Rapport sur le Traité théorique et pratique de l’économie politique de Courcelle-Seneuil, par H. Passy

Hippolyte Passy – Rapport sur le Traité théorique et pratique de l’économie politique, par Courcelle-Seneuil (Journal des économistes juillet 1859).


RAPPORT

DE M. PASSY À L’ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES ET POLITIQUES
SUR L’OUVRAGE DE M. COURCELLE-SENEUIL, INTITULÉ :

TRAITÉ THÉORIQUE ET PRATIQUE D’ÉCONOMIE POLITIQUE

 

J’ai l’honneur d’offrir en hommage à l’Académie, au nom de l’auteur, M. Courcelle-Seneuil, un ouvrage ayant pour titre : Traité théorique et pratique d’économie politique. Cet ouvrage a deux volumes, et comme l’indique son titre, l’auteur a traité séparément la science et l’art, la théorie et la pratique.

Le premier volume contient la partie théorique. Comme le dit avec raison M. Courcelle-Seneuil, l’homme, toutes les fois qu’il agit sur le monde extérieur, agit sur un monde soumis à des lois fixes et invariables, et force lui est de régler son action d’après ces mêmes lois. D’un autre côté, le corps humain et les besoins qu’il éprouve sont également soumis à des lois indépendantes de nos volontés, et il s’ensuit que, quelle que soit la part laissée à la liberté humaine, l’état de richesse des sociétés a des conditions dont la connaissance constitue une science qui peut être plus ou moins avancée, mais une science réelle, ayant ses méthodes d’investigation, ses procédés, son existence, ses fondements propres, et que dans l’intérêt même de l’humanité il importe de cultiver soigneusement.

M. Courcelle-Seneuil s’est attaché, dans son premier volume, à distinguer la richesse de la puissance qui la produit, à en constater les causes et les conditions, abstraction faite des arrangements dus à la libre volonté des hommes, en un mot, à classer et à décrire ses forces productives, abstraction faite de l’agent même qui les met en jeu et en tire parti. Cette partie de son travail est purement théorique.

Au fond cependant la science a réalisé aujourd’hui de telles conquêtes, elle a si bien marqué et éclairé son domaine, qu’entre le travail de M. Courcelle-Seneuil, et celui de la plupart de ses devanciers, la différence principale consiste dans la classification des matières. Au lieu de suivre l’ordre le plus habituel et de diviser les choses de l’ordre économique en trois parties distinctes, production, distribution et consommation des richesses, l’auteur s’est borné à deux grandes divisions : 1° production et consommation ; et 2°, distribution des richesses. Nous doutons que ce changement constitue une amélioration bien réelle ; mais, ce qui demeure vrai, c’est qu’en amenant l’auteur à prendre les questions par des côtés et dans un ordre nouveaux, il lui a permis de jeter beaucoup de jour sur des points particuliers et d’imprimer à ses recherches un cours souvent original et fructueux. Ce n’est pas que ses conclusions ne soient celles des économistes les plus distingués : loin de là, il est d’accord avec eux sur tout ce qui est fondamental ; mais, doué d’un esprit remarquablement fin et sagace, riche d’observations laborieusement recueillies, M. Courcelle-Seneuil a tiré de la classification qu’il a préférée l’occasion de fournir à l’appui de ses opinions des faits et des explications d’une valeur scientifique considérable.

Quelle que soit l’importance de la partie théorique de l’ouvrage dont j’entretiens en ce moment l’Académie, la partie pratique en a davantage encore. Elle est consacrée à ce que l’auteur appelle l’ergonomie, l’art de rechercher, de découvrir et d’appliquer les moyens généraux d’augmenter l’état de richesse des sociétés et des individus, soit que ces moyens dépendent de l’action de l’autorité publique, soit qu’ils dépendent de l’activité libre des individus.

On le voit, le champ à parcourir est vaste. Attributions du législateur et attributions de l’individu, actes publics et actes privés, il renferme tout ce qui se convertit en mobile et en agent de la production.

Il fallait un critérium de la valeur des divers arrangements auxquels se prête l’ordre économique, l’auteur semble avoir attaché quelque importance à s’en tenir exclusivement à celui que fournit le développement de la puissance productive, le degré de fécondité acquis par le travail.

Sans doute les économistes ont à s’occuper principalement de l’utilité ; et c’est au point de vue de l’état de richesse résultant de tel ou tel emploi de l’autorité ou des labeurs individuels qu’ils doivent commencer par considérer les choses ; mais il importe cependant qu’ils se souviennent qu’il existe une utilité suprême en laquelle se résolvent définitivement toutes les autres, et que cette utilité suprême, c’est la justice. C’est à elle à dire le dernier mot dans les affaires humaines, et ce n’est que dans son accord complet avec ses prescriptions que les arrangements économiques puisent la sanction dont ils ont besoin, la preuve qu’ils ne sont entachés d’aucune erreur.

D’ailleurs, de deux choses l’une : ou l’on tient le juste et l’utile comme émanant de la même source, et dans ce cas il faut les employer à se contrôler mutuellement, et ne considérer comme vrai que ce qui a leur double sanction, ou on les tient pour distincts, et dans ce cas, s’il y avait désaccord dans les jugements à porter au nom de chacun de ces deux principes, il faudrait nécessairement donner la préférence à ceux de ces jugements qui s’appuieraient sur les injonctions du juste.

Le principe de l’utilité a un tort grave, c’est de laisser à l’écart les fondements mêmes de l’état social, et de refuser en quelque sorte la vie aux sentiments qui ont le plus d’empire sur l’homme et sont le produit le plus direct de sa nature. Les devoirs qu’impose le sens moral, les droits résultant de la liberté personnelle, tout cela, les utilitaires n’en tiennent pas compte, et les plus logiques arriveraient à n’oser affirmer, si l’examen des faits ne le leur démontrait catégoriquement, qu’il est plus avantageux que nuisible de respecter dans la pratique l’usage que d’autres font de leurs facultés, de leur industrie et de leurs biens.

Certes, le benthamisme a rendu de nombreux services à la science, et il a été bon que bien des notions préconçues en subissent la critique. Mais l’utilité, à elle seule, ne suffira jamais pour résoudre complètement une foule de questions que soulèvent nécessairement l’état et la marche des sociétés ; tout au plus pourra-t-elle conduire à motiver des préférences en faveur de tel ou tel arrangement économique ou légal.

Nous en trouverions plus d’une preuve dans le travail dont nous rendons compte. Ainsi, faute de remonter à la source même de la propriété, au droit que l’homme tient de sa nature de se saisir des choses non occupées et de les faire siennes en leur incorporant son propre travail, aux notions de justice qui commandent de respecter ce droit dans les applications légitimes qu’il a reçues, M. Courcelle-Seneuil ne voit dans la propriété que le résultat de simples convenances sociales et non celui des lois constitutives de la nature humaine. La propriété, suivant lui, n’existe que parce qu’elle est le moyen le plus efficace d’imprimer au travail toute la fécondité dont il est susceptible ; c’est seulement à titre d’agent, d’instrument, de production meilleur que tout autre, qu’elle s’est constituée et a reçu la consécration de la loi positive. Aussi va-t-il jusqu’à admettre que le pouvoir du propriétaire sur la chose qu’il possède cessant à sa mort, c’est à l’autorité qu’il appartient d’en désigner un nouveau, nul ordre de succession ne pouvant être considéré comme naturel. Et si toutefois il pense que les enfants doivent recueillir l’héritage paternel, ce n’est pas en vertu d’un droit qui leur est propre, c’est uniquement par la raison que le mode de transmission qui les appelle à hériter de leur père est, de tous, le plus favorable au développement de la richesse publique et privée. On peut l’affirmer : nulle société ne se serait établie, si les hommes n’avaient été dominés dans leurs actes et leurs arrangements par des sentiments moraux qui ont devancé toutes les conceptions dues à l’expérience. C’est le respect de droits que chacun reconnaît chez autrui comme en soi-même, qui seul a mis dans les relations la mesure d’équité, sans laquelle les sociétés n’eussent pu ni se former, ni se développer ; et quand les membres affamés d’une tribu sauvage laissent à celui d’entre eux qui s’en est saisi le gibier qu’il rapporte, ce n’est certes pas à une règle fondée sur l’utilité qu’ils obéissent, c’est à une règle de plus haute origine.

J’ai, au reste, hâte de le dire. Malgré ce qu’a d’incomplet et de défectueux le principe de l’utilité toutes les fois qu’il est admis comme pouvant à lui seul rendre raison et décider de tous les arrangements de l’ordre économique, il n’est pas une des conclusions pratiques auxquelles l’auteur aboutit en matière de moyens généraux d’augmenter l’état de richesse des sociétés et des individus qui ne soit conforme aux exigences de la plus saine morale. C’est, ainsi que déjà je l’ai dit, parce que la véritable utilité demeure inséparable de la justice, et qu’il était possible à un écrivain aussi bien doué que l’est M. Courcelle-Seneuil d’arriver par l’examen des conséquences les plus éloignées des choses à ce point culminant où les deux principes se rencontrent et se confondent. Toutefois nous ne conseillerions à personne de n’emprunter pour éclairer ses recherches d’autres lumières que celles dont l’auteur a fait usage. Elles sont sujettes à vaciller sous le souffle des intérêts et des passions du moment, et surtout à montrer si peu distinctement l’avenir, qu’il est rare qu’il ne soit sacrifié au présent. Les Grecs n’aimaient guère le travail, et c’est en vue de l’état de richesse à conserver ou à élever, que leurs philosophes ont tenu l’esclavage pour nécessaire. C’était là une erreur due à une appréciation faite uniquement au nom de l’utilité ; elle n’aurait pas été commise si l’appréciation avait été faite au nom de la justice.

Ceci dit, il ne me reste que des éloges à donner au travail que M. Courcelle-Seneuil vient de publier. C’est un travail de longue haleine, écrit d’une main habile et expérimentée, plein de science, et dans lequel il y a beaucoup à apprendre. Pas de chapitre où ne se rencontrent en grand nombre des analyses d’une rare finesse, des observations ingénieuses et souvent profondes, des aperçus nouveaux et féconds. Parmi les traités d’économie politique publiés en France depuis de longues années, nous n’en connaissons pas de plus considérable ni qui mérite à plus juste titre l’estime et l’attention des amis de la science.

PASSY.

A propos de l'auteur

L’Institut Coppet est une association loi 1901, présidée par Mathieu Laine, dont la mission est de participer, par un travail pédagogique, éducatif, culturel et intellectuel, à la renaissance et à la réhabilitation de la tradition libérale française, et à la promotion des valeurs de liberté, de propriété, de responsabilité et de libre marché.

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