Qu’est-ce que l’économie politique ? Par Ambroise Clément (1853)

SOMMAIRE

Introduction par David Hart
Biographie d’Ambroise Clément par David Hart
I. [La tâche de l’économie politique*]
II. [Le fondement de l’Économie politique]
III. [Les raisons de l’hostilité à l’Économie politique]
IV. [Les grandes vérités de l’Économique politique]

Introduction par David Hart*

Le couronnement du mouvement de l’économie politique française de la moitié du XIXe siècle a été la publication par l’entreprise Guillaumin des deux volumes du Dictionnaire d’économie politique édité par Charles Coquelin (1802-1852) et Gilbert Guillaumin (1801-1864) en 1852-53, qui étaient tous deux des contemporains proches de Bastiat. Guillaumin était l’organisateur du projet et Coquelin était le rédacteur en chef brillant qui avait une mémoire photographique et une vision radicale de ce que pouvait réaliser l’économie politique. Les 2 volumes comprenaient plus de 1800 pages  de deux colonnes de texte imprimé, où écrivaient des dizaines de contributeurs en étroite collaboration. Comme Clément le mentionnait dans l’introduction, ce fut l’occasion pour l’économie politique de se définir comme membre à part entière des sciences sociales, sur un pied d’égalité avec les sciences de philosophie morale politique, plus anciennes et mieux établies. Le dictionnaire contenait des articles approfondis sur des sujets théoriques tels que l’échange, le prix, le loyer et la valeur ; des articles biographiques sur les figures majeures comme mineures de l’économie politique comme Smith, Say, Malthus et Ricardo ; et des dizaines de courts articles sur les principales revues, magazines, mouvements et organisations. Ainsi que d’importantes bibliographies et des résumés des travaux théoriques clés. Il convient de garder à l’esprit que le Dictionnaire a été préparé et est apparu pendant une période de turbulences extrêmes en France, qui comprenait la Révolution de février, la montée du socialisme, la création de la Deuxième République, et l’arrivée au pouvoir de Louis-Napoléon. La publication a également coïncidé avec la mort prématurée de plusieurs personnages clés du mouvement de l’économie politique, comme Bastiat et Coquelin, qui sont morts de maladies longues, et d’autres qui sont morts de l’épidémie de choléra de 1849, ce qui a fortement réduit le nombre des économistes politiques de la génération montante.

Biographie d’Ambroise Clément par David Hart*

Ambroise Clément (1805-1886) était un économiste et un secrétaire du maire de Saint-Étienne depuis de nombreuses années. Clément a pu se rendre à Paris pour participer fréquemment aux cercles d’économie politique. Dans le milieu des années 1840, il a commencé à écrire sur les questions économiques et impressionna tellement Guillaumin que ce dernier lui demanda d’assumer la tâche et de diriger la publication de l’important et influent Dictionnaire d’économie politique, en 1850. Clément était membre de la Société d’économie politique à partir de 1848, un écrivain régulier et un critique pour le Journal des économistes, et a été nommé membre correspondant de l’Académie des sciences morales et politiques en 1872. Il a écrit les ouvrages suivants : Recherches sur les causes de l’indigence (1846), Des nouvelles idées de réforme industrielle et en particulier du projet d’organisation du travail de M. Louis Blanc (1846), La crise économique et sociale en France et en Europe (1886), ainsi qu’une critique précoce des Harmonies économiques de Bastiat pour le Journal des économistes (1850), dans lequel il a salué le style de Bastiat, mais aussi critiqué sa position sur la population et la théorie de la valeur. Deux œuvres qui méritent une attention spéciale sont l’article sur la spoliation, « De la spoliation légale » (Journal des économistes, vol. 20, n°83, 1er juillet 1848), qu’il a écrit dans le feu de l’insurrection des Journées de juin, et l’ouvrage en deux volumes sur la théorie sociale qui expose de nombreuses vues « autrichiennes », Essai sur la science sociale. Économie politique – morale expérimentale – politique théorique (Paris, Guillaumin, 1867, 2 volumes).

Introduction au Dictionnaire d’économie politique, tome 1, par Ambroise Clément*

I. [La tâche de l’économie politique*]

*Les titres ne figurent pas dans l’édition originale (IC)

Dans les recherches scientifiques comme dans l’industrie, la division des travaux est l’une des conditions essentielles du progrès. Il est donc raisonnable de faire, de chacun des divers ordres de phénomènes auxquels s’appliquent ces recherches, l’objet d’une science distincte et circonscrite, autant du moins que peut le permettre la nature des faits à étudier.

On a souvent reproché à la science dont ce Dictionnaire est destiné à exposer et développer les principes, de n’avoir pas su fixer les limites de son domaine, ou de les avoir souvent franchies pour porter ses investigations sur certains ordres de faits appartenant à d’autres sciences sociales, et par exemple, à la politique, à la législation, à la morale. Mais ces reproches, bien qu’ils aient quelquefois été formulés par d’éminents esprits, et par des Économistes eux-mêmes, paraissent résulter d’idées un peu confuses sur la nature ou les rapports des phénomènes sociaux en général; car, pour peu qu’on y réfléchisse, on reconnaît bientôt que ces phénomènes sont trop étroitement liés entre eux pour que l’on puisse en diviser l’étude par des limites infranchissables, et qu’aucune des sciences sociales ne saurait être complètement exposée sans quelques explorations sur le domaine des autres.

« Il ne serait pas possible à l’Économie politique, par exemple, de nous faire voir quelles sont les causes de l’augmentation ou de la diminution des richesses, si celle restait étrangère au domaine de la législation, si elle n’exposait pas les effets d’une multitude de lois, de règlements, de traités, relatifs aux monnaies, au commerce, aux manufactures, aux établissements de banque et aux relations commerciales des nations. À son tour, le savant qui s’occupe de législation ne traiterait des lois que d’une manière très imparfaite s’il ne montrait pas l’influence qu’elles c ont sur l’accroissement, la distribution ou la diminution des richesses… Il est également impossible que le savant qui décrit les institutions civiles ou politiques d’un peuple, et le moraliste qui recherche les causes des vices ou des vertus de ce peuple, ne passent pas alternativement l’un sur le territoire de l’autre. [1]

Les sciences morales sont liées entre elles, non seulement par les rapports intimes qui existent entre les divers ordres de phénomènes qu’elles ont mission de faire connaître, mais encore par un but commun que nous croyons pouvoir légitimement leur assigner, et qui n’est autre que de mettre le plus possible en lumière les véritables intérêts des sociétés. Tout ce que l’on peut établir quant à leurs caractères distinctifs, c’est que, dans la poursuite de ce but commun, chacune d’elles est appelée à s’occuper de tel ordre de phénomènes sociaux plus particulièrement que de tous les autres, sans pouvoir toutefois négliger entièrement ces derniers. Ainsi la politique et la législation ont plus particulièrement pour objet ce qui concerne l’organisation des sociétés au point de vue de la défense nationale ou de la protection des personnes et des propriétés: elles ont à rechercher et à déterminer les limites qu’il convient de poser à la liberté individuelle dans l’intérêt de la liberté de tous, les règles de la justice à appliquer aux différends qui surviennent entre les particuliers, etc.; mais elles ne sauraient nettement distinguer les intérêts des sociétés sous ces divers rapports qu’en s’appuyant sur les lumières fournies par l’Économie politique et par la morale. Ainsi encore la morale, en recherchant quelles sont les habitudes ou les principes de conduite privée et publique les plus favorables au perfectionnement de l’homme et des sociétés, ne saurait fournir à cet égard des indications sûres sans tenir compte des vérités de l’ordre économique. Ainsi enfin l’Économie politique, en concentrant plus spécialement ses investigations sur les phénomènes par lesquels se produisent, se distribuent et se consomment les richesses, ne saurait négliger l’influence qu’exercent sur les phénomènes de cet ordre les institutions politiques, la législation et les mœurs, qu’en se renfermant dans de stériles abstractions.

Cette connexité des sciences sociales empêchera toujours que l’on puisse donner de chacune d’elles en particulier une définition qui la renferme dans une circonscription exclusive et rigoureusement déterminée; car, encore une fois, on ne pourrait lui interdire toute excursion au delà des limites qu’on lui aurait assignées, qu’à la condition de la mutiler. Cela est, d’ailleurs, aussi vrai de la Législation, de la Politique ou de la Morale que de l’Économie politique. Mais, si l’on ne peut circonscrire absolument le champ d’exploration de chacune de ces sciences, il est facile de les distinguer par la spécialité de leur but, et celle de l’Économie politique a été déterminée avec une précision suffisante: elle est, ainsi que nous venons de l’indiquer, de faire connaître dans leur nature, leurs causes et leurs résultats les phénomènes de la production, de la distribution et de la consommation des richesses, en se tenant aux caractères généraux de ces phénomènes et sans entrer, par exemple, dans l’examen des procédés techniques des diverses productions; elle est encore et surtout de nous éclairer le plus possible sur les conditions sociales qui sont favorables ou nuisibles, soit à la fécondité de la production générale, soit à l’équitable répartition des produits, soit à leur emploi avantageux.

Si c’est là, en effet, la tâche spéciale de l’Économie politique, — et nous pensons qu’il serait difficile de le contester, — on reconnaîtra qu’il serait peu utile de lui chercher d’autres définitions; elle se trouve ainsi suffisamment distinguée des autres sciences sociales, sans que le champ de ses investigations ait d’autres limites que celles au delà desquelles elle ne trouverait plus aucun secours utile pour le convenable accomplissement de sa mission. Nous croyons donc pouvoir nous abstenir de plus longs développements sur ce point, pour passer à d’autres considérations.

II. [Le fondement de l’Économie politique]

Sous le régime auquel l’enseignement public a été soumis par nos gouvernements, la propagation des connaissances acquises en Économie politique n’a pu s’opérer qu’avec une excessive lenteur. Aussi notre pays est-il au rang de ceux où ces connaissances sont le moins répandues, non seulement parmi les masses populaires, mais dans les classes plus ou moins lettrées, où le grand nombre n’a aucune notion de cette science et ne se doute seulement pas de l’importance des problèmes qu’elle est appelée à résoudre. Cependant les études qu’elle embrasse sont assurément, de tous les travaux de l’esprit, ceux qui devraient le plus généralement exciter l’intérêt; car leurs résultats sont destinés à exercer sur le sort des populations l’influence la plus considérable et la plus salutaire: aucun autre ordre d’études ne saurait offrir aux sociétés autant de lumières propres à les guider dans les voies d’une civilisation réelle, et à leur faire éviter celles qui conduisent à la décadence et à la ruine.

L’histoire de nos révolutions politiques depuis soixante ans est pleine d’enseignements de nature à confirmer la vérité de ces assertions. Assurément, chez un peuple moins étranger que le nôtre aux vérités économiques, l’état de l’opinion n’aurait pas permis d’égarer l’activité nationale dans les voies rétrogrades et ruineuses où elle s’est laissé si souvent entraîner à partir de 1793; si l’opinion, générale eût été moins arriérée ou moins faussée sous ce rapport, l’essor libéral et vraiment civilisateur de 1789 ne se serait point fourvoyé dans les folles ou déplorables directions où il ne tarda pas à s’engager; on n’aurait pas vu, par exemple, une nation qui voulait fonder son existence sur le travail libre s’efforcer de se donner les opinions et les mœurs d’antiques sociétés, qui fondaient la leur sur la guerre, la spoliation et l’esclavage; plus tard, les dispositions guerrières qu’avait provoquées le besoin de la défense nationale, n’auraient pas dégénéré en esprit de conquête et de domination; nous ne nous serions point engoués de cette gloire militaire qui consiste dans le succès obtenu par les armes, quel qu’en soit le but et dût-il en résulter un pas en arrière vers la barbarie; sentiment sauvage et aveugle dont l’exaltation a, plus que toute autre cause, retardé les progrès moraux et politiques de l’Europe; nous n’aurions pas vu les lois de maximum, l’émission désordonnée des assignats, le système continental, le commerce par licences, etc., et toute cette suite de mesures désastreuses ou absurdes qui décelaient l’ignorance la plus complète des intérêts des sociétés, ou un souverain mépris pour ces intérêts. Mais l’écueil dont les lumières de l’Économie politique auraient pu surtout nous préserver si elles eussent été plus répandues, c’est l’établissement de ce système gouvernemental et administratif qui, multipliant les attributions de l’autorité publique au point de tout subordonner à ses directions, semble vouloir anéantir l’initiative et la puissance individuelles pour ne laisser subsister que la puissance collective; système qui, n’ayant cessé de s’aggraver depuis trente ans, tend à substituer de plus en plus l’activité nuisible à l’activité utile, en détournant les facultés et les efforts d’un nombre toujours croissant d’individus, de l’exploitation des choses vers celle des hommes eux-mêmes; qui, en chargeant nos gouvernements d’une responsabilité aussi illimitée que leurs attributions, devient la cause principale de leur instabilité et de l’insécurité qui en est la suite; qui, enfin, a paru sur le point d’atteindre dans ces derniers temps son extrême limite, en présentant comme une question à résoudre l’accaparement de tous les travaux par l’État et l’avènement d’un communisme universel.

Et il ne faudrait pas croire que ces dernières aberrations économiques fussent le résultat d’une ignorance particulière aux sectes socialistes: sous ce rapport, les partis se disant conservateurs ne se sont pas montrés plus généralement éclairés. S’ils ont résisté aux tendances qui poussaient à convertir les travaux restés plus ou moins libres en services publics, à étendre encore les régies gouvernementales, à affaiblir de plus en plus l’initiative et la responsabilité individuelles, ce n’est pas que le système en lui-même leur inspirât aucune répugnance, ni que leurs opinions fussent basées sur des principes fort différents de ceux de leurs adversaires; car ils avaient admis ou professé avant ces derniers que l’intervention de l’État n’a pas de limites assignables, et qu’il appartient aux gouvernements de diriger l’activité sociale dans tous ses développements; seulement, en adoptant ce pernicieux principe, ils entendaient rester seuls maîtres d’en déterminer les applications. Toutefois, et pour le besoin du moment, ils s’appuyaient alors volontiers sur les vérités proclamées par l’Économie politique; ils professaient avec elle qu’il n’y a de production féconde et de répartition équitable des produits que dans la liberté du travail et des transactions; que chacun doit avoir la responsabilité de son sort, et que, si les instincts du cœur comme les lumières de la raison commandent d’aider les malheureux autant qu’on le peut, nul n’a le droit de se décharger sur autrui du soin de se procurer du travail ou des moyens d’existence; que l’autorité publique a pour mission de protéger la personne, la liberté et les biens de tous, mais qu’il ne saurait lui appartenir de disposer des facultés de chacun et de ce qu’elles produisent, de prendre aux uns pour donner aux autres, de soustraire, de par la loi, les paresseux, les dissipateurs, les parasites, aux mauvaises conséquences de leur conduite, pour faire retomber ces conséquences sur ceux qui suivent une conduite opposée.

Mais ces vérités si claires s’obscurcissaient tout à coup à leurs yeux dès qu’il s’agissait d’en faire la moindre application aux abus constitués. S’ils se déclaraient partisans de la liberté du travail, c’était sous condition de ne pas toucher au régime qui exclut cette liberté d’une multitude de professions monopolisées ou réglementées. S’ils n’admettaient pas que l’État dût prendre aux uns pour donner aux autres, ils n’en étaient pas plus disposés à tolérer que l’on contestât la légitimité des subventions des primes, des garanties exceptionnelles accordées sur les produits des contributions publiques à un grand nombre d’entreprises jouissant de leur appui à un titre quelconque. S’ils flétrissaient les parasites, c’était sans préjudice du parasitisme dévorant qu’ils avaient eux-mêmes créé en poussant à l’exagération des attributions et des dépenses gouvernementales. S’ils s’élevaient fortement contre la prétention de l’autorité du moment de diriger l’application des fonds productifs du pays et d’empêcher chacun de disposer librement de ses facultés et des fruits de son travail, ils ne défendaient pas avec moins d’énergie la législation commerciale qui, au moyen des prohibitions douanières et des droits prohibitifs, produit précisément ces deux résultats.

Ainsi les uns réclamaient les privilèges, les secours et les largesses de l’État en faveur des classes ouvrières dans lesquelles ils cherchaient un appui; les autres n’en voulaient que pour ceux qui se trouvaient nantis. L’Économie politique n’en aurait voulu pour personne, l’une de ses conclusions étant qu’il faut laisser à chacun ce qui lui appartient et ne jamais se servir de l’autorité ou de la loi pour dépouiller les uns au profit des autres. Très hostile aux spoliations légales, sous quelque forme qu’elles se déguisent et sous quelque drapeau qu’elles s’abritent, elle devait déplaire à la fois à tous ceux qui s’en disputent le bénéfice; aussi a-t-elle été successivement proscrite par les deux camps opposés. Après la tentative faite en 1848 pour subordonner son enseignement au point de vue de l’organisation (arbitraire) du travail, est venue, en 1850, celle d’un conseil général de l’agriculture, des manufactures et du commerce, qui prétendait imposer aux professeurs d’Économie politique l’obligation de coordonner leurs leçons au point de vue de la législation commerciale actuelle de la France, c’est-à-dire de manière à justifier le système protecteur ou prohibitif.

Mais l’Économie politique ne doit être enseignée qu’à un seul point de vue, celui de la nature des choses exactement observée, et il est bien évident que l’on ne pourrait imposer d’autres bases à son enseignement sans en faire tout autre chose qu’une science: car les sciences ne comportent pas de conclusions préconçues; celles auxquelles elles arrivent ne sont que des résultats de la connaissance des faits et de leurs rapports. Il ne serait assurément pas plus absurde d’exiger que l’astronomie fût enseignée au point de vue du système de Ptolémée, que de prétendre faire servir l’enseignement de l’Économie politique à la justification du système protecteur ou de tout autre système arrêté d’avance et indépendamment des résultats de l’observation.

III. [Les raisons de l’hostilité à l’Économie politique]

Parmi les formes diverses que peut comporter l’exposition de l’Économie politique, celle du Dictionnaire parait des plus favorables à la propagation rapide de ses principales notions. Il est un grand nombre d’individus, appelés à s’occuper d’intérêts publics ou collectifs, qui, pour remplir leur mission le mieux possible, trouveraient dans les notions dont il s’agit de précieuses directions, et qui néanmoins s’abstiennent de les acquérir, parce qu’ils ne le pourraient qu’en consacrant beaucoup de temps et d’attention à l’étude des traités méthodiques. Un Dictionnaire complet et bien conçu, en leur permettant de fractionner cette étude, de choisir à volonté les questions auxquelles la marche des affaires ou des événements viendrait imprimer un intérêt d’opportunité, pourra les initier peu à peu aux vérités économiques et leur inspirer le désir d’en connaître l’ensemble.

D’un autre côté, ceux qui se sont livrés à cette élude sans en faire une occupation constante, ou sans y revenir fréquemment, conservent difficilement le souvenir de tous les principes et de leur enchaînement, en sorte qu’ils sont parfois embarrassés en présence de difficultés ou d’objections qui n’ont le plus souvent aucune importance réelle. Le secours d’un Dictionnaire pourra leur permettre de ressaisir promptement les notions nécessaires aux solutions cherchées.

Un semblable ouvrage nous parait donc susceptible d’être plus souvent consulté que les traités méthodiques et de recevoir ainsi une utilité plus usuelle et plus générale. Mais était-il possible, dans l’état actuel de la science, de faire un bon Dictionnaire d’Économie politique? La tentative n’était-elle pas prématurée? Les travaux antérieurs sur cette matière ont-ils constitué un ensemble de principes suffisant pour expliquer toute la série des phénomènes économiques et résoudre théoriquement les nombreuses questions qui s’y rattachent? Chaque principe et chaque solution ont-ils été amenés au degré d’évidence nécessaire pour que l’on puisse les exposer avec la concision que réclame la forme du Dictionnaire? Nous espérons qu’au jugement des hommes compétents, l’ensemble de l’œuvre collective que nous publions paraîtra répondre d’une manière satisfaisante à ces questions. Malheureusement les juges véritablement compétents en Économie politique sont peu nombreux, et le sont moins encore en France que dans plusieurs autres pays. Cette science n’est guère connue de la plupart de nos hommes d’État, de nos administrateurs, de nos publicistes, que par les attaques intéressées ou inintelligentes dont elle a été l’objet depuis vingt ans. Ils partagent d’ailleurs généralement lés préventions soigneusement entretenues contre elle par toutes les cupidités qui croient avoir quelques raisons de redouter sa lumière, et, lorsqu’ils ne vont pas jusqu’à la proscrire comme une utopie dangereuse, ils se plaisent à la classer au nombre des systèmes purement hypothétiques. Les moins hostiles, sans contester la vérité de ses théories, lui dénient toute portée pratique. Quelques-uns cependant veulent bien accorder que plusieurs de ces théories devront être appliquées un jour; mais ils reculent l’époque de leur application à un point décourageant pour les générations actuelles, et cela non seulement pour laisser à l’opinion générale le temps de se modifier dans le sens des réformes à accomplir, mais parce qu’un ajournement à long terme leur semble nécessaire pour compléter et mieux assurer les bases de la science, qui ne leur paraissent pas encore suffisamment établies.

Malgré le respect que nous inspirent les fondateurs de l’Économie politique, nous sommes loin de penser que de nouvelles investigations ne puissent ajouter à l’utilité de leurs travaux, ou même rectifier ce qu’il peut y avoir eu d’incomplet ou d’erroné dans quelques-unes de leurs vues. Comme toutes les autres branches des connaissances humaines, l’Économie politique est indéfiniment perfectible; mais nous avons la conviction qu’elle est aujourd’hui assez avancée pour ne laisser sur ses principes essentiels aucun doute légitime, et que les vérités exprimées par ces principes ne seront pas plus ébranlées par les recherches ou les découvertes ultérieures que ne l’ont été les éléments de la géométrie ou les lois de la gravitation universelle par les travaux de Lagrange ou de Laplace. Nous croyons pouvoir affirmer que, de toutes les sciences qui ont l’homme ou les sociétés pour sujet, l’Économie politique est la plus positive et la moins incomplète; qu’elle est incomparablement plus avancée que la politique proprement dite, plus que ce que l’on enseigne de nos jours sous le nom de philosophie, plus encore que les sciences de la législation et de la morale, et que sans elle on ne peut faire ni politique, ni philosophie, ni législation, ni morale utiles et vraies.

On signale dans les écrits des Économistes certaines dissidences que l’on exagère autant que possible afin d’en conclure que rien dans leurs principes n’est suffisamment arrêté; mais on s’abstient de rappeler la foule des vérités sur lesquelles ils s’accordent absolument. Ou bien, pour trouver des contradicteurs, on accorde complaisamment la qualification d’Économistes à des écrivains qui n’y ont aucun titre; on s’abstient encore de remarquer, qu’il n’est pas une seule science qui n’ait été, même les mathématiques pures, et ne soit encore à quelques égards l’objet de dissentiments plus ou moins profonds entre ceux qui s’en occupent. Les différents ordres de faits ou de phénomènes qu’embrassent respectivement la géologie, la physique, la zoologie, la chimie, etc., n’ont-ils pas été, sur plusieurs points, appréciés diversement par les savants qui les ont observés? et s’est-on jamais avisé de conclure de ces dissidences que les sciences dont il s’agit étaient problématiques et sans principes certains? D’où vient donc que l’Économie politique, tout aussi riche qu’elles on vérités constatées, n’obtient pas à beaucoup près le même crédit? Cela tient surtout à deux causes qu’il importe de rappeler.

En premier lieu, les principaux objets des études économiques, — le travail, l’échange, la valeur, le capital, etc., étaient le sujet des préoccupations universelles longtemps avant que la science fût fondée, et la généralité des hommes s’en occupe encore aujourd’hui sans comprendre le besoin de ses directions; il est donc tout simple qu’un grand nombre de personnes aient pu se croire compétentes pour se former une opinion sur toutes les questions que peuvent soulever des objets qui leur sont aussi familiers. Or ces opinions, basées sur des vues trop incomplètes des phénomènes économiques, de leurs conséquences plus ou moins éloignées et des rapports qui les lient entre eux, devaient le plus souvent s’écarter des vérités qu’une étude approfondie et généralisée peut seule permettre de saisir; mais une fois adoptées, elles n’en ont pas moins résisté aux démonstrations scientifiques avec la ténacité ordinaire des préjugés.

En second lieu, la législation économique des sociétés s’étant formée en l’absence de toute véritable notion scientifique, et en conformité des préjugés régnants, la science n’a pu découvrir et dénoncer les vices de celte législation sans alarmer de nombreux intérêts, légalement fondés sur l’erreur ou l’injustice.

L’Économie politique devait donc réunir contre elle, indépendamment des opinions préconçues, l’hostilité active et persévérante des intérêts illégitimes qu’elle peut menacer: tels sont les principaux obstacles qui, en entretenant parmi nous les doutes réels ou affectés sur la certitude ou l’efficacité de ses principes, retardent la propagation et par suite l’application des salutaires vérités qu’elle a mises en lumière.

Mais ces obstacles s’affaibliront. Les intérêts injustement fondés que l’Économie politique peut alarmer sont infiniment moins nombreux et moins importants dans leur masse que les intérêts légitimes qu’elle est destinée à servir: à mesure que ceux-ci s’éclaireront davantage, ils lui prêteront un appui plus énergique, et un jour viendra où elle acquerra par ce concours une force irrésistible.

Ce jour est déjà venu pour l’Angleterre, où les principales vérités économiques ont pénétré dans l’opinion des masses, et où elles sapent et démolissent avec une facilité inespérée des abus qu’avaient enracinés des habitudes séculaires et que soutenaient des intérêts puissants.

Aux États-Unis, le profond bon sens de Franklin et des autres fondateurs de l’Union avait pour ainsi dire devancé les théories économiques. Les institutions de ce pays, — à part celles dos États où l’esclavage est encore admis, — semblent avoir été inspirées par les plus saines doctrines de la science; aucune autre nation n’a su renfermer aussi complètement l’action de l’autorité publique dans ses limites rationnelles, ni fonder des institutions qui laissent autant de liberté au travail et aux transactions et qui protègent aussi bien les développements de l’activité utile, en donnant aussi peu de prise ou d’aliment à l’activité nuisible.

L’opinion publique, au surplus, commence à se prononcer dans le même sens en Belgique, en Piémont, dans plusieurs parties de l’Allemagne et de l’Italie; l’enseignement de l’Économie politique y a une place notable dans l’instruction publique. Il en est de même en Espagne et en Russie. La France est de tous les États de l’Europe celui qui, dans les vingt dernières années, a le moins participé à ce mouvement civilisateur; mais elle y sera entraînée, plus tôt peut-être que ne le pensent ceux qui s’efforcent de la maintenir au dernier rang sous ce rapport, par l’exemple des nations plus avancées ou par l’excès même des abus dont elle subirait les conséquences si elle persistait longtemps encore à lutter aussi imprudemment qu’elle l’a fait jusqu’ici contre les vérités économiques.

IV. [Les grandes vérités de l’Économique politique]

Afin de justifier ce que nous avons dit du degré d’avancement de l’Économie politique et de la grandeur de sa mission, nous allons rappeler quelques-unes des vérités qu’elle enseigne, sans toutefois nous écarter de la ligne des considérations générales, et en nous abstenant de développements qui ont leur place dans les articles de ce Dictionnaire.

Si la création terrestre fût restée dans son état primitif, les hommes n’auraient pu ni se multiplier, ni progresser dans aucun sens: ils ne formeraient que de faibles peuplades dispersées dans les forêts et vivant de proie à la manière de diverses espèces d’animaux; peut-être même auraient-ils fini par disparaître devant les difficultés exceptionnelles de leur existence originaire. Mais ils avaient été doués d’une merveilleuse faculté, celle d’agir sur la plupart des êtres de la création de manière à les approprier de plus en plus à leurs besoins; et c’est par l’exercice de cette faculté, par les prodigieux développements qu’avec le temps elle a reçus de l’accumulation des moyens de travail et des découvertes successives de l’intelligence, que notre race est véritablement devenue maîtresse du globe, qu’elle a pu couvrir de ses essaims toutes les contrées habitables, et élever les conditions de son existence physique, intellectuelle et morale à la hauteur où nous les voyons aujourd’hui chez les nations les plus avancées.

C’est cette puissante faculté que désigne, en Économie politique, le mot industrie; l’exercice de l’industrie est indiqué par le mot travail; les résultats du travail, consistant en utilités de toute espèce applicables à nos besoins, se nomment produits, et les produits, conservés ou accumulés, composent les richesses.

Bien que les richesses n’aient jamais cessé d’être ardemment recherchées, les travaux qui les créent sont loin d’avoir toujours été honorés par l’opinion. Les peuples les plus fameux de l’antiquité, et ceux-là même que notre enseignement public offre encore pour modèles à la jeunesse des écoles, ont longtemps jugé incomparablement plus noble et plus méritoire de dépouiller les travailleurs des richesses qu’ils avaient produites, que de s’appliquer eux-mêmes à leur production. Ces peuples n’estimaient que les occupations stériles ou spoliatrices, et principalement celles que comportent la guerre et l’exercice de la domination; quant aux travaux producteurs, ils étaient généralement l’objet de leur dédain, et rien ne leur semblait plus avilissant que de s’y livrer. Ce singulier mépris de l’emploi de la plus haute et de la plus admirable de nos facultés s’est maintenu à travers les siècles, en s’affaiblissant peu à peu, jusqu’à des temps voisins du nôtre, et il n’est point encore entièrement effacé chez toutes les classes des populations européennes.

Il appartenait à l’Économie politique de réhabiliter complètement le travail producteur; et elle l’a fait de la manière la plus éclatante, en démontrant, d’une part, qu’il est la source de toutes les richesses; le véritable fondement de l’existence des sociétés, l’agent principal de la civilisation, la condition essentielle de tout progrès, de toute prospérité; d’autre part, que c’est à lui désormais que les populations intelligentes devront attacher l’estime et la considération usurpées par l’activité spoliatrice, et qu’elles ne sauraient trop s’appliquer à distinguer celle-ci sous les formes diverses qu’elle emprunte, afin de la flétrir de tout le mépris, de toute la honte qu’elle a si longtemps déversés sur l’activité productive.

Nous avons dit que l’un des objets de l’Économie politique était de faire connaître les conditions sociales favorables ou nuisibles à la fécondité de la production et à l’équitable répartition des richesses. Or ces conditions se rapportent principalement, soit au degré de liberté assuré à l’industrie par les institutions, soit à la manière dont le produit général du travail est distribué. Nous allons indiquer sommairement les conclusions de la science sur ces deux points fondamentaux.

En premier lieu, la liberté du travail et des transactions est une des conditions essentielles de la fécondité de la production: d’une part, parce qu’elle laisse à chacun la faculté de suivre les inspirations de son intérêt personnel dans le choix du genre d’occupation auquel sa position, ses goûts ou ses aptitudes particulières lui permettent de se livrer avec le plus de fruit, et que, tout bien considéré, l’intérêt personnel est généralement en ceci le guide le plus sûr ou le moins faillible; d’autre part, parce qu’elle maintient dans toutes les branches du travail producteur une concurrence aussi étendue que la nature des choses peut le comporter, et que la concurrence est incontestablement le stimulant le plus puissant de l’activité et du perfectionnement des travaux.

Tout ce qui, dans les institutions sociales, restreint cette liberté est par conséquent nuisible à la fécondité de la production, et tel est le caractère que l’on peut sûrement assigner, par exemple, aux monopoles légaux réservant soit à des corporations privilégiées, soit aux gouvernements, la faculté exclusive d’exercer certains travaux ou professions; — aux règlements par lesquels l’autorité publique prétend diriger la marche de certaines branches d’activité productive; — aux restrictions légales apportées à la faculté d’échanger et qui restreignent nécessairement, en même temps, la faculté de travailler, etc.

En second lieu, nos facultés industrielles variant en nature et en puissance d’un individu à l’autre et leur fécondité étant généralement proportionnée à l’activité de leur application, cette activité ne pouvant avoir de mobile plus puissant que l’intérêt personnel, il est facile de concevoir que le seul mode de distribution juste et efficace des utilités qu’elles produisent consiste simplement à laisser et à garantir à chacun la jouissance et la libre disposition, ou en d’autres termes la propriété, du fruit de ses travaux.

Toute perturbation apportée dans celte distribution naturelle des produits, soit par la violence, soit par la fraude, soit par le défaut de lumières, constitue une évidente injustice, puisqu’elle prive les uns de ce qu’ils ont produit pour l’attribuer à d’autres; en même temps elle diminue l’étendue ou la sécurité des jouissances qui sont le but général de tous les efforts, d’où résulte inévitablement une réduction dans l’activité et dans la puissance des facultés productives.

Pour que la propriété puisse se former et les richesses s’accroître, le travail ne suffit pas, car ses résultats peuvent être plus ou moins rapidement consommés; il faut y joindre l’épargne, que l’on ne saurait provoquer sans garantir à chacun, non seulement la jouissance personnelle, mais l’entière et libre disposition de ce qu’il a produit, comprenant avant tout la faculté de le transmettre à ses enfants, à sa famille, aux personnes qui lui sont chères. Sans cette condition, les stimulants du travail perdraient considérablement de leur énergie et les accumulations seraient incomparablement moins importantes; chacun se trouverait excité à consommer pendant sa vie tout ce qu’il aurait pu acquérir; les générations se succéderaient sans que l’une transmît à l’autre aucune réserve agrandie; les anciennes accumulations tendraient, au contraire, à se réduire de plus en plus, et l’industrie, bientôt privée de capitaux, deviendrait impuissante.

A la vérité, cette faculté de transmission des propriétés amène, avec le temps, de nombreuses inégalités dans la position des familles. Mais lorsque la propriété et les libertés productives sont complètement garanties, l’inégalité des fortunes ne peut provenir, sauf de rares exceptions, que de l’inégalité des productions et des accumulations dues à ceux qui les possèdent; elle n’est ainsi que la consécration de la justice: les familles qui, pendant deux ou plusieurs générations, auront apporté dans toute leur conduite une activité bien dirigée, une prévoyance éclairée, une sage économie, sont justement récompensées par l’aisance à laquelle elles parviennent ainsi; celles qui suivent une conduite opposée et dont les membres s’abandonnent à la paresse, à l’intempérance, aux diverses habitudes vicieuses, sont justement punies par la misère qui finit inévitablement par les atteindre, et de laquelle il importe qu’elles ne puissent se relever qu’à force de se bien conduire. Il est utile, indispensable au perfectionnement de la vie humaine qu’il en soit ainsi, et un régime social qui, soit pour maintenir la prééminence de certaines classes de la population sur toutes les autres, soit pour établir entre toutes les classes une égalité forcée, empêcherait les conséquences naturelles des bonnes et des mauvaises habitudes de retomber principalement sur ceux qui s’y livrent serait également funeste dans les deux cas.

L’expérience confirme pleinement ces résultats théoriques. L’histoire de tous les temps et de tous les peuples prouve que les sociétés sont d’autant plus prospères et plus perfectionnées qu’elles garantissent mieux, par leurs mœurs et par leurs institutions, les libertés productives et la propriété contre les atteintes infiniment variées dans leurs formes qui peuvent leur être portées par l’activité spoliatrice. C’est là la principale condition à laquelle paraît avoir été lié jusqu’ici le sort des populations; celles qui l’ont le mieux observée sont les plus avancées sous tous les rapports essentiels; celles qui l’ont le moins respectée sont les plus arriérées et les plus misérables. Si quelques peuples anciens ont pu obtenir passagèrement un certain degré de prospérité matérielle en s’écartant de celte condition, en fondant leur existence sur la guerre, la rapine ou l’esclavage; si, au sein même de chaque nation, certaines classes ont pu s’organiser de manière à asservir les autres et à vivre à leurs dépens, ce n’a été qu’en faisant le malheur du grand nombre, en soulevant des haines générales, et en développant parmi les populations ou les classes dominatrices une corruption qui a toujours entraîné leur déchéance et leur ruine.

D’un autre côté, les tentatives faites pour maintenir parmi les sociétés humaines une égalité factice fondée sur des communautés de travaux et de biens, ont toutes misérablement échoué, parce que, ne tenant pas compte des inégalités naturelles qui existent entre les hommes, et traitant les facultés supérieures à l’égal des plus infimes, elles ont détruit le stimulant indispensable de l’intérêt personnel et abaissé toutes les activités au niveau des moins intelligentes et des moins fécondes.

« Les maux qui pèsent sur une nation, a dit à ce sujet le profond publiciste que nous avons déjà cité, sont donc toujours également graves, soit qu’une partie de la population s’approprie les produits des travaux de l’autre, soit que les individus dont elle se compose aspirent à établir entre eux une égalité de biens et de maux. Il résulte de là que l’inégalité entre les individus dont un peuple se compose est une loi de leur nature; qu’il faut, autant qu’il est possible, éclairer les hommes sur les causes et sur les conséquences de leurs actions; mais que la position la plus favorable à tous les genres de progrès est celle où chacun porte les peines de ses vices, et où nul ne peut ravir à un autre les fruits de ses vertus ou « de ses travaux » [2].

Les lumières de l’Économie politique ont seules pu compléter les connaissances nécessaires à cette importante démonstration, et elles ont en même temps fourni une foule de notions indispensables pour reconnaître à travers toutes les complications sociales, dans les institutions, les lois, les actes privés ou collectifs, l’existence, souvent dissimulée et parfois difficile à dévoiler, de cette activité perverse qui s’applique sans cesse à s’approprier les fruits de l’activité productive.


L’une des parties les plus positives et les plus utiles de l’Économie politique est celle qui rend compte des phénomènes sociaux par lesquels s’accomplit l’échange général des produits ou des services.

Il est assez connu que la division ou plutôt la spécialisation des professions ou des travaux est une des causes principales de la puissance de l’industrie, qui, sans cette condition, serait tout à fait hors d’état de pourvoir aux besoins si nombreux et si divers des sociétés civilisées. Or cette condition oblige chaque travailleur à s’adonner à la production d’objets uniformes, alors que ses besoins réclament des produits variés, et elle entraîne ainsi la nécessité de l’échange.

A l’état rudimentaire, l’échange consiste dans le troc direct des objets les uns contre les autres; mais l’inefficacité de ce mode se manifeste à mesure que les besoins se développent et que les objets à échanger se multiplient et se spécialisent davantage. Les populations sentent alors la nécessité d’adopter un intermédiaire uniforme et dont les qualités soient telles que chacun se montre disposé à l’accepter comme équivalent dans les transactions; cet intermédiaire, quelle qu’en soit la nature, constitue la monnaie dès qu’il est généralement admis. Les monnaies formées d’or et d’argent sont devenues d’un usage universel; la longue habitude de tout évaluer par elles, d’y voir l’équivalent de tous les produits, les a fait considérer pendant longtemps comme la richesse par excellence, ou même comme l’unique richesse, et de là sont nés une multitude de préjugés et d’erreurs qui, par suite du défaut de vulgarisation des notions de l’Économie politique, tiennent encore une grande place dans l’opinion générale.

C’est sur cette fausse idée de la richesse que l’on a fondé l’opinion, encore admise par un grand nombre de publicistes et d’hommes d’État, que les impôts ne sauraient être une cause d’appauvrissement pour le pays qui les supporte, par la raison que l’argent perçu est rendu au pays par les dépenses des gouvernements; c’est le même préjugé qui fait encore écrire tous les jours que l’achat des produits exotiques constitue un tribut payé à l’étranger. La même erreur sert aussi de fondement au système de la balance du commerce, suivant lequel chaque peuple aurait à considérer comme un gain l’excédant de ses exportations sur ses importations, tandis qu’il devrait compter comme une perte tout surplus dans les valeurs importées sur celles exportées, attendu que dans les deux cas la différence étant probablement soldée en monnaie, et la monnaie étant supposée la seule richesse, peut seule constituer la perte ou le gain.

Rien n’est plus rigoureusement exact que les démonstrations de l’Économie politique sur ces différents points; elle a fait voir clairement que l’or et l’argent, loin de composer toute la richesse, n’en constituent partout qu’une très-faible partie (ils ne forment probablement pas le cinquantième de la masse totale des valeurs accumulées). La valeur des monnaies est due, au surplus, comme celle de tout autre produit, à leur utilité d’abord, comme moyen de faciliter les échanges, et ensuite aux frais qu’il faut faire pour les obtenir. La quantité de monnaie contre laquelle s’échange couramment un hectolitre de blé a autant de valeur que cette quantité de blé; mais elle n’en a pas davantage, et rien n’autorise à penser que l’une de ces valeurs soit plus précieuse que l’autre. Il y a même de fortes raisons de croire que, pour un peuple considéré dans son ensemble, les accumulations de richesse sous forme de monnaie sont moins avantageuses que sous toute autre forme. Car la monnaie se distingue essentiellement de tous les autres produits en ce qu’elle sert à nos besoins, non point, comme ces derniers, proportionnellement à sa quantité, mais uniquement en raison de sa valeur; or la valeur de la monnaie s’abaisse nécessairement dans tout pays où sa quantité est considérablement accrue. Il n’y a donc aucun motif raisonnable pour engager un peuple à préférer la monnaie à tous autres produits de même valeur. — Il est aussi absurde de dire que nous payons tribut aux étrangers en leur achetant des produits, qu’il le serait de considérer le consommateur de pain comme tributaire du boulanger et celui-ci comme tributaire du marchand de farine. Le système de la balance du commerce n’est pas autre chose qu’une sottise; car il est ridicule de prétendre qu’une nation perd lorsque dans son commerce avec les étrangers elle reçoit plus de valeurs qu’elle n’en livre en échange, et qu’elle gagne, au contraire, lorsqu’elle livre plus en échange de moins. Les différences entre les valeurs importées et exportées sont généralement compensées entre les diverses nations par l’application de la dette des unes au payement de la créance des autres au moyen des lettres de change, et il arrive rarement qu’il y ait des soldes considérables à fournir en monnaie; mais, alors même qu’il en serait autrement, on ne pourrait en tirer aucune induction quant au gain ou à la perte donnée par les opérations. Il est fort probable que, si les états des douanes donnaient exactement les valeurs importées et exportées, ils présenteraient partout des excédants d’importation, attendu que ces excédants sont indispensables pour fournir les profits des négociants, qui ne tarderaient pas à abandonner le commerce s’il ne donnait pas plus de profits que de pertes. — Enfin les contribuables ne sauraient admettre sans un excès de niaiserie que les gouvernements leur restituent les impôts en en dépensant le montant, attendu que, si l’argent prélevé pour ces dépenses est reversé dans le pays, ce n’est qu’en échange de produits ou de services dont la valeur est ou doit être la même.

Les indications de la science ne sont pas moins sûres en ce qui concerne l’usage des billets de banque remplissant jusqu’à un certain point l’office de monnaie. Elle montre que ces billets, n’étant pas autre chose que des titres de créance, n’ajoutent absolument rien aux richesses existantes, et que leur unique fonction consiste à faire passer la faculté de disposer d’une portion de ces richesses d’une personne à une autre. Cette fonction est aussi celle de la monnaie métallique; mais il y a entre celle-ci et les billets de banque, ou autres titres de même nature, celte différence essentielle que la monnaie d’or ou d’argent porte en elle-même le gage de sa valeur, tandis que le gage que les billets représentent ou sont censés représenter peut ne pas exister. Il reste vrai toutefois que, lorsque ceux-ci sont généralement acceptés avec confiance, ils suppléent plus ou moins à la monnaie réelle, et peuvent ainsi procurer une économie importante de métaux précieux, en même temps qu’ils constituent un instrument d’échanges d’un très-facile emploi.

Mais ces avantages sont chèrement achetés toutes les fois que l’émission des billets n’est pas sagement mesurée et que leur remboursement en monnaie métallique à toute réquisition n’est point suffisamment assuré. Il en résulte alors une extension exagérée et dommageable du crédit. Celui dont jouissent les banques, poussé à se répandre par la facilité de multiplier les escomptes en multipliant les émissions, passe avec leurs billets à une multitude de personnes qui n’en obtiendraient pas autrement et qui s’en servent le plus souvent, non pour créer, mais pour dissiper des richesses. Il en résulte encore que l’abondance progressive de cet intermédiaire des échanges le déprécie de plus en plus, bien que les billets conservent la même valeur nominale, ce qui entraîne une hausse factice dans le prix des produits et des services, et de désastreuses perturbations dans toutes les transactions, au moins lorsque les billets ont un cours forcé.

En exposant ces principes, l’Économie politique ne tend nullement à proscrire un convenable emploi des titres dont il s’agit, comme moyen de faciliter les échanges et le crédit; elle a pour objet de prémunir les populations contre les dangers d’un emploi exagéré ou imprudent, et contre les illusions auxquelles elles se laissent trop souvent entraîner à cet égard.

Après avoir ainsi fait connaître la nature et les véritables fonctions des monnaies ou de leurs signes représentatifs, il restait à l’Économie politique, pour donner une intelligence complète des lois naturelles sous l’action desquelles s’opère l’échange général des produits ou des services, à assigner les conditions qui déterminent le taux de la valeur de chacun d’eux, et elle est encore parvenue à poser sur ce point des principes certains.

Tous les objets de nos besoins ne sont pas susceptibles d’être échangés. Il en est an grand nombre, tels que la lumière et la chaleur du soleil, l’air respirable, etc., que la nature fournit à tous et dont nous jouissons sans efforts et sans avoir rien à céder en retour; tandis que les autres, ne pouvant être obtenus qu’à l’aide des facultés ou des efforts personnels, constituent des propriétés privées qui, hors les cas de donation, de succession, etc., ne se cèdent pas volontairement pour rien. La qualité qui distingue les objets échangeables de ceux qui ne le sont pas est ce que l’on entend en Économie politique par le mot valeur. La valeur est plus ou moins grande dans les différents objets, et elle peut se mesurer dans chacun d’eux par la quantité de tout autre objet valable qu’il peut faire obtenir en échange. La monnaie étant l’intermédiaire général des échanges, le taux de la valeur de chaque produit ou de chaque service s’exprime ordinairement par une quantité de monnaie déterminée, et cette expression du taux de la valeur par la monnaie se nomme prix.

En général, la différence de prix entre deux objets valables d’espèces diverses provient de la différence de leurs frais de production, c’est-à-dire de la différence entre les valeurs des services ou des produits qu’il a fallu consacrer à la création de chacun d’eux. On comprend qu’en admettant une entière liberté de travaux et de transactions, le prix d’une espèce d’objets ne pourrait longtemps se maintenir fort au-dessus des frais de production, parce que l’avantage exceptionnel qu’on trouverait à les produire amènerait une concurrence qui ferait bientôt baisser les prix; et, d’un autre côté, il est bien évident qu’une production qui ne donnerait que de la perte ne serait pas longtemps continuée dans de telles conditions; sa quantité serait réduite jusqu’à ce que les prix eussent été relevés tout au moins au niveau des frais.

Ces conditions sous-entendues, le prix courant des produits ou des services dépend du rapport existant entre les quantités offertes et demandées de chacun d’eux: si l’offre augmente plus que la quantité demandée, le prix s’abaisse; si la demande s’accroît dans une proportion plus forte que la quantité offerte, le prix s’élève.

Telle est la loi générale qui préside à la détermination du taux respectif de la valeur de produits ou de services différents.

Cette loi permet au travail libre de maintenir — beaucoup mieux que ne saurait le faire aucun régime arbitraire — dans chacune des branches si multipliées et si diverses de l’activité industrielle une constante proportionnalité entre la quantité de chaque classe de produits et l’étendue du besoin qui la réclame, ou de la demande que l’on en fait. Car, si la demande est dépassée par la quantité produite, la surabondance est aussitôt signalée par l’abaissement du prix, et alors la production se restreint; et si, au contraire, celle-ci ne suffit pas à l’étendue de la demande, l’élévation du prix signale cette insuffisance et amène bientôt un accroissement dans la quantité produite.

Il résulte encore de cette loi que le prix des services industriels s’abaisse inévitablement si ces services sont plus offerts que demandés; et, comme les services les plus accessibles à la concurrence, les plus susceptibles d’être surabondamment offerts, sont en général ceux des ouvriers des classes les plus pauvres, l’Économie politique en conclut que ces ouvriers ont le plus grand intérêt à user de prudence et de retenue avant et pendant le mariage, pour ne pas accroître inconsidérément leur nombre, et par suite l’offre de services déjà trop dépréciés.

Une autre conséquence de cette loi féconde est que la multiplication des capitaux tend à abaisser le prix de leur service et à les rendre ainsi de plus en plus accessibles à ceux qui peuvent les employer reproductivement; et, comme le travail des ouvriers est d’autant plus demandé, par conséquent d’autant mieux payé que les capitaux sont plus abondants, l’Économie politique en conclut encore que les classes ouvrières sont puissamment intéressées à la multiplication des capitaux, et par suite à tout ce qui peut la favoriser: à l’activité et au progrès de l’industrie, à l’abondance des accumulations ou des épargnes, et surtout au maintien de la sécurité publique, condition indispensable de la conservation et de l’accroissement des capitaux.

L’une des plus belles et des plus solides théories qui soient sorties de l’étude des phénomènes sociaux par lesquels s’accomplit l’échange général des produits ou des services, est celle des débouchés, si admirablement formulée par J.-B. Say. Il résulte de cette théorie que ce qui s’échange en définitive, ce sont des produits contre d’autres produits; par conséquent, tout produit est un moyen d’échange, un débouché pour les autres; d’où il suit que les débouchés sont d’autant plus étendus et d’autant plus avantageux pour chaque branche de travail en particulier que la production a été plus généralement abondante dans toutes les branches; d’où il suit encore que les industries diverses ont des intérêts solidaires, l’une d’elles ne pouvant être en état de prospérité ou de souffrance sans que les autres s’en ressentent plus ou moins. On sait, d’ailleurs, depuis longtemps que les campagnes sont intéressées à la prospérité des villes comme celles-ci le sont à la prospérité des campagnes, parce que les unes et les autres trouvent alors un placement plus facile et plus avantageux de leurs produits respectifs; mais les mêmes liaisons d’intérêt s’étendent à toutes les branches d’industrie, et elles se manifestent également dans les relations commerciales de nation à nation. Lorsqu’un peuple est en voie de progrès et de prospérité, tous ceux avec lesquels il est en position de faire des échanges en profitent, soit à cause de l’abondance des débouchés qu’il leur offre, soit par suite du bon marché des produits qu’il peut leur fournir; c’est ainsi que le développement prodigieux de l’Union américaine a profité à nos diverses branches d’industrie, au point que la ruine de ce pays, si elle était possible, serait aujourd’hui un véritable fléau pour une grande partie de notre population. Les nations sont donc solidaires dans la bonne comme dans la mauvaise fortune; leur intérêt est d’accroître de plus en plus, en multipliant leurs échanges, les services qu’elles peuvent se rendre mutuellement, et non de chercher à s’affaiblir et à se nuire, comme une politique aveugle les y a poussées trop longtemps.

C’est en s’appuyant sur ces vérités, et en invoquant en même temps le respect dû à la propriété, que l’Économie politique réclame la liberté du commerce international, liberté qui aurait pour résultats de faire participer tous les peuples aux avantages naturels très-diversifiés que Dieu a inégalement répartis dans les différentes contrées du globe, d’étendre le réseau des intérêts qui lient déjà les nations civilisées, malgré tous les obstacles législatifs opposés à leurs relations, au point d’établir entre elles une solidarité aussi manifeste que celle qui unit les diverses provinces d’un même État, et de rendre les guerres internationales aussi impopulaires et aussi impraticables qu’elles le seraient aujourd’hui entre les diverses parties de la France.


L’Économie politique a perfectionné la morale en fournissant de solides bases d’appréciation pour un grand nombre de sentiments, d’actions et d’habitudes que le préjugé avait mal classés. Ce sont d’importants progrès en morale que la complète réhabilitation du travail producteur, et l’acquisition d’un ensemble de notions positives permettant de distinguer sûrement l’activité utile de l’activité nuisible et de faire à l’une et à l’autre la juste part qui leur revient dans l’estime publique. La démonstration de la solidarité qui unit les intérêts des diverses fractions du genre humain constitue encore un immense progrès moral; car, en faisant ressortir toute l’absurdité des haines et des rivalités nationales; en montrant que ce sont là des sentiments aveugles et indignes d’hommes civilisés , bien que l’ignorance et le charlatanisme politique les aient souvent décorés du nom de patriotisme, elle a considérablement affaibli dans l’esprit des classes les plus influentes les dispositions qui poussent à la guerre, et préparé ainsi pour l’avenir l’abandon du système des grandes armées permanentes, l’une des causes les plus puissantes de la misère des populations, et par conséquent de toutes les défaillances, de tous les désordres moraux que cette misère entraîne à sa suite. Un autre perfectionnement important que la morale devra aux lumières répandues par l’Économie politique, consiste dans les moyens que fournit celle-ci pour apprécier justement le mérite relatif des différents emplois que l’on peut faire de la richesse. C’est ainsi, par exemple, que la prodigalité et le faste, si souvent préconisés, parce qu’on les confondait avec la générosité ou le désintéressement, et surtout parce qu’on les supposait favorables à l’activité de l’industrie, ont été définitivement reléguées par les démonstrations économiques au nombre des habitudes funestes et par conséquent vicieuses; tandis que l’économie, trop souvent décriée comme un indice d’égoïsme ou d’avarice, et aussi parce que l’on supposait que les valeurs épargnées étaient un aliment enlevé au travail, a été définitivement rangée parmi les habitudes les plus utiles à l’humanité et par conséquences plus vertueuses. L’Économie politique a rendu tout à fait évidente une vérité qui semble encore généralement ignorée de la plupart de nos hommes publics: c’est que l’habitude du faste ou des dépenses de luxe, bien loin de fournir plus d’aliments à l’industrie ou au travail, tend au contraire à la destruction, à l’anéantissement de ce qui peut les maintenir en activité; c’est qu’une valeur épargnée et consommée reproductivement dans une opération industrielle procure aux classes laborieuses infiniment plus de travail et de moyens d’existence que ne peut leur en offrir une valeur égale consommée improductivement dans un repas, un bal, une fête ou autre dépense du même genre: attendu que, dans le premier cas, la valeur consommée offre le même emploi aux travailleurs autant de fois qu’elle se reproduit, ce qui peut aller à l’infini; tandis que, consommée improductivement, elle disparait pour toujours après avoir offert, les mêmes moyens de travail une fois seulement.

Un des progrès les plus considérables que les sciences morales devront aux recherches des Économistes consiste dans le perfectionnement de la notion de la liberté.

La liberté est depuis longtemps l’objet des tendances d’une grande partie des populations européennes; mais elles la recherchent par une sorte d’instinct et sans discerner nettement ni ce qui la constitue, ni les conditions nécessaires à son maintien et à ses développements. Il était réservé à l’Économie politique de démontrer que la liberté est l’équivalent de la puissance effective, et que nous devenons plus libres à mesure que nous réussissons soit à étendre notre empire sur les agents naturels, soit à mieux subordonner notre propre activité aux directions qui peuvent lui donner le plus de puissance; c’est ainsi que nous parvenons à réduire de plus en plus les obstacles qui s’opposent à la satisfaction et à l’extension de nos besoins, à l’emploi fructueux et au perfectionnement de nos facultés physiques, intellectuelles ou morales, en un mot à l’amélioration et à la diffusion de la vie humaine.

Ces obstacles se rencontrent soit dans les choses, soit dans les hommes. L’industrie a pour mission de surmonter les premiers, et c’est ainsi qu’elle est parvenue, par exemple, à asservir et multiplier les races d’animaux qui nous sont utiles en restreignant le développement de celles qui nous sont nuisibles, — à substituer, sur une grande partie de la terre, aux diverses espèces de végétaux qui la couvraient sans utilité pour nous, celles qui peuvent le mieux satisfaire nos besoins, — à vaincre les difficultés que les fleuves, les montagnes, l’immensité des mers, opposaient aux relations entre les diverses nations, etc., etc. Quant aux obstacles provenant de l’homme lui-même, — de son ignorance, de ses passions, de sa cupidité, de son penchant à asservir et dominer ses semblables, — l’industrie n’est point étrangère à leur atténuation, mais elle n’y concourt qu’indirectement et en fournissant les moyens indispensables pour que les lumières puissent s’accroître et se propager. — Quoi qu’il en soit, les obstacles de ce dernier ordre s’affaiblissent à mesure que nous apprenons à mieux prévoir toutes les conséquences prochaines ou éloignées de nos actions ou de nos habitudes, et à mieux conformer notre conduite aux indications de cette prévoyance, — à mesure aussi que les sentiments de dignité et de justice se répandent, que chacun se sent mieux disposé à résister courageusement à toute violence, à toute injuste atteinte contre sa personne ou sa propriété, et à respecter scrupuleusement les mêmes droits chez autrui.

Il résulte de l’ensemble de ces conditions que la liberté des nations grandit à mesure qu’elles deviennent plus industrieuses, plus éclairées et plus morales; qu’elle est ainsi proportionnelle au degré de leur avancement sous ces divers rapports, et que c’est en vain qu’elles aspireraient à être plus libres que ne le comporte l’état de leur industrie, de leurs lumières et de leurs mœurs. [3]

Depuis 1789, la nation française s’est trouvée plusieurs fois maîtresse de son établissement gouvernemental, et, bien que ses tendances les plus générales fussent pour la liberté, les fausses notions qu’elle avait adoptées sur ce point ne lui ont pas permis de réussir à fonder des institutions propres à atteindre le but. La plupart de nos hommes politiques ont toujours considéré les institutions gouvernementales commes les principaux et presque les seuls organes de la vie des sociétés, comme les forces dont elles doivent attendre l’impulsion et subir la direction dans tous les modes de leur activité: préoccupés de l’exemple de certains personnages que nos historiens se plaisent à signaler comme de grands hommes d’État, parce qu’ils sont parvenus à faire dominer leur volonté ou leurs vues personnelles, quelque absurdes et quelque désastreuses qu’elles aient été le plus souvent; — influencés, parfois à leur insu, par des réminiscences classiques sur les institutions des Grecs et des Romains, sur les systèmes législatifs de Lycurgue, de Solon, etc., ou par des notions non moins propres à les égarer, puisées dans des écrits tels que ceux de Montesquieu, de Rousseau, de Mably, de Raynal, etc., ils n’ont vu dans les sociétés civilisées que des corps incapables de vivre et de prospérer par eux-mêmes; ils n’ont pas compris que leur existence et leurs progrès dépendent avant tout d’efforts individuels dont les principes sont en nous-mêmes et non dans la législation ou dans l’action de l’autorité publique, efforts que la Providence a rendus d’autant plus puissants pour assurer le bien général qu’ils sont moins contrariés par les lois d’invention humaine et que chacun les exerce avec plus de liberté dans tout ce qui ne porte pas atteinte à la liberté d’autrui; qu’en conséquence, la mission rationnelle du législateur n’est pas de conduire les hommes, de diriger leur activité, mais de les préserver de toute injuste atteinte dans leur personne ou dans leurs intérêts, de garantir à chacun la libre disposition des facultés qui lui sont inhérentes et de ce qu’elles produisent.

C’est en ce sens que les populations des États du nord de l’Union américaine comprennent la liberté politique; elles la font consister surtout dans une indépendance des facultés et des activités individuelles aussi complète que possible, c’est-à-dire uniquement subordonnée, pour chaque individu pris en particulier, à la condition de respecter les mêmes droits chez tous les autres. La liberté n’a jamais été entendue ainsi par nos hommes politiques, même par ceux qui faisaient profession d’appartenir à l’opinion libérale; ceux-ci jugeaient la liberté suffisamment établie dès que la puissance législative, à laquelle ils donnaient mission de diriger la société sur tous les points, avait son origine dans le suffrage de la majorité de la population, et que les règles qu’elle imposait étaient communes à tous; pourvu que cette puissance leur parût être l’expression de la volonté la plus générale, ils n’hésitaient pas à lui sacrifier la liberté individuelle. Il est à remarquer, au surplus, que, lorsque des changements politiques sont venus substituer à la volonté générale, pour la formation du pouvoir législatif, la volonté d’une fraction plus ou moins restreinte de la population, ou même celle d’un seul homme, l’omnipotence du législateur n’a pas été plus contestée qu’auparavant.

Sous l’empire de pareilles idées, renforcées en France, et dans d’autres pays qui ont tort de nous imiter, par une disposition universelle à l’exercice de la domination et à la recherche des emplois publics comme moyens d’existence ou de fortune, il était inévitable que l’action du gouvernement ne tendît sans cesse à s’accroître. Dès que l’on attribuait au législateur, quel qu’il fût, une mission illimitée, il devait avoir continuellement à ajouter aux prescriptions, aux règles nécessaires pour faire marcher la société selon ses vues. Aussi les hommes que la succession des événements a investis tour à tour de ce suprême mandat en ont-ils usé si largement que l’on compte par centaines de mille le nombre des lois ou des règlements qu’ils nous ont imposés depuis soixante ans.

C’est ainsi que notre système gouvernemental et administratif a acquis des proportions colossales et sans exemple jusqu’ici dans aucun pays du monde; qu’il a étendu successivement son action, ses règlements, ses entraves, à presque toutes les branches d’activité, en restreignant leurs développements et leur fécondité proportionnellement à ce qu’il enlevait à leur liberté; que, pour suffire à l’immensité des attributions qu’il comporte, il a multiplié les services et les emplois publics au point de faire vivre une très grande partie de la population sur le produit des contributions, et de pousser ainsi au développement des races parasites demandant à vivre de la même manière, jusqu’à en faire une force subversive des plus dangereuses et l’une des principales causes d’agitation et de désordre qui rendent chez nous la sécurité si précaire.

L’Économie politique étudie et analyse tous les éléments de perturbation que renferme un semblable régime; elle en montre les fâcheux résultats; elle en signale le remède, qui consiste principalement à réduire et à simplifier l’action gouvernementale par la restitution à l’activité privée du libre exercice de toutes les branches de travaux qui, par leur nature, sont hors des attributions rationnelles de l’autorité publique, et que nos gouvernements ont voulu diriger, monopoliser ou réglementer.

Dans un pays comme le nôtre, où tant de gens sont possédés de la manie de gouverner leurs semblables, renseignement de pareilles doctrines devait susciter à l’Économie politique une multitude d’adversaires. Les partis qui recherchent l’exercice du pouvoir, l’armée des gens en place, l’armée plus nombreuse encore de ceux qui aspirent à être places, et tous les réformateurs qui ont inventé un plan quelconque de refonte sociale, devaient se réunir contre une science qui menace de soustraire un jour la société aux soins trop multipliés qu’ils veulent absolument lui prodiguer. Aussi est-ce à cette partie de ses doctrines qu’elle a dû la plupart des attaques dont elle a été l’objet.

Nous avons essayé de résumer, dans un cadre fort restreint, des vérités et des doctrines que l’on trouvera exposées avec tous les développements nécessaires dans les diverses parties du Dictionnaire. Ce résumé est loin, sans doute, d’être complet; mais nous croyons qu’il indique fidèlement les bases principales et les tendances de la science; il nous semble d’ailleurs qu’il justifie suffisamment l’assertion que l’Économie politique est dès à présent une des sciences les plus positives et les plus avancées, et celle de toutes, assurément, dont la propagation importerait le plus au progrès de la civilisation, au bien-être et au perfectionnement moral des sociétés.

On ne saurait raisonnablement contester le haut degré d’avancement d’une science, lorsque, dans l’ordre des phénomènes qu’elle embrasse, elle prouve qu’elle est en mesure d’annoncer d’avance avec précision les conséquences ultérieures des faits qui se produisent. Or l’Économie politique a été soumise dans ces derniers temps à une double épreuve de ce genre. Tous ceux qui ont suivi les publications des Économistes français depuis douze ans, et tous ceux qui voudront prendre la peine de parcourir ces publications, ont pu ou pourront facilement se convaincre que l’avortement complet de toutes les tentatives faites en 1848 par le socialisme pour réaliser ses plans d’organisation du travail, ses systèmes d’association, de crédit, de nivellement des positions, etc., y avait été très-fréquemment et très positivement annoncé plusieurs années à l’avance. D’un autre coté, l’Angleterre a, depuis peu de temps, profondément modifié sa législation économique dans le sens expressément indiqué par les principes de la science. C’était là une épreuve des plus solennelles et dont les résultats étaient attendus avec anxiété par le grand nombre, mais avec une confiance absolue par les Économistes. On sait que cette confiance a été justifiée sur tous les points de la manière la plus éclatante, et que les résultats annoncés se sont produits dans une mesure plus large encore qu’on ne l’avait présumé.

Il faudrait désespérer d’amener au bon sens une population dont les préjugés et les erreurs résisteraient à de semblables démonstrations ; aussi nous aimons à penser qu’elles ne sauraient beaucoup tarder à entraîner d’heureuses modifications dans les opinions économiques qui, jusqu’à ce jour, ont prévalu dans notre pays, et que ceux d’entre nous qui connaissent les vérités de la science, qui se sont voués à leur propagation, et qui sont pénétrés de l’ardente conviction du bien qu’elles pourraient produire, ne seront pas réduits pendant longtemps encore, en voyant l’impuissance de leurs efforts et de leur dévouement, à répéter douloureusement cette protestation de la vérité méconnue : E pur si muove!

Ambroise Clément (Août 1853).


Notes

[1] Traité de législation, par Charles Comte, tome I, pages 31 et 33.

[2] Traité de législation, par Charles Comte, première édition, tome IV, page 536.

[3] Cette belle et importante démonstration, que nous n’avons pu qu’indiquer ici, est donnée de la manière la plus complète et la plus satisfaisante dans le grand ouvrage de M. Ch. Dunoyer, De la liberté du travail.


* Source : cet article a été originellement publié sur le site web de David Hart. L’introduction d’Ambroise Clément provient du Dictionnaire de l’Économie Politique, Paris, Guillaumin, 1852, vol. 1

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