Le principe de Lavoisier et le socialisme scientifique

Ernest Martineau, Le principe de Lavoisier et le socialisme scientifique, Journal des Économistes, octobre 1901.


LE PRINCIPE DE LAVOISIER ET LE SOCIALISME SCIENTIFIQUE

 

Dans sa brillante conférence sur le livre Travail de Zola, conférence faite à Paris le 15 mai 1901, au théâtre Maguera, M. Jaurès, signalant les préoccupations économiques et sociales qui se marquent avec une énergie croissante dans les œuvres du grand écrivain, fait observer que, pour l’œuvre sacrée d’affranchissement des travailleurs, Zola semble ne vouloir se fier qu’à la science qui, par son action et sa souveraine autorité, doit préparer la libération définitive des hommes et le bonheur de tous.

Cette remarque faite, le leader socialiste objecte que la science seule, sans le combat des hommes, ne suffira pas ; au sens où il l’entend, ce combat, c’est la lutte de classe, la bataille du prolétariat contre la bourgeoisie, de la classe opprimée contre la classe privilégiée des propriétaires, des possesseurs du capital ; il ajoute, avec une menace à l’adresse de la bourgeoisie, qu’il dépend de cette classe privilégiée d’aider à la transformation de la propriété privée des capitaux en propriété collective, et qu’ainsi avertie, c’est elle qui portera la responsabilité totale des éventualités violentes, des catastrophes qui peuvent accompagner ce qu’il appelle l’affranchissement du monde du travail.

Cette objection de M. Jaurès est tout au moins une affirmation présomptueuse : la question est précisément de savoir si la classe capitaliste, la classe des propriétaires des moyens de production est une classe privilégiée, si le socialisme collectiviste est véritablement, comme le prétendent ses docteurs, un socialisme scientifique. S’il était démontré, au contraire, que la propriété des capitaux, loin d’être un privilège, est un droit légitime, fondé en raison et en justice, la conclusion du leader tomberait, faute de prémisses solides, et il resterait que Zola a eu raison de se fier à la puissance de la science pour la solution définitive de la question sociale.

Examinons, avec l’attention qu’elle mérite, cette grave question.

I

D’où vient l’objection de M. Jaurès et pourquoi conclut-il à la nécessité d’un combat de classes, pour aboutir à ce qu’il appelle l’affranchissement du monde du travail ? C’est que, dans la doctrine du socialisme collectiviste, le capital des riches est formé par le sur-travail, par le travail non-payé des ouvriers, en sorte que les ouvriers forment une classe inférieure subissant l’oppression de la classe privilégiée des capitalistes, et cette théorie fameuse de la plus-value, considérée comme la source du capital, repose elle-même sur cette idée fondamentale qu’il n’y a de richesse produite que celle qui résulte du travail des ouvriers manuels, incorporé dans des produits matériels, et que la valeur des produits est proportionnelle à la durée moyenne du travail social qui y est incorporé.

Tout dépend ainsi de cette idée mère de la valeur, de la vérité ou de la fausseté de la doctrine socialiste sur ce point fondamental. Est-il vrai, oui ou non, que les travailleurs manuels dont le travail s’incorpore dans des marchandises, dans des produits matériels, sont les seuls producteurs, les seuls créateurs de richesses, en sorte que les autres classes de la société ne sont que des parasites, vivant du travail non-payé, du sur-travail des prolétaires de la classe opprimée ?

À la doctrine socialiste ainsi énoncée, nous opposons un principe acquis à la science, qui a pris place au premier rang des vérités scientifiques, le principe que Lavoisier a découvert et mis en pleine lumière : « Rien ne se crée dans l’univers ; la quantité de matière existante est invariable et ne peut être augmentée. »

Ce grand et fécond principe, qui a renouvelé la chimie moderne, a une importance qui dépasse les limites de cette science et qui nous apparaît comme capitale également au point de vue économique, parce qu’il fournit à l’économie sociale une base solide, inébranlable.

Et d’abord, en ce qui touche la vérité du principe, il est incontestable et incontesté ; lorsque Lavoisier, à la suite d’expériences nombreuses et variées, l’a formulé pour la première fois, il a subi le sort commun à toutes les idées que les savants émettent en s’inspirant de la méthode d’observation inductive de la nature, il a été contesté, critiqué, contrôlé ; malgré tout, il a résisté victorieusement à toutes ces critiques impuissantes et vaines, et il est admis aujourd’hui universellement comme un principe scientifique.

Au point de vue économique, il s’ensuit que le rôle de l’homme, du travailleur humain, dans la production des richesses, consiste uniquement à transformer, à modifier les matériaux, les objets matériels, non à les créer : la puissance de l’homme s’arrête à cette limite ; il est incapable de créer une parcelle de matière, d’ajouter un atome à la quantité d’atomes fournis par la nature.

Vérité importante, d’une importance fondamentale, qu’il est d’autant plus nécessaire de bien mettre en lumière que son étendue et sa portée sont malheureusement trop méconnues.

La nature fournit à l’homme, dans la production des richesses, les matériaux et les forces répandus dans l’univers, tous les matériaux, toutes les forces exclusivement : ou cette proposition n’a aucun sens, ou elle signifie que les matières et les forces que le travailleur humain utilise et met en œuvre pour la satisfaction de tous ses besoins sont des éléments gratuits, essentiellement gratuits. Il y a là, qu’on le remarque bien, deux idées reliées ensemble par un lien indestructible ; on ne peut pas séparer l’idée de gratuité de cette autre idée que les matières et les forces de l’univers sont l’œuvre exclusive de la nature, et ce qui fait pour nous l’objet d’un douloureux étonnement, c’est que des économistes éminents, tout en admettant que la matière est de création naturelle, et que l’action du travail se borne à créer de l’utilité, se refusent à admettre cette autre proposition, à savoir que la matérialité est un don gratuit et que, dans la production des richesses due à la collaboration des forces naturelles et du travail de l’homme, l’action de l’homme est seule créatrice de valeur.

Cependant aucun économiste sérieux n’a essayé de soutenir ce bizarre paradoxe que la nature ait jamais réclamé et se soit fait payer une part quelconque dans la production des valeurs ; non, jamais une assertion aussi téméraire n’a été formulée.

Si nous interrogeons à ce sujet M. Maurice Block, qui a résumé, dans son livre Les progrès de la Science économique depuis Adam Smith, les doctrines des principaux économistes, il nous dit au chapitre de la valeur, que « tout producteur dispose parfois d’un concours particulier de la nature qu’il a le droit de se faire payer » ; il ajoute ensuite, en critiquant sur ce point Bastiat, « que cette proposition : « La nature travaille gratuitement » est une phrase creuse, si elle signifie que nous ne rétribuons pas la nature pour obtenir sa collaboration, et qu’elle est fausse, si elle prétend dire que la nature travaille spontanément pour nous, car nous sommes obligés de nous emparer d’elle et de la faire travailler comme une esclave en dirigeant ses forces et en les surveillant. »

Cette argumentation du savant économiste, qui résume ainsi la doctrine que nous combattons, repose sur une confusion qui saute aux yeux : si nous prenons l’exemple cité par M. Block, l’emploi du moulin à eau, qui nécessite, nous dit-il, un effort spécial pour la conquête de la force naturelle de la chute d’eau : la construction de canaux, le moulin à bâtir, etc., la réponse est que cet effort spécial accompli par l’homme, la conquête est réalisée, et cette esclave qu’est la chute d’eau ne coûte rien à vêtir ni à nourrir, et la preuve que l’objection est sans portée aucune, c’est que la farine du moulin dont les meules sont actionnées par la chute d’eau revient moins cher qu’avant l’invention du moulin à eau, à cette époque déjà ancienne où, pour convertir le blé en farine, il fallait l’emploi de forces humaines, où le travail était accompli par des esclaves qui tournaient la meule.

La force naturelle fait aujourd’hui l’œuvre du travail humain, le moteur animé qui tournait la meule a été remplacé par le moteur inanimé, la chute d’eau ; qu’en résulte-t-il ? Une diminution dans le prix de revient, une économie de main-d’œuvre ; c’est une valeur anéantie qui profite au producteur d’abord, tant qu’il garde le secret de son invention, mais finalement, sous la pression de la concurrence, c’est l’humanité représentée par le consommateur qui profite de la conquête sous forme de réduction de valeur, de prix.

Et il en est ainsi dans toutes les branches de production ; le producteur, sous la pression de son intérêt, cherche partout et toujours à économiser de la main-d’œuvre, à conquérir les forces naturelles pour faire faire, par l’eau, par le vent, la vapeur, l’électricité, etc., le travail accompli primitivement par les muscles des travailleurs humains, et lorsque la conquête est réalisée, malgré les dépenses faites pour emprisonner la force naturelle et pour l’utiliser, cette force travaille gratuitement et en se substituant au travail onéreux du producteur humain, elle anéantit chaque fois de la valeur ; que devient cette valeur anéantie ? Sous la pression de la concurrence, elle tourne au profit de l’humanité représentée par le consommateur, sous forme de réduction de prix.

Est-ce assez clair, et la démonstration est-elle suffisamment formelle ? Combien de temps faudra-t-il la répéter, après Bastiat, pour qu’elle apparaisse aux yeux des savants qui se réclament de la méthode d’observation avec tout l’éclat de l’évidence, pour qu’elle prenne rang, enfin, parmi les vérités définitivement acquises à la science ?

Certes les faits abondent, pour justifier cette doctrine, et on peut dire que ces faits qui la confirment sont reconnus par toutes les écoles, aussi bien par les socialistes et par les protectionnistes que par les économistes eux-mêmes.

Écoutons M. Jaurès : dans son discours sur la crise agricole à la Chambre des députés, en juin 1897, il disait : « Sur les céréales, le bétail, les vins, les bois, sur tous les produits de la terre de France, il s’est fait dans l’ensemble, depuis une vingtaine d’années, une baisse de prix d’un tiers environ, et elle s’est produite avec une telle étendue et une telle régularité qu’elle apparaît comme une sorte de loi naturelle, de phénomène irrésistible. »

À cette assertion du leader socialiste, produite ainsi du haut de la tribune de l’assemblée, a-t-il été fait une objection quelconque ? En aucune façon, et qui donc en effet l’aurait critiquée ? Ce n’est pas apparemment M. Méline qui, pour essayer de justifier le relèvement des tarifs de la douane dans le sens protectionniste, avait déjà, avant l’orateur socialiste, signalé à cette même tribune, lors de la discussion du tarif général des douanes en l’année 1891, cette baisse croissante de valeur des produits, en montrant qu’elle se manifestait aussi bien pour les produits de l’industrie que pour ceux de l’agriculture. De même, dans la Réforme économique, revue protectionniste dirigée sous l’influence de M. Méline, le rédacteur en chef, M. Domergue, a insisté maintes fois, en se faisant l’écho des doléances des producteurs industriels et agricoles, sur cette diminution de valeur des produits de toute sorte, et il suffit de parcourir la collection de cette revue pour s’en convaincre.

Quant aux économistes, on peut voir, en parcourant les statistiques des valeurs qu’ils ont publiées, qu’ils reconnaissent et proclament comme certain et indubitable le même phénomène.

Ainsi, toutes les écoles sans distinction s’accordent à reconnaître l’existence et la régularité de cette loi naturelle, de ce phénomène irrésistible de la baisse de valeur des produits, pour parler comme M. Jaurès. Or ce phénomène ne peut pas s’expliquer, scientifiquement, de deux manières ; une seule explication est possible : Si les produits baissent de valeur de plus en plus, si ce phénomène apparaît avec tant de régularité depuis un quart de siècle, c’est que cette période de la vie des sociétés civilisées a été marquée par des progrès véritablement merveilleux de la science, et le génie des inventeurs faisant l’application à l’industrie des découvertes des savants, a produit des machines de plus en plus perfectionnées qui, tant dans l’agriculture que dans l’industrie, ont remplacé le travail de l’homme par l’action des forces naturelles conquises et domptées ; ainsi ces forces gratuites, dont la gratuité est démontrée par le principe de Lavoisier, en se substituant au travail humain, seul productif de valeur, anéantissent de plus en plus, par leur intervention progressive, de la valeur.

Voilà l’explication du phénomène reconnu et constaté par toutes les écoles, et je défie qu’on puisse en fournir une autre ; et si toute autre explication est inadmissible, si la raison et l’expérience s’accordent pour établir le bien fondé de notre proposition fondamentale : « la nature ne concourt pas à la production de la valeur ; loin de là, elle l’anéantit de plus en plus », cette doctrine de la gratuité des forces naturelles dans la production des richesses et dans les transactions de la vie économique des sociétés est la seule doctrine scientifique.

Voulez-vous, sous une autre forme, la démonstration de cette vérité ? Prenons un exemple classique en économie politique, que Marx a essayé de railler en l’appelant robinsonade, tout en s’en servant lui-même, prenons Robinson dans son île.

Ici, la démonstration est vraiment saisissante ; avant l’intervention du travail, de l’effort propre de notre insulaire, il est de toute évidence que les matériaux et les forces, répandus autour de lui dans l’île, sont gratuits, essentiellement gratuits, et que plus la nature sera libérale, moins il aura d’efforts à faire pour arriver à satisfaire ses besoins.

S’il se fabrique un arc et des flèches, c’est qu’il aura agi sous la pression de son intérêt bien entendu : il aura calculé que, tout compte fait, cet effort spécial qui consiste à dépenser de la peine et du temps à cette fabrication lui épargnera beaucoup plus d’efforts, dans l’avenir, lorsqu’il s’agira de prendre du gibier, parce qu’il rendra sa chasse productive. Voilà ce que fera Robinson, en dépit de ce que dit M. Maurice Block, à savoir que la nature ne travaille pas spontanément et que nous sommes obligés de faire un effort spécial pour nous emparer d’elle et pour la faire travailler comme une esclave.

Donc, tout est gratuit pour Robinson dans les matières et les forces naturelles de l’île du Désespoir ; que si Vendredi survient, est-ce que son apparition va changer la nature des choses et transformer en valeur la gratuité des matières et des forces de la nature ? Non, apparemment : la gratuité subsistera toujours, seulement un embryon de société se formera entre les deux insulaires, une division du travail va être ébauchée ; Robinson, plus ingénieux que Vendredi, s’aidant d’instruments grossiers qu’il fabriquera à grand’peine, mais dont il comprend l’utilité pour l’aider dans son travail, va faire de l’agriculture, il défrichera un coin de terrain.

Supposons qu’il échange des légumes contre du gibier avec Vendredi ; le concours de la nature va-t-il entrer pour quelque chose dans l’évaluation, dans la fixation de la valeur respective des produits échangés ? Robinson réclamera-t-il quelque chose pour la rente du sol ; dira-t-il, en se réclamant de la doctrine de Ricardo : « Les économistes de l’école anglaise s’accordent à soutenir qu’il y a une valeur naturelle de la terre, des puissances fécondantes productives et indestructibles du sol et que le producteur agricole se fait payer cette valeur dans le prix de vente de ses produits, ainsi tu vas me payer le prix de mon travail, de mes efforts, du service que je te rends, et, en outre, tu me paieras une certaine valeur pour rétribuer les puissances fécondantes du sol » ?

La réponse de Vendredi à cette prétention étrange, ne se ferait pas attendre : « Il y a de la terre à côté, dirait-il, et si tu veux me faire payer quoi que ce soit pour la prétendue valeur naturelle du sol, je ferai comme toi, je défricherai un coin de terre et me livrerai, de mon côté, au travail agricole ; les puissances naturelles du sol faciliteront gratuitement mon travail, comme elles font pour le tien. »

La réponse serait la même apparemment de la part de Robinson si Vendredi, de son côté, essayait de faire entrer en ligne de compte dans l’évaluation, dans le calcul de la valeur, la puissance productive de la nature dans la production du gibier, et s’il voulait, de ce chef, ajouter quoi que ce soit à la valeur de ses efforts, de son service.

Ainsi, sauf au cas de recours à la violence, la réponse de chacun des échangistes à la prétention de l’autre de réclamer une part quelconque de valeur pour l’intervention de la nature serait qu’il y a des terres et du gibier gratuits, essentiellement gratuits, pour tout producteur, et que nul ne peut monopoliser à son profit les matériaux et les forces répandus dans l’univers.

II

Que devient dès lors la théorie du collectivisme, du socialisme soi-disant scientifique ? Certes, ses docteurs sont unanimes à célébrer, sur le mode lyrique, les mérites de l’œuvre du maître, de Karl Marx, à vanter la grandeur, la beauté morale, la vérité de cette doctrine ! À les entendre, Marx fut un analyste incomparable qui, armé de toute la science des maîtres de l’économie politique, d’Adam Smith et de Ricardo, et poussant l’analyse à des profondeurs où ils n’avaient pas atteint, a découvert enfin la véritable théorie du principe fondamental de l’économie politique, du principe de la valeur, d’où il a dégagé la théorie du sur-travail, du travail non payé des ouvriers manuels, source première et unique du capital, de la propriété capitaliste, si bien qu’en dernière analyse « toute plus-value, sous quelque forme qu’elle se produise, loyer, fermage, intérêt, rente, profit, n’est pas autre chose que la matérialisation d’une certaine durée de travail non-payé. »

M. Paul Lafargue, disciple et gendre de Marx, dans un article publié par le Journal des Économistes de novembre 1881 raillait M. Paul Leroy-Beaulieu, lui reprochant de n’avoir pas su s’attaquer dans sa critique du collectivisme, à la base fondamentale du système, à la théorie de la valeur, cette pierre angulaire de l’édifice économique, et M. Jaurès, de son côté, dans une conférence sur Bernstein et l’évolution de la méthode socialiste, du 10 février 1900, reprenant l’examen de la doctrine fondamentale de la valeur et du sur-travail selon Marx, répétait, après le maître, que la valeur respective des produits est mesurée par la quantité de travail humain socialement nécessaire pour la production des marchandises et incorporé dans ces marchandises, et que le profit du capitaliste provient de ce qu’il ne donne aux salariés, sous forme de salaires, qu’une partie de la valeur du travail incorporé par eux à ce produit ; l’orateur socialiste est tellement convaincu de la vérité de cette doctrine qu’il ajoute :

« Pour moi j’ai beau étudier, analyser les objections faites à la théorie de Marx, elle m’a paru résister merveilleusement, et toutes les objections de principe dirigées contre le fond même de la théorie me paraissent sans portée. »

Cependant, à la lumière du principe de Lavoisier, que reste-t-il de cette doctrine tant vantée ?

Vous dites que la valeur provient du travail de l’ouvrier incorporé dans les produits matériels, que le commerçant n’est qu’un intermédiaire parasite, parce qu’il n’incorpore aucun travail à la marchandise, c’est ainsi que vous expliquez que le profit du capitaliste n’étant pas fait de rien, suivant votre formule, ne peut provenir que du travail non payé des salariés ; mais, si Lavoisier ne s’est pas trompé, s’il est vrai que l’homme ne crée pas, par son travail, une parcelle quelconque de matière, votre système croule par la base, puisqu’il n’y a pas à proprement parler de production matérielle.

Il n’y a pas, dans l’œuvre de l’homme, de production matérielle, entendez-le bien : tout, dans la matière, est l’œuvre de la nature ; le producteur la transforme, la modifie, il ne la crée pas. Donc, pas de production possible de la matière ; il n’y a pas non plus de travail manuel : cela n’existe pas, en réalité, parce que la main n’est qu’un instrument, un outil, elle est l’instrument du cerveau, de l’esprit de l’ouvrier qui la dirige.

Ainsi, dans cette définition de la valeur, étroite, étriquée, tous les éléments qui la constituent s’évanouissent et sont réduits à néant : or, cette définition, c’est la base, le fondement du système, la pierre angulaire de toute la construction collectiviste. Que signifie, dès lors, cette phrase par laquelle commence le livre du Capital : « La richesse des sociétés où règne le mode de production capitaliste s’annonce comme une immense accumulation de marchandises et la marchandise est la forme élémentaire de cette richesse. » Erreur, profonde erreur, la marchandise n’est pas la forme élémentaire de la richesse, cet élément premier, c’est le service, l’effort humain sous quelque forme qu’il se produise, qu’il s’incorpore ou non à une marchandise, à un produit matériel.

La valeur a son origine dans le service rendu par un homme à un autre, que ce service soit un effort de l’intelligence, en dehors de tout objet matériel, comme le service du médecin, de l’avocat, du professeur, de l’artiste, ou qu’il s’incorpore dans un produit, dans un objet matériel, comme le travail musculaire, le travail de l’ouvrier manuel. C’est si vrai que, par inconséquence évidente en contradiction avec l’étroitesse de sa fausse doctrine, M. Jaurès rendant involontairement hommage à la vérité, a dit dans sa conférence sur le travail, cette phrase significative : 

« Le travail est l’acte de création par lequel l’esprit de l’homme impose sa forme, son utilité à la matière ; qu’il s’agisse des objets fabriqués par l’artisan, ou du marbre éternel créé par l’artiste, ou de la matière obscure des mots que le poète arrange en rythmes souverains : toujours le travail se caractérise par ceci, qu’il impose à la matière la forme de l’esprit, le travail est donc la forme créatrice de la pensée. »

Le travail est la forme créatrice de la pensée : voilà la vraie doctrine de la valeur, et nous remercions l’orateur socialiste de l’avoir formulée, avec toute sa largeur et son étendue ; il a ruiné ainsi de ses propres mains la doctrine qui sert de base au socialisme, il a contredit ainsi cette partie de sa conférence sur Bernstein où il signale le travail manuel, incorporé dans des produits, dans des marchandises, comme étant la source unique de la valeur.

M. Jaurès ne peut plus maintenant répéter, après Marx, cette absurdité que le commerçant est un non-producteur, un intermédiaire parasite, sous prétexte qu’il n’incorpore aucun travail à la marchandise : la vérité est que le commerçant est, au même titre que l’agriculteur ou l’industriel, un producteur, puisqu’il applique son esprit, ses efforts, son travail, à rendre service aux autres hommes, à leur épargner de la peine, à mettre à leur portée les produits dont ils ont besoin. Il peut d’autant moins persister dans sa fausse doctrine que, par son propre exemple, il en démontre l’insuffisance et l’étroitesse. En effet, répondant à des attaques d’une certaine presse qui lui reprochait d’être un capitaliste, un parasite, le leader socialiste a déclaré qu’il n’était pas un capitaliste, mais qu’il vivait du produit de son travail personnel. Or, apparemment, M. Jaurès n’est pas un travailleur manuel, incorporant son travail dans des marchandises, dans des produits matériels.

Comment un philosophe aussi éminent n’a-t-il pas été conduit, par la réflexion, à reconnaître la fausseté de la théorie marxiste de la valeur ? Comment ne s’est-il pas posé cette question que sa situation personnelle aurait dû lui suggérer :

« Je publie des écrits et je fais des discours qui ont une valeur, puisque je vis du produit de ces œuvres, et qu’en échange je me procure des aliments, des vêtements, etc., en un mot des objets matériels qui servent à satisfaire mes besoins ; cependant mes travaux ne peuvent pas, à parler sérieusement, être considérés comme des travaux manuels incorporés dans des produits matériels, dans des marchandises. Ce que je fais, bien d’autres le font aussi ; les écrivains, les avocats, les professeurs, les magistrats, les artistes n’appartiennent pas non plus à la catégorie des travailleurs manuels, et ils vivent comme moi de leur métier ; il faut donc, pour que ces services d’ordre purement intellectuel s’échangent contre des marchandises, qu’ils aient quelque chose de commun avec ces marchandises, et ce quelque chose de commun, c’est qu’ils sont également pourvus de valeur ; s’il en est ainsi, la théorie fondamentale du socialisme, la théorie de la valeur qui matérialise ce concept en le rattachant exclusivement au travail manuel du salarié incorporé à des marchandises est forcément incomplète, trop étroite, partant fausse ; cette fausseté, d’ailleurs, je l’ai démontrée moi-même, le jour où dans ma conférence sur le livre Travail de Zola, j’ai assimilé le travail du sculpteur et du poète à celui de l’artisan en posant ce large et fécond principe, que le travail est la forme créatrice de la pensée en général. »

Nous sommes en droit de nous étonner que M. Jaurès ne se soit pas posé cette question qui aurait provoqué, de sa part, des réflexions de nature à lui ouvrir les yeux et à rectifier sa conception de la valeur, en lui montrant que le principe de la valeur gît non pas comme il le croit à tort, dans le produit matériel, mais dans le service.

Et non seulement cette rectification se serait, à coup sûr, faite dans son esprit, mais en même temps, il aurait été amené à modifier une autre doctrine non moins fausse qui obstrue son cerveau, je veux parler de la singulière doctrine socialiste du capital.

« Je ne suis pas un capitaliste, dit M. Jaurès, parce que je ne suis ni propriétaire foncier, ni actionnaire d’une société financière quelconque, je suis tout simplement un travailleur qui vit du produit de son travail. » M. Jaurès se trompe : le fait qu’il vit de son travail n’empêche pas qu’il soit un capitaliste, et que les revenus que lui procure ce travail proviennent d’une double source ; ils se décomposent en intérêts du capital qu’il possède et en salaire de son travail actuel. C’est ici une distinction des plus logiques et dont on contesterait difficilement la justesse.

Quand M. Jaurès prononce un discours, quand il écrit un article de revue ou de journal, ces œuvres de son esprit sont à la fois le produit d’un travail ancien et d’un travail actuel. Avant de produire des œuvres pourvues de valeur, l’orateur socialiste s’était préparé pendant de longues années à cette production, il avait accumulé des connaissances littéraires, historiques, philosophiques, et ces connaissances accumulées dans son cerveau constituent, à son profit, un capital intellectuel tout aussi réel que le capital de l’agriculteur, de l’industriel ou du commerçant, incorporé dans des produits matériels ; or, la rémunération de ce capital se fait, comme pour les capitaux de toute sorte, par la loi de l’intérêt, qui n’est autre qu’un salaire réparti sur un nombre indéfini de consommateurs, au sens économique du mot.

M. Jaurès est un capitaliste comme M. Jourdain était un prosateur, sans le savoir, et ce qui provoque en nous un étonnement pénible, c’est cette ignorance économique d’un esprit aussi distingué et qui, depuis quelques années, nous paraît avoir cherché à observer les phénomènes de l’ordre économique.

M. Jaurès répète, après son maître Marx, que le capital est le produit du sur-travail, du travail non payé des ouvriers. Cependant il n’a pas besoin d’observer bien profondément les phénomènes de cette société capitaliste, objet de ses anathèmes, pour s’apercevoir des fortunes considérables réalisées par des médecins, des avocats, des artistes, etc., par des hommes qui, apparemment, n’emploient pas des salariés à leur service et dont les talents expliquent et légitiment la fortune. Lorsque des travailleurs de cet ordre emploient leurs économies à acheter une ferme ou un hôtel à Paris ou des actions dans une société industrielle, de quel droit et à quel titre vient-il soutenir, suivant sa doctrine socialiste, que ce capital est le produit d’une spoliation, qu’il provient du travail non payé des salariés ?

Ainsi, à tous les points de vue, la doctrine du socialisme collectiviste est étroite, incomplète, partant fausse.

Armé du principe de Lavoisier, en ayant toujours présent à l’esprit ce lumineux et fécond principe que le génie du grand chimiste a découvert : « Rien ne se crée dans l’univers matériel », nous sommes amenés à cette conclusion que la théorie de la valeur sur laquelle repose tout l’édifice du socialisme collectiviste est infectée d’un double vice : 1° elle matérialise le concept de la valeur en en faisant un élément incorporé à la marchandise, une qualité intrinsèque de la matière, alors qu’au contraire la matière est un don purement gratuit de la nature, et que la valeur gît exclusivement dans l’effort humain, dans le service rendu par un homme à autrui : 2° elle proportionne la valeur à l’intensité du travail, à la durée moyenne du travail, proportionnalité qui est contraire à tous les faits, la valeur étant proportionnelle plutôt au travail épargné à l’acquéreur, en un mot au service rendu.

C’est en s’appuyant sur cette fausse théorie que Marx et ses disciples ont édifié leur doctrine de la plus-value, du travail non payé des salariés, comme source de la propriété capitaliste, donnant ainsi pour origine au capital la spoliation, l’exploitation par le capitaliste de la force de travail du salarié. La base détruite, le reste de la construction socialiste, notamment cette fameuse théorie de la plus-value, s’écroule forcément avec le fondement qui lui servait de point d’appui.

III

Et maintenant il y a lieu de conclure : ou il faut, en proclamant avec M. Brunetière la faillite de la science, rejeter le principe de Lavoisier comme toutes les autres vérités scientifiques, ou bien, rendant hommage à ce grand principe, il faut proclamer la faillite du socialisme soi-disant scientifique.

Entre le principe de Lavoisier et le principe du socialisme collectiviste, il y a une opposition, une contradiction flagrante, irréductible : si le principe de Lavoisier est vrai, il n’y a pas de production matérielle et la nature ne concourt pas à la création de la valeur, et alors le principe fondamental du socialisme, son principe de la valeur et de la plus-value est faux, puisqu’il repose sur cette idée que la valeur a sa source exclusive dans la production matérielle, dans le travail des ouvriers manuels incorporé dans des marchandises.

Valeur d’usage opposée à la valeur d’échange, produits matériels mis en opposition avec les produits immatériels, travail productif des ouvriers manuels opposé au parasitisme, au travail improductif des commerçants, des entrepreneurs, des directeurs d’usine, des artistes, etc., en un mot des non-travailleurs manuels, toute la doctrine du socialisme collectiviste repose sur ces distinctions pompeusement décorées du titre de doctrine scientifique, distinctions qui s’évanouissent et se dissipent en fumée au contact du vrai principe scientifique, du principe de Lavoisier.

Théoriciens du collectivisme, du socialisme soi-disant scientifique, si pour vous, comme pour votre maître Marx, tout jugement inspiré par une critique vraiment scientifique est le bienvenu, nous attendons, pour nous réfuter, que vous veniez démontrer, sans subtilités et sans sophismes, que le principe de Lavoisier, sur lequel repose notre critique de votre faux système, n’est pas un principe scientifique.

 ERNEST MARTINEAU.

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