Métaphysique et épistémologie chez Ayn Rand

Métaphysique et épistémologie chez Ayn Rand
par Edward W. Younkins

Traduit par Vincent Jappi

Les trois axiomes fondamentaux de la métaphysique sont l’existence, la conscience, et l’identité

La métaphysique est la première branche philosophique de la connaissance. Au niveau métaphysique, l’objectivisme de Ayn Rand commence par des axiomes — vérités fondamentales ou primaires irréductibles, qui vont de soi du fait de la perception directe — point de départ de toute connaissance ultérieure, et qu’il est impossible de contester sans se contredire soi-même.
Les axiomes ne peuvent pas se réduire à d’autres faits ni se décomposer en éléments constitutifs. Ils n’ont nul besoin d’aucune démonstration ni explication. Les trois axiomes philosophiques fondamentaux de l’objectivisme sont l’existence, la conscience et l’identité – qui sont présupposés par tout concept, et par toute affirmation.

L’existence existe, et elle englobe tout, y compris l’ensemble des états de la conscience. Le monde existe indépendamment de l’esprit, et il est là pour que celui-ci le découvre. Pour être conscients, il faut que nous soyons conscients de quelque chose : de conscience, il ne peut pas y en avoir s’il n’y a rien qui existe. La conscience, faculté de percevoir ce qui existe, c’est la capacité de découvrir les objets, non celle de les créer. La conscience, concept relationnel, présuppose l’existence de quelque chose qui lui est extérieur, quelque chose dont on puisse être conscient. C’est d’emblée que nous percevons quelque chose qui se trouve hors de notre conscience et c’est seulement ensuite que nous prenons conscience d’être conscients, en examinant le processus qui nous a permis de le percevoir.

Ayn Rand explique que ce qui est métaphysiquement donné (c.-à-d. toute réalité inhérente à l’existence qui n’est pas due à l’action de l’homme) est absolu et se contente d’être, tout simplement.

Ce qui est métaphysiquement donné comprend les lois de la science et les événements qui échappent à l’influence des êtres humains. Le métaphysiquement donné doit être accepté, on ne peut pas le changer.

Elle explique, cependant, que l’homme a la capacité d’adapter la nature pour qu’elle réponde à ses demandes. L’homme a la faculté de réorganiser de façon créative la combinaison des éléments naturels en mettant en œuvre la causalité exigée, celle que nécessitent les lois immuables de l’existence.
Ce qui est fait par l’homme inclut tout objet, toute institution, toute procédure ou règle de conduite créés par l’homme. Pour leur part, les réalités causées par l’homme sont le produit de choix et on peut les évaluer et les juger, puis les accepter ou les rejeter et les modifier en cas de besoin.

L’épistémologie se réfère à la nature et au point de départ de la connaissance, à la nature de la raison et à son exercice approprié, à ses rapports avec les sens et avec la perception, à la possibilité d’autres sources de connaissance, ainsi qu’à la nature de la certitude et à la possibilité d’y accéder.

Ayn Rand explique que la raison est la faculté cognitive dont l’homme dispose pour, en se servant des principes de la logique, organiser en termes de concepts les données de la perception. Et la connaissance naît lorsqu’une personne aborde la réalité des faits soit par l’observation des réalités perçues, soit par la conceptualisation.

Si l’épistémologie existe, c’est parce que l’homme est un être limité et faillible, dont l’apprentissage progresse par des étapes élémentaires disjointes, et qui a de ce fait besoin d’une procédure adaptée à l’acquisition de connaissances nécessaires afin d’agir, de survivre et de prospérer.
Aucun homme ne possède de connaissance innée, ni des instincts qui iraient automatiquement et infailliblement dans le sens de son bien-être. Ce n’est pas nécessairement qu’il sait ce qui va promouvoir ou entraver son existence. C’est pour cela qu’il a besoin de savoir comment acquérir des connaissances fiables et objectives sur la réalité. Et c’est pour vivre qu’un individu se doit d’acquérir des connaissances de ce type. Une personne ne peut acquérir de connaissances qu’à partir de la manière humaine de connaître. Enfin, étant donné que les êtres humains ne sont ni omniscients ni infaillibles, tout savoir est de nature contextuelle.

Or, alors que les concepts (c.-à d., les universaux) sont des abstractions, tout ce que l’homme appréhende est au contraire spécifique et concret. La formation des concepts se fonde sur une reconnaissance des ressemblances entre les existants que l’on classe dans ces concepts. Rand explique que l’individu, par sa perception, détache et distingue les entités spécifiques de leur milieu ainsi que les unes des autres. Il regroupe ensuite ces objets à raison de leurs ressemblances, considérant alors chacun d’entre eux comme une unité. Puis il intègre ce regroupement d’unités en une entité mentale unique que l’on appelle “concept”.

La capacité de percevoir des entités ou unités est la méthode spécifique de la cognition de l’homme, et le point d’entrée vers le niveau conceptuel de la conscience humaine.

D’après Ayn Rand, un concept est une intégration mentale de deux ou plusieurs unités qu’on a isolées en raison d’une ou de plusieurs de leurs caractéristiques [communes], et rassemblées sous une définition spécifique.
Une définition représente [de ce fait] la condensation d’une grande masse d’observations ; et on le conserve à l’esprit en s’y référant par un concret perceptible (en l’espèce, par un mot). Un mot transforme un concept en entité mentale dès lors qu’une définition lui aura donné une identité.

Les caractéristiques essentielles d’un concept sont ne sont pas métaphysiques, mais épistémologiques. Ayn Rand explique que les concepts ne reflètent ni des entités abstraites intrinsèques qui existeraient indépendamment de l’esprit d’un individu, ni l’invention nominale de sa conscience sans rapport aucun avec la réalité. Non : les concepts sont épistémologiquement objectifs, en ce sens qu’ils ont été choisis par la conscience de l’homme conformément aux lois de la réalité.

C’est une donnée de fait que les concepts représentent une intégration mentale ; ils sont le produit d’une méthode cognitive de classification dont il faut bien que la mise en œuvre soit faite par un être humain, mais dont c’est la réalité qui détermine le contenu : pour Ayn Rand, donc, les essences sont épistémologiques et non métaphysiques.

Par conséquent Ayn Rand affirme que, bien que les concepts et les définitions se trouvent dans notre l’esprit, ils ne sont pas arbitraires dans la mesure où ils reflètent la réalité, laquelle est objective.

Tant la conscience en métaphysique que les concepts en épistémologie sont réels, et font partie de la vie quotidienne — l’esprit fait partie de la réalité.
Elle envisage les constructions conceptuelles comme des classifications ouvertes, qui incluent toute l’information concernant leurs référents, y compris celles qu’on n’a pas encore identifiées. Des faits nouveaux, de nouvelles découvertes développent et étendent les concepts que l’on a, mais ils ne les révolutionnent pas ni ne les réfutent. Les concepts doivent être conformes aux faits de la réalité.

Afin de demeurer objectif dans ses entreprises conceptuelles, l’être humain doit totalement coller à la réalité en se conformant à certaines règles méthodologiques déduites des faits et appropriées à la manière de connaître des êtres humains.
Pour l’homme, être de conscience rationnelle, la méthode appropriée pour se conformer à la réalité objective s’appelle logique et raison. Pour survivre l’homme a besoin de connaître, et la raison est l’outil qui le lui permet.

Pour Ayn Rand, la qualification d'”objectif” se rapporte aussi bien au processus de formation des concepts qu’au résultat de ce processus lorsqu’il a été correctement mené à bien.

La conscience humaine peut acquérir une connaissance objective de la réalité en se servant des outils propres à la raison dans le respect des règles de la logique ; et quand un processus cognitif correct a été respecté, on peut dire que le produit de ce processus est objectif.

En retour, lorsque l’esprit se conforme à la réalité qui en est indépendante, on peut dire de la théorie du fonctionnement conceptuel que l’on a suivie qu’elle est objective. Le terme “objectif” s’applique donc aussi bien à la méthode qu’à son objet.

Pour Ayn Rand, toute connaissance authentique est liée aux autres, cette interrelation étant la seule à pouvoir rendre compte de cet ensemble unique qu’est l’univers.

La clé en est sa conviction que le rapport de la conscience humaine avec l’existence est un rapport d’objectivité : au moyen de la raison, et de ses méthodes, ce sont des concepts objectifs que l’on peut former, et regrouper en fonction des relations objectives entre la multiplicité des existants.

Acquérir la connaissance objective est un processus métaphysiquement fondé parce que tous les êtres concrets sont différents et reliés à tous les autres, ainsi qu’à cette totalité qu’est l’univers.

Source : //rebirthofreason.com/Articles/Younkins/Ayn_Rands_Metaphysics_and_Epistemology.shtml

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