La misère sous Louis XIV, fondement des idées de Boisguilbert, par J. E. Horn (1867)

Dans son étude sur Boisguilbert, J.-E. Horn étudie dans un premier chapitre la misère atroce que le peuple subissait à l’époque de Louis XIV, sachant que c’est l’observation de cette situation piteuse qui a inspiré à Boisguilbert ses idées et ses propositions de réforme.


CHAPITRE I.

LA MISÈRE SOUS LOUIS XIV.

L’œuvre de Pierre Le Pesant, Sieur De Boisguillebert, découle de la même source que l’immortel Mémoire d’économie financière laissé par Sébastien Le Prestre, seigneur de Vauban. Hommes de bien et hommes de sens, le lieutenant général du bailliage de Rouen et le commissaire général des fortifications du Roi s’affligent et s’indignent à la vue de la misère qui désole les dernières années du « grand » règne ; elle les pousse à méditer, à étudier les causes des malheurs publics, à chercher des remèdes, à exposer les unes et les autres avec une courageuse et virile franchise.

Cette misère, profonde, hideuse, navrante, qui relie entre eux, compagnons de chaîne, le dix-septième et le dix-huitième siècle, comme la Révolution, à laquelle finalement elle aboutit, marquera le passage du dix-huitième siècle au dix-neuvième, cette misère sans excuse et sans bornes, tout le monde aujourd’hui la connaît. Le tableau en a été tracé à plusieurs reprises ; parfois, de main de maître. Les recherches et les travaux les plus récents sur cette époque tristement mémorable, — Michelet, Camille Rousset, Eugène Bonnemère, — n’arrivent guère à adoucir les tons si crus et les ombres si épaisses du tableau ; bien au contraire. Nous n’entendons point refaire l’histoire, faite déjà à divers points de vue, de la fin de Louis XIV ; rien, d’ailleurs, ne nous y pousse, ni ne nous y autorise. Nous en rappellerons quelques traits seulement. Ils marqueront le point de départ de la patriotique et humanitaire entreprise tentée par Boisguillebert ; ils faciliteront l’appréciation des plaintes qu’il articule et des réformes qu’il préconise.

Empruntons ces quelques traits aux témoignages les moins suspects de l’époque : aux dépositions faites par les Intendants des Généralités, si justement comparés, pour leur pouvoir presque illimité et la cynique avidité dont ils l’exploitent, aux procureurs que Rome infligeait aux provinces conquises. Les témoignages des Intendants, précieux par leur origine, offrent de plus le sérieux avantage d’être rigoureusement contemporains : ils sont conçus précisément et écrits dans ces cinq dernières années du dix-septième siècle, qui virent paraître le premier écrit de Boisguillebert ; à cette époque remonte également la première conception de la Dîme Royale, de Vauban.

Sur l’instigation de Fénelon, son royal élève sollicite et obtient de Louis XIV que les Intendants soient invités à dresser chacun un exposé complet de la situation de sa Généralité. Le comte de Boulainvilliers, qui a compulsé les quarante-deux volumes de ces Mémoires destinés à l’instruction de Monseigneur le duc de Bourgogne, les juge très sévèrement : beaucoup plus sévèrement que ne les jugera Voltaire, qui, probablement, ne les connaissait que de seconde main, du moins pour la majeure partie. L’historien du Siècle de Louis XIV trouve que le projet était excellent ; que, réalisé avec intelligence et d’après un plan bien tracé, « ce recueil des Mémoires eût été un des plus beaux monuments du siècle » ; que l’exécution, toutefois, laisse à désirer sous quelques rapports. Selon Boulainvilliers, tous les Mémoires des Intendants attestent ou l’inapplication, ou l’incapacité, ou la réticence intéressée. Il affirme de plus, et sans peine on le croira, que les Intendants, avant de rédiger leurs Mémoires, « se sont arrangés de façon, en se communiquant, que la conscience du Prince n’en pût être éclairée, ni son jugement instruit ». [1] L’entente et les réticences visaient naturellement à peindre en beau, autant que possible, à ménager les couleurs sombres ; il fallait, de la triste vérité ne révéler au royal curieux que ce qui, absolument, ne pouvait pas être célé. Et quoi de plus naturel ? Les Intendants généraux n’étaient-ils pas les principaux fauteurs et les premiers bénéficiaires des désordres et des misères qu’il s’agissait de mettre à nu ? Ce qu’ils en avoueront ne sera donc jamais et ne saurait être qu’une minime fraction de la vérité vraie ; ce n’est pas assurément par l’exagération en mal qu’ils failliront à la vérité. De son côté, l’écrivain noble qui résume et parfois complète les renseignements fournis par les Intendants ne saurait guère être soupçonné d’exagération pessimiste, surtout en ce qui touche les souffrances de la « roture » et de la « populace ». Ce n’est ni un malcontent systématique, ni un philanthrope quand même, visant à émouvoir en faveur des classes les plus nombreuses, par une peinture surchargée de leurs misères. Le comte Henry de Boulainvilliers est de son temps ; il est surtout de sa caste. Qu’est-ce qui, dans le dessein du duc de Bourgogne, lui plaît particulièrement ? L’intention prêtée à ce prince, à tort ou à raison, d’arriver par les mémoires des Intendants à connaître et à pouvoir ensuite « distinguer les familles qui ont autrefois soutenu la monarchie, et qui, étant aujourd’hui tombées dans la décadence par les dépenses où le service de l’État les a presque toutes engagées, méritent… que le présomptif héritier de cette couronne les tire d’obscurité[2]. » Ce qui, dans l’institution des Intendants, l’indigne le plus, c’est que la noblesse a été « dégradée jusqu’au point d’être réduite à prouver son état devant les juges nouveaux », et qu’elle va perdre « son autorité naturelle sur ses propres sujets jusqu’au point… que les paysans, lesquels originairement ne sont libres et propriétaires de leurs biens que par la grâce des seigneurs, auraient à l’avenir le droit d’imposer les nobles à la taille, eux et leurs possessions, et qu’à jamais ils demeureraient exclus de leur droit naturel de diriger et de conduire cette populace aveuglée[3]. » Cela peint, et dispense de commentaire. L’écrivain qu’inspirent de pareils sentiments, tout mal disposé fût-il pour tels ou tels instruments du pouvoir, n’est guère suspect de vouloir calomnier la royauté. À moins d’avoir la main forcée par l’évidence des faits, il ne prêtera pas l’appui de son autorité aux doléances des classes non nobles.

Les témoins et leur interprète suffisamment connus, écoutons — telles que nous les transmet M. de Boulainvilliers — quelques dépositions des Intendants sur la situation du pays. De préférence nous citons, comme l’exige notre sujet, des passages relatifs au sort des classes productrices : agriculture, industrie, commerce[4].

De la généralité de Picardie, après avoir parlé de la fabrique des serges qui, dans les villages voisins d’Aumale et de Grandvilliers, occupe onze cent soixante-dix métiers, et produit pour plus de quinze cent mille livres de serges, connues sous le nom de serges d’Aumale, l’Intendant écrit : « C’est la seule manufacture de cette espèce qui soit dans le royaume, et cependant la plupart des ouvriers meurent de faim, et sont contraints d’abandonner leurs métiers, soit à cause de la cherté des laines, soit parce que les impositions ordinaires et extraordinaires passent le produit de leur gain[5]. » Dans la Généralité d’Orléans, le commerce est tellement réduit et l’imposition tellement multipliée, que l’on compte moins de marchands (6 182) que d’officiers (7 747), tant royaux que seigneuriaux, de finance et des hôtels de ville. De cette même Généralité, l’on constate que dans la Beauce, « quoique ce soit le meilleur pays du monde pour le rapport du froment, le paysan se contente de manger de l’orge avec du blé et du seigle ; les plus riches se passent avec quelque salaison qu’ils font après les moissons ; les vignerons ne boivent que du vin et de l’eau mêlés, pour avoir les uns et les autres de quoi payer les subsides, payer les maîtres, et acheter ce qui est absolument nécessaire pour la subsistance de leurs familles[6]. »

Écoutons ce qui se mande de la Généralité de Rouen ; elle nous intéresse d’une façon particulière : c’est la résidence de Boisguillebert, la source la plus immédiate de ses inspirations, de ses colères et de ses haines, de ses pitiés et de ses sollicitations de réforme. La Généralité de Rouen contient environ sept cent mille âmes ; mais « ce nombre diminue tous les jours. Les années de cherté ont emporté beaucoup de monde ; la guerre, les milices et enfin la misère en font sortir incessamment de la Généralité, de sorte qu’on s’aperçoit que les hommes manquent pour le travail ordinaire, et plusieurs terres demeurent incultes pour cette raison[7]. » Il abordait autrefois beaucoup d’étrangers à Rouen, surtout des Hollandais ; ils contribuaient à la prospérité du commerce ; l’intolérance religieuse les a fait partir. Les villes du Havre et de Honfleur participaient à ce commerce et en profitaient largement, surtout du commerce de grains, dont le pays de Caux produit moitié plus qu’il n’en peut consommer ; « mais partout le commerce semble se perdre, tant par la guerre que par l’abattement des peuples qui ne font aucune consommation, et par la non-valeur du blé, qui est telle que le laboureur n’est pas remboursé de ses frais[8]. » La Généralité est l’une des plus considérables parties du royaume, tant par la bonté du pays et l’avantage de sa situation pour le commerce, que par rapport aux « deniers immenses » qu’elle fournit aux coffres du roi ; malheureusement, elle n’en peut plus : « La capitation, l’ustensile, les milices, les eaux et fontaines, les eaux-de-vie, les diverses charges créées dans les paroisses et une infinité d’autres ont réduit le peuple à un état de misère qui fait compassion, puisque de 700 000 âmes dont la Généralité est composée, s’il en reste ce nombre, on peut assurer qu’il n’y en a pas cinquante mille qui mangent du pain à leur aise et qui couchent autrement que sur la paille[9]. »

En présence de cette effroyable proportion, — à peine la quatorzième partie de la population en état de manger du pain à son aise, — constatée dans l’une des contrées les plus favorisées de la France et aux portes de la capitale, qui oserait taxer d’exagération la statistique que Vauban, quelques années après, tracera du mal-être du pays ? Un dixième de la population mendiant effectivement ; quatre dixièmes réduits à l’indigence ; quatre autres dixièmes « fort malaisés et embarrassés de dettes et de procès » ; sur le dernier dixième, le plus fortuné, pas dix mille familles, petites ou grandes, « qu’on puisse dire fort à leur aise » : voilà le résumé de cette éloquente statistique tant citée[10]. On ne saurait trop souvent la rappeler ; elle est le fruit d’investigations consciencieuses, de recherches faites sur les lieux, pendant quarante ans, par un des esprits les plus judicieux de son temps et qui n’eut que l’amour de la vérité pour guide.

On l’a vu dans les dernières lignes du passage que nous venons d’emprunter au Mémoire rouennais : la multiplicité et l’exagération des impôts et subsides de toutes natures constituent l’une des principales causes de plainte. Les « illustrations » de faits pour légitimer cette plainte ne manquent pas dans le Mémoire de l’intendance de Rouen ; elles surabondent dans les diverses dépositions que résume M. de Boulainvilliers. Nous n’en citerons qu’une seule ; elle est longue, aride, mais d’autant plus caractéristique : on ne sait vraiment de quoi s’étonner le plus, de l’impudente insatiabilité de ceux qui demandent, demandent encore, et toujours redemandent, ou de l’inépuisable patience de ceux qui donnent, donnent encore et toujours redonnent !

C’est de la Champagne qu’il est question. La Taille, portée successivement à deux millions cent et soixante mille livres, a dû, en 1697, être réduite à treize cent soixante-deux mille livres environ : la Généralité n’en pouvait plus. Elle se dit épuisée et ne l’est que trop : — 1° par le manque des récoltes ; — 2° par l’anéantissement du commerce ; — 3° par le passage et le séjour des gens de guerre ; — 4° enfin et surtout par les nombreuses et fortes demandes d’argent auxquelles elle a dû satisfaire. Voyons-en la curieuse et bien instructive énumération :

« Les tailles n’ont pas été le seul secours que le roi a tiré de la Généralité ; car, outre qu’en 1689 les principales villes, voulant signaler leur zèle, firent un présent, Rheims et Troyes chacune de cinquante mille livres, Châlons de trente mille livres, avances très considérables, vu leur état et leurs forces, il s’est fait pendant les neuf années de la guerre de très grosses impositions sur le pays, savoir : de 452 443 l. pour l’ustensile des troupes de cavalerie et de 195 000 l. sur les villes et gros bourgs pour l’ustensile des troupes d’infanterie restées sur la frontière ; de 191 989 l. 9 s. pour l’entretien de huit compagnies destinées à la garde de la rivière de Meuse ; de 65 232 l. pour les appointements des officiers, sergents, habillement, chaussures, armements des soldats de milice, sans y comprendre les cinq sols par jour qui étaient payés par les paroisses à chacun de ces soldats pour la subsistance pendant le quartier d’hiver, au lieu de deux sols qui leur étaient attribués par l’édit de l’établissement des Milices ; … sans parler non plus des sommes que ces soldats ont exigées de leurs paroisses pour continuer leurs services… Il s’est fait de plus une taxe extraordinaire dans les années 1692 et 1694 à 1697 sur tous les lieux de la Généralité… pour le fourrage des troupes de cavalerie et dragons qui avaient été dans le plat pays… qui a produit, année commune, pendant les cinq années 329 000 l. … Plus on a imposé en 1693 :175 000 l. pour la décharge du franc aleu ; en 1694 : 35 000 l. pour la décharge des deux autres édits concernant les droits seigneuriaux ; en 1695 : 12.000 l. pour la décharge des eaux et fontaines ; en 1697 : 88 000 l. pour la décharge des directes des seigneurs. Enfin, la capitation établie par édit du 18 janvier 1695 sur toutes les personnes laïques, laquelle a monté dans les trois années et demie à 600 000 l. chacune. On ne peut douter que des impositions si violentes n’aient infiniment affaibli cette province, surtout dans l’occurrence où la création d’une quantité de nouvelles charges avait multiplié les exemptions ou fixé les impositions[11]. »

Cette « occurrence » est l’un des traits caractéristiques du régime. Dès que l’argent manque —et toujours il manque à cette époque, — entre autres expédients on emploie la vente de charges et offices ; Pontchartrain l’a affirmé à Louis XIV et les faits s’obstinent à lui donner raison : « Chaque fois que Votre Majesté invente une charge, le bon Dieu crée un sot pour l’acheter. » On la vend deux fois, voire même trois fois : avec alternatif et triennat. Cependant, si imaginaire et puérile qu’elle soit au point de vue des fonctions, toute création d’office emporte pour la gent contribuable des charges très effectives : « Nul officier n’exerce sans se faire payer et sans gêner. La plupart avoient des privilèges, et tous étaient gagés par l’État : ainsi chacun d’eux portait avec soi quatre moyens infaillibles de diminuer les revenus publics et d’absorber la substance du royaume[12]. » C’est dire que, tout en diminuant les revenus de l’État et en ajoutant des charges nouvelles à celles qui déjà pèsent sur les populations, les créations d’offices augmentent encore la quote-part de chacun dans les contributions préexistantes. En effet, la Taille n’étant pas un impôt de quotité, mais un impôt de répartition — la somme à payer par chaque commune est fixée en bloc pour être répartie entre ses habitants taillables, —voici ce qui arrive : lorsque dans une commune quelques sots riches achètent des charges, leur quote-part dans la taille retombe sur leurs concitoyens pauvres, qui auront à payer d’autant plus. Ce sont pourtant eux encore qui devront fournir de quoi payer les « droits » et la « pension » dus aux nouveaux titulaires[13].

Ainsi, quand le Trésor aux abois paraît ne faire qu’un emprunt déguisé auprès de la vanité des opulents, ce sont en réalité les nécessiteux qu’il rançonne. L’emploi de cet expédient étant surtout d’usage dans les moments les plus critiques, où d’habitude la masse des taillables déjà parvient à peine à remplir ses anciennes obligations, l’effet écrasant de ce double surcroît de ses charges se comprend aisément. Plus d’un Mémoire dans la collection du comte de Boulainvilliers constate cet effet. De la généralité d’Alençon, entre autres, en signalant la surcharge créée aux populations par les « alternatifs », on relève cette « singularité » que les taillables ont été « obligés de payer des droits à ceux qui achetaient des charges pour s’exempter de la taille, c’est-à-dire aux riches qui accablaient les pauvres[14]. » Dans l’élection de Valognes, généralité de Caen, il y avait autrefois une manufacture de draps et l’on faisait un grand trafic d’autres marchandises. Il n’y reste à présent que quatre drapiers ; tous les autres marchands ont disparu, « à cause des tailles et impositions, et surtout à cause de la création de plusieurs charges, portant exemption ou fixation d’impôts, dont les riches se trouvent pourvus[15]. »

À côté, dans la même Généralité, agissent d’autres éléments destructeurs, tantôt l’intolérance religieuse, tantôt l’arbitraire des traitants, avec une fatale efficacité non moins entière. Ainsi, naguère y avait fleuri le commerce des serges et toiles, étendant ses ramifications au dehors même, quand la mer était libre. « Ce commerce, ainsi que tous les autres, est extrêmement diminué depuis 1685 ; la retraite des Religionnaires, qui étaient les plus forts marchands, ayant enlevé presque tous ceux qui étaient en état de le soutenir ; ceux qui sont restés n’ont point la force de le rétablir[16] » : accusation terriblement éloquente par son laconisme même, et qui ne justifie que trop la remarque de Michelet sur la « grosse différence » entre l’émigration de 1685 et celle de 1793 : « La France, à celle de 93, perdit les oisifs, et à l’autre les travailleurs[17] ! » Tout aussi profondément anéantie est la batellerie, naguère prospère à Graville, à Dieppe, à Saint-Malo ; « les traitants, soit pour épargner le nombre de leurs commis, soit par pure malice, ont fait interdire la plus grande partie des petits havres, même celui de Coutainville, qui était le plus commode[18]. » L’Auvergne, notamment les villes d’Ambert, de Thiers et de Chamalières, ont longtemps pourvu toute l’Europe de papier de choix pour les belles impressions, pour les estampes, pour les thèses ; « la quantité d’impositions qu’on y a mises a fait abandonner le travail à plus de la moitié des maîtres papetiers » ; les Hollandais et les Génevois se sont en partie emparés de la belle et lucrative industrie[19]. » Dans la Touraine prospéraient notamment la soierie et la tannerie. L’industrie des soies, introduite par Louis XI, qui y fit venir les ouvriers les plus habiles de l’Europe, était des mieux développées au temps de Richelieu ; la seule ville de Tours comptait vingt mille ouvriers en soie, huit mille métiers pour la fabrication des étoffes, sept cents moulins pour préparer la soie, et plus de quarante mille personnes employées à la dévider. Tours vendait alors pour plus de dix millions de livres de soieries. Maintenant, douze cents métiers, soixante-dix moulins et quatre mille personnes en tout employées à la préparation de la soie, non compris la rubannerie qui était de trois mille métiers et est aujourd’hui réduite à soixante : voilà tout ce qui reste de l’ancienne splendeur. La misère des populations et la « violence soufferte à l’égard de leur religion et des enrôlements forcés dans la milice » figurent en tête des causes assignées à cette déchéance. Quant à la tannerie, « manufacture qui répond bien à la peine des ouvriers » et a enrichi un grand nombre de familles, de quatre cents métiers qu’elle occupait naguère en Touraine, il n’en reste que cinquante-quatre ; « la raison de cette diminution est du peu de consommation du gros bétail, tant à cause de la diminution générale du peuple que de la grande pauvreté[20]. »

Les preuves de cette « grande pauvreté » surabondent dans la Limagne (Auvergne) : l’huile de noix est « presque la seule nourriture du paysan », ce qui est étonnant, vu que le pays est d’ailleurs si abondant ; « mais les impositions dont les peuples sont chargés ne leur permettent pas de jouir des biens naturels de leur patrie[21]. » Dans l’élection du Bourbonnais, « la pauvreté est telle parmi les maîtres et par conséquent parmi les ouvriers que, quoique les blés soient au plus vil prix, ils manquent de pain[22]. » Dans la généralité de Paris, la « misère des paysans est telle que les enfants deviennent maladifs, faibles et de courte vie, parce qu’ils manquent des commodités qui procurent une bonne génération et éducation[23]. » Aussi le « nombre des peuples est-il fort diminué dans toute la Généralité » ; la diminution serait de la moitié presque dans les élections de Mantes et d’Étampes, et d’un tiers, pour le moins d’un quart, dans le reste de la Généralité.

D’autre part, l’Intendant général de la Rochelle constate : Depuis vingt ans, cette contrée a perdu le tiers de ses habitants, et la diminution ne fait que progresser ! La cause en est dans « la guerre, l’extrême pauvreté et misère des paysans, qui retranchent leur nourriture et leurs forces et les font mourir avant l’âge, parce que la moindre maladie détruit aisément les corps consumés d’inanition et de souffrance[24]. » Les villes, — on s’y attend en présence de l’anéantissement du commerce et de l’industrie, — ne sont guère mieux partagées que les campagnes : partout on voit, raconte le Mémoire de la généralité d’Alençon, « la moitié des maisons périr faute de réparations et d’entretien ; les propriétaires n’y sont pas à couvert le plus souvent, et la pauvreté répand partout une tristesse et une férocité qui surprennent[25]. »

Mais à quoi bon allonger cette liste de désastres poignants et de malheurs immérités ? Pouvaient-ils manquer sous un règne aussi prodigue, à la cour et en campagne, toujours entreprenant et de plus en plus malheureux, et qui, pour ses ruineuses extravagances, puisait sans égard ni réserve dans les poches des contribuables ? « L’unique borne, dit judicieusement un écrivain moderne, à l’accroissement des charges publiques était la modération paternelle du prince ou l’épuisement du pays. » Belle alternative ! La modération fait absolument défaut au prince, mais d’autant plus sûr est l’épuisement du pays.

Boisguillebert ne nous y ramènera, hélas ! que trop souvent. Écoutons encore la voix émue de l’homme de bien qui a été le premier instigateur des dépositions-aveux que nous venons d’entendre ; son amour de la vérité et son attachement à la royauté sont au-dessus de tout soupçon ; il est placé assez bien (et pas trop haut) pour tout voir et juger. Un Mémoire adressé au souverain, dans cette même année 1695 qui ouvre la carrière militante de Boisguillebert, nous met dans la confidence de ce que voyait l’auteur du Télémaque et de ce qu’il pensait de la situation du pays que son royal élève semblait appelé à gouverner. Il s’agit des « Remontrances » que Fénelon, la veille ou le lendemain de sa promotion à l’évêché de Cambrai, au début de 1695, adresse au roi sur divers points de son administration[26].

Fénelon stigmatise, avec une franchise qui rappelle les privilèges de la chaire sacrée, la coupable imbécillité de ces ministres qui, depuis trente ans, ont détruit toute règle, toute loi, pour tout soumettre au bon plaisir du souverain, s’imaginant ou lui faisant accroire que la grandeur de la royauté reposait « sur les ruines de toutes les conditions de l’État. » Le pieux et humain prélat fait ressortir l’iniquité de la guerre contre la Hollande et des guerres dont elle a été le point de départ, les fâcheux effets inévitables du système de menaces et de violences qui préside à la politique extérieure du roi, et par laquelle il n’est parvenu qu’à se rendre hostiles tous les États de l’Europe : ils « n’espèrent plus de sécurité avec vous qu’en vous mettant dans l’impuissance de leur nuire. » Ces causes de malheur signalées sans réticence, Fénelon en dévoile avec une sincérité impitoyable les désolants effets que voici :

«… Vos peuples, que vous devriez aimer comme vos enfants et qui ont été jusqu’ici passionnés pour vous, Meurent De Faim. La culture des terres est presque abandonnée ; les villes et les campagnes se dépeuplent ; tous les métiers languissent et ne nourrissent plus les ouvriers. Tout commerce est anéanti… Au lieu de tirer de l’argent de ce pauvre peuple, il faudrait lui faire l’aumône et le nourrir. La France Entière N’est Plus Qu’un Grand Hôpital Désolé et sans provisions… Vous êtes importuné de la foule de gens qui demandent et qui murmurent. C’est vous-même, Sire, qui vous êtes attiré tous ces embarras ; car, tout le royaume ayant été ruiné, vous avez tout entre vos mains, et personne ne peut plus vivre que de vos dons. »

Et, rappelant la désaffection et le mécontentement universels qui en sont résultés et les « émotions populaires » que la misère provoque jusque dans la capitale et qu’il n’est pas toujours aisé de vaincre[27], Fénelon ajoute:

« Vous êtes réduit à la honteuse et déplorable extrémité, ou de laisser la sédition impunie et de l’accroître par cette impunité, ou de faire massacrer avec inhumanité des peuples que vous mettez au désespoir, en leur arrachant, par vos impôts pour cette guerre, le pain qu’ils tâchent de gagner à la sueur de leurs visages… Mais, pendant qu’ils manquent de pain, vous manquez vous-même d’argent et vous ne voulez pas voir l’extrémité où vous êtes réduit… Vous craignez d’ouvrir les yeux ; vous craignez qu’on ne vous les ouvre ; vous craignez d’être réduit à rabattre quelque chose de votre gloire. Cette gloire, qui endurcit votre cœur, vous est plus chère que la justice, que votre propre repos, que la conversion de vos peuples, qui périssent tous les jours des maladies causées par la famine[28]. »

Qu’ajouter à cette peinture si tristement éloquente et tracée par une main si peu suspecte ? S’il fallait étayer ces désolants témoignages, les matériaux se présentent avec une désespérante surabondance dans les doléances de Massillon, dans les Mémoires de Dangeau et de Saint-Simon, dans les journaux et chroniques de Buvat, de Barbier, de Mathieu Marais, et non moins largement dans la Correspondance administrative de l’époque[29]. À quoi bon ? La collection de Boulainvilliers nous a fait entendre les témoins le mieux en état d’être exactement informés et en même temps le plus portés à atténuer. Quand ils accusent, eux, peu de témoignages valent leurs aveux involontaires.

Comment, toutefois, ne pas rappeler encore la poignante description faite par ce grand moraliste laïque, dont les tableaux sont aussi achevés qu’ils sont profondément vrais ? Lui non plus ne saurait être suspect de parti pris contre la cour où il vit contre un régime qu’il sert et qui le pensionne. Voici le passage justement célèbre — il résume en peu de lignes tout un monde de misères inénarrables — où La Bruyère esquisse le portrait du paysan et de la paysanne, tels que les avait faits près d’un demi-siècle de « grand règne » :

« L’on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides, et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu’ils fouillent et qu’ils remuent avec une opiniâtreté invincible : ils ont comme une voix articulée ; et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et, en effet, ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières, où ils vivent de pain noir, d’eau et de racines : ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu’ils ont semé[30]. »

Et déjà nous le savons : ce pain, néanmoins, leur manque presque toujours, et, pour peu que la récolte soit mauvaise, il leur manque absolument ; ils sont les premiers à être décimés — pur euphémisme, — par la disette ! Ce n’est point par les guerres seules que le dix-septième siècle, en France, est éminemment meurtrier.

Nous n’avons pas, ici, à lui faire le procès en forme. Demandons-nous seulement : au point de vue spécial de l’étude que nous allons entreprendre, que ressort-il des témoignages si incontestablement vrais que nous venons d’évoquer ? Deux choses, notamment, qui veulent être relevées et retenues :

1° L’ingénieux échafaudage de la « protection, » érigé avec tant d’art et d’efforts en 1664-67, n’a guère pu assurer la prospérité, ni de l’industrie ni du commerce en France ; le lendemain de la mort du grand architecte, l’on voit — un concours fatal, hâtons-nous de l’ajouter, de circonstances diverses y aide, — l’édifice si péniblement élevé par Colbert tomber en ruines et la France industrielle, la France commerciale, ensevelie sous ces ruines, presque écrasée et étouffée sous leur poids ;

2° Bien avant le « commencement de la fin », que généralement l’on fait dater de la guerre de succession, les splendeurs du règne déjà ne couvraient qu’angoisses, que misère et désolation ; elles aboutissent, dès avant 1700, à la disparition d’un tiers de la population, au dénuement le plus entier et à l’abrutissement d’un second tiers, à l’appauvrissement du dernier tiers.

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[1] État de la France, etc., Préface, p. ii.

[2] État de la France, etc., Préface, p. ii.

[3] Ibid., Préface, p. v.

[4] Voici le titre complet du curieux ouvrage : État de la France, dans lequel on voit tout ce qui regarde le Gouvernement ecclésiastique, le Militaire, la Justice, les Finances, le Commerce, les Manufactures, le Nombre des Habitants, et en général tout ce qui peut faire connaître à fond cette Monarchie : Extrait des Mémoires dressez par les Intendants du Royaume, par ordre du roi Louis XIV, à la sollicitation de Mgr le duc de Bourgogne, Père de Louis XV, à présent régnant. Avec des Mémoires de l’ancien Gouvernement de cette Monarchie jusqu’à Hugues Capet. Par M. le Comte De Boulainvilliers. Londres, 1727-28, chez T. Wood et S. Palmer. Trois volumes in-folio. — C’est à cette première édition de l’ouvrage de Boulainvilliers que se rapportent nos indications des pages.

[5] État de la France, etc., vol. I, p. 72.

[6] lbid., vol. I, p. 132.

[7] lbid., vol. II, p. 3.

[8] État de la France, etc., vol. II, p. 13.

[9] Ibid., vol. II, p. 13

[10] Vauban, Dîme Royale, Préf., p. 36-7 de l’édition Daire (Collection des principaux Economistes, Guillaumin et Cie. Paris, 1851. Deuxième édition).

[11] État de la France, etc., vol. I, p 205-4.

[12] Forbonnais, à qui nous empruntons cette appréciation (II, 82), fait ailleurs remarquer fort judicieusement : « Les offices multipliés et inutiles ont encore introduit deux grands vices dans le Corps Politique… L’un est la diminution du nombre des travailleurs et l’espèce de houle répandue sur le travail. Le second est une espèce d’indépendance fondée sur les besoins apparents de l’État, et qui conduit à la négligence dans l’exécution des devoirs : un coupable qui tient à un Corps, dont il faut faire le procès en forme, n’est jamais dépossédé. » Recherches et Considérations sur les finances de France depuis l’année 1595 jusqu’à l’année 1721 (Bâle, 1758. 2 vol. in-4°). Vol. I, p. 21-22.

[13] Voir à l’appendice la liste détaillée des créations d’offices et autres charges nouvelles, entre 1689 et 1700.

[14] État de la France, etc., vol. II, p. 44.

[15] Ibid., vol. II, p. 28.

[16] État de la France, etc., vol. II, p. 21.

[17] J. Michelet, Louis XIV et la révocation de l’édit de Nantes. Paris, 1863 (3e édit.), p. iv.

[18] Boulainvilliers, État de la France, etc., vol. II, p. 30.

[19] Ibid., vol. II, p. 266.

[20] État de la France, etc., vol. II, p. 155.

[21] Ibid., II, 243.

[22] lbid., II, 259.

[23] État de la France, etc., II, 30.

[24] Ibid., II, 118.

[25] Ibid., II, 46.

[26] L’authenticité de cette curieuse pièce, publiée pour la première fois par M. d’Alembert dans son Histoire des membres de l’Académie française (III, 351 et suiv.), avait longtemps été mise en doute. Le manuscrit original, écrit tout entier de la main de Fénelon, a réapparu en 1825 dans la vente des livres de feu M. Gentil ; il a été acquis par le libraire Renouard, qui en a aussitôt publié une édition très soignée avec le fac simile de la première page du manuscrit.

[27] Voir, entre autres, les chapitres : les Disettes (x), et les Emeutes en province (xiii), dans le curieux livre de M. Pierre Clément : la Police sous Louis XIV. Paris, 1866 ; 2e édit., in-18.

[28] Œuvres de Fénelon. Édit. Firmin Didot, Paris, 1855. 3 vol. gr. in-8°; vol. III, p. 444.

[29] Recueillie par M. G.-B. Depping, Paris, imprimerie nationale-impériale, 1850 à 1855. 4 vol. gr. in-4°.

[30] La Bruyère, Les Caractères, ou les mœurs de ce siècle. Paris, 1688. Chap. ix, De l’homme.

A propos de l'auteur

L’Institut Coppet est une association loi 1901 dont la mission est de participer, par un travail pédagogique, éducatif, culturel et intellectuel, à la renaissance et à la réhabilitation de l’école française d’économie politique, et à la promotion des différentes écoles de pensée favorables aux valeurs de liberté, de propriété, de responsabilité et de libre marché.

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