La théorie du salariat et l’histoire des salaires au XIXe siècle

Ernest Martineau, La théorie du salariat et l’histoire des salaires au XIXe siècle ». Conférence. (Bulletin de la Société de géographie de Rochefort, 1898).


LA THÉORIE DU SALARIAT ET L’HISTOIRE DES SALAIRES AU XIXe SIÈCLE

Par M. MARTINEAU, vice-président de la Société.

La question du salariat est une des plus importantes de l’économie sociale, et si elle a préoccupé les économistes depuis Adam Smith et Turgot, elle a été l’objet, de la part des diverses écoles socialistes, d’une attention toute spéciale.

L’abolition du salariat est le desideratum et la conclusion des divers systèmes socialistes ; l’école qui prédomine actuellement, celle du socialisme collectiviste d’après Karl Marx, reprenant, après ses devancières, les critiques contre le salariat, dénonce ce régime de rémunération comme la dernière forme de la servitude, reproduisant ainsi un mot célèbre de Chateaubriand, et elle soutient que c’est là un système d’exploitation d’une classe par une autre, de la classe ouvrière par la classe capitaliste, parce que le capital tire exclusivement son origine du sur-travail des ouvriers.

Ces critiques sont-elles fondées ? Le salariat est-il en réalité un système d’exploitation d’où est absente toute liberté et qui ne serait qu’une dernière forme d’esclavage ?

Examinons, avec l’attention qu’elle mérite, cette question si importante, qui forme, à vrai dire, le fonds et le tréfonds de la question sociale.

Qu’est-ce que le salaire ? C’est le règlement, à forfait, de la part du travailleur dans les produits créés par la coopération du capital et du travail.

Voici du blé ; pour que la récolte soit engrangée, des travaux nombreux et de longue haleine sont nécessaires : défrichement d’une terre, dessèchements, clôtures, nivellement, labour, ensemencement, emploi de machines, charrues, moissonneuses, batteuses, construction d’une grange, etc., etc. Ces travaux anciens, préparatoires, c’est ce qu’on appelle des capitaux.

Ces capitaux, qu’on le remarque bien, car nous sommes ici dans le vif de la question, représentent du travail accompli ou payé avec un travail équivalent, ce qui revient au même, par le propriétaire capitaliste ; ils sont destinés à rendre plus productif le travail actuel, grâce aux outils, aux machines qui mettent en œuvre les forces gratuites de la nature ; le concours du travail, des travailleurs, est indispensable, d’autre part, pour que l’œuvre utile, la moisson et la récolte du blé, se réalise. Ce produit final, le blé, est donc le produit de deux facteurs, le résultat de la coopération du capital ou travail ancien et du travail actuel.

Quoi de plus clair, de plus précis ? Qui voudrait s’inscrire en faux contre cette proposition ?

Il suit de là que le produit doit se partager entre les deux facteurs de la production, le capital et le travail, suivant des proportions à déterminer après libre débat entre les coopérateurs. Qui aura la plus grosse part, du capitaliste ou du travailleur ? Celui des deux qui aura le moins besoin de l’autre, et il y a une formule qu’il faut retenir pour se faire une idée exacte de ces choses, c’est que lorsque deux ouvriers courent après un maître, la part de l’ouvrier diminue ; si, au contraire, deux maîtres courent après un ouvrier, la part de l’ouvrier augmente.

Mais l’ouvrier, le travailleur, a des besoins journaliers à satisfaire, besoins plus ou moins grands, suivant qu’il est célibataire ou marié et père de famille : tous les jours il faut se nourrir, se vêtir, se loger, et la récolte est loin ; il la faut attendre souvent pendant neuf à dix mois ; que dis-je, dans les années mauvaises, où la gelée, la grêle, ont dévasté les champs, la récolte est nulle, l’œuvre du travailleur a été stérile.

Situation douloureuse pour le travailleur qui n’a pas d’avance, et qui se retrouve, en remontant le cours de l’histoire : aux temps primitifs où l’humanité, après être sortie de la vie sauvage, où la chasse et la pêche fournissaient aux hommes leurs seuls moyens d’existence ; après la période pastorale, où les peuples pasteurs, vivant de la vie nomade, faisaient paître leurs troupeaux sur des terres non appropriées, avaient, par un progrès marqué, abordé la culture du sol et commencé quelques ébauches d’agriculture.

Dans ces temps reculés, la coopération du capital et du travail s’est produite nécessairement sous la forme d’une association avec partage des produits et communauté des risques. 

J’ajoute qu’à ces commencements de la vie agricole, les premiers colons durent se borner à cultiver des plantes qui devaient produire promptement des récoltes ; néanmoins, vous comprenez la dureté de ces temps pour les travailleurs, soumis à cet aléa, à cette incertitude cruelle du lendemain, redoutant la privation, la misère et la mort pour le cas de perte des récoltes.

Comment sortir de cette situation, qui apparaissait comme nécessaire, inextricable ? Comment faire disparaître un aléa résultant de la nature même des choses ; par quel moyen pourrait-on remédier à cette insécurité du lendemain ?

Ce moyen, l’humanité l’a trouvé, c’est le salariat.

Remarquez quelle était l’association agricole à ses débuts : un homme qui avait épargné, fait des avances, et qui s’était procuré ainsi des moyens de production, des outils, qui avait amassé des provisions pour vivre pendant la durée de l’opération, entreprenait une culture ; il s’adjoignait un travailleur, un ouvrier, après convention pour le partage des produits de la culture. 

Les inconvénients de ce système sautent aux yeux : au lieu d’unité de direction, la culture est soumise aux fluctuations résultant de la contrariété possible de vue entre les associés. Pour le travailleur, c’est l’aléa surtout qui est le danger à redouter ; de là le désir de la fixité dans la rémunération du travail, en sorte qu’affranchi des risques de l’entreprise, le travailleur obtienne ainsi ce bien précieux, la sécurité, alors que le propriétaire aura les bénéfices comme compensation des risques, en même temps qu’il aura seul la direction.

Ainsi le salariat réalisait une amélioration pour les deux parties, mais surtout pour les travailleurs, et il est singulier que les théoriciens du socialisme, qui se posent en défenseurs des classes ouvrières, aient méconnu tellement cette institution qu’ils la représentent comme une dégradation et un état d’esclavage.

La vérité est que si l’accord s’est fait entre les deux associés, pour transformer l’association primitive en salariat, c’est que ce système donnait en même temps satisfaction aux deux parties en présence : le capitaliste y trouvait l’avantage de l’unité de direction, au lieu des tiraillements et des conflits de l’association primitive ; l’ouvrier, d’autre part, y gagnait ce bien si précieux, la sécurité, l’affranchissement des risques de l’aléa.

Telle est l’origine du salariat. Ce régime tant décrié est né spontanément, librement, de l’accord des volontés du capitaliste et de l’ouvrier, et son avènement a été un progrès marqué sur l’association primitive avec communauté des risques.

Les premiers socialistes s’imaginaient qu’en prêchant l’association comme remède aux maux du salariat, ils avaient trouvé une panacée précieuse : singulière illusion ! Ces rêveurs ne voyaient pas qu’ils proposaient purement et simplement une mesure de réaction, un retour à la primitive association, à cette association si pleine d’imperfections et de dangers pour la classe ouvrière ; ils ne comprenaient pas qu’ils allaient ainsi rétablir cette épée terrible de Damoclès, l’aléa, l’incertitude du lendemain, que l’institution du salaire avait eu pour but d’écarter et de supprimer.

Loin d’être en contradiction avec l’idée d’association, le salariat est une association véritable, une association perfectionnée : le produit se partage toujours entre les deux facteurs de la production ; mais la part du travailleur, de l’ouvrier, est déterminée d’avance, à forfait : quels que soient les résultats de l’entreprise, sa part est assurée, fixe.

Mais, dit-on de la part des socialistes, où est la part de propriété de l’ouvrier fileur, du mineur, du journalier agricole, de tous ces travailleurs si dignes d’intérêt ? Jusqu’ici, ils n’ont pas eu la moindre parcelle de propriété. La réponse est que les socialistes ont une conception tout à fait erronée et fausse de la propriété. La propriété n’est pas exclusivement fixée dans les fonds de terres, les usines, les mines ou les maisons ; il y a, en outre, la propriété des services, et la justice est satisfaite lorsqu’aucun obstacle n’est apporté au libre usage des facultés de chaque travailleur et à son droit de discuter et d’évaluer le prix de ses services ; le salaire est une propriété aussi et lorsqu’à force de travail et d’épargne, l’ouvrier achète une maison ou une terre, il ne fait que donner une autre forme aux valeurs qu’il possédait jusqu’alors et qui étaient sa propriété, sous forme de monnaie, d’argent.

L’erreur socialiste gît surtout dans ce préjugé vulgaire qui attache une idée de privilège à la possession des fonds de terre et des mines, s’imaginant que la terre a une valeur naturelle indépendante du travail ; cette erreur a été accréditée par la doctrine des premiers économistes, de Ricardo notamment, sur la rente foncière, doctrine qui persiste encore aujourd’hui, mais qui est en contradiction avec les faits et surtout avec la diminution persistante de la valeur des propriétés foncières et, d’une manière générale, de tous les capitaux. Ce préjugé écarté, le grief ne tient plus debout et ne mérite pas de retenir plus longtemps notre attention.

Reste l’argument principal, celui que Chateaubriand formulait dans ses Mémoires d’outre-tombe, en flétrissant le salariat comme la dernière forme de la servitude, et que les socialistes ont repris en affirmant que la liberté prétendue du contrat entre le capitaliste et l’ouvrier n’est qu’un leurre, une illusion, l’ouvrier étant pressé par le besoin, par la faim, et obligé ainsi de subir la loi du capitaliste qui, lui, peut attendre.

L’objection est spécieuse ; voyons si elle est décisive.

Que la situation du capitaliste soit meilleure que celle de l’ouvrier, c’est là un point incontestable : quand le travail ancien et le travail actuel se trouvent en présence, le travail ancien a cet avantage qu’il est fixé dans un objet possédé, et quand on possède, quand on a des avances, on peut attendre.

Donc, le capitaliste peut attendre, et j’ajoute que c’est précisément pour cela que tout le monde aspire à devenir capitaliste, à cause des avantages de la situation ; mais ce que les socialistes n’ont pas compris, c’est que l’infériorité de la position du travailleur tient à la nature des choses et non au mode de rémunération adopté.

Abolissez le salariat et remplacez-le par l’association, en quoi la situation du travailleur vis-à-vis des capitalistes sera-t-elle améliorée ?

L’objection, d’apparence si formidable, des socialistes serait fondée si la présence du capital était une cause de préjudice pour les travailleurs, si elle empirait leur situation ; mais, au contraire, loin de nuire au travail, le capital, quelle que soit la dureté des capitalistes, quelque rigoureuses que soient leurs exigences, rend service aux ouvriers ; le capital est au travail ce que le pain est à la faim, et l’amélioration du sort des travailleurs dépend, avant tout, principalement de l’abondance et du développement des capitaux.

Pourquoi ? Par cette raison bien simple que si les travailleurs se font concurrence entre eux, il en est de même des capitalistes. Lorsque les capitaux sont abondants, c’est le travail qui fait la loi, parce que l’ouvrier, en face d’un capitaliste trop exigeant, s’adresse à un autre, et alors se vérifie cette maxime que, lorsque deux patrons courent après un ouvrier, le salaire hausse inévitablement.

Ainsi, au lieu de chercher l’amélioration de leur sort dans des combinaisons chimériques, les ouvriers, éclairés par l’expérience et par la science, qui n’est que l’expérience exactement observée, doivent avoir pour objectif principal le développement des capitaux et leur abondance.

Comment peuvent-ils influer sur ce résultat ? Par leur esprit de sagesse, en évitant d’effrayer le capital, de susciter des agitations systématiques, de menacer enfin les capitalistes d’expropriation et de mainmise sur la richesse acquise, toutes menaces qui provoquent l’alarme et poussent les capitalistes à cacher leurs capitaux et à les placer à l’étranger, ce qui diminue d’autant l’aliment du travail national. L’histoire est là pour le prouver : à toutes les époques de troubles et de révolutions, toutes les classes de la nation ont été éprouvées, mais plus particulièrement les classes laborieuses, par suite du gaspillage des capitaux et de leur émigration au dehors.

S’il en est ainsi, si le capital, par sa présence et sa multiplication, favorise les intérêts des travailleurs, la thèse du socialisme collectiviste est fausse et il faut rejeter, comme absurde, la doctrine de Marx, d’après laquelle le capital serait un vampire qui s’engraisse et se grossit de la substance des travailleurs.

Dans ce système, à mesure que se développe le mode de production capitaliste, les riches deviennent toujours plus riches et les pauvres toujours plus pauvres ; « la richesse, comme dit Marx, s’accumule à l’un des pôles de la société et la misère à l’autre. »

Quelle réponse ferons-nous ?

On sait l’histoire de ce philosophe de l’antiquité devant qui un sophiste niait le mouvement : pour toute réponse, le philosophe se mit à marcher ; le sophiste confus, s’enfuit, poursuivi par les rires et les huées de l’assistance. Nous ferons aux sophistes du socialisme la même décisive réponse.

Vous prétendez que sous le régime capitaliste la condition des pauvres, des travailleurs, va se détériorant sans cesse, qu’ils s’appauvrissent de plus en plus ; voilà votre affirmation, voyons les faits.

En examinant le mouvement des salaires, en France, depuis le commencement de ce siècle, nous trouvons :

1°. Pour les salaires agricoles, de l’année 1788 à 1875, d’après la statistique d’un économiste des plus distingués, M. de Foville, une hausse progressive, continue, s’est élevée jusqu’à 300%. Dans le siècle précédent, de 1700 à 1780, le mouvement de hausse a été infiniment moins accentué, il n’a été que de 11% ;

2°. De même pour les salaires industriels, en distinguant les salaires de la grande industrie de ceux de la petite industrie ; dans la grande industrie : usines, mines, métallurgie, les salaires ont haussé ; pour les filatures et tissage de coton, de 50 % depuis trente ans ; industrie lainière, hausse de 50 %, de 1830 à 1860, et de 233% depuis l’année 1868. Dans les charbonnages, la moyenne de hausse, de 1843 à 1884, a été de 104% ; dans la métallurgie, de 1855 à 1875, la hausse moyenne a été de 60%.

Pour la petite industrie, à Paris, depuis 1853, nous constatons une hausse moyenne de 48% ; dans les villes chefs-lieux de département, de 63%. D’une manière générale, on remarque que la hausse a été assez lente pour les gros salaires, mais plus rapide pour les salaires inférieurs.

Voilà la réponse des faits aux assertions des socialistes. Au lieu d’un mouvement rétrograde, c’est un mouvement ascensionnel que nous constatons, pour les salaires de tout ordre.

Ce qui est tout à fait décisif, c’est la comparaison du mouvement des salaires au XIXe siècle avec ceux des siècles précédents. Nous avons vu au XVIIIe siècle, pour les salaires agricoles, avec quelle lenteur ils se sont augmentés : de 11 % seulement dans quatre-vingts ans ; au XIXe siècle, au contraire, c’est une ascension rapide, d’autant plus que la production capitaliste se développe grâce à l’introduction des machines de plus en plus perfectionnées dans l’agriculture. C’est la preuve sans réplique des bienfaits, pour la classe ouvrière, de l’abondance et du développement des capitaux.

Remarquez, en effet, que ce n’est pas seulement le salaire nominal — salaire exprimé en argent — qui s’accroît d’une manière si rapide à mesure que les capitaux eux-mêmes croissent et abondent, c’est aussi le salaire réel : je veux dire les moyens de satisfaction de toute sorte que le travailleur peut se procurer avec son argent.

Un célèbre statisticien anglais, Sauerbeck, a étudié le mouvement des valeurs, des prix des principaux produits agricoles et industriels de consommation courante, depuis un demi-siècle, et il a constaté que de 1865 à 1896, dans un espace de trente ans, il y a eu, relativement à quarante-cinq de ces produits, une baisse progressive de valeur de 30 à 50% ; et ce mouvement, qu’on le sache bien, n’est pas achevé.

Pourquoi ? Parce qu’il est la conséquence d’une loi économique malheureusement trop ignorée, trop méconnue. C’est à savoir que dans la production des richesses, la nature collabore avec le travail humain, mais le concours de la nature est gratuit, en sorte que lorsque, grâce aux progrès de la science et au développement des machines, les forces naturelles augmentent leur collaboration en remplaçant le travail de l’homme, seul pourou de valeur, la valeur du produit diminue.

Voilà l’explication de la statistique de Sauerbeck, de cette diminution croissante de valeur des produits agricoles et industriels qui, sans la compréhension de cette loi, est un mystère indéchiffrable.

Rapprochez cette baisse de valeur des produits de la baisse de l’intérêt des capitaux et de la hausse du salaire nominal des ouvriers, et vous comprendrez combien fausse et funeste est la doctrine du socialisme collectiviste ; funeste pour la classe ouvrière surtout, qu’elle pousse à la haine du capital, à la guerre des classes, c’est-à-dire à la misère et à la ruine.

La conclusion à tirer de cette étude sur le salariat est que, contrairement aux assertions socialistes, le salaire n’est pas une forme de servitude, c’est une forme de rémunération qui constitue un progrès, un perfectionnement de l’association primitive du capital et du travail avec communauté des risques ; au regard de l’ouvrier, l’association nouvelle lui procure ce bien inestimable, la sécurité, la fixité de rémunération.

Ce qui se dégage aussi de ces considérations, c’est que le capital n’est pas le monstre, le vampire que disent les socialistes ; c’est le fruit d’un travail ancien qui rend des services, de grands services, et qui est payé sous forme d’intérêt, loyer, fermage. Le service que rend le capital consiste surtout à faire concourir à la production les forces de la nature, forces gratuites, ce qui diminue progressivement la valeur des produits.

Que ces vérités se vulgarisent, qu’elles pénètrent jusque dans les masses profondes, dans les classes laborieuses, et l’humanité y gagnera d’éviter la guerre des classes, les haines d’ouvriers contre capitalistes : la civilisation pourra ainsi se développer sans crises redoutables, d’une manière continue et progressive.

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