Les doctrines en péril selon Daniel Villey (1967, chapitre I)

A la recherche d’une doctrine économique, Daniel Villey, 1967

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L’Institut Coppet invite tous ceux qui voudraient se former intellectuellement à prendre le temps de lire attentivement ce chapitre I qui est le chapitre le plus philosophique du livre de Daniel Villey et qui est d’une actualité frappante. On dénonce souvent l’idéologie comme un avatar de la bêtise humaine. Cet argument marxiste ne tient pas la route. En ces temps d’incertitudes et de combats, nous avons plus que jamais besoin d’une doctrine cohérente, d’une vision du monde unifiée. Bien entendu, cette doctrine ne sera pas le fuit de l’imagination, ni des intérêts de la classe dominante (idéologie au sens marxiste) mais de la raison humaine, confrontée au réel. 

Chapitre I. Les doctrines en péril

Jusqu’à une époque toute récente – disons jusqu’à la seconde guerre mondiale – les économistes étaient hommes de doctrine. Entre eux on ne les distinguait point tant, comme aujourd’hui, par les techniques dont ils faisaient usage ­ ou bien par les domaines particuliers de leur discipline qu’ils avaient élus pour spécialité-que selon leurs doctrines. On eût mal aisément conçu qu’un économiste pût n’en point avoir une. Il était agrarianiste ou industrialiste, nationaliste ou universaliste. Il était libéral, ou socialiste, ou corporatiste, ou coopératiste, ou dirigiste. Aux yeux de ses prêtres non moins qu’à ceux du public, l’économie politique avait essentiellement pour objet ce grand procès, sans cesse renaissant, où les partisans du laissez-faire affrontent ceux de l’intervention.

Non moins en allait-il ainsi dans les autres disciplines. Un biologiste était vitaliste ou mécaniste, fixiste ou évolutionniste. Un psychologue, c’était un innéiste ou un sensualiste, un champion du libre arbitre ou bien du déterminisme psychique. Partout s’affrontaient des maîtres, des écoles, des systèmes de pensée. En tous domaines la raison d’être de la science, sa justification majeure, c’était d’éclairer les controverses doctrinales. Le conflit des doctrines était le ferment de la vie de l’esprit. Les progrès de la connaissance germaient comme par surcroît sur le champ de bataille où se mesuraient les diverses doctrines rivales.

L’inquiétude doctrinale, l’émulation doctrinale n’étaient au reste rien moins que l’apanage des seuls hommes d’étude. La grande affaire de chaque homme, la suprême ambition de son existence était de tirer au clair ce qu’il pensait, et de se façonner un système cohérent de convictions. Croyait-il donc en Dieu, ou seulement en l’homme, ou en la Nature ! Était-il classique ou romantique, monarchiste ou républicain, conservateur ou partisan du mouvement, patriote ou citoyen du monde ? Tout le long de son existence il s’appliquait à plus solidement fonder ses options, à les mieux ensemble accorder à confirmer et parfaire sa doctrine.

Les temps ont bien changé. De moins en moins les gens ont cure de s’engager sur les questions fondamentales, de se composer une vision du monde et une échelle de valeurs. Ils ont l’impression que cela les dépasse ; qu’il doit bien exister pour cela des spécialistes ; que mieux vaut pour leur compte penser à autre chose. Et peut-être bien est-ce à dire qu’ils ne pensent plus du tout.

Parmi les philosophes professionnels, on répugne à se proclamer aujourd’hui platonicien, thomiste, occamiste, cartésien, spinoziste, kantien ou bergsonien. Et ce n’est point que l’on s’avise d’inventer de nouveaux systèmes philosophiques, pour remplacer ceux d’autrefois. Non. La source des systèmes aujourd’hui paraît bien tarie. Même la philosophie – dont on eût pu penser que c’est la vocation propre de systématiser la connaissance – traverse une éclipse des systèmes.

Quant aux économistes, qui d’entre eux aujourd’hui se soucie de porter l’étiquette libérale, ou socialiste ? Aux yeux de la plupart, ce dyptique a perdu tout sens. Ils le tiennent pour dépassé.

Non que de nouveaux clivages doctrinaux aient remplacé celui là. Ce que nous délaissons, ce n’est pas telle ou telle doctrine économique, tel ou tel axe de controverse doctrinale. C’est la doctrine comme outil de pensée, comme type de produit intellectuel, comme mode et comme plan de réflexion.

Prenez donc au hasard un élève de l’École Nationale d’Administration. Demandez-lui s’il est royaliste ou républicain. Je gage que vous n’en obtiendrez qu’un haussement d’épaules indulgent ou agacé. Non point que la réponse lui semble aller de soi. Simplement, pour lui la question n’existe pas. Comme il se trouve obligé de fréquenter certaines cérémonies officielles, il lui advient d’entendre jouer le Chant du Départ : « Un Français doit vivre pour elle. Pour elle un Français doit mourir ». Cela ne trouve en lui nulle résonance. La forme du gouvernement, qu’importe ? Ce qui l’intéresse, c’est tout autre chose : le taux de croissance, le plan, la promotion sociale, celle du tiers monde, la coexistence pacifique. Ne parlons pas d’une dépolitisation de la jeunesse – ou de l’opinion publique en général. Bien plutôt s’agit-il d’une « dédoxalisation » de la politique. Plus que jamais l’Etat – c’est-à-dire le politique – étend son emprise sur tous les domaines de la vie sociale. Seulement de plus en plus la politique se vide de doctrine. (…)

Que donc est la doctrine, qu’ainsi nous dédaignons ? Au regard de l’empirisme, au regard des techniques, au regard de la science surtout, qui la prétendent supplanter et suppléer, comment peut-on caractériser la doctrine ?

1°) La science sépare les domaines, pour davantage connaître (la preuve n’est plus à faire de la fécondité heuristique de la spécialisation). La doctrine au contraire les relie, pour mieux comprendre. La pensée doctrinale, c’est d’abord un effort de raccordement, d’harmonisation des divers compartiments de l’esprit. Articuler ensemble mes diverses options intellectuelles, les relier aussi bien à mes options morales, politiques, esthétiques, religieuses, etc. ; organiser ma pensée en un tout cohérent ; mutuellement accorder tous les jugements que je forme : jugements d’existence et jugements de valeurs. Mettre à l’unisson ma cosmogonie, ma sensibilité, ma ligne de conduite. Tendre à l’unité de l’esprit et du cœur. C’est cela, me faire une doctrine.

2°) Et donc, à la différence de la pensée scientifique, la pensée doctrinale est personnelle. C’est mon principe individuel, en ce qu’il a de plus profondément intime et d’irréductiblement singulier, qui sert à ma doctrine de support fondamental, de foyer moteur, d’axe d’organisation de ses divers éléments. Que Pythagore ou bien quiconque ait découvert et formulé le théorème qui porte son nom, qu’importe ? Le théorème de Pythagore est à tout le monde. Pour tout le monde il serait vrai, quand bien même Pythagore n’aurait pas existé. Au lieu que la doctrine nietzschéenne est inintelligible sans Nietzsche.

3°) Les vérités scientifiques s’imposent à l’esprit de façon contraignante. Comme dit Auguste Comte : « il n’y a pas de liberté de conscience en astronomie ». La doctrine au contraire est à base d’options, c’est-à-dire de choix personnels, et partiellement libres (dans le cadre du donné objectif). La science est une. Il est des doctrines d’être plurielles. Cela ne constitue pas un argument contre leur valeur gnoséologique. L’histoire des variations doctrinales ne pourvoit d’aucune excuse valable cette démission de l’intelligence, qu’est le scepticisme. La réalité, sans doute, est beaucoup trop riche et complexe pour que nous la puissions tout entière connaître d’un seul point de vue, embrasser dans le cadre d’un seul système. Chaque doctrine est une perspective particulière, valable, légitime, encore que nécessairement partielle, sur l’ensemble du réel. Les diverses doctrines opposées sont toutes vraies pour autant.

Fausses seulement dans la mesure où elles prétendent exclure entièrement et définitivement les autres. Ne disons pas, à la façon des éclectiques, que toutes les doctrines contiennent une part de vérité. Chacune en vérité est part de vérité, chacune systématise un aspect de la vérité. Que les doctrines s’affrontent, qu’elles entrent en conflit les unes contre les autres, il faut cela pour que lumière se fasse. L’éclat propre de chaque doctrine frottée à ses rivales concourt à éclairer le monde aux yeux de l’esprit.

4°) La doctrine n’est pas seulement objet d’adhésion intellectuelle. Elle est encore objet de croyance et de ferveur, et norme de conduite. Pour quiconque en professe une, sa doctrine est raison de vivre, voire de mourir : c’est-à-dire d’accomplir et signer sa vie.

Notre époque cependant dédaigne, déprécie, voire condamne les doctrines. Elle est adoxale, adoxaliste, et même antidoxaliste. Pourquoi cela ?

1°) Le prestige des sciences en plein essor sans doute a fait tort aux doctrines. Tandis que s’accélèrent les rythmes du progrès scientifique, les doctrines, lentes souvent à s’adapter, paraissent facilement démodées. La pensée doctrinale semble être un genre préscientifique. Avant que Pascal fût monté sur le Puy de Dôme, il pouvait y avoir des doctrinaires pour affirmer, d’autres pour nier – à grands renforts d’arguments logiques, voire théologiques – l’existence du vide. Mais l’expérience scientifique de Pascal a tranché la question. La doctrine n’était que l’antichambre de la science. Elle paraît maintenant palinodie. «Toutes les idéologies sont périmées », s’écrie M. Louis Armand dans son « Plaidoyer pour l’avenir ».

Et pourtant, s’il est vrai qu’historiquement la doctrine a précédé la science, cela n’emporte nullement que jamais la science puisse supplanter et remplacer la doctrine. Sous prétexte qu’elle n’en est plus au lyrisme de Taine et de Renan, notre époque très volontiers se targue d’avoir dépassé les naïvetés du scientisme. Il est bien vrai qu’elle a perdu tout lyrisme, même celui-là. Taine et Renan dressaient la science contre la religion, mais à la place de la religion traditionnelle – qu’ils niaient au nom de la science – finalement ils n’avaient su mettre qu’une sorte de grandiloquente religion de la science. Que nous ayons dépouillé ce romantisme, cela n’emporte pas que le scientisme soit révolu. Croire que la science peut nous permettre de nous passer de doctrines, c’est cela très précisément, le scientisme. Le scientisme aujourd’hui n’est plus une religion. Il n’est plus professé, comme doctrine. Il est vécu : comme absence de doctrine.

2°) L’homme de doctrine croit à la vérité. Il aspire à l’embrasser tout entière, à s’en composer une image aussi large et fidèle que possible. Le grand ressort de l’effort doctrinal, c’était le pur amour de la vérité. Newman – qui fut peut-être le plus grand doctrinaire de la pensée doctrinale ­ disait : « knowledge is its own end » (à soi-même le savoir est sa propre fin). Or le désintéressement intellectuel, c’est une vertu, c’est une valeur qui se perdent. Nous ne désirons plus tant le vrai que l’opérationnel et l’efficient. La science est utile, de façon tangible. Mais la doctrine, à quoi cela sert-il ?

3°) L’option doctrinale répugne à l’esprit contemporain pour ce qu’elle comporte de subjectif et d’incertain. Nous n’entendons engager notre conviction qu’à coup sûr. Nous avons trop peur d’être dupes. Nous ne comprenons plus très bien qu’il soit nécessaire, et légitime, et fécond que la volonté libre concoure à l’œuvre de la connaissance. Nous n’avons plus le goût du risque intellectuel.

Et cela veut dire peut-être que nous avons perdu le sens de la liberté de l’esprit. Il existe une crainte pusillanime de l’erreur, qui n’est que commencement de démission de l’intelligence. L’adoxalisme ambiant s’explique pour une large part par une certaine dévirilisation des esprits, qui détruit le sens de l’engagement personnel, et le goût de l’affrontement doctrinal. La technique appliquée, l’empirisme, le neutralisme (même « actif »), le coexistentialisme, l’éclectisme, le syncrétisme, l’irénisme, constituent autant de bons prétextes pour se tenir à l’écart de la mêlée, pour fuir les combats idéologiques. Signe des temps sans doute que l’esprit du Club Jean Moulin, qui rassemble quelques centaines parmi les têtes les plus valables et les plus influentes de la France d’aujourd’hui. Beaucoup d’idées, certes, mais le moins possible de pensée : car la pensée divise, et le mot d’ordre est de rassembler. Beaucoup d’ingénieuses solutions concrètes, très sérieusement et honnêtement étudiées. Pas de doctrine.

Nos contemporains se font gloire d’être sans doctrine. A leurs yeux complaisants c’est signe de largeur d’esprit, d’objectivité scientifique, de maturité intellectuelle. Pour moi l’adoxalisme serait plutôt un trait de décadence.

Il me semble que la pensée doctrinale répond à une exigence profonde, fondamentale, irremplaçable de l’esprit humain.

La fonction de l’intelligence d’abord est de comprendre, c’est-à-dire d’harmoniser et systématiser.

La réflexion doctrinale en outre est d’une inestimable fécondité scientifique. C’est en confrontant mes idées les unes aux autres que je tes teste, éprouve, éclaire, approfondis. Les gens qui n’examinent chaque question qu’en elle-même, à l’aide des seules données de la matière, sans référence à ce qu’ils savent et pensent par ailleurs, sans s’éclairer d’aucune doctrine, demeurent sourds aux résonances extérieures de leurs thèmes d’étude, aveugles à leurs implications profondes, fermés à la perception des conséquences indirectes des solutions qu’ils adoptent. Non moins que le dogmatisme – qui n’est qu’une perversion de l’esprit doctrinaire – l’adoxalisme fait naître et perpétue un grand nombre d’erreurs.

Pour autant enfin que toute doctrine est personnelle, la pensée doctrinale est personnalisante. La fidélité que nous gardons à nos grandes lignes de pensée constitue notre continuité intérieure, notre identité profonde. Nous ne consistons que par une certaine permanence et par la cohérence en nous des options que nous avons faites. C’est en façonnant et repolissant ma doctrine que je m’informe, et, comme le dirait Berdiaev, en quelque sorte me crée moi-même.

Depuis Marx, aucune œuvre économique doctrinale n’a vu le jour, qui seulement approche l’ampleur et la rigueur de la sienne. Sans doute est-ce l’une des explications de ce phénomène à tant d’égards si paradoxal et déconcertant, que constitue le regain marxiste des trente dernières années. En dépit de l’usure de ses dogmes, de l’archaïsme de sa construction théorique à peine renouvelée des classiques anglais, des erreurs et des contradictions logiques qui lui servent de fondement ; malgré tous les démentis que l’histoire inflige à ses schémas prévisionnels ; nonobstant l’inhumanité de son humanisme athée et collectiviste ; en dépit des tyrannies qu’il a engendrées, de tous les crimes commis en son nom, en dépit même de la menace que suspend sur l’existence de notre civilisation, et de nos patries occidentales, l’impérialisme de celles qui se réclament de lui, la fortune du marxisme connaît – en particulier dans notre intelligenzia – une conjoncture ascendante. C’est que le marxisme apparemment répond à ce besoin de synthèse totale, à ce besoin de système qu’éprouve fondamentalement l’esprit humain, que parmi l’adoxalisme ambiant ressentent tout de même beaucoup plus de gens qu’on ne l’imagine, et qu’aucune école contemporaine d’économistes ne se paraît soucier de satisfaire. L’un des secrets du croissant prestige du socialisme de Marx – dit scientifique – c’est la révolte de l’appétit de doctrine contre une science qui se recroqueville et compartimente et décompose et dégrade en menue poussière de techniques purement instrumentales.

Entre les marxistes et les non-marxistes adoxaux, la partie n’est pas égale. Ceux-là qui n’ont pas de doctrine sont la proie désignée de ceux qui en ont une. Rien n’est plus aisé que de les tromper sur la marchandise. De la meilleure foi du monde, naïvement ils feront leur telle maxime, ils préconiseront telle mesure dont ils ne savent discerner ni l’inspiration, ni les implications, ni les conséquences. Pourvu qu’ils ne souhaitent point la catastrophe nucléaire, on leur fera signer l’appel de Stockholm. Pourvu qu’ils ne soient point amoureux des deux cents familles, on les enrôlera dans des campagnes pour telle réforme de structure qui mène droit au collectivisme, – ou pour cette trop fameuse « politique des revenus » qui, si elle devait un jour devenir quelque chose, serait la négation de l’économie libre.

Il est temps pour les non-marxistes de mettre fin à cette situation de désarmement idéologique unilatéral, qui est aujourd’hui la leur, et qui les mène tout droit à la défaite. Plus que toute autre chose, ce qui nous fait aujourd’hui défaut, c’est une doctrine économique libérale amplement conçue, solidement pensée, fermement fondée, accordée au contexte du troisième quart du XXème siècle, et qui soit propre à éclairer, régir, ordonner notre politique économique. Afin qu’en dépit des remous d’une époque ardente, fascinante et terrifiante à la fois, soient sauvées et confirmées les valeurs éternelles et universelles de l’humanité, et celles qui ont fait la civilisation de l’Occident

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