle, je vous parle avec sincérité ; aussi vous reconnaîtrez, je l’espère, que je suis dans d’assez bonnes conditions pour juger le luxe avec impartialité, sans haine et sans crainte, et pour dire des choses vraies, sinon des choses neuves.

D’ailleurs, des choses neuves, qui pourrait avoir la prétention d’en trouver sur une question qui est controversée, depuis si longtemps, entre les économistes et les moralistes ? Les moralistes eux-mêmes ne sont pas tous d’accord, et, parmi les économistes, il y a aussi quelques divergences.

Il est si difficile, messieurs, de dire du nouveau, que toutes les satires qui ont été faites dans ces derniers temps se retrouvent dans la plus haute antiquité. Vous pourriez croire, et je croyais moi-même, que lorsque le magistrat dont je parlais tout à l’heure comparait la femme — je vous en demande pardon, mesdames — comparait, dis-je, la femme à une grenouille… (Rires.) Laissez-moi achever ma pensée, ou plutôt celle du procureur général.…., à la grenouille qui veut devenir aussi grosse que le bœuf, je croyais que le trait était nouveau, puisque c’était une allusion évidente à un engin de toilette moderne… Quelle a été ma surprise, quand j’ai retrouvé des traits analogues dans Ovide !… Voici deux vers qui me paraissent donner la primauté au poète latin:

Auferimur cultu ; gemmis auroque leguntur

Omnia ; pars minima estipsa puella suî.

«  Rien ne nous trompe comme la manière dont les femmes s’accommodent : tout est couvert de pierreries et d’or ; ce qu’il y a de moins dans la femme, c’est la femme elle-même. »

Entre le poète ancien et le magistrat moderne, il y avait cependant cette différence, qu’Ovide était plus indulgent, et que, après avoir lancé ces paroles satiriques, il donnait de très bons conseils, des conseils qui étaient destinés aux Romaines de son temps, mais dont je crois qu’à toutes les époques on peut tirer quelque utilité. Ainsi, il s’adressait aux femmes trop maigres, et leur disait :

Quænimium gracilis pleno velamina filo

Sumat, et ex humeris laxus amictus eat.

« Que la femme trop maigre emploie des éloffes bien bouffantes ; et que, sur elle, on voie un manteau très ample qui tombe des épaules. »

Les prédicateurs du XVet du XVIsiècle ont fait des sermons qui, pour le fond du moins, sinon pour la forme, pourraient être considérés comme des œuvres beaucoup plus récentes; ainsi le prédicateur Maillard qui prêchait à Saint-Jean en Grève, de 1494 à 1508, parlait aux dames de son temps en ces termes : « Et vous, mesdames, qui êtes fardées et qui portez des robes à queue…, vous peignez votre visage et changez de couleur, ce qu’une honnête femme ne doit jamais faire. Mais vous dites : Bah ! bah ! il ne faut pas croire tout ce que disent les prédicateurs !»

C’est Maillard qui parle ainsi : ce n’est pas moi !

Toutes ces citations tendent à établir que la question est vieille, que les plaisanteries dont le luxe est poursuivi sont loin d’être neuves, et que, par conséquent, je suis excusable moi-même si je répète ce que d’autres ont dit avant moi.

Il n’y a pas lien de s’étonner que la question soit demeurée indécise entre l’économie politique et la morale ; d’abord, quand deux sciences ont des points de vuedifférents et des questions communes, il en résulte de l’incertitude dans les limites. Les sciences sont comme les paysans ; elles plaident longtemps en bornage, et il est très difficile d’éteindre les conflits sur leurs compétences respectives. Mais il y a ici une raison particulière pour que la question soit indécise; c’est qu’il est presque impossible de dire ce que c’est que le luxe, où le superflu commence, et où le nécessaire finit.

Je vous disais tout à l’heure que mes amis n’avaient été pour moi d’aucun secours et que l’enquête que j’avais ouverte parmi eux ne m’avait donné aucun résultat. Je me trompe ; il y en a un qui m’a permis de citer un passage écrit de sa main, et dans lequel vous allez retrouver toutes les difficultés que l’on éprouve à définir le luxe et le nécessaire.

L’auteur n’est guère connu ; il va beaucoup dans le monde, et, dans les salons où l’on ne lui accorde que peu d’attention, il observe tout ; il écrit des mémoires qui pourront peut-être servir aux historiens futurs. De ces mémoires, les uns sont politiques, et je ne dois pas en parler ; les autres sont consacrés au récit de scènes de la vie bourgeoise, telles qu’elles se sont passées sous les yeux de l’auteur ; il m’a permis d’extraire de son registre un passage où il me met en scène relativement à une question qu’on m’a souvent faite dans le monde, depuis que le sujet de ma conférence a été connu.

« 10 février 1866. — Aujourd’hui à la réception de madame L…, nous avons vu M. Batbie. Lorsqu’il est entré dans le salon, un silence absolu s’est fait et le professeur a compris, en voyant que tout le monde se taisait dans une maison où d’ordinaire plusieurs groupes bourdonnent à la fois, qu’avant son arrivée on parlait de lui.

— Vous parliez de moi, a dit vivement le professeur.

Un éclat de rire général a répondu à ces paroles.

— Comment le savez-vous ? a réparti la maîtresse de la maison.

— Ordinairement mon entrée ne produit pas, comme aujourd’hui, une sensation profonde, et le silence m’a paru si peu naturel ici que j’en ai tiré une induction dont la justesse me paraît démontrée.

— Eh bien ! oui, nous parlions de vous ou plutôt de votre conférence sur le luxe, et nous disions : S’il vient, nous lui demanderons ce qu’il entend par luxe.

M. Batbie a refusé de répondre, alléguant pour raison qu’il voulait garder jusqu’au dernier moment la liberté de ses opinions. Plusieurs femmes ont avancé sur le luxe des opinions extrêmes, espérant que le professeur sortirait de son mutisme ; mais ces tentatives ont été vaines et il s’est tu avec l’obstination d’un homme qui n’a rien à dire. La conversation a continué sur le même sujet et (chose extraordinaire) madame M… bien renommée pour la simplicité de ses toilettes, qui ne suit la mode qu’à la dernière extrémité, a défendu le luxe avec une ardeur comique. Tous les assistants ont souri, à l’exception de son mari qui a soutenu l’opinion contraire avec l’énergie des gouvernements menacés par la révolution. Ce dialogue entre une femme sortant de son naturel pour montrer de l’impartialité et un mari inquiet sur le changement des goûts de sa femme nous a fort amusés, et, tout le monde se taisant pour mieux jouir de ce divertissement, on n’a plus entendu dans le salon que cette discussion de famille.

— Je dis, moi, disait la femme avec énergie, que si l’on condamne le luxe, il faut supprimer tous les objets les plus indispensables, et que pas un article de notre toilette ne pourra résister à la discussion.

— Mais, ma chère amie, vous exagérez, répondait le mari, et il est évident que c’est une question de mesure et de raison.

— Nullement ; la logique ne permet pas qu’on s’arrête et, si l’on condamne ceci, il faut condamner cela, jusqu’à ce que, de proche en proche, on ait réduit les hommes à la vie sauvage.

— Il est bien évident cependant que notre costume, qui passe avec raison pour être laid et triste, n’a rien qui dépasse les bornes d’un nécessaire raisonnable.

— Nullement. Pourquoi ces gants ? Pourquoi cet habit, dont les basques pourraient être coupées sans aucun inconvénient? Une veste suffirait. Ce chapeau même, qui coûte 20 à 25 francs, pourrait être remplacé par un bonnet comme en portait le roi d’Yvetot, et cette coiffure ne coûterait que trente sols. Le bonnet du roi d’Yvetot lui-même a une part de superflu ; car la mèche est un ornement qui doit être proscrit au nom de la doctrine du nécessaire.

Le mari se tut, espérant que cette concession pourrait sauver son ménage d’une révolution ruineuse. Il fut préoccupé pendant tout le reste de la soirée et s’abstint de prendre part aux conversations qui s’engagèrent sur différents sujets. Je dirai plus tard si ces craintes étaient justes et si madame M… a remplacé sa couturière par un tailleur, ou si elle a gardésa simplicité proverbiale. »

(La partie des mémoires où se trouveront ces détailsn’a pas encore été rédigée.)

Il est difficile, en effet, de dire ce qu’est le nécessaire et ce qu’est le superflu, — et je vais démontrer que ces idées dépendent de plusieurs circonstances, de l’époque, du pays, et enfin de la position sociale — ; en deux mots, que le nécessaire et le superflu ne sont pas des notions absolues, mais des notions essentiellement relatives.

D’abord, le nécessaire et le superflu dépendent de l’époque : ainsi, les anciens ne connaissaient pas un vêtement qui est aujourd’hui considéré comme tout à fait indispensable, que je ne veux pas nommer, parce que le terme passe pour être familier ; je le désignerai seulement en vous rappelant le mot de cette précieuse ridicule qui disait un jour : « Nous avons été mouillées jusque dans notre vêtement le plus intime. »

Eh bien, ce vêtement intime n’était pas connu des anciens, même des plus riches, tandis qu’aujourd’hui il fait partie de la toilette la plus simple, et que même l’absence de ce costume serait considérée comme le signe de la plus grande détresse.

Voici, du reste, un dialogue de Voltaire où la différence entre les mœurs des anciens et les mœurs des modernes, sous ce rapport, est indiquée d’une manière fort piquante ; l’opuscule est intitulé : La Querelle desanciens et des modernes, ou la Toilette de madame de Pompadour. L’auteur suppose qu’au moment où madamede Pompadour fait sa toilette, on introduit dans son boudoir Tullia, la fille de Cicéron ; il les fait converser ainsi :

MADAME DE POMPADOUR.

Ah! ah ! madame, vous n’avez point de bas, vos jambes sont nues ! Vraiment elles sont ornées d’un ruban fort joli en forme de brodequin.

TULLIA.

Nous ne connaissons point les bas: c’est une invention commode et agréable, que je préfère à nos brodequins.

MADAME DE POMPADOUR.

Dieu me pardonne ! madame, je crois que vous n’avez point de chemise.

Je ne voulais pas prononcer le mot ; j’en demande mille pardons : c’est Voltaire qui l’a prononcé.

TULLIA.

Non, madame, nous n’en portions point de notre temps.

MADAME DE POMPADOUR.

Et, dans quel temps viviez-vous?

TULLIA.

Du temps de César, de Pompée, de Cicéron, dont j’ai l’honneur d’être la fille.

UN SAVANT.

Les Romains, qui se vantaient d’être les maîtres du monde, n’en avaient pas conquis la vingtième partie. Nous avons, au bout de l’Europe, un empire qui est plus vaste que l’empire romain. Encore est-il gouverné par une femme qui a plus d’esprit que vous et qui porte des chemises.

Si Voltaire, au lieu de ne mettre en scène que madame de Pompadour et Tullia, avait eu l’idée d’introduire Isabeau de Bavière dans le même boudoir, la reine de France aurait raconté que de son temps une chemise de toile était considérée comme un objet de grand luxe, car elle n’avait que deux chemises de toile, — et elle passait pour avoir deux objets d’un très grand prix.

Des chroniqueurs racontent que la femme d’un doge de Venise fut très sévèrement traitée par l’opinion, parce qu’elle avait remplacé par des fourchettes l’usage de ses doigts. Il est donc vrai que la notion du luxe dépend del’époque où l’on se place.

D’un autre côté, le nécessaire et le superflu varient suivant le pays. À Londres, par exemple, et dans presque toute l’Angleterre, les vêtements de drap sont en usage dans la classe ouvrière, tandis qu’en France la blouse est souvent usitée par nos ouvriers. Le vêtement de drap, habit normal de l’ouvrier anglais, est considéré en France comme le vêtement des dimanches.

En Irlande, il n’y a pas de costume national, ou plutôt on n’en trouve plus ; des commerçants anglais font la spéculation suivante. Ils achètent les vieux habits et les expédient en Irlande ; de telle sorte que les ouvriers, revêtus de ces défroques, portent un costume fort disparate, composé d’éléments empruntés à divers costumes : un reste de vieil habit, un chapeau fatigué, ungilet qui ne rencontre pas le pantalon, enfin un tout grotesque et ridicule.

Je m’interromps, messieurs, pour retirer les derniers mots que je viens de prononcer. Ce mot de ridicule ne peut pas être appliqué dans cette circonstance, quoique le ridicule n’épargne rien, quoiqu’en France surtout il ait un empire très étendu ; mais la générosité, qui est le fond de notre caractère, le réprime en ce cas, parce qu’il s’agit d’un peuple qui est malheureux et opprimé.

Il est certain aussi que le nécessaire et le superflu dépendent de la position sociale dans laquelle on se trouve ; et, dans la même position, le nécessaire et le superflu sont loin d’être identiques dans les grandes villes et dans les petites.

Je m’explique par un exemple qui m’a toujours frappé. Un avocat ou un médecin à Paris qui n’auraient pas un cabinet bien meublé, qui ne se recommanderaient pas par les apparences de l’aisance et du confort, seraient abandonnés, parce qu’à Paris, où l’on n’a pas le temps de vérifier, d’examiner la valeur de chacun, on se guide beaucoup d’après les apparences, et l’avocat ou le médecin qui auraient l’air pauvre passeraient pour n’avoir pas de clientèle. Or, en toutes choses, la vogue est puissante, et ordinairement on ne cherche pas les conseils de celui qui ne paraît pas être en possession de la confiance publique.

En province, c’est tout le contraire ; supposez un avocat ou un médecin qui auraient un cabinet somptueux, comme on en trouve à Paris : ils produiraient sur le public et la clientèle un effet complètement opposé. Les paysans, qui sont défiants, trouveraient que leur avocat est un homme très frivole, et n’auraient aucune confiance dans celui qui étalerait un luxe dont la signification leur paraîtrait mauvaise. Aussi, entrez dans le cabinet d’un médecin ou d’un avocat de petite ville, même chez un médecin ou un avocat très aisé, vous serez reçu dans une pièce dont l’ameublement se compose de quelques chaises de paille.

Il est donc bien établi que le luxe n’a rien d’absolu, que les notions du superflu et du nécessaire sont relatives, et dépendent du temps, du lieu et de la position sociale. Aussi est-il impossible de dire que le luxe soit absolument mauvais ; car, de proche en proche, si l’on retranchait tous les objets qui sont superflus, on arriverait à l’idéal de Rousseau, à l’homme dans l’état de nature, ayant pour vêlement la peau des bêtes prises à la chasse ; pour habitation, une grotte ; et pour nourriture, un peu de farine détrempée dans l’eau du torrent. Mais l’homme vivant dans ces conditions extraordinaires ne peut être que la création chimérique d’un esprit inquiet et morose ; ce n’est pas l’état de l’homme social, et, au lieu de ces conceptions de l’esprit chagrin de Rousseau, j’aime mieux ces paroles de bon sens que j’emprunte à Voltaire, au mot LUXE (Dictionnaire philosophique) :

« On arrive à la mort aussi bien en manquant de tout qu’en jouissant de ce qui peut rendre la vie agréable. Le sauvage du Canada subsisteet atteint la vieillesse aussi bien que le citoyen d’Angleterre qui a 50 000 guinées de revenu. Mais qui comparera jamais le pays des Iroquois à l’Angleterre ?

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Si par luxe vous entendez l’excès, on sait que l’excès est pernicieux en tout genre, dans l’abstinence comme dans la gourmandise, dans l’économie comme dans la libéralité. Est modus in rebus. Lorsqu’on inventa les ciseaux, qui sans doute ne sont pas de l’antiquité la plus haute, que ne dit-on pas contre ceux qui se rognèrent les ongles et coupèrent une partie de leurs cheveux qui leur tombaient sur le nez On les traita, sans doute, de petits-maîtres et de prodigues, qui achetaient chèrement un instrument pour gâter l’œuvre du Créateur. Quel péché énorme d’accourcir la corne que Dieu a fait naître au bout de nos doigts ! C’était un outrage àla divinité. Ce fut bien pis quand ou inventa les chemises et les chaussons. On sait avec quelle fureur les vieux conseillers, qui n’en avaient jamais porté, crièrent contre les jeunes magistrats qui donnaient dans ce luxe funeste. »

Est-ce à dire que je n’aie aucune restriction à faire et que, selon moi, le luxe soit louable toujours et sous quelque forme qu’il se présente ? Mesdames, messieurs, vous savez que lorsqu’un jurisconsulte parle, il a des distinctions à proposer, et je tromperais votre attentesi je ne disais pas comme d’ordinaire : distinguons. Eh bien ! pour établir ce qui constitue le luxe légitime et où commence le luxe illicite, je vous présenterai rapidement l’historique du luxe à ses diverses époques ; car, en cette matière comme dans presque toutes les directions de l’activité humaine, on retrouve, chez tous les peuples, un certain nombre de périodes qui reviennent avec cette régularité que Vico a érigée en loi historique.

D’abord, nous trouvons le luxe du Moyen-âge ou des temps féodaux. Le luxe peut donc exister à l’origine descivilisations, dans les temps de simplicité primitive ?

Oui, car le luxe, en somme, n’est qu’un manière de manifester, par certains signes extérieurs, la supériorité du rang social. Or, à toutes les époques, vous voyez apparaître la fortune et la prééminence sociale qu’elle implique ; seulement, elles se prouvent d’une manière différente.

Au Moyen-âge, quelle est la grande richesse ? C’est la possession de la terre, ce sont les récoltes en nature, et spécialement les grains. Mais, comme dans cette période les routes sont mal percées, que les voies de communication sont difficiles, comment utiliser ces denrées, très abondantes, lorsqu’on ne peut pas écouler l’excédent de la production par la voie du commerce Les seigneurs féodaux sont entourés d’une suite nombreuse ; ils ont des vassaux, des leudes ; ces hommes, qui composent la cour du seigneur, consomment les denrées sur place. La puissance des barons féodaux s’estime donc d’après l’étendue et la quantité de leur suite, et, par conséquent, par l’abondance de leurs récoltes et l’étendue de leurs terres. Aussi vous trouvez, dans les châteaux féodaux de cette époque, de grandes salles capables de contenir la suite du baron. Ces salles, aujourd’hui inhabitables, abandonnées, froides, avaient leur raison d’être au Moyen-âge, parce que les seigneurs avaient un nombreux personnel et qu’il fallait avoir des salles spacieuses pour le recevoir.

Arrivons à la seconde période. Les progrès de l’industrie permettent de fabriquer un certain nombre d’objets commodes, et les seigneurs, étant les plus riches, sont les premiers à se procurer ces produits fabriqués. Ce sont des étoffes précieuses, des objets d’art, des tapis, des meubles et autres objets divers, fabriqués pardes industries qui progressent ; car, à la fin du Moyen-âge, l’industrie et le commerce avaient fini par se développer et par changer les conditions de la vie.

Alors, les seigneurs vendent leurs terres pour acheter ces objets qui constituent le comfort, car tel est le mot qui caractérise la seconde période du luxe. Mais bientôt les progrès de l’industrie sont tels, qu’on arrive à fabriquer à très bon marché les objets qui constituent le confortable, et que tout le monde pouvant se les procurer, le comfort ne signifie plus la supériorité du rang social par la fortune. Les hommes riches alors recourent à d’autres moyens pour manifester leur richesse. Ils achètent des choses non pas utiles, non pas commodes, mais des choses chères, uniquement parce que le prix en est élevé ; car, dans la période du luxe qui succède à celle du confortable, les objets ne sont plus recherchés pour les services qu’ils peuvent rendre, mais à cause de leur rareté et de leur cherté. C’est cette troisième période que les économistes appellent la période du luxe extravagant.

En voulez-vous une idée ? J’en pourrais citer des exemples tirés de notre histoire, car la Régence, le règne de Louis XV, le Directoire, nous permettraient de puiser, à pleines mains, les faits de luxe extravagant. J’en pourrais même raconter de plus récents, et il suffit, pour le plus grand nombre de ceux qui m’écoutent, qu’ils fassent appel à leurs souvenirs. Qui n’a été scandalisé par quelque dépense insensée ? Qui n’a pas vu les délires de quelque mauvais riche ? J’aime mieux emprunter mon exemple à l’histoire romaine. Voici un passage de Lampride, qui nous raconte les habitudes d’Héliogabale, et vous allez voir à quel point se justifie le mot extravagant:

« Héliogabale, dit Lampride, nourrissait les officiers de son palais d’entrailles de barbeau, de cervelles de faisans et de grives, d’œufsde perdrix et de têtes de perroquets. Il donnait à ses chiens des foies de canard, à ses chevaux des raisins d’Apamène, à ses lions des perroquets et des faisans. Il avait, lui, pour sa part, des talons de chameau, des crêtes arrachées à des coqs vivants, des langues de paons et de rossignols, des pois brouillés avec des grains d’or, des fèves fricassées avec des morceaux d’ambre et du riz mêlé avec des perles. En été, il donnait des repas dont les ornements changeaient chaque jour de couleur. Les lits de table, d’argent massif, étaient parsemés de roses, de violettes, d’hyacinthes et de narcisses. Des lambris tournants lançaient des fleurs avec une telle profusion que les convives en étaient presque étouffés. Le nard et les parfums précieux alimentaient les lampes de ces festins, qui comptaient quelquefois vingt-deux services. Jamais Héliogabale ne mangeait de poisson auprès de la mer ; mais, lorsqu’il en était très éloigné, il faisait distribuer à ses gens des laitances de lamproies et de loups marins. Il était vêtu de robes de soie bordées de perles. Il ne portait jamais deux fois la même chaussure, la même bague, la même tunique. Les coussins sur lesquels il couchait étaient enflés d’un duvet cueilli sous les ailes des perdrix ; les chars d’or étaient incrustés de pierres précieuses. »

Le luxe extravagant s’empare quelquefois, non pas d’une société tout entière, mais de certaines classes, de quelques personnes qui forment comme une catégorie dans l’État. Ainsi sous Louis XIV, où certainement on n’avait pas dépassé la mesure de ce qu’on appelle le luxe du confort — car il y avait beaucoup de personnes qui ne l’avaient pas atteint — sous Louis XIV une grande dame disait : « J’ai vendu une mauvaise terre qui ne me rapportait que du blé, et j’ai acheté une glace de Venise. » Je lis, dans un ouvrage intitulé : La vie publique et privée des Français, par une société de gens de lettres, un passage sur ce qu’était autrefois la toilette d’une grande dame au XVIsiècle. C’était de l’extravagance, et cette extravagance a beaucoup fait pour perdre l’aristocratie.

« Ce n’était pas une petite affaire autrefois que la toilette d’une femme du grand monde. Trois grandes heures suffisaient à peine à la construction de l’édifice formé par ses cheveux. Le chignon, les boucles de côté, le toupet, exigeaient de longs efforts de la part de la femme de chambre ou de la coiffeuse de profession. Avant que le fer à friser, après avoir étéchauffé, eût rendu flexible par le moyen des papillotes la chevelure des côtés, que les coussinets eussent été placés sous celle de derrière, qu’une couche de pommade liquide, au jasmin, à l’œillet ou à la rose,eût été bien étendue sur le chignon, les boucles et le toupet, que le touteût été cloué par quelques douzaines d’épingles noires et ensuite couvert d’une poudre blanche ou grisâtre à odeur ; avant que tout cela, disons-nous, eût été exécuté, deux heures et demie, au moins, s’étaient écoulées à la pendule du cabinet. Après cette longue opération, il ne s’agissait plus que de se laver la bouche, de rendre son éclat à l’émail des dents, de se peindre les sourcils en demi-noir si on les avait trop rares ou d’une couleur trop éclatante, d’étendre sur ses joues une légère couche de rouge et sur le reste du visage un blanc qui servait à déguiser la couleur pâle ou jaunâtre du front et du reste de la figure que le rouge ne devait pas atteindre. Ce rouge, ce blanc et ce noir étaient un vrai masque qui exigeait une demi-heure au moins pour être fabriqué. En se considérant alors dans sa glace, une femme de quarante-cinq ans s’imaginait, à la vivacité factice de son regard, à l’éclat emprunté de sa carnation, qu’elle n’en avait que vingt-cinq, et se conduisait en conséquence. »

Je ne veux pas achever le passage, il est trop long. La toilette durait cinq heures environ, ce qui explique une profession très répandue à cette époque, la profession de gens de lettres et autres personnes qui étaient admises à la toilette d’une grande dame. On recherchait beaucoup les hommes d’esprit qui consentaient à charmer les instants d’une attente aussi longue.

Messieurs, demandons-nous à présent où est le luxe légitime et où est le luxe illicite. D’abord, quant au luxe féodal, il est, en quelque sorte, le résultat des nécessités du temps, et son caractère politique fait qu’il échappe aux appréciations des économistes. Du reste, c’est un luxe dont le retour n’est pas à craindre parce qu’il dépend de circonstances qui ne sont pas faciles à reproduire. Le luxe qui consiste dans le comfort est encore évidemment légitime, et c’est même ce luxe-là qui fait que tous les efforts de l’industrie et du commerce sont utiles et rendent la société possible. Voulez-vous juger de que serait une société d’où l’on bannirait le confortable comme un luxe nuisible ?

Il y avait autrefois, à Naples, une population qui tend à disparaître, une population dégradée et vivant de peu, les lazzaroni ; ils ne demandaient au ciel et aux passants qu’un certain nombre de sous qui leur permissent d’acheter leur provision de macaroni, l’idéal pour eux de la nourriture ; avec cela ils étaient contents et jouissaient de leur beau climat. Dans les villes d’Espagne, dans le Midi, combien de fois n’ai-je pas vu, sur la place publique, des oisifs qui devisaient inutilement depuis le matin jusqu’au soir ! Ces hommes étaient très sobres,et aussi ne travaillaient pas ; car, ayant très peu de besoins, ils avaient de quoi les satisfaire avec presque rien. Il est évident que ni le lazzarone, ni l’homme oisif qui devise sur les places publiques n’est l’idéal del’homme social. Cet idéal est bien plutôt dans ces hommes d’industrie, qui, à la vérité, ont des besoins plus étendus, mais qui travaillant en conséquence font profiter de leur activité féconde la société tout entière.

Il n’y a donc d’illicite, et je pense que ma conclusion ne trouvera ici aucune dissidence, que le luxe extravagant, que celui qui consiste à acheter non ce qui est utile, mais ce qui est cher, et à faire, quoique à un degré moindre, des actes analogues à ceux que j’ai cités de l’insensé Héliogabale.

Il faut que je combatte un certain nombre d’erreurs qui circulent sur la question du luxe. Nous tenons beaucoup, en économie politique, à l’exactitude des idées, nonseulement aux conclusions, mais encore à la précision rigoureuse des motifs dont elles s’appuient. La première de ces erreurs, qui est très répandue, consiste à expliquer, à légitimer le luxe, en disant : « C’est une dépense ; il est vrai qu’elle est un peu considérable…. mais cela fait travailler les ouvriers. » Voilà la manièreemployée pour justifier les dépenses toutes les fois que celui qui les fait sent qu’elles sont excessives.

Eh bien ! cela est-il vrai ? Les dépenses de cette nature, que nous appelons dépenses improductives, doivent-elles être justifiées par cette raison ?

Il y a là une confusion qu’il est facile de faire apercevoir ; car s’il est vrai que ces dépenses improductives font travailler quelques ouvriers, il ne serait pas exact de dire qu’elles créent du travail pour l’ensemble des ouvriers. En d’autres termes, c’est un déplacement qui se produit, mais ce n’est pas une augmentation de la somme du travail. Nous allons faire ensemble un calcul bien simple. Je suppose que 6000 francs soient employés à acheter des bijoux ; je ne trouve pas mauvais que cette destination leur soit donnée, mais ce que je ne veux pas admettre, c’est le motif. Le résultatpeut être parfaitement licite, surtout dans la position de fortune où se trouve celui qui fait la dépense ; ce qui ne peut pas être approuvé, c’est le considérant, comme on dirait au palais. En effet, si cette somme de 6 000 francs n’avait pas été employée à acheter des bijoux, il est vrai que les ouvriers bijoutiers n’auraient pas travaillé pour cette somme, et qu’il y aurait eu, sur ce point, un ralentissement de travail ; mais les 6 000 francs n’auraient pas été inutilement conservés ; il est probable qu’on en aurait fait un autre emploi. Supposez qu’ils aient servi, par exemple, à l’amélioration d’une propriété, ces 6 000 francs auraient fait travailler d’autres ouvriers, les ouvriers agricoles. Ainsi il ne faut pas dire, en principe, que la dépense de luxe fait travailler les ouvriers, mais seulement certains ouvriers. Il y a déplacement de l’activité parce qu’il y a un déplacement du capital. Le travail, en effet, ne peut pas marcher sans un capital correspondant ; si vous déplacez celui-ci d’un point sur un autre, il est évident que vous transporterez en même temps le travail.

Du reste, c’est une erreur très répandue, et celui qui la professe se trouve en bonne société. Il est notamment en compagnie de Montesquieu, qui, dans l’Esprit des lois, a soutenu cette erreur.

Elle est également professée à la fin d’une comédiequi fut jouée au Théâtre-Français, il y a quelques années, sous ce titre : Le Luxe. Cette comédie est oubliée maintenant, et j’ajoute qu’elle méritait de l’être. Àla finde la pièce, le personnage principal établit la conclusion suivante : que le luxe est le devoir des riches et le danger des fortunes médiocres. Certes la maxime n’était pas très nouvelle, et elle ne méritait pas de figurer sur la scène, après quatre actes et comme conclusion d’une pièce trop longue. Non seulement la maxime n’était pas nouvelle, mais j’ajoute que, de plus, elle n’était pas exacte.

Le luxe n’est le devoir de personne ; il est sans doute le droit de ceux qui peuvent se procurer des jouissances qui ne sont pas accessibles à tous ; mais, s’il est le droit de ceux que leur fortune autorise à faire ces dépenses, évidemment il ne peut pas être un devoir, et, par conséquent, la simplicité est une vertu dont la pratique n’est pas, comme le prétend l’auteur de cette comédie,en contradiction avec le devoir.

La seconde erreur a été professée par Voltaire. Voltaire a écrit une petite pièce de vers intitulée le Mondain, et cette pièce de vers lui a valu une persécution, persécution que le lecteur ne s’explique pas aujourd’hui. La persécution fut telle cependant, que l’auteur crut qu’il y avait prudence à quitter le pays. Il ne se découragea pas, et fit une seconde pièce intitulée : ponse aux critiques du Mondain.

Dans la Réponse aux critiques du Mondain, se trouve la proposition suivante :

Sachez surtout que le luxe enrichit

Un grand État s’il en perd un petit.

Voltaire établit donc une distinction entre les grands et les petits États, et, suivant lui, un grand État peut être enrichi par le luxe, tandis qu’au contraire, par le luxe, un petit État serait perdu. Rien n’est plus chimérique que cette distinction. Il n’y a pas deux règles, il n’y a pas deux mesures pour les grands et les petits États. Ainsi en Belgique, en Hollande, deux petits États, le luxe n’a pas d’inconvénient au point de vue de la prospérité publique. Pourquoi ? Parce que le capital y est très accumulé ; parce que la richesse y est très abondante. Au contraire, dans d’autres États, en Turquie, dans quelques parties de l’Italie et de l’Espagne, quoique ce soient de fort grands États, le luxe serait une cause de ruine. Pourquoi ? Parce que le capital y est rare.

La troisième erreur consiste à croire que l’on peut, par des dispositions législatives, par des mesures arbitraires, empêcher le luxe de produire de mauvais effets ; en d’autres termes, que l’on peut arrêter les progrès du luxe, lorsqu’il est nuisible, par des lois et des taxes somptuaires.

C’est un procédé qui a été souvent employé ; on le trouve à toutes les époques et dans presque toutes les législations.

Ainsi, au XIsiècle, une ordonnance royale a fixé ce que l’on pourrait avoir de plats au grand et au petit mangier ; ce que l’on pourrait porter d’habits, de fourrures, et aussi la manière dont les voitures seraient adaptées à chaque classe de la société.

C’étaient là des mesures arbitraires, qui constituaient une immixtion déplorable de la loi dans la vie privée ; c’étaient des mesures non seulement arbitraires, mais, de plus, inefficaces. En effet, lorsque le luxe se trouve développé d’une manière excessive, il ne faut pas croire que l’exclusion de certaines formes suppriment tous les inconvénients; arrêté sur un point, le luxe se porte sur un autre. Il y a des combinaisons si multiples, si diverses, à l’effet de manifester le rang social, que lorsqu’on prohibe quelques procédés, l’imagination, extrêmement féconde en cette matière, en adopte d’autres.

S’il y a des altérations dans les mœurs publiques, ce n’est pas en prohibant certaines manifestations extérieures qu’on peut espérer d’y remédier ; car le mal étant dans l’âme humaine, c’est là qu’il faudrait l’attaquer, et non dans les procédés matériels.

Les impôts somptuaires ont absolument les mêmes défauts, ils ne sont ni plus efficaces, ni plus favorables à la liberté.

Assurément il est de règle, en matière d’impôts, qu’il faut, de préférence, frapper les matières qui ne sont pas nécessaires à l’alimentation. Aussi, dans presque toutes les législations, on grève spécialement, par l’impôt, les matières qui ne sont pas de première nécessité, et l’on exempte, au profit de tout le monde, celles qui sont alimentaires.

Mais il faut, pour que ce procédé financier soit approuvé, que l’impôt produise une somme notable au Trésor, qu’il ne soit pas purement et simplement une manière d’attaquer quelques consommations par cela seul que ce seraient des consommations de luxe.

Par exemple, nous avons un impôt somptuaire bien caractérisé dans notre législation : je veux parler de l’impôt du tabac. Les économistes, à part quelques petites dissidences, l’approuvent sans restriction. Pourquoi ? Parce qu’il frappe une substance que M. Thiers a eu raison d’appeler une substance peu intéressante, et que, d’un autre côté, la consommation de cette matière étant très étendue, il en résulte, pour le Trésor, unrevenu sérieux et considérable qui permet d’affranchir les denrées nécessaires àla vie.

Mais si vous voulez frapper des consommations par cela seul qu’elles sont des matières de luxe, et alors qu’il n’en résulterait presque pas de revenu notable pour le Trésor, l’impôt dans ces conditions ne serait qu’une mesure jalouse, inspirée par les plus mauvais sentiments.

J’ai le regret de dire que ces procédés empiriques, qui consistent à limiter la manière de vivre et à introduire la loi dans la vie privée, ont été recommandés par de très grands esprits.

Je ne parlerai pas de Lycurgue ni de Minos ; maisdans un ouvrage qui est bien connu, dans un ouvrage que nous avons tous lu et lu de très bonne heure, dans le Télémaque, nous trouvons les lois somptuaires appliquées à la république de Salente. Sur les conseils de Minerve, Idoménée édicte des lois que Fénelon expose avec complaisance, mais que l’économie politique ne peut pas approuver :

« Mentor visita tous les magasins, toutes les boutiques d’artisans et toutes les places publiques. Il défendit toutes les marchandises de pays étrangers qui pouvaient introduire le luxe et la mollesse. Il régla leshabits, la nourriture, les meubles, la grandeur et l’ornement des maisons pour toutes les conditions différentes. Il bannit tous les ornements d’or et d’argent, et dit à Idoménée : ‘‘Je ne connais qu’un moyen pour rendre votre peuple modeste, c’est que vous lui en donniez vous-même l’exemple. Contentez-vous d’un habit de laine très fine, teinteen pourpre’’… »

C’était déjà du luxe, ce me semble,

« Que les principaux de l’État, après vous, soient vêtus de la même laine et que toute la différence ne consiste que dans la couleur et dans une légère broderie d’or que vous aurez sur le bord de votre habit. »

Remarquez que, pour avoir une broderie d’or, il faut supposer une fabrication. Est-il admissible qu’on établisse une fabrique d’objets précieux, dont la production est compliquée, uniquement pour la broderie de l’habit royal ? Ce serait une consommation bien restreinte pour expliquer les frais d’une industrie aussi coûteuse que celle-là.

Dans un autre passage, Fénelon attaque le luxe des beaux-arts :

« Mentor retrancha la musique molle et efféminée qui corrompait toute la jeunesse. Il borna toute la musique aux fêtes dans les temples pour y chanter les louanges des dieux et des héros qui ont donné l’exemple des plus rares vertus.»

Ainsi, la plupart de nos opéras, même les plus irréprochables moralement, n’auraient pu être représentés à Salente.

« La peinture et la sculpture parurent à Mentor des arts qu’il n’est pas permis d’abandonner ; mais il voulut qu’on souffrît dans Salente peu d’hommes attachés à ces arts. Il établit une école où présidaient des maîtres d’un goût exquis qui examinaient les jeunes élèves. Il ne faut, disait-il, rien de bas et de faible dans les arts qui ne sont pas absolument nécessaires. Par conséquent, on n’y doit admettre que des gens d’un génie qui promette beaucoup et qui tende à la perfection. »

Ces dispositions supposent que l’on peut, de très bonne heure, déterminer le degré de perfectionauquel arrivera un artiste. Avec des mesures de ce genre, les artistes qui se développent tard seraient arrêtés. Où serait la place des vocations tardives ? Cela démontre que ces mesures sont puériles et tyranniques, et aussi que les économistes ont bien raison de réclamer la liberté des professions, du travail et de l’industrie,et surtout, messieurs, de revendiquer les droits du luxe le plus élevé, le plus légitime de tous : je veux parler du luxe des beaux-arts.

À proprement parler, les beaux-arts ne rentrent pas dans la catégorie des dépenses improductives ; car ce sont les chefs-d’œuvre des beaux-arts, dans toutes les directions, qui forment encore le fond de notre éducation et de notre civilisation. Ce qui le prouve, c’est que les hommes préfèrent, malgré la distance immense qui les sépare, contempler les chefs-d’œuvre artistiques plutôt que d’admirer les beautés de la nature ; quoique la nature soit plus grande et plus belle, quoique l’art n’en soit que la pâle imitation, l’homme s’intéresse davantage aux œuvres des grands artistes.

Lorsqu’un voyageur se dirige vers la Grèce, que va-t-il y chercher ? Est-ce la rade du Pirée ? Il s’arrêterait à Naples ou cinglerait vers Constantinople, car ces rades sont les plus belles du monde. La montagne du Taygète ?Les Alpes sont plus majestueuses. Est-il désireux de connaître les plaines de la Thessalie ? Les vallées de la Suisse sont plus riantes. Non, sa pensée tout entière est dirigée vers un point, vers cette petite colline où la beauté artistique éclate encore dans les ruines du Parthénon.Certes, le voyageur qui se trouve tout à coup transporté dans la plaine de Grenade, en Espagne, qui voit s’ouvrir devant lui une plaine magnifique, couverte de la plus belle verdure, entourée d’une ceinture de montagnes rouges et dénudées, dominée par les glaces de la Sierra-Nevada, se dit : Quel beau spectacle ! je le contemplerai toute la journée. Eh bien ! il se détourne de la nature et passe ses journées à l’Alhambra, suspendu entre les deux civilisations qui ont successivement occupé ces lieux.

Trois jeunes gens arrivent à Rome le soir, vers dix heures ; ils sont fatigués, le souper se prépare. L’un d’eux s’éloigne et ne reparaît pas d’une heure. Les autres, après une attente assez longue, commencent à s’inquiéter de ne pas voir reparaître leur compagnon, lorsqu’il arrive exténué. On lui demande : « D’où viens-tu ? — Je n’ai pas pu, répond-il, faire quoi que ce soit ici sans avoir vu Saint-Pierre de Rome ; j’ai même cherché si l’on n’aurait pas oublié de fermer la porte du Vatican, je serais entré pour voir le musée, si cet oubli avait été commis par le gardien. » C’était absurde assurément. Mais quelle est la passion, si elle est forte, qui n’est pas un peu absurde ?

Permettez-moi un souvenir personnel. L’année dernière, à pareil jour et à pareille heure, je descendais avec un de mes amis la montagne du Vésuve. Nous étions partis très tard et nous descendions par une magnifique nuit. Nous nous communiquions les impressions qu’avait produites en nous le magnifique spectacle que l’œil découvre du haut de la montagne ; nous admirions cette magnifique antithèse entre la nature malfaisante, qui gronde dans le cratère, et de l’autre côté, en face, la mer bienfaisante, qui s’étendait à nos pieds depuis Sorrente jusqu’au cap Misène. Cependant ce spectacle, quelque grand qu’il fût, n’avait pas assouvi notre besoin d’admirer ; quelques instants après, nous formions le projet de partir le lendemain pour Postum, et la crainte de rencontrer les brigands ne suffisait pas pour éteindre en nous le désir de visiter les ruines d’un temple, œuvre de l’homme.

C’est que les beautés artistiques intéressent l’homme beaucoup plus profondément que les beautés de la nature, parce que les beautés artistiques le tiennent par les procédés de l’art. Les beautés de la nature l’écrasent, l’humilient, l’obligent à se prosterner ; tandis que les beautés de l’art, au contraire, l’élèvent et lui disent : « Voilà ce que tes semblables ont fait ! »

Aussi, messieurs — et c’est par là que je termine — je ne crois pas qu’il y ait un économiste assez morose, pour considérer comme improductive la dépense des beaux-arts, c’est-à-dire la dépense de l’éducation de l’humanité à ses diverses époques. Si je me trompais,  si jamais pareille doctrine pouvait se produire dans l’école des économistes, je me retournerais contre eux avec une énergie qui n’aurait d’égale que mon admiration pour tant d’immortels chefs-d’œuvre!

BATBIE.

A propos de l'auteur

L’Institut Coppet est une association loi 1901 dont la mission est de participer, par un travail pédagogique, éducatif, culturel et intellectuel, à la renaissance et à la réhabilitation de l’école française d’économie politique, et à la promotion des différentes écoles de pensée favorables aux valeurs de liberté, de propriété, de responsabilité et de libre marché.

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