Lettres relatives à Joseph Garnier, dans la correspondance familiale des Blanqui

Lettres relatives à Joseph Garnier, dans la correspondance familiale des Blanqui

(Voir aussi d’autres lettres dans : Œuvres d’Auguste Blanqui. Volume I, Des origines à la Révolution de 1848, Presses universitaires de Nancy, 1993.)


Lettre de Joseph Garnier à sa belle-sœur Sophie Barrellier, née Blanqui, 6 mai 1839

[G. Feyel & J.-P. Lelu, Auguste Blanqui et sa famille. Correspondance (1807-1918), 2009, p. 325-326.]

Ma chère Sophie,

Il y a quinze jours Aglaé allait un peu mieux, mon cœur renaissait à l’espérance[1]. Une rechute sans cause apparente la retarda à cette époque de huit jours. Mais au moment où elle allait mieux de nouveau, elle eut, en mon absence, l’imprudence de vouloir se lever un jour tout entier, de 10 h. à 6 h., et elle gagna avec ce déplorable entêtement un point de côté qui ne l’a quittée que pour faire place à un malaise général cent fois plus alarmant que celui qui vous arrache tant de larmes. L’estomac refuse toute nourriture, l’agacement nerveux est extrême et le danger imminent. Je vois d’ici vos larmes couler avec les miennes. Oh ma pauvre Sophie, que je suis malheureux ; en deux ans je perds ma mère, ma grand-mère et ma femme que j’aimais toutes si tendrement.

Joseph Garnier,

6 mai [1839]

C’est cruel de penser que dans tout le courant de sa maladie, Aglaé n’a pas voulu faire ce qu’on lui conseillait. Ce déplorable aveuglement peut avoir contribué à la gravité de son mal.

Camille et Barrelier se portent bien.


Lettre de Zoé Blanqui à sa sœur Sophie Barrellier, née Blanqui, et à son mari Charles Barrellier, 7 mai 1839

[G. Feyel & J.-P. Lelu, Auguste Blanqui et sa famille. Correspondance (1807-1918), 2009, p. 326-327.]

Ma chère Sophie, mon cher Barrellier, ce matin à 7 heures nous avons vu mourir notre pauvre Aglaé ; vous dire ce qu’elle a souffert, ce que nous souffrons tous c’est impossible ; vous jugerez par votre douleur de celle que nous avons éprouvée ; c’est une angoisse cruelle que le temps aura peine à calmer ; le malheureux Garnier fait vraiment compassion ; et rien n’est plus naturel que son désespoir. Je joins à cette lettre une lettre qu’elle vous adressait il y a quelque temps et qu’elle a signée seulement car la fièvre la dévorait et elle eut été tout à fait incapable d’écrire elle-même. Que Sophie ne s’inquiète pas des plaintes qu’elle exprime au sujet du petit, il est maintenant accoutumé à la pension, et se porte très bien.

Oui, ma chère Sophie, Aglaé a rendu le dernier soupir ! Je te l’écris, je l’ai vue et embrassée une dernière fois et je ne puis le croire. Adieu !

Zoé

Lorsque nous saurons où donner de la tête, lorsque ces affreux détails de deuil et d’inhumation seront terminés, je te réécrirai. Jusque-là, adieu encore.


Lettre de Zoé Blanqui à sa sœur Sophie Barrellier, née Blanqui, 18 mai 1839

[G. Feyel & J.-P. Lelu, Auguste Blanqui et sa famille. Correspondance (1807-1918), 2009, p. 328-332.]

Paris, 18 mai 1839

Enfin, ma chère Sophie, je me décide à t’écrire ; j’ai besoin de courage pour prendre la plume et trouver quelque chose à te dire car mon cœur déborde et ma langue est muette, il semble que les paroles ne puissent plus échapper de mes lèvres. J’ai sans cesse devant les yeux l’image de cette pauvre Aglaé, sans cesse présent à la mémoire le souvenir de ses souffrances, et de sa fin déplorable et prématurée, et tout cela me bouleverse et me rend malheureuse.

Je n’ai plus que toi de sœur, ma Sophie, nous ne sommes pourtant plus que deux, car Uranie est pour ainsi dire perdue pour nous[2]. Si tu savais combien je t’aime, combien je t’ai toujours aimée, et combien tu m’es encore devenue plus chère depuis que cette pauvre Aglaé a cessé de vivre. Oh ! ma bonne sœur, que j’ai souffert pendant ces jours où près d’expirer, elle m’appelait sans cesse, ne voyait pour ainsi dire que moi avec plaisir ; si tu savais quel désespoir s’empare de moi, quand je pense qu’elle me disait : « Zoé, reste-là, je t’en prie, frotte-moi les pieds bien fort, je les sens plus froids que la glace et tout engourdis ; frotte-moi aussi les mains, tire-les car elles deviennent raides et je ne puis plus les remuer. »

Et moi je m’efforçais de lui être agréable ; j’essayais de la réchauffer ; mais tous mes efforts étaient vains, et je frémissais de douleur et d’effroi en la sentant ainsi se glacer dans mes mains. Sophie, j’ai remercié Dieu que tu ne te sois pas trouvée là ; c’était quelque chose d’affreux qui m’a fait bien mal, et dont je me ressentirai longtemps. Et puis ce n’était pas tout pour moi ; ma douleur ne s’arrêtait pas à elle, il restait Garnier. Écoute, ma sœur, je te parlerai franchement parce que je t’aime, parce que tu es bonne et que je te dis ma pensée avec plaisir ; mais ne parle jamais à Garnier de tout ce que je te dirai ici et brûle ma lettre. Garnier m’a fait bien souffrir et bien pleurer aussi depuis la perte de cette pauvre Aglaé. Il s’est rattaché à moi et semblait mettre en mon affection tout espoir de consolation et comme il te l’avait écrit, il souhaitait que j’entrasse chez lui. Si je l’avais pu, je l’aurais fait, mais cela n’est pas possible. Garnier ne se remariera peut-être jamais ; je ne voudrais pas l’épouser, il ne penserait pas à me prendre, et si je m’étais installée chez lui on aurait dit dans le monde qu’entre jeune homme et jeune fille de notre âge il y avait bien des sujets de consolation. Ceux qui auraient pu me rechercher se seraient éloignés, et moi je serais restée avec une réputation compromise et mon avenir manqué. Et à supposer que Garnier eût demandé à m’épouser par délicatesse crois-tu qu’il eût été flatteur pour moi de ne consentir à devenir sa femme que parce que la voix publique nous aurait accusés tous les deux ? Car je ne suis pas sa propre sœur, j’entrais chez lui seule au milieu de jeunes gens, à quel titre ? Au titre de sa femme de charge. Quelle confiance cela eût-il inspirée aux parents, quelle considération eussè-je gagnée à cet arrangement ? Réfléchis quelque peu et dis-moi, après y avoir pensé, si ce n’était pas là une grande faute, une imprudence extrême ? Examine seulement les cancans des villages et pense ce que l’on aurait dit dans un établissement public. Eh bien, Garnier ne voulait pas comprendre cela et il m’a fait bien de la peine ; il m’a adressé des reproches qui m’ont navré le cœur parce que je ne les méritais pas. Mais j’oublie tout cela parce qu’il est vraiment malheureux. Je sais bien que ma présence dans sa maison eût parfaitement servi ses intérêts mais elle compromettait les miens, et des personnes sensées et bien placées dans le monde me disaient encore hier, qu’il fallait que Garnier se gardât bien de prendre une jeune femme chez lui s’il tenait à imposer silence aux mauvaises langues. Il y a pensé depuis et il revient un peu à mon avis, je l’espère. Tu partageais cependant le sien, et c’est pourquoi je t’écris ces détails, car je ne voudrais pas te laisser croire que j’aurais le cœur assez dur pour abandonner Garnier à sa peine, mais ma position est bien délicate. Si je fais peu pour lui on me dira indifférente et insensible, si je fais beaucoup on dira que je cherche à prendre la place de ma pauvre sœur et Dieu sait que je ne voudrais jamais reposer ma tête comme femme de son mari, sur l’oreiller qui a reçu les larmes de ses paupières brûlées par l’insomnie et les douleurs. En voilà assez sur ce sujet ; je suis convaincue ma sœur bien-aimée, que tu as assez bonne opinion de mon cœur pour le croire incapable de toute action mauvaise ; et si ma résolution est contraire à ton avis, je suis persuadée que ton avis changera quand tu auras pensé à ce que je te dis.

Tes enfants se portent bien. J’ai vu hier Camille, qui est très gentille et te donnera plus de satisfaction que jamais je l’espère ; j’ai vu aussi ton petit garçon, mon neveu bien-aimé ; son instituteur en paraît fort content ; il m’a fait les plus grands éloges du caractère de l’enfant qui est dit-il le plus doux et le plus docile de la maison. Barrellier me parle sans cesse de toi ; il t’aime avec une bien vive tendresse ; il me disait encore hier qu’il serait bien heureux de t’embrasser. Il a manifesté souvent le désir que Manlius ne vienne pas à Paris sans savoir lire et écrire ; je pense qu’il se fera entièrement au régime de la pension, car il paraît bien raisonnable, et se porte à merveille. Il a toujours des jolies couleurs et sa figure malicieuse. C’est, à mon avis, un charmant petit garçon plein de délicatesse, de prévenance et de grâce. Il te ressemble parfaitement. Garnier est toujours bien triste ; mais il est tellement accablé d’occupations, et sa maison exige tant de soins qu’il n’est pas aussi continuellement absorbé par sa douleur que dans une position moins active ; j’espère que le temps, sans le guérir d’un coup si terrible, lui apportera au moins quelque soulagement.

Adieu, ma bonne et aimée sœur. Je persiste dans mon projet de prendre ma maisonnette et de commencer quelque chose. Sans demeurer avec Garnier, je pourrai lui être utile puisque nous serons porte à porte[3] et cela m’acheminera peut-être à quelque chose. J’espère bien que tu ne me refuseras pas Camille aux vacances ; tu aurais tort, car si j’ai quelque succès, personne ne pourra être aussi utile que moi à tes filles et tu en as trois. Je serais bien contente, si par moi, elles pouvaient un jour être à l’abri des ennuis des maisons étrangères et, bien élevées, t’aimer autant que je t’aime.

Embrasse mon cher frère pour moi ; ce bon frère, il n’a plus qu’une petite sœur maintenant ; et il en a perdu une qui lui était bien chère. Bien des choses à tout le monde. Dis donc un peu à Bichat de nous écrire ; tu ne parlais pas de lui dans ta dernière lettre. Il est bien heureux d’être avec toi. Embrasse-le pour nous. Qu’il nous dise quand il reviendra.

Zoé


Lettre de Zoé Blanqui à sa sœur Sophie Barrelier, née Blanqui, 17 octobre 1839 (Extrait.)

[G. Feyel & J.-P. Lelu, Auguste Blanqui et sa famille. Correspondance (1807-1918), 2009, p. 339.]

… Garnier t’a-t-il écrit, ma chère sœur, qu’il a perdu il y a quelques jours sa plus jeune petite fille[4] ; celle qui ressemblait le plus à Aglaé, celle que je chérissais si vivement ; elle est morte, à la suite de la petite vérole mal soignée par sa nourrice. Ce coup a renouvelé pendant plusieurs jours les douleurs de Garnier ; il a repris un peu de calme, mais ce cher frère est bien malheureux. Oh ! c’est le plus malheureux lui, parce qu’il l’est sans espoir ; il a tout perdu en perdant l’objet de sa vive tendresse, sa chère et bonne petite femme. C’est là un mal incurable, il en souffrira toute sa vie…

 


Lettre de Zoé Blanqui à sa sœur Sophie Barrellier, née Blanqui, 29 octobre 1839 (Extrait.)

 

[G. Feyel & J.-P. Lelu, Auguste Blanqui et sa famille. Correspondance (1807-1918), 2009, p. 341-342.]

…J’ai demandé à Garnier, selon ton désir, ce qu’il décide relativement à sa fille[5] ; le pauvre garçon, si malheureux en tout, ne demanderait pas mieux que de voir sa seule et dernière affection à l’abri du coup qui la menace car sa petite fille est bien chétive. Il serait heureux que tu t’en chargeasses mais avant que tu aies pris aucune décision à cet égard il me charge de te demander si réellement tu ne te gêneras pas pour lui être agréable ; si ta famille déjà si nombreuse, tes occupations incessantes ne te rendent pas toute charge nouvelle bien lourde. En outre je te dirai en particulier, et je te supplie de me répondre tout ce que tu penseras à ce sujet, je te dirai qu’il craint que ton mari ne soit pas satisfait que tu t’imposes cette nouvelle occupation, et qu’il craint aussi que tu ne te mettes dans l’embarras par trop de bonté.

Maintenant, ma chère sœur, je dois aussi t’ajouter, et cela entre nous deux, absolument entre nous deux, Garnier n’en doit rien savoir ; je dois donc t’ajouter que son enfant toujours souffrante et malade, exige les plus grands soins, les plus grands ménagements ; que tu ferais bien, par prudence, de ne laisser boire et manger les tiens dans les mêmes ustensiles que lorsque son séjour chez toi lui aura rendu un peu de sa bonne santé qui la quitte tous les jours. Si je te dis cela, ma sœur, tu dois aisément concevoir que c’est à cause de ma vive affection pour tes enfants, et que tu me rendrais un mauvais service auprès de Garnier en le lui laissant supposer. Déchire donc cette lettre quand tu l’auras lue, je t’en prie en grâce. Maintenant, je t’assure que c’est une œuvre de miséricorde à faire que de tirer cette pauvre petite du pays malsain qu’elle habite, et où elle est peu soignée, j’en suis sûre. Garnier la perdra si elle reste là. Vois donc ce que tu décides, il acceptera ta décision avec la certitude que tu auras fait tout ton possible pour lui rendre service…


Lettre de Zoé Blanqui à sa sœur Sophie Barrellier, née Blanqui, 5 mai 1840 (Extrait.)

[G. Feyel & J.-P. Lelu, Auguste Blanqui et sa famille. Correspondance (1807-1918), 2009, p. 353-355.]

… En arrivant à Versailles je n’ai trouvé personne ; j’ai attendu jusqu’à deux heures vainement et j’ai rencontré fortuitement M. Auguste Jacquemart qui m’a beaucoup reproché de ne m’être pas arrêtée à Lagiot et qui m’a assurée qu’Amélie m’en voudrait beaucoup ; il y allait lui-même ; je me suis sauvée aussitôt que j’ai pu et j’ai pris la gondole à 2 heures ; j’étais à 4 à Paris roulant en omnibus vers le Trône[6], désolée et seule au milieu de tous ces visages étrangers, quand à la Bastille j’ai vu monter Garnier fort surpris de me rencontrer là. Je lui demandai en tremblant ce qui se passait chez lui ; et il m’apprit qu’à midi ma lettre n’était pas encore arrivée et qu’on ignorait complètement mon retour. Il me dit ensuite, et M. Auguste me l’a confirmé dans la soirée, que ses affaires, quoique en fort mauvais état, n’étaient pas complètement désespérées, qu’il y avait quelque faible espoir de les rétablir ; mais cela ne sera possible que par une suite de procès qui retarderont beaucoup toute conclusion pour moi si toutefois la perte de ces procès n’ajourne pas indéfiniment la conclusion définitive de ce mariage[7]. Comme je suis préparée à tout, j’accepte l’avenir quelque mauvais qu’il puisse être. Je n’ai pas encore pu causer avec M. Auguste ; je n’ai encore rien résolu puisque je suis ici d’hier seulement mais dans quelques jours je te donnerai des nouvelles. M. Auguste s’est un peu remis de son premier abattement, il n’a pas trop mauvaise mine et notre entrevue n’a pas eu lieu sans une vive émotion de part et d’autre : c’est un bien bon garçon et s’il reste victime de la haine de son prédécesseur, on pourra dire que le malheur a frappé en lui un cœur digne d’un meilleur sort.

J’ai longuement causé avec Garnier de l’affaire Gacher. Garnier a vu M. Verhanes qui lui a répété plusieurs fois que ton affaire avec M. Gacher n’était pas aussi avancée que Gacher avait eu l’air de le dire. M. Verhanes doit dîner avec Garnier jeudi. Je lui ai dit de commencer par évincer Gacher de tout cela ; de voir ensuite s’il y avait lieu de traiter avec le véritable propriétaire mais de veiller sur ses intérêts ; je ne lui ai point parlé des intentions de Barrellier, m’en tenant à lui réitérer la recommandation de terminer au plus tôt la question de savoir si Barrellier peut être tranquille relativement à l’acte passé et d’annuler cet acte très promptement ; cela paraît devoir être assez facile ; mais j’engage Barrellier à écrire à Garnier à ce sujet avant l’entrevue avec Gacher et Verhanes, par conséquent demain même…

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[1] Mme Garnier, née Aglaé Blanqui, subissait le contrecoup de couches difficiles. Elle avait donnée naissance à une fille, Inès Agalé, le 6 mars 1839.

[2] Uranie Blanqui habitait désormais Buenos-Aires en Argentine.

[3] Zoé Blanqui allait s’installer 3 place de la Barrière du Trône (aujourd’hui place de la Nation). Joseph Garnier habitait le n° 7.

[4] Inés Aglaé, née le 6 mars 1839.

[5] Jenny.

[6] La place de la Barrière du Trône.

[7] Zoé Blanqui semble s’être ouverte progressivement à l’idée d’un mariage avec le veuf Joseph Blanqui. Celui-ci ne se fit toutefois pas.

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