Molinari, penseur de la religion

Aujourd’hui, les religions nous inquiètent ou nous terrorisent. Elles sont pourtant appelées, soutient Gustave de Molinari dans ce livre publié en 1892, à jouer un rôle déterminant dans nos sociétés modernes. À partir des enseignements de la science économique, l’auteur montre que la religion, besoin naturel de l’homme, fut dans l’histoire un facteur d’ordre et de paix, et qu’elle a entraîné à sa suite plus d’avantages que de maux. En insistant sur l’importance de la puissance morale de l’homme pour le développement de la civilisation, il conclut sur l’utilité du soutien religieux, si l’humanité entend vivre dans la paix et la prospérité.


GUSTAVE DE MOLINARI,
UN ÉCONOMISTE PENSEUR DE LA RELIGION

par Benoît Malbranque

(Cet article est l’introduction de la réédition de Religion (1892) par Molinari,
éditions de l’Institut Coppet, 2016) 

 

À l’aube du XXIe siècle, le sentiment religieux se présente à nos esprits sous un aspect répulsif et inquiétant. Capturé par l’extrémisme, auquel il sert de combustible, son enthousiasme est devenu fureur, sa puissance une terreur. Les termes mêmes dans lesquels se pose et se résout la question religieuse ont été renversé. Dans cet environnement, penser la religion nous est devenu particulièrement ardu, si ce n’est impossible.

Afin d’échapper à ce climat et de dominer une problématique qui, à l’heure actuelle, nous domine, le recourt à l’histoire nous est non seulement utile, mais urgent. Les leçons d’un intellectuel du passé, détaché de nos préoccupations et de nos passions, peuvent nous permettre de prendre du recul et de renouveler le point de vue par lequel nous considérions le fait religieux.

C’est avec un étonnement bien compréhensible que nous lirons ici Gustave de Molinari soutenir son opinion que la religion est un besoin naturel de l’homme, qu’elle fut dans l’histoire un facteur d’ordre et de paix, et qu’elle a encore un rôle majeur à jouer dans nos sociétés modernes. Nous tâcherons d’analyser dans cette introduction les fondements de ces idées, en rupture profonde avec nos sentiments contemporains, et les arguments par lesquels ils sont défendus.

Notons avant de commencer que c’est avant tout en économiste que Gustave de Molinari étudie le fait religieux, son histoire et son futur. Non pas qu’il s’intéresse principalement au budget de l’État lié aux religions, au coût de construction des lieux de culte et de l’entretien des prêtes, ou même, à la manière de Max Weber, à la comparaison entre l’ethos économique de telle ou telle religion. Si dans Religion Molinari se présente essentiellement à nous comme un économiste, c’est parce qu’il conserve pour l’analyse du fait religieux tout l’appareil analytique qu’il emploie dans l’étude du commerce international, du rôle de l’État, ou du fonctionnement d’une économie de marché. Dans sa biographie de référence de l’économiste belge, Gérard Minart note bien cette intrusion volontaire de la méthode économique dans les autres domaines du savoir, et en particulier dans la question religieuse : « Quand Molinari plaide pour la liberté des cultes — domaine sans doute le plus éloigné intellectuellement de l’économie pure  — c’est pour dénoncer les concordats, ces traités de commerce religieux conclu entre la papauté et les puissances catholiques, c’est pour fustiger ces États qui mettent leur pouvoir au service d’un monopole spirituel, c’est pour rappeler que la contrebande religieuse des hérésies était proscrite, c’est pour souligner qu’on brûlait les contrebandiers avec la contrebande puisqu’on jetait au feu l’hérétique avec ses livres, c’est pour marquer que la religion protégée faisait de bonnes affaires grâce à ce monopole, c’est pour déplorer que le producteur de religion en position dominante fournissait aux consommateurs une denrée dont la qualité laissait de plus en plus à désirer, c’est pour annoncer que cette exploitation exclusive du marché religieux accordée et garantie au culte catholique n’aura qu’un temps. » [1] Au-delà du vocabulaire, c’est bien sûr une même méthode, l’étude du fait social au point de vue des coûts et des avantages individuels, et surtout une même conviction, la supériorité de la libre initiative individuelle sur toute forme de contrainte collective, que conserve Molinari dans son écrit sur la religion.

L’application de cette méthode économique est la raison principale qui explique les conclusions relativement surprenantes — dans le climat intellectuel actuel — auxquelles parvient Molinari dans ce livre. L’analyse qu’il conduit et les thèses qu’il défend prennent en effet tout leur sens quand on considère sa pensée économique. Estimant grandement les effets de l’ordre et de la paix sur le développement matériel et intellectuel des peuples, Molinari est particulièrement attentif au rôle positif joué par les religions dans l’établissement ou le maintien de cet ordre si précieux ; averti de longue date et par des expériences sans cesse renouvelées de la supériorité de la libre concurrence sur le monopole, il n’a pas de mal à faire le lien entre les privilèges de l’Église et les abus religieux qui se sont manifestées aux mêmes époques ; enfin, grand théoricien de l’économie et partisan de réformes profondes de politique économique, il ne doute pas que les conclusions pratiques de sa science, notamment sur la question de l’épargne, ont besoin du soutien de la force morale individuelle, sous peine de rester lettre morte.

1. La religion, besoin naturel de l’homme

Habitué à étudier les causes qui déterminent les actions humaines, Molinari s’attache en premier lieu à considérer la religion comme un véritable besoin.

Le déclin de la foi religieuse dans les sociétés modernes ne doit pas faire oublier le fait, historiquement documenté, de la domination presque absolue des religions dans les temps primitifs. L’ethnologie peut parfois paraître la science des exceptions, et en l’espèce les cas épars de sociétés primitives purement athées existent bel et bien ; toutefois le principe de l’universalité religieuse dans les premiers temps de l’humanité n’en est pas moins acquis. Toute la question sera d’expliquer ce phénomène : pourquoi l’homme primitif est-il généralement porté à concevoir une explication religieuse du monde qui l’entoure ?

Molinari considère ce problème comme crucial, car il détermine la suite des raisonnements sur le sujet du fait religieux. La religion, soutient-il, est un besoin humain : il naît spontanément et tire son origine de l’état d’infériorité dans lequel l’homme — et l’homme primitif tout particulièrement — se trouve vis-à-vis des forces de la nature. Quand l’homme considère le soleil, la pluie, la foudre ; quand il voit l’eau qui coule dans les rivières ; quand l’un de ses semblables est frappé par la maladie ou par la mort ; quand, en bref, la nature agit sur lui ou lui montre son pouvoir, il est impressionné et, ne sachant s’expliquer ces phénomènes, il les attribue à une puissance invisible, à une sorte d’homme incroyablement puissant — à un Dieu.

Quelle forme attribuera-t-il à cette puissance supérieure ? L’homme ne connaît pas d’autre chose que le monde qui l’entoure ; ainsi il conçoit un Dieu à son image : c’est une sorte d’homme omnipotent, dont il faut dompter les caprices et qu’il s’agit de flatter par des offrandes. D’où l’aspect par lequel se présentent les religions primitives, où l’homme interagit avec les divinités comme un esclave avec son maître, c’est-à-dire dans un mélange de respect et de soumission.

2. La fonction politique de la religion dans les premiers temps

Molinari continue en observant que les religions primitives ont aidé à fortifier le cadre légal et politique des premières cités et des premiers États, en appuyant les premières règles du droit par des préceptes d’un ordre supérieur. Le concours de la religion était alors d’autant plus nécessaire que les hommes étaient encore trop peu habitués à la soumission aux lois et à la reconnaissance d’une puissance publique quelconque, qui vienne limiter leur autonomie et sécuriser leurs relations. D’où cette conclusion que la religion a servi historiquement à garantir la paix et le progrès de la civilisation. Molinari s’explique :

« Plus un peuple est religieux, mieux il observe les lois, moins aussi il a besoin de recourir à l’intervention du pouvoir temporel pour les faire respecter. L’ordre que ce pouvoir eût été, selon toute apparence, incapable d’établir et de maintenir, à une époque où l’immense majorité des hommes étaient dépourvus à la fois des lumières nécessaires pour en connaître les conditions, et de la force morale non moins nécessaire pour s’y soumettre, l’ordre sans lequel aucune société ne peut subsister, la foi religieuse l’établit et le maintient, avec une efficacité merveilleuse et un minimum de frais. D’où l’on peut conclure que si l’espèce humaine n’avait pas été pourvue du sentiment religieux, elle n’aurait pas dépassé le niveau des autres espèces animales. C’est la religion, beaucoup plus encore que l’aptitude à fabriquer des outils, qui a créé la civilisation. »

En solidifiant la morale, la religion a solidifié le droit, et tout ce qu’il entraîne et permet : progrès des lumières et développement économique. Sans la religion, la civilisation aurait peiné à affermir ses bases et son avancement aurait été retardé, voire compromis. Cette œuvre utile, la religion l’a produite en promouvant une discipline, des sacrifices et un respect envers le pouvoir qui, s’ils ont conduit plus tard aux abus du despotisme sous toutes ses formes, étaient alors, au début des sociétés, d’une nécessité impérieuse.

3. Les avantages et les inconvénients des religions

Au cours de l’histoire de l’humanité, les religions ont donc eu des avantages précieux. C’est une conclusion douteuse pour beaucoup, pour tous ceux qui associent religion avec intolérance, dogmatisme et violence. Pour réfuter les partisans de la fin des religions, dont la gauche socialiste à l’époque de Molinari était remplie, l’économiste belge entend dresser un bilan rigoureux de l’actif et du passif des religions, permettant de comparer les services qu’elles ont rendus aux maux qu’elles ont causés.

Les maux sont bien connus. L’intolérance religieuse, la difficile cohabitation de plusieurs cultes au sein d’un même espace géographique, quand même elle ne s’est pas transformée en guerre ouverte, a provoqué un climat délétère et des contraintes diverses qui ont bridé le développement naturel des peuples.

C’est en insistant sur les avantages, trop peu décelés, de la croyance religieuse, que Molinari rétablit la balance. « Si haut qu’on puisse l’évaluer, écrit-il, le passif des religions ne forme certainement pas la centième partie de leur actif. » Le soutien que la religion offre à l’ordre, l’incitation qu’elle donne à la production économique, à l’amélioration morale et à l’honnêteté, le sentiment de justice qu’elle inspire, la bienveillance envers les autres hommes qu’elle commande, tout cela, selon Molinari, doit s’apprécier à son juste prix.

 4. La religion sous le régime du monopole et sous celui de la liberté

En poursuivant son analyse, Molinari observe d’ailleurs que les maux imputables aux religions sont des résultats directs du climat de monopole dans lesquelles elles ont longtemps évolué. À l’inverse, il montre que la propriété et la liberté des cultes sont des conditions du progrès religieux et du concours des religions à l’amélioration de la civilisation.

En tant qu’économiste, on l’a dit, il est très averti du caractère nuisible du monopole. Par son expérience même, il a pu se convaincre du bienfondé de son raisonnement concernant les religions. Un seul exemple suffira ici. Le 12 juin 1856, l’Église catholique ajouta à son Index des livres interdits le Dictionnaire de l’économie politique dirigé par Guillaumin et Coquelin, et dans lequel Molinari a fourni de nombreux articles. « On condamne volontiers ce qu’on ignore, réagira-t-il, et il y a apparence que si les inquisiteurs de la foi avaient su un peu d’astronomie, ils se seraient abstenus de condamner Galilée. »[2] Le monopole qu’entend exercer l’Église sur la production intellectuelle aurait des effets désastreux s’il était mieux respecté. Il n’en est pas moins nuisible et condamnable.

Mais c’est surtout l’alliance des religions avec la sphère politique, et leur utilisation du pouvoir pour se garantir des privilèges et repousser les cultes concurrents, que condamne Molinari, parce que ces manœuvres, au contraire du monopole intellectuel, se répercutent avec force dans la pratique. En France, rattachée au budget de l’État, et devenue une sorte de département ministériel, la religion catholique a été contaminée par les vices du régime administratif et a perdu le sens de sa mission première. Ainsi Molinari écrit-il :

« Le “cléricalisme” ou l’alliance de la religion avec la politique n’en est pas moins nuisible au clergé qu’il démoralise et à la religion qu’il discrédite. En s’adonnant à la politique, en intervenant dans les élections, en intriguant pour mettre le gouvernement aux mains d’un personnel à sa dévotion, non seulement le clergé néglige la culture religieuse et morale des populations, qui devrait être son unique affaire, mais encore il contracte les habitudes immorales et il se livre aux pratiques vicieuses qui sont inhérentes au politicianisme, le mensonge, l’intimidation, la corruption. »

C’est contre leur intérêt profond que les catholiques s’ingénient en France pour protéger leurs privilèges et se constituer en religion monopolistique. La liberté des cultes solutionnerait le déclin de la foi et la multiplication des abus et des scandales issus du monde religieux. Elle améliorerait la diffusion et la qualité de la parole religieuse ; elle élèverait moralement les prêtres en les détachant de pratiques politiques dégradantes voire honteuses, pour les replacer dans le domaine de la diffusion des préceptes religieux et de la solidification de la morale.

On s’illusionne lorsque l’on considère que les vertus de la concurrence ne sont valables que pour la sphère matérielle et économique. L’action régulatrice qu’elle effectue naturellement, en forçant les hommes à s’améliorer constamment sous peine d’être exclu du marché, se retrouve tout aussi bien dans le domaine intellectuel et moral. Ce n’est qu’aux époques où le culte était libre que les religions ont tâché de rendre leurs pratiques plus respectables, plus modernes et plus visiblement utiles.

Selon Molinari, cette liberté, pour être complète, doit se joindre à la propriété : les différentes religions doivent pouvoir amasser des capitaux et les faire servir, selon leurs souhaits, pour des constructions de leurs lieux de culte, pour des œuvres bienfaisantes, etc. C’est le développement des religions dans la liberté, dans le cadre du droit, sans subvention ni privilège ni entrave, qui permettra le progrès :

« La propriété et la liberté apparaissent donc comme les conditions du progrès religieux aussi bien que du progrès des industries qui pourvoient aux besoins matériels de l’homme. Le droit d’acquérir et de conserver les capitaux mobiliers et immobiliers et d’en disposer sans entraves procure au clergé la sécurité et l’indépendance, avec les moyens d’améliorer et d’étendre les services du culte. La liberté de choisir entre les cultes suscite la concurrence et détermine un double progrès : une émulation constante d’activité entre les cultes concurrents, et une adaptation aussi complète que possible de leurs services au degré de développement intellectuel de leur clientèle. »

Dans la pratique, la mise en place de cette atmosphère de liberté suppose une réforme de grande ampleur : la séparation de l’Église et de l’État. Aujourd’hui et depuis décembre 1905, cette réforme est derrière nous. En 1892, quand Molinari publie son livre, le projet est encore repoussé par une grande partie de la classe politique et tous les intellectuels ne sont pas encore convaincus de ses avantages. Il s’agit pourtant de l’émancipation décisive des religions et leur installation sur un terrain de liberté et de libre concurrence qui, comme l’a prouvé Molinari, peut seul garantir leur progrès.

 5. Le rôle des religions dans les sociétés modernes

Revenant, après un détour par l’histoire ancienne et récente, à aborder le présent et le futur des religions, Molinari se refuse au pessimisme. Il n’est pas démontré, soutient-il, que la foi religieuse soit nécessairement destinée à s’effacer, notamment sous le coup de l’avancée scientifique. Selon l’économiste belge, la science fournit des explications à des phénomènes anciennement attribués à l’intervention divine ; mais à travers son développement, elle solidifie l’emprise religieuse sur les notions qui échappent à la connaissance humaine. « Voilà pourquoi, écrit-il, la science ne peut pas remplacer la religion et pourquoi la religion subsistera aussi longtemps que l’humanité. »

Comme au premier jour de l’humanité, le besoin de religion continue à se faire sentir, soutient Molinari. L’homme n’a pas moins besoin aujourd’hui qu’hier des consolations et des espérances que fournissent les religions. Pour le développement de ses facultés et de sa richesse, il doit toujours conserver et améliorer son sens moral. Cette force morale, c’est celle qui transmet le sens de la justice et de la liberté, c’est celle qui incite à la responsabilité individuelle, à la tempérance, au respect, à la bienveillance, à la solidarité. Toutes ces vertus auraient-elles cessé d’être utiles, demande Molinari ? Ne sont-elles pas, pour les sociétés modernes, encore plus nécessaires, encore plus pressantes qu’elles l’étaient dans les temps anciens ?

Armer la conscience d’une force morale, c’est tout l’enjeu, toute la mission des religions pour les sociétés modernes.

Ainsi la religion est-elle appelée à jouer un rôle crucial dans l’amélioration humaine. Elle représente même pour notre auteur la condition du progrès matériel des peuples. Tous les systèmes économiques, eux-mêmes plus ou moins moraux, seront inopérants si les hommes ne sont pas guidés par la religion, transformés, améliorés par la religion. C’est sur cette idée féconde et ô combien actuelle que nous aimerions refermer cette introduction. Molinari écrit :

« Les révolutions sociales pourront bien exproprier le Tiers État au profit du Quatrième État, elles pourront mettre aux mains des ouvriers, les terres, les usines, l’outillage et les matières premières : leur enseigneront-elles l’art de les exploiter, de les reconstituer et de les accroître par l’emploi utile des produits ? Auront-elles la vertu d’améliorer le self government individuel, de guérir l’individu de la paresse, de l’incontinence, de l’intempérance et des autres vices producteurs de désordre et de misère ? Non ! pas plus que les révolutions politiques les révolutions sociales ne remédieront à la crise ; elles l’aggraveront au contraire, en détruisant ou en gaspillant le capital de la civilisation. »

Preuve, s’il en était besoin, que si les religions n’appartiennent pas qu’au passé, après avoir empoisonné notre présent elles peuvent même améliorer notre futur.

Benoît Malbranque

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[1] Gérard Minart, Gustave de Molinari : pour un gouvernement à bon marché dans un milieu libre, Institut Charles Coquelin, Paris, 2012, p.302

[2] L’économiste belge, 20 novembre 1856, N° 22 de la deuxième année, p.5

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