L’Algérie

À la Société d’économie politique, la discussion se porte en novembre 1872 sur la question de l’enseignement de l’économie politique. Divers orateurs arguent, dans des sens divers, non bien sûr pour discuter de la désidérabilité de cet enseignement, dont tous sont convaincus, mais des degrés qu’il est le plus utile de lui voir atteindre. En particulier, il serait souhaitable, disent les uns, et excessif disent les autres, de placer des cours d’économie politique élémentaire dans les collèges et les lycées. — Accessoirement, au cours de cette séance de la Société d’économie politique, il est aussi question de l’Algérie et des moyens de rendre cette colonie plus féconde, notamment en réduisant la portée des entraves administratives.


L’Algérie ; De l’enseignement de l’économie politique dans les collèges et les écoles secondaires et progrès de cet enseignement en France

Société d’économie politique, Séance du 5 novembre 1872

(Annales d’économie politique)

M. Hippolyte Passy a présidé cette nombreuse réunion, à laquelle avaient été invités, par des membres de la Société, M. Alexandre Rey, ancien député à la Constituante ; M. Quecq, avocat au Conseil d’État et à la Cour de cassation, et M. Étienne Coq, officier du génie.

Au commencement de la séance, le secrétaire perpétuel a annoncé la mort de deux membres de la Société, MM. Félix Jourdier et Ernest Morin, qui ont succombé tous deux à un âge peu avancé. M. Jourdier, publiciste agricole, a rendu des services en défendant la liberté commerciale dans le monde agricole qu’il a contribué à éclairer. M. Ernest Morin, professeur d’histoire au collège Chaptal et à l’École municipale Turgot, s’était fait une réputation dans le professorat de Paris. Il y a quelques années, il se donnait la patriotique mission de provoquer, par sa parole éloquente et persuasive, la souscription qui a permis de racheter et de conserver la tour de Jeanne d’Arc à Rouen. Il était un des plus ardents promoteurs de l’enseignement populaire au sein de l’Association polytechnique. Depuis quelques années, il s’adonnait à l’économie politique, qui perd aussi en lui un excellent auxiliaire, au moment où il se disposait à mettre au service de la science de précieuses facultés arrivées à leur maturité.

M. Joseph Garnier annonce encore la mort de M. Cabentous, professeur de droit administratif, doyen de la Faculté de droit d’Aix, un des premiers jurisconsultes de nos jours qui ait compris l’importance de l’économie politique par rapport aux études juridiques. M. Cabentous, suivant l’exemple de M. Rodière à Toulouse, faisait, il y a plusieurs années, un cours d’économie politique aux élèves de la Faculté d’Aix. Tout récemment il s’était mis à la disposition des promoteurs de cet enseignement à Marseille.

Enfin M. M. Block fait part à la Société de la mort de M. le conseiller Gustave Hopf, décédé à Gotha, le 6 octobre dernier. M. Gustave Hopf a été, depuis 1835, le directeur de la célèbre Banque d’assurances sur la vie, de Gotha, établissement qui lui doit la prospérité et la confiance dont il jouit. Homme d’un vaste savoir, mais ayant fait de l’assurance sur la vie l’objet principal de ses études, il était devenu, dans cette partie, une des premières autorités en Allemagne. M. Maurice Block a vu plusieurs de ses publications et a pu juger par lui-même de leur haut mérite. M. Gustave Hopf était d’ailleurs un homme de bien, sachant faire des sacrifices importants en faveur d’institutions utiles, ainsi qu’en faveur de ses amis ; il était très sympathique à tous ceux qui l’ont connu, comme auront pu en juger les membres de la Société qui ont fréquenté les congrès d’économie politique et surtout les congrès de statistique, où il a plusieurs fois représenté son pays.

Après ces communications, M. Joseph GARNIER annonce la reprise des cours de l’École libre des sciences politiques. Parmi ces cours, il en est trois qui intéressent plus particulièrement la réunion : les cours d’économie politique, de statistique et de finances, confiés à des membres de la Société, MM. Anatole Dunoyer, Levasseur et Paul Leroy-Beaulieu… Il annonce également la reprise, au palais du Tribunal de commerce, des Cours de droit et d’économie politique à l’usage des commerçants et des industriels, par un groupe de professeurs de la Faculté de droit. MM. Glasson et Léveillé, professeurs agrégés à cette Faculté, continueront, le premier, un cours de notions générales et d’application à la législation civile, l’autre, un cours d’application à la législation civile et industrielle.

Le secrétaire perpétuel annonce encore l’ouverture des cours de l’École supérieure de commerce de Marseille, dont les fondateurs, imitant les fondateurs des écoles semblables récemment créées au Havre, à Rouen et à Lyon (cette dernière transportée de Mulhouse), ont fait, dans le programme, une place à l’économie politique. Le cours vient de commencer à l’École du Havre pour les élèves de première année ; il est confié à M. Georges Renaud, un des plus jeunes et des plus actifs membres de la Société, qui sera aussi chargé du cours de législation commerciale. À cette occasion, le secrétaire perpétuel signale deux innovations qui viennent d’être introduites dans l’enseignement des deux Écoles de commerce qu’administre la Chambre de commerce de Paris. À l’École supérieure de commerce, fondée en 1822, longtemps dirigée par l’illustre économiste Adolphe Blanqui, et que la Chambre de commerce de Paris a acquise en 1868, l’Union amicale des anciens élèves qui vient de se fonder a créé une médaille spéciale pour le cours d’économie politique. Ce cours remonte à la date qui vient d’être rappelée, et a été le deuxième professé à Paris, après celui du Conservatoire des arts et métiers, créé en 1819. À l’école commerciale dite de l’avenue Trudaine, fondée depuis quelques années par la même chambre, on a donné cette année, pour la première fois, un prix d’économie politique. Cela est d’autant plus remarquable que la Chambre de commerce, avant le renouvellement de son dernier tiers, il y a trois ans, ayant à choisir le directeur de l’École supérieure, faisait entrer en ligne de compte, contre un des candidats, son défaut d’être trop économiste.

M. Georges RENAUD ajoute au renseignement que vient de donner le secrétaire perpétuel, que le professeur de l’École de commerce du Havre fera aussi des conférences au Cercle des employés du commerce de la même ville, et un autre cours public à la mairie.

M. Antonin RONDELET croit que la réunion apprendra avec intérêt le résultat des élections pour le renouvellement total de la Chambre de commerce de Paris, aux termes de la loi récemment votée par l’Assemblée nationale, qui viennent d’avoir lieu dans la journée même. Les candidats dont la liste a passé avaient tous dû se déclarer partisans de la liberté commerciale. Un seul avait hésité à se prononcer dans ce sens, et n’a pas été nommé. Ce vote caractéristique donne la mesure du changement qui s’est opéré dans l’esprit des notables commerçants et fabricants de Paris.

M. BÉNARD, invité à prendre la parole pour exposer à la réunion le résultat des observations qu’il a pu faire pendant le séjour qu’il vient de faire en Algérie, commence par déclarer que l’administration de l’Algérie est au-dessous de sa tâche, et que la combinaison actuelle, mi-partie civile et mi-partie militaire, est la pire qu’on pouvait imaginer. Depuis environ seize mois qu’il habite l’Afrique, il a pu constater que la colonisation n’a pas fait de progrès appréciables ; ce qui a été fait a été le résultat de la force des choses, de la force d’expansion de la civilisation, à l’insu et certainement en opposition avec les visées de l’administration, c’est-à-dire que des colons déjà établis ont acheté aux Arabes des terres arch et des terres melk, en dépit de toutes les lois qui déclarent la communauté et l’indivision de quelques-unes de ces terres. L’expérience a montré qu’il n’y avait aucun danger dans ces sortes d’acquisitions. Quand le gouverneur civil arriva en Algérie, il était plein de bonnes intentions et d’illusions ; il crut pouvoir dominer les bureaux arabes et s’attira seulement leur hostilité. Aussi, quand il s’empressa d’encourager les demandes de concessions de terres, les bureaux arabes le laissèrent faire, mais quand l’heure de la répartition fut arrivée, ils lui en signalèrent l’impossibilité.

(Ici M. Bénard raconte avec de curieux détails son odyssée à travers l’administration algérienne, pour courir après des terres qu’on lui avait offertes quand il n’y pensait pas et auxquelles il a dû renoncer à la suite des obstacles et des fins de non-recevoir qu’il a rencontrés.)

Interpellé sur la question de savoir ce qu’il y a à faire en Algérie, M. Bénard répond que, selon lui, il serait urgent de supprimer le gouvernement général, civil ou non, de diviser l’Algérie en cinq départements, en créant une préfecture à Orléansville et une autre à Bône.

Les cinq préfets correspondraient directement avec le ministère de l’intérieur, comme le fait le préfet de la Corse. Il faudrait cesser les expéditions lointaines et coûteuses dans le désert ; assurer plutôt la sécurité jusqu’à 50 ou 100 kilomètres des côtes suivant la nature du terrain et la disposition des habitants ; ouvrir des routes, créer de place en place des postes de gendarmerie, comme sur la route d’Orléansvilleà Oran ; garder les cols et les passages ; faire qu’on pût en toute sécurité fréquenter les marchés de la Kabylie comme on peut fréquenter ceux des provinces à Alger et à Oran. Il faudrait modifier les privilèges des grandes compagnies de crédit, la Banque d’Algérie, la Société algérienne et le Crédit foncier, de manière que d’autres institutions puissent venir faire baisser le taux de l’intérêt au-dessous de 10 et 12%. Il faudrait encore remplacer partout la justice militaire par des magistrats civils ; l’Arabe aime et respecte la magistrature non militaire partout où elle est établie.

Et quant aux terres à donner aux colons, il faudrait faire le relevé des terres détenues par le domaine, reprendre possession des 900 000 hectares que le président du Conseil d’État déclarait devoir être consacrées à la colonisation, lors de la discussion au Sénat du sénatus-consulte qui créait le triste royaume arabe ; puis reprendre encore possession des immenses concessions sur lesquelles les concessionnaires n’ont employé ni bêches, ni charrues, et enfin faire l’application de la loi qui veut que quand une tribu a émigré en masse ses terres fassent retour à l’État. Il n’est pas admissible qu’un pays de 74 millions d’hectares soit possédé par 2 millions ou 2 millions et demi d’habitants dont l’immense majorité ne laboure ni ne sème. Il n’est pas admissible qu’on puisse permettre plus longtemps à quelques centaines de petites tribus, sous prétexte de vie nomade, de rendre des millions d’hectares improductifs.

M. Bénard est loin de demander l’expulsion des Arabes ; il ne saurait vouloir qu’on emploie à l’égard de ces malheureux les procédés sauvages dont la Prusse à usé envers les Alsaciens-Lorrains. Mais il croit fermement qu’il est temps de mettre un terme à la funeste et immorale institution de la polygamie, qui, du reste, n’existe que chez les chefs de tribu, au grand déplaisir du petit peuple, si on peut l’appeler ainsi, qui ne trouve pas de femmes, les grands les accaparant toutes. Si nous voulons civiliser les Arabes, il faut commencer par émanciper la femme pour qu’elle soit l’égale de son mari, qu’elle soit sa compagne et non son esclave.La difficulté gît si bien dans cette question, que ni missionnaires catholiques, ni missionnaires protestants n’exercent l’apostolat dans l’Algérie ; ils ont compris que là où ils ne pouvaient s’adresser à la femme, toutes leurs tentatives resteraient sans succès. Faites que l’Arabe n’ait qu’une femme, et cette femme cessera bientôt d’être prisonnière ; quand elle aura un peu plus de liberté, elle voudra un peu de savoir, et alors elle secondera son mari dans ses travaux, dans son exploitation, comme le font nos fermières européennes, et l’Algérie prendra un tout autre aspect. On a aboli l’esclavage en Algérie dès le lendemain de la conquête, il est temps d’y abolir la polygamie, cet esclavage de la femme[1].

Cette communication est suivie d’une conversation à laquelle prennent part MM. Ducuing, Lavollée et du Puynode. M. Ducuing fait remarquer que pour les terres la difficulté vient surtout de cette clause du sénatus-consulte réglant les conditions de la propriété en Algérie, qui a donné la qualité de melk ou propriété aux biens collectifs des tribus. M. Lavollée pense que le problème complexe de la colonisation présente plus de difficultés que ne semble le voir M. Bénard. M. du Puynode accorderait plus volontiers que toute cette réglementation est vicieuse, et il estime qu’il serait infiniment préférable que les terres fussent vendues, comme cela se passe aux États-Unis. (Assentiment.)

Après la fin de cet entretien, le président procède au choix d’une question pour occuper la fin de la soirée. La réunion se prononce pour la suivante, récemment inscrite au programme.

DE L’ENSEIGNEMENT DE L’ÉCONOMIE POLITIQUE DANS LES COLLÈGES ET LES ÉCOLES SECONDAIRES. PROGRÈS DE CET ENSEIGNEMENT EN FRANCE.

La question du programme ne porte que sur l’enseignement de l’économie politique dans les collèges ; mais la conversation l’étend aux autres établissements d’instruction secondaire et primaire.

M. Frédéric Passy fournit d’abord quelques renseignements de nature à éclairer la question.

À l’époque où il se trouvait à Nice, vers 1864, un certain nombre d’élèves des classes supérieures du lycée ne pouvant, en leur qualité d’internes, assister aux « cours publics » qui se faisaient alors dans cette ville, témoignèrent à leur proviseur le désir d’entendre dans leur lycée même le professeur d’économie politique. Les autres cours rentrant dans le cadre ordinaire de leurs études, et étant faits par leurs professeurs, le même motif de curiosité n’existait pas à leur égard. Le proviseur, homme d’une intelligence ouverte, ayant accédé à ce désir, quelques entretiens furent donnés, pendant la fin de l’hiver, à l’heure d’une des récréations.

Les résultats en furent excellents. Les élèves, sans aucune invitation à ce sujet, s’entendirent pour fournir des rédactions faites avec beaucoup de soin ; et quoique ces entretiens n’eussent eu d’autre caractère que celui d’une causerie familière sur les points les plus essentiels de la science, ils eurent sur l’esprit des jeunes auditeurs une action des plus heureuses et contribuèrent à les préserver plus tard de bien des erreurs auxquelles d’autres se laissent trop facilement entraîner.

Ce ne sont pas seulement du reste les jeunes gens, mais aussi les jeunes filles qui se montrent très capables de prendre intérêt à cette étude et dont l’esprit en reçoit une salutaire influence.

M. Frédéric Passy a eu à Paris, avant la guerre, l’occasion de faire une série de leçons d’économie politique dans un cours de jeunes personnes, et les résultats n’ont pas été moins satisfaisants. Il se croit donc en droit de conclure que rien n’est plus facile que de donner aux jeunes esprits, sans acception de sexe, tout au moins des idées saines sur ces points fondamentaux qui sont la clef de tout le reste, et de préparer ainsi les générations nouvelles à mettre plus de justesse et de sérieux dans leurs jugements que n’en ont mis malheureusement les générations précédentes.

Il ne doute pas qu’il ne soit possible, dans une certaine mesure, de faire quelque chose d’analogue dans les écoles primaires, à la condition de commencer par préparer l’esprit des maîtres ; et il n’en veut pour preuve que l’excellent Petit Manuel pour les écoles primaires de Otto Hübner, si bien remanié par notre regrettable collègue M. Le Hardy de Beaulieu, et le Manuel d’économie pratique de M. Maurice Block. C’est une erreur, dit-il, de penser que les enfants soient indifférents à ces questions ou incapables de les comprendre. Ils s’y intéressent, au contraire, surtout dans les familles dont l’existence est peu aisée, d’une façon toute spéciale ; et il est indispensable de ne pas attendre, pour semer dans leur intelligence des idées justes, que les idées fausses, qui sont trop souvent les premières à s’offrir à eux, y aient pris racine.

M. Paul Cod dit qu’il est difficile de se faire une juste idée de la lacune qui existe là où l’État s’abstient d’introduire, dans le programme des institutions placées sous sa main, l’enseignement de l’économie politique. Certes il est loin de sa pensée de vouloir qu’il y ait là comme un programme « officiel », suivant que paraît l’entendre et le repousser à juste titre l’un des membres de la réunion, l’honorable M. Wolowski. M. Paul Coq repousse jusqu’à l’idée de formuler officiellement des lois, des maximes là où la science a des principes qui ne sont pas plus du domaine du corps politique en France qu’en Angleterre ou dans d’autres pays. Mais ce qu’il faut demander et poursuivre instamment, c’est que la science économique figure enfin officiellement comme le latin, comme l’histoire, comme la géographie, vu qu’elle est d’une non moins grande utilité dans le cadre de l’enseignement universitaire. C’est là ce qui fait revendiquer à l’orateur l’application du mot officiel dans la circonstance présente.

Tant que l’État n’aura pas ici donné l’exemple, qu’il aura, en quelque sorte, mis à l’index la science que Stewart, Smith, Turgot, etc., ont jugée d’un poids si considérable dans le gouvernement de la société aussi bien que l’industrie, on n’aura rien fait, surtout en France. Nous vivons, en effet, dans un pays où, à tort ou à raison, les initiatives gouvernementales sont de grande conséquence et jouent un fort grand rôle. Dès que l’État s’éprend d’une idée ou d’un système, chacun se porte avec empressement de ce côté à son exemple. Son abstention équivaut, surtout en matière d’enseignement, à l’ostracisme. On l’a bien vu en 1866, alors que le gouvernement changeait d’allure à l’endroit de la science économique, jusque-là délaissée.

Ce jour-là, de nouvelles chaires se fondaient pour vulgariser des principes qui sont tout aussi ignorés des classes dirigeantes que de celles qui occupent la région inférieure ; de nombreuses conférences avaient lieu à Paris, de même qu’en province, et la Société d’économie politique voyait un grand nombre des membres qui la composent se prêter avec zèle à ce public enseignement, fort goûté du grand nombre. Ce n’étaient ni les maîtres ni l’auditoire qui faisaient défaut. Pourquoi cela ? Parce que le gouvernement, changeant d’idée et d’allure, à une époque où il s’agissait d’accréditer les principes de liberté commerciale qu’on faisait entrer successivement dans plus d’un traité de commerce, considérait comme éminemment utile à ses vues la propagation de la science économique. Comme il donnait lui-même le signal, cela suffisait pour mettre en crédit et faire pénétrer partout un tel enseignement.

Il est donc d’une haute importance que l’État prenne ici une initiative qui peut seule devenir féconde. Cela est d’autant plus essentiel qu’en introduisant la science économique dans le programme des lycées et des collèges, on aborde la difficulté, et partant le problème, par son côté pratique. Assurément les conférences, qui s’adressent, comme on le faisait en 1866 et 1867, à un public où se rencontrent toutes les conditions, sinon même indistinctement les deux sexes, produisent ce bien de faire pénétrer dans la société certains principes et de réconcilier, faut-il dire, une foule d’esprits avec une science qu’on juge mal tant qu’on s’en tient loin. Mais ce n’est là au fond qu’un résultat médiocre, outre qu’il n’aura qu’une influence passagère. Que peut-il rester dans le cerveau d’un adulte de ces vérités avec soin déduites et auxquelles nul n’était préparé l’instant d’avant ? On a pris plaisir à quelque savante exposition ; mais l’instant d’après tout est oublié.

Il n’en est pas ainsi pour l’âge où l’on s’attache à recueillir de bonnes semences que l’avenir devra ensuite féconder. Non seulement ces jeunes intelligences sont exemptes de toute prévention ; non seulement il est facile d’introduire dans ces têtes, que ne meuble encore aucune idée fausse, les grands principes qui s’imposent au gouvernement des affaires, en haut comme en bas ; mais ce qu’on dépose là avec soin ne peut manquer de germer tôt ou tard, de prendre corps, de se développer. On n’oublie pas plus le fond de cet enseignement, qu’on ne peut voir s’effacer entièrement l’esprit des règles, les principes du calcul ou ceux d’une langue bien apprise.

Il faut donc, de toute nécessité, procéder ici, comme en toute autre science, par un enseignement classique, gradué, s’adressant à l’adolescence, afin que plus tard l’homme soit tout formé, tout dressé à certaines lois de l’ordre économique. C’est par en bas qu’il convient d’attaquer le problème, si l’on veut que, par en haut, la société se meuble, se régénère, qu’elle ne présente plus enfin le spectacle d’une dangereuse ignorance. M. Paul Coq, dans le modeste rôle qui lui a été donné de remplir à cet égard depuis des années, comme chargé d’un cours municipal, a puisé, dans cette expérience déjà longue, la confiance et les convictions ci-dessus exprimées. Rien n’égale l’intérêt que portent de nombreux adolescents à cet utile et sérieux enseignement ; tous les esprits s’ouvrent non seulement sans peine, mais avec avidité, à l’exposition de ces lois qui sont comme l’hygiène de la société moderne. Ce qui se fait ici, non sans succès, peut être étendu.

M. Joseph GARNIER rappelle que le ministre de l’instruction publique[2]a annoncé, dans sa dernière circulaire, qu’il s’occupait d’organiser l’enseignement de la philosophie, et qu’il avait, d’autre part, écrit au président de la Société pour l’informer qu’il avait prié MM. Janet et de Lavergne, ses collègues à l’Académie des sciences morales et politiques, de lui soumettre leurs vues sur un programme de leçons d’économie politique à introduire dans la philosophie. On peut donc s’attendre à voir paraître une nouvelle circulaire annonçant d’importantes modifications dans ce sens.

Un certain nombre de leçons sur l’économie politique ou sociale, c’est-à-dire sur l’organisation de la société laborieuse compléteront et amélioreront le cours de philosophie des collèges qui comprenait, sous le gouvernement de Juillet et par l’impulsion de M. Cousin, la psychologie, la logique, la morale, la théodicée, l’esthétique et l’histoire de la philosophie. Ce cours a été réduit à la logique par l’effet de la réaction de 1849 ; mais il a été augmenté de nouveau à l’avènement de M. Duruy, il y a une dizaine d’années, et finalement rétabli à peu près sur l’ancien pied. Rien donc de plus facile que de faire d’utiles suppressions dans le programme actuel pour y introduire les notions positives de la vie réelle des sociétés. On ne peut venir dire sérieusement que des jeunes gens auxquels on fait étudier les théories philosophiques depuis l’antiquité ne peuvent pas être initiés aux lois fondamentales de l’économie politique.

Déjà M. Duruy faisait une excellente chose, après la visite du bureau de la Société, en recommandant aux professeurs d’histoire de donner, à propos des événements historiques, les explications économiques qu’ils comportent. Il a encore fait une bonne chose en créant, dans les collèges de l’enseignement secondaire spécial, un cours d’économie politique, qui pourrait être comme un cours de philosophie de l’enseignement professionnel. Toutefois le programme dépasse le but : les notions économiques y sont entremêlées de notions de technologie agricole, industrielle, commerciale et financière qui ne sont pas à leur place, font perdre le fil des principes et brouillent l’esprit des étudiants.

Selon M. Garnier, quelques leçons d’économie politique seraient aussi nécessaires à l’école primaire ; mais en attendant, il faudrait commencer par donner une bonne impulsion aux instituteurs, qui ont tant d’influence sur les élèves et les populations qui les entourent, par la création d’un cours aux écoles normales. À ce propos, M. Garnier cite les résultats obtenus aux écoles de commerce.

Mais, dit-on, où trouver des professeurs ? Là n’est pas la difficulté aux yeux de M. Garnier : les professeurs apprennent en enseignant ; ils sont embarrassés au début ; ils peuvent même dire quelques sottises ; mais ils se rectifient forcément en pratiquant. Lorsqu’on voulut enseigner le grec, sous la Restauration, on trouva des professeurs parmi les professeurs de latin. Quand on voudra, on trouvera des professeurs d’économie politique parmi les professeurs de philosophie, les professeurs d’histoire et les professeurs de sciences.

M. Joseph Garnier insiste sur le danger qu’il y a à laisser un pays, où le suffrage universel commande, dans l’ignorance des saines notions d’économie sociale et sous l’influence des préjugés exploités par les partis politiques. Il y a là, selon lui, une question fondamentale plus importante que celle de savoir si les chefs du pouvoir exécutif seront élus ou se succéderont par ordre de primogéniture avec ou sans la loi salique. C’est pour cela que des cours d’économie politique devraient être introduits dans toutes les institutions d’enseignement public ; qu’il faudrait particulièrement maintenir cet enseignement à l’École normale, le rendre obligatoire dans les écoles de droit, l’introduire dans les séminaires, dans les écoles militaires elles-mêmes, partout enfin où s’instruit la classe moyenne. Car on ne saurait trop le dire, c’est du sein de cette classe que sortent les prédicants des utopies qui font ensuite des ravages et des victimes dans les classes populaires.

M. E. LEVASSEUR n’insiste pas sur l’utilité qu’il y a à enseigner l’économie politique ; sur ce point, on est d’accord ici, et le débat ne pourrait porter que sur la mesure dans laquelle cet enseignement doit être donné. M. Levasseur se borne donc à rappeler la situation qui lui est faite aujourd’hui dans les établissements d’instruction secondaire dépendant de l’État. Il y a dix ans, l’économie politique n’y figurait pas ; elle n’avait en France que trois chaires dans les établissements publics : celle du Collège de France, celle du Conservatoire des arts et métiers, celle de l’École des ponts et chaussées, et une chaire dans une école libre, l’École supérieure du commerce. Elle est enseignée aujourd’hui dans une dizaine d’écoles municipales ou privées, à Chaptal, à Turgot, à l’école de l’avenue Trudaine, au Havre, à Rouen. Elle a été introduite dans les lycées et collèges pour l’enseignement improprement appelé enseignement secondaire spécial ; le ministre qui a créé une chaire d’économie politique à l’École de droit, M. Duruy, a pensé avec raison qu’elle était le complément nécessaire et pour ainsi dire la philosophie des études industrielles ou commerciales ; il a demandé un programme à un économiste[3]et il lui a donné une classe par semaine en quatrième année. Malheureusement l’enseignement spécial, accolé dans les lycées à l’enseignement classique, est loin d’avoir donné jusqu’ici les résultats qu’on en attendait ; dans la plupart des lycées, il n’y a pas de quatrième année, et par conséquent pas d’enseignement économique ; dans ceux où cet enseignement est donné, sauf quelques exceptions très honorables comme Bar-le-Duc, il n’est pas donné convenablement et le profit est médiocre.

Dans l’enseignement classique, l’économie politique n’a pas figuré jusqu’ici. M. Levasseur avait dit, il y a longtemps, dans une réunion de la Société d’économie politique, qu’il y avait, sans rien bouleverser dans notre organisation pédagogique, une double voie par laquelle on pouvait faire pénétrer les principes économiques dans nos classes : par l’enseignement de l’histoire, qui doit indiquer aux élèves le sens et les conséquences des grands faits économiques ; et par l’enseignement de la philosophie, qui doit faire une place aux principes économiques parmi les principes de la morale sociale. Le ministre paraît précisément se préoccuper d’introduire dans le programme de philosophie quelques leçons sur les principes fondamentaux de l’économie politique ; un philosophe et un membre de la Société ont été chargés de ce travail ; mais il n’est pas vraisemblable qu’avant la réunion du conseil supérieur aucune modification soit apportée à cet enseignement.

Pour que les professeurs d’histoire et de philosophie puissent faire passer quelques notions d’économie politique dans leur cours, il faut qu’ils les possèdent eux-mêmes. C’est dans ce but qu’un cours d’économie politique avait été créé ou plus exactement autorisé à l’École normale ; il était gratuit, facultatif et placé en dehors des heures réglementaires de travail pour ne nuire à aucun des exercices ordinaires des élèves. Il a commencé au mois de janvier 1868, et il a été régulièrement fait pendant trois ans, à raison d’une douzaine de leçons par an, et le professeur a traité successivement des notions fondamentales de la circulation des richesses et de la population. Le siège de Paris l’a interrompu en 1870 ; mais en 1871, le cours a recommencé et le professeur a traité de nouveau des notions fondamentales, afin que, dans le cours de leurs trois années d’études, tous les élèves eussent l’occasion d’apprendre, ce qui leur importe le plus de savoir, les premiers éléments de la science. Le professeur est aujourd’hui dans l’impossibilité de continuer cette œuvre de propagande. Aura-t-il un successeur ? C’est douteux. Le directeur de l’École, qui s’occupe avec zèle et avec succès d’y fortifier les études, a beaucoup à demander aux élèves, et les élèves, qui travaillent beaucoup, n’ont qu’un temps limité ; on ne peut exiger qu’ils apprennent tout.

Je suis personnellement convaincu, dit M. Levasseur en terminant, que les principes d’économie politique sont un genre de connaissances qui devrait passer avant beaucoup d’autres, et qui est même indispensable aux historiens et aux philosophes. Mais tout le monde ne partage malheureusement pas la conviction des économistes.

M. Frédéric Passy croit devoir ajouter à ce qu’il a dit, qu’il y a à pourvoir à deux sortes de besoins : à ceux de l’avenir et à ceux du présent. Pour l’avenir, il est avant tout nécessaire de former des professeurs. Il est évident que l’on n’a pas sous la main, dans l’état actuel, un personnel suffisant ou suffisamment préparé pour introduire dès demain l’enseignement économique, même à dose réduite, dans tous les établissements d’éducation primaire et secondaire. Mais on a dès maintenant assez d’hommes ayant fait leurs preuves pour former ce personnel, soit en développant l’enseignement économique dans l’École normale supérieure, où, grâce à M. Levasseur, il a pénétré depuis cinq ans, soit en le faisant pénétrer peu à peu dans les écoles primaires, où il est à peu près inconnu, soit enfin en répandant sous d’autres formes le goût de la science. Quant au présent, il ne faudrait pas assurément s’en exagérer les ressources ; mais il ne faudrait pas non plus trop les rabaisser. On rappelait tout à l’heure que l’économie politique est enseignée dans un certain nombre d’établissements de la ville de Paris, aux deux Écoles de commerce, au collège Chaptal, à l’École Turgot, etc. On pourrait ajouter à ces cours ceux qui se font au Tribunal de commerce et ceux qui, sous divers titres, ont été successivement établis dans les écoles de droit et dans les villes de commerce, telles que le Havre, Lyon, Saint-Quentin, Amiens, Bordeaux, etc., etc.

Si l’on faisait le dénombrement complet de ces cours de différents degrés, si l’on y joignait, comme il convient de le faire, les cours de l’École libre des sciences politiques, ainsi que les conférences ou séries de conférences sur les questions économiques patronnées par les associations polytechnique, philotechnique, et les sociétés d’enseignement de toute dénomination, tant à Paris que dans des localités diverses, on arriverait très probablement à un total de quarante ou cinquante personnes, donnant, avec plus ou moins de suite ou d’éclat, mais avec des résultats très satisfaisants, un enseignement économique qui, sur quelques points au moins, a déjà modifié sensiblement les idées dominantes. Exemple : le mouvement incontestable qui s’est produit à l’égard de la liberté commerciale. Or, il ne faut pas oublier que le premier cours d’économie politique ouvert au public au Conservatoire des arts et métiers en dehors de l’enseignement du Collège de France (puisque le cours de l’École des ponts et chaussées n’est destiné qu’à des auditeurs spéciaux, et que le cours du Conservatoire a été suspendu de 1853 à 1865) date à peine de douze ans. Il ne faut pas oublier non plus que la plupart des personnes qui aujourd’hui prennent part à cet enseignement n’y avaient point été préparées d’une façon spéciale, mais se sont formées, comme M. Passy dut le faire lui-même pour son premier cours, en étudiant afin d’enseigner. Ainsi, lorsque la Société industrielle de Reims a voulu instituer parmi ses cours un enseignement économique régulier, elle a regardé autour d’elle, et ne trouvant pas de professeur d’économie politique attitré, mais rencontrant un professeur de philosophie d’un esprit juste et élevé, elle a proposé à ce philosophe de se faire économiste.

Elle a donné ainsi à la science économique, en la personne de notre collègue M. Félix Cadet, un maître excellent, qui a fourni avec un grand succès une nouvelle carrière et enrichi nos bibliothèques de travaux originaux et distingués[4]. Ainsi encore, M. Jules Martin, aujourd’hui présent à la réunion, ingénieur du chemin de fer à Périgueux, a fait dans cette ville, depuis plusieurs années, un cours des plus appréciés. Un autre ingénieur, M. Michel, fait à Lyon, dans un grand établissement industriel, des leçons pour les apprentis, et l’on ne saurait trop louer le tact et l’habileté avec lesquels il sait tirer des faits journaliers de la pratique industrielle à laquelle ces jeunes gens sont mêlés, les idées générales qu’il s’agit de faire pénétrer dans leurs esprits. M. Joseph Garnier parlait tout à l’heure d’une démarche faite auprès de lui par d’anciens élèves des Frères des écoles chrétiennes de Passy pour des conférences d’économie politique. On nous a communiqué, il y a quelques mois, une lettre faisant connaître l’existence dans une ville de province d’un essai analogue, et quelques-uns d’entre nous se souviennent peut-être d’avoir lu, il y a quelques années, la première leçon d’un cours élémentaire d’économie politique fait à Montpellier dans les écoles dirigées par le frère Tempier, par M. Paul Glaize, aujourd’hui secrétaire général de la préfecture de l’Aude. Ce cours, dont la continuation fut empêché par suite de dissentiments électoraux, était incontestablement des plus remarquables ; il a laissé chez quelques-uns de ses auditeurs des traces sérieuses et durables.

En présence de pareils faits, et lorsque de tels progrès ont pu s’accomplir en dépit des difficultés, des résistances et des préventions de toutes sortes qui s’opposaient au développement de l’enseignement économique, on ne saurait douter qu’il ne soit possible d’obtenir rapidement des résultats bien autrement considérables, pour peu que l’on veuille sérieusement s’en occuper. Peut-être faudrait-il dire tout simplement, pour peu que l’on veuille bien n’y pas faire obstacle. Jusqu’à présent, il faut bien le dire, l’économie politique n’a rencontré que peu de faveur dans les régions administratives ; et l’habitude des formalités auxquelles n’a cessé d’être astreint l’usage de la parole n’a pas été de nature à encourager beaucoup les essais. Et je ne parle pas ici tout à fait du passé, dit M. Frédéric Passy. Il n’y a pas quinze jours que, pour aller dans une ville de province dire quelques mots sur les avantages de l’instruction et de la moralité, j’ai dû être pourvu d’une autorisation ministérielle. On me l’a donnée avec le plus gracieux empressement, sans doute ; mais cet empressement n’aurait peut-être pas été aussi grand pour tel ou tel autre, et d’ailleurs la demande même la mieux accueillie est une formalité, et toute formalité est une entrave.Ce n’est pas le tout d’ailleurs que de donner une autorisation : il faut la notifier, c’est-à-dire qu’il faut la transmettre au recteur, qui la transmet au préfet, qui la transmet au maire, qui la transmet aux intéressés, si bien que, quelque diligence qu’on y mette, il y faut un certain nombre de jours. Il y a des gens que tout cet attirail effarouche, et ce ne sont pas toujours les moins sérieux.

D’autre part, la méfiance inintelligente de ce qu’on appelle bien à tort les classes éclairées a fait peser sur notre science un discrédit qui n’a pu manquer d’en écarter bon nombre de ceux qui auraient pu se sentir portés vers elle.

Il n’est peut-être pas un de nous à cette heure encore qui ne soit exposé à se voir plus ou moins confondu avec les ennemis de tout ordre social ; et, pas plus tard que ce matin, dit M. Passy, j’apprenais sans aucun étonnement, mais non sans tristesse, à propos d’un cours que je me propose d’ouvrir prochainement dans ce quartier[5], qu’on s’était enquis, avec une certaine appréhension, de mes idées sur la propriété.

Si nous en sommes là, nous qui avons fait nos preuves au grand jour depuis de longues années, et qui pouvons faire bon marché de bien des choses, avec quelles difficultés n’ont pas à lutter ceux qui débutent et qui ont tout à ménager ? Un petit nombre seulement sont assez forts, ou assez persévérants pour passer au travers des toiles d’araignées constamment tendues devant eux ; le grand nombre s’y embarrasse ou recule sans essayer de les rompre.

Ma conclusion, c’est que l’introduction de l’enseignement économique, à doses diverses et graduelles, non seulement dans les établissements d’instruction secondaire, mais aussi dans les établissements d’instruction primaire, et dans les établissements des deux sexes, est non seulement possible, mais qu’elle est nécessaire. C’est que les occasions font naître ou apparaître les hommes, et que, de même que nous nous sommes formés selon les circonstances, d’autres après nous, et moins difficilement que nous, se formeront.

Mais, pour que ce mouvement s’accomplisse, il faut avant tout déblayer la voie, et pour cela, il y a à agir à la fois dans les sphères administratives et sur l’opinion. La Société d’économie politique, tant en corps qu’individuellement, y peut beaucoup. Elle peut, par son bureau, investi d’une si haute et si légitime autorité, exercer, auprès de l’administration et surtout auprès du ministre compétent, qui est l’un de ses membres les plus éminents, une influence qu’elle a déjà plus d’une fois heureusement exercée. Elle peut aussi, par ses membres, à l’Institut, dans la presse, dans les relations familières, peser dans le même sens, et éclairer sur ses vrais besoins, sur ses intérêts les plus pressants, la société encore trop peu en état de les comprendre. Il y a urgence ; car ce n’est pas ici une question de plus ou de moins, c’est une question d’existence. L’ignorance économique est à la base de toutes les souffrances qui nous minent et de toutes les violences qui nous menacent. Et si elle n’est promptement extirpée, non seulement dans les rangs inférieurs, où elle se traduit en aspirations insensées et en révoltes sauvages, mais dans les rangs supérieurs, d’où descendent depuis trop longtemps les semences maudites qui germent et lèvent dans les bas-fonds, nous périrons comme périssent les malheureux qui se mettent imprudemment en contradiction avec les lois de l’hygiène, parce que, nous n’aurons pas su vivre ; parce que nous aurons été bêtes, disait, il y a deux jours, à la séance solennelle d’inauguration des cours de l’Association philotechnique, le président de cette Société, et il disait bien.

M. DE LABRY reconnaît l’utilité de répandre dans toutes les classes et surtout dans les classes dirigeantes la connaissance de l’économie politique ; mais il pense que les programmes des lycées, et notamment celui de la classe de philosophie, sont déjà très chargés. Ils sont trop lourds pour beaucoup d’enfants ; un grand nombre, peut-être la majorité, sortent des collèges n’ayant appris qu’une faible partie de ce qu’on leur a enseigné. C’est un puissant motif pour ne pas introduire dans ces programmes un nouvel enseignement systématique.

D’un autre côté, il faut tâcher de présenter aux enfants des notions simples et faciles. L’économie politique ne se compose pas d’idées de cette nature et n’est pas d’essence élémentaire. M. de Labry montre par quelques exemples que des leçons sur l’industrie agricole ou extractive, sur la circulation et la distribution de la richesse supposent de nombreuses connaissances antérieures que n’a point l’enfance. À ce point de vue, l’âge du lycée ou du collège n’est donc pas le plus favorable pour apprendre l’économie politique.

Après l’enseignement secondaire vient l’enseignement supérieur. Les élèves qui sortent du lycée, et surtout les plus intelligents, ceux qui auraient pu comprendre avec le reste quelque chose à l’économie politique, entrent à l’École de droit, à l’École normale supérieure, à l’École polytechnique, d’où ils vont encore dans les écoles d’application, etc. C’est dans cet enseignement supérieur que les jeunes gens auront assez de temps, l’esprit assez développé et formé, assez de connaissances acquises, pour bien apprendre l’économie politique. C’est donc dans l’enseignement supérieur qu’il faut placer le cours de cette science.

À l’École normale supérieure, on enseignerait l’économie politique d’une manière approfondie surtout aux professeurs d’histoire et à ceux de philosophie, fallût-il prolonger leur séjour dans cette École, ce qui serait facile. Les professeurs d’histoire devraient ensuite, dans leurs classes des collèges répandre,à l’occasion des faits historiques, de saines notions d’économie politique, non d’une manière systématique, mais, comme le père de famille, qui, dans ses entretiens avec ses enfants, cherche à semer d’utiles notions même sur des ordres d’idées dont la connaissance régulière serait au-dessus de la portée du jeune âge. Peut-être le professeur de philosophie, aussi formé à l’École normale, devrait-il, dans un très petit nombre de leçons, exposer à ses élèves, non un enseignement complet, mais les définitions principales et les idées les plus générales de l’économie politique.

Cela n’impliquerait, pour les lycées et les collèges, ni professeurs spéciaux ni cours spéciaux d’économie politique.

M. Antonin RONDELET demande à reprendre, au point de vue de la philosophie, la question qui vient d’être traitée au point de vue de l’histoire et de l’économie politique. Il ne parlera que des collèges, et il invoque son expérience de trente années, soit comme professeur de philosophie dans les lycées, soit comme examinateur dans les facultés.

Le programme de l’enseignement de la philosophie au baccalauréat ès lettres, et, par conséquent, dans les classes qui y préparent, est infiniment trop chargé. Il se compose de deux parties bien distinctes, dont l’une ne saurait supporter la critique ni alléguer, pour se maintenir, aucune justification ; il veut parler de ce qu’on appelle la partie des auteurs. On indique à des élèves si à court de temps, si embarrassés pour réparer les lacunes de leur insuffisance antérieure, si effrayés par la multiplicité des matières, on leur indique une liste d’auteurs dont ils doivent rendre compte à l’examen. Ce sont tantôt des ouvrages énormes, comme le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même de Bossuet, le Traité de l’existence de Dieu de Fénelon, la Logique de Port-Royal, qui n’ont guère moins de 300 ou 400 pages chacun ; ou encore des ouvrages bien difficilement accessibles et dont l’étude ne saurait apporter grand fruit à des commençants, tels que lesLettres de Sénèque à Lucilius, le subtil dialogue de Gorgias,ou les anecdotes un peu décousues des Mémoires de Socrate par Xénophon, ces derniers ouvrages dans les textes grecs et latins, bien entendu. La pratique de l’enseignement ne répond guère aux théories du programme.

En fait, les professeurs de philosophie ou, tout au moins, le plus grand nombre d’entre eux, ne manquent pas de recommander avec soin à leurs élèves de ne pas même regarder les livres qu’il leur est recommandé de connaître. On met entre les mains des jeunes gens des analyses très bien faites du reste et qui leur donnent suffisamment l’air de connaître l’auteur qu’ils n’ont jamais ouvert. Les maîtres les plus soigneux font et dictent eux-mêmes ce résumé auquel ils ajoutent de courts extraits. Cette coutume est tellement accréditée qu’il ne manque pas de collèges secondaires où la bibliothèque elle-même ne renferme pas tous les ouvrages philosophiques prescrits pour l’examen du baccalauréat.

Voilà donc une besogne dont on pourrait décharger les élèves, sans leur porter aucun préjudice et même à leur grand profit. On utiliserait le temps rendu ainsi disponible en enseignant ces notions fondamentales d’économie politique, dont notre Société se préoccupeà si juste titre. La place que doivent prendre ces questions et la forme sous laquelle elles doivent être présentées sont indiquées par le texte même du programme usité dans les classes.

On enseigne aux élèves la psychologie, la logique, la morale, la théodicée et les notions élémentaires de l’histoire de la philosophie. La morale elle-même comporte deux parties : la morale individuelle et la morale sociale. Ce dernier chapitre est, pour ainsi dire, complètement effacé dans les classes. Il se réduit à quelques notions vagues et à cet aphorisme inutile dans l’ordre social, qu’il ne faut pas faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qui nous fût fait à nous-mêmes. Ce n’est point ainsi que les anciens instruisaient la jeunesse. La science des rapports des hommes entre eux faisait partie intégrante de l’éducation. Les deux dialogues des Lois et de la République, sans compter d’autres œuvres moins importantes de Platon, n’étaient pas autre chose que des études de morale sociale. La Politique d’Aristote, aussi bien les huit livres que nous possédons que ses études préparatoires aujourd’hui perdues, renferment de véritables études d’économie sociale. Cette tradition subsista dans l’école stoïcienne et dans l’école alexandrine. Au premier âge, et pour ne pas parler d’autres écrits, la Somme de saint Thomas n’avait pas manqué de continuer ces traditions, et plusieurs des questions qui y sont débattues fournissaient d’utiles enseignements aux contemporains. Nous n’avons même pas besoin de remonter aussi loin ; et si, en France, la philosophie de Descartes a éloigné un moment les esprits des spéculations pratiques, le dix-huitième siècle y est revenu avec autant d’unanimité que de passion.

Il ne faut donc laisser dire à personne, ni surtout répéter nous-mêmes, que l’économie politique est une science toute nouvelle, sans racines dans le passé et dont il faille faire prendre l’habitude à l’humanité. Considérée au contraire dans ses véritables principes et telle que nous devons souhaiter de la voir enseigner au temps où nous vivons, elle remonte aux premiers temps de la réflexion. Lorsque nous demandons qu’on fasse une place à la morale sociale dans les programmes des lycées, ce n’est point une innovation que nous mettons en avant, mais un retour à d’anciennes maximes et à d’antiques habitudes que nous proposons. Bossuet disait qu’il n’est pas permis à un homme d’ignorer le genre humain. Mais n’est-ce pas ignorer le genre humain plus profondément encore que de demeurer étrangers non pas seulement à l’histoire des générations, mais à l’organisation même des sociétés, à l’enchaînement des causes et des effets dans l’ordre économique et aux grandes raisons morales qui expliquent les phénomènes de l’ordre politique.

La réforme qu’on sollicite atteindra donc ce résultat véritablement idéal que, tout en comblant des lacunes incompatibles avec les nécessités des temps modernes, elle déchargera la jeunesse d’un travail inutile et impraticable qui figure sur le papier et ne s’accomplit pas dans la réalité des choses. On rendra à la philosophie son complément naturel ; il ne faut pas qu’après tant de siècles elle ait dégénéré jusqu’à se croire une science purement spéculative et faite pour demeurer stérile.

M. C. LAVOLLÉE, tout en s’associant aux vœux exprimés pour la propagation de l’enseignement, ne pense pas qu’il soit utile ni même possible d’établir à tous les degrés, comme on le propose, des cours d’économie politique.

Dans les écoles primaires, les élèves capables de comprendre manqueraient, ainsi que les maîtres capables d’enseigner. Comment songer à faire des cours d’économie politique aux jeunes enfants qui vont à l’école ? On a déjà assez de peine pour leur enseigner les notions élémentaires, la lecture, l’écriture, le calcul. Dans les lycées et collèges, les cours sont déjà si nombreux et les classes si chargées qu’il serait presque impossible d’y ajouter un enseignement spécial pour l’économie politique.

Mais il n’est pas besoin d’un enseignement spécial. Il suffit de compléter le cours d’histoire ; c’est par l’explication plus développée de certains événements ou incidents historiques se rattachant au commerce, à l’industrie, à la colonisation, aux opérations financières, que le professeur pourra faire pénétrer dans l’esprit des élèves les premières notions de la science économique. L’exposé du système commercial et colonial de Colbert, la critique du système de Law, les réformes de Turgot, la période du maximum et des assignats, le blocus continental, peuvent prendre une plus grande place dans les cours d’histoire. Il y a quelques années, les programmes se bornaient à mentionner ces faits, sans s’y arrêter. Il n’en est plus de même aujourd’hui ; les professeurs y consacrent plus de temps et d’attention. C’est le moyen le plus pratique de faire pénétrer dans les écoles de l’enseignement secondaire la dose d’économie politique que comportent des jeunes gens de quinze à dix-huit ans. À cet effet, il est très utile que l’École normale supérieure, où se forment les professeurs des lycées, ait un cours d’économie politique. Ce cours existe à titre facultatif ; on pourrait le rendre obligatoire, au moins pour les futurs professeurs d’histoire et de philosophie.

L’économie politique appartient surtout à l’enseignement supérieur des facultés. Elle a des chaires dans quelques facultés de droit ; elle devrait être enseignée dans toutes les facultés de droit, faire partie des cours obligatoires et figurer au nombre des matières d’examen, au même titre que les autres matières enseignées dans les cours. C’est ainsi que la science pourra se propager sérieusement d’abord par voie incidente, et comme une annexe de l’histoire dans les écoles d’enseignement secondaire, puis à titre de science pure, avec ses principes, dans les écoles d’enseignement supérieur. Elle conservera, de plus, à son service les écoles spéciales d’industrie et de commerce, où, selon l’âge, la capacité et la destination des élèves, un programme plus ou moins étendu entrera dans le détail des applications.

Il y aurait, du reste, injustice à méconnaître les progrès qui ont été réalisés depuis quelques années dans cette branche d’enseignement. Un grand nombre d’erreurs et de préjugés ont disparu ; par l’effet de la science autant que de la pratique, beaucoup de questions industrielles et commerciales ou financières sont aujourd’hui comprises et résolues par l’opinion publique, bien mieux qu’elles ne l’étaient il y a vingt ans. Certes, il y a encore beaucoup à faire, et il convient d’insister pour que l’enseignement soit organisé d’une manière plus complète ; mais il ne faut pas exagérer ni prétendre qu’une science aussi difficile puisse convenir indistinctement à toutes les écoles. L’économie politique n’est et ne sera jamais à la portée des écoles primaires.

M. Paul COD croit devoir combattre l’idée d’un enseignement réduit à de simples notions çà et là répandues à propos d’histoire, de géographie, sinon même de métaphysique destinée à un prompt et profond oubli. C’est mettre le plus souvent l’inutile au lieu et place d’un aliment aussi indispensable que substantiel. Ces notions sans ordre, sans lien entre elles, ne rempliront jamais le but proposé. Il faut procéder par un enseignement gradué et classique tout ensemble. Ce n’est pas le temps ou la place qui manque en des programmes où l’inutile abonde et s’étale. Ce ne sont pas davantage les maîtres. Ils ne manquaient pas en 1866. Ce qui manque, c’est, il ne faut pas se le dissimuler, la bonne volonté dans les hautes sphères de l’enseignement. C’est cette résistance systématique dont depuis soixante ans nul n’a pu encore triompher.

Ce qui prouve de quelle élasticité sont, au besoin, doués certains programmes, c’est le fait suivant que l’orateur emprunte à sonéducation scolaire. L’institution d’où il n’est sorti que pour obtenir le diplôme du baccalauréat avait fait entrer dans son programme l’étude du français parallèlement à celle du latin et des langues mortes. Il y avait donc là sept classes par lesquelles passait successivement l’élève pour arriver de la petite grammaire à l’éloquence après avoir étudié l’art dramatique et le genre de l’apologue. On avait trouvé pour cet enseignement gradué le temps ainsi que la place. Et cependant, ni le latin, ni le grec, ni l’histoire, ni la géographie, ni les mathématiques, enfin, n’étaient négligés. Seulement on savait appliquer, en matière d’enseignement, ce que nous appelons dans la langue de Smith et Rossi la bonne division du travail. Il arrivait, dans ce système, qu’à la différence des lycées un élève apprenait bien sa langue et qu’il en connaissait, avec les meilleurs auteurs, le mécanisme.

Il faut faire pour la science économique ce que l’École de Sorèze, dont il est ici question, a su faire à l’endroit de la langue maternelle.

M. Hipp. PASSY, président, se conformant au désir de la réunion, résume la discussion.

Ce qu’elle a rendu évident, c’est qu’au fond, il y a accord entre les opinions. Personne n’a mis en doute la nécessité de donner place à l’économie politique dans l’enseignement. Seulement, on a différé d’avis en ce qui touche la répartition de cet enseignement. Faut-il le réserver tout entier aux hautes écoles, ou le commencer dans les collèges et lycées et même dans les écoles primaires, ou, comme l’ont pensé quelques-uns des préopinants, ne l’introduire que dans les écoles primaires ou les hautes écoles ? Voilà ce qui a été discuté, à l’aide d’arguments qui tous ont une valeur réelle. Néanmoins, ce qui ne fait pas doute pour M. H. Passy, c’est qu’il serait possible ou utile d’enseigner l’économie politique dans tout le cours des études, en ayant soin, bien entendu, de tenir compte de l’âge et de la mesure du développement intellectuel des élèves. Certes, il ne faudrait pas entretenir les enfants, auxquels on donne l’instruction primaire, de banques, de papier-monnaie, de système d’impôts ou de finances ; mais il serait facile de les initier à la connaissance des grandes et fondamentales notions de la science et de leur faire comprendre d’où vient la richesse, comment elle se forme, se distribue et se consomme, en un mot, quelles sont les lois naturelles qui régissent le travail et l’emploi des produits qu’il donne. On se trompe quand on suppose que les hommes, quelque ignorants qu’ils soient, s’abstiennent de se forger des idées et des systèmes sur tout ce qui frappe leurs regards et touche à leurs intérêts ou à leur mode d’existence. Ce qui arrive lorsqu’on les abandonne à eux-mêmes, c’est que dupes des apparences ils aboutissent à des conceptions fausses, chimériques, de nature à laisser aux sentiments, aux passions qui se produisent dans le milieu où ils vivent un empire excessif, et souvent dangereux. Le seul remède au mal consiste à substituer des vérités aux erreurs qu’enfantent naturellement des impressions dues à l’écorce des choses, et ces vérités, il n’est nullement impossible de les graver dans l’esprit des enfants au moyen de leçons simples et méthodiques.

L’objection contre l’enseignement de l’économie politique dans les collèges et les lycées, c’est que déjà le temps consacré aux études est employé tout entier, et qu’il n’en reste pas à donner à une étude nouvelle. L’objection est fondée, et elle soulève plus d’une question sur les modes d’enseignement aujourd’hui en pratique. M. Passy se borne à dire qu’il est partisan des études classiques, qu’il les croit d’une haute utilité, mais qu’il ne lui a jamais paru qu’elles fussent dirigées de manière à produire les fruits qu’on a droit d’en attendre. Pourquoi tant d’années consacrées à l’étude du grec et du latin quand il serait possible, en commençant cette étude à douze ans, de la terminer en quatre années ? Il y a des langues vivantes tout aussi et plus difficiles à apprendre que les langues mortes, l’allemand par exemple, et il n’est pas d’enfants qui, sous un bon maître, ne puisse, en prenant une leçon d’une heure par jour, l’apprendre en deux ans et trois ans au plus. Il y aurait beaucoup de choses à démontrer et à dire à ce sujet ; mais en prenant les faits tels qu’ils sont, encore suffirait-il d’une leçon par semaine pour donner aux élèves des lycées la connaissance des notions générales de l’économie politique et leur faire comprendre l’avantage qu’ils trouveraient à en continuer l’étude.

Quant aux hautes écoles, là, pas de difficultés, et tous les préopinants ont parlé dans le même sens en ce qui concerne la nécessité d’y avoir des cours d’économie politique et de ranger la science au nombre de celles dont l’étude deviendra obligatoire.

 

LETTRE DE M. FRÉDÉRIC PASSY.

MON CHER COLLÈGUE,

L’heure avancée et la part que j’avais déjà prise à la discussion, m’ont empêché de demander la parole une troisième fois après MM. de Labry et Lavollée. J’aurais eu cependant quelque chose à dire sur les réflexions présentées par eux, et je voudrais essayer de l’indiquer rapidement.

M. de Labry a raison quand il demande qu’on ne charge pas outre mesure l’esprit des enfants. Il y aurait plutôt à le décharger. Il a raison aussi quand il dit que c’est dans un enseignement d’un degré supérieur que les jeunes gens dont l’éducation se fait au lycée doivent trouver une instruction économique complète. Pour ma part, je n’ai jamais supposé qu’on pût, dans une classe de collège, quelle qu’elle soit, passer en revue toutes les questions dont s’occupe la science économique, et consacrer, par exemple, quarante leçons à son étude. J’ai même parfois détourné de cet excès de zèle des municipalités ou des personnes dévouées à la science, qui se préoccupaient de la faire enseigner, bien convaincu que l’important n’est pas de tout dire, mais de dire les choses essentielles et de donner du goût pour elles. Mais je n’admettrais pas davantage que, par le motif que l’École de droit, l’École normale ou l’École des mines devrait contenir un cours régulier d’économie politique, on rejetât absolument, à cette époque ultérieure, les notions nécessaires, sans lesquelles il est impossible de se faire une idée précise du monde où l’on vit et des phénomènes qui s’y passent. Les lycées sont la pépinière des Facultés et des Écoles spéciales, sans doute, mais tous ceux qui quittent les bancs des lycées ne passent pas par cette préparation nouvelle, et tous, cependant, ont besoin de ne point s’avancer dans la vie avec des idées fausses et dangereuses. Je dis plus, ils ont besoin de ne pas y entrer avec ces idées, et ce n’est pas dans la seconde formation de l’esprit, c’est dans la première qu’il importe de ne pas laisser s’enraciner certaines erreurs. Qu’on n’enseigne pas au collège le mécanisme des banques, les combinaisons infinies de l’impôt et les nombreuses complications du crédit, rien de mieux ; mais qu’on y enseigne au moins quelle est la fonction essentielle de la monnaie, le caractère fondamental des charges publiques, et sur quoi repose la productivité du capital. Et que nos fils n’arrivent pas, comme aujourd’hui, à vingt ans, à vingt et un ans peut-être, c’est-à-dire au jour où ils vont disposer d’un vote et où, tout au moins, ils commencent à discourir sur les affaires communes, avec l’admiration du régime de Sparte, la haine de l’intérêt ou l’horreur des machines. Cela est d’une autre importance, en vérité, que de savoir le grec et le latin, voire beaucoup d’autres choses plus universellement et plus immédiatement nécessaires : car ces choses-là s’apprennent, à la rigueur, quand on ne les sait pas, à l’âge où le besoin s’en fait sentir, et les ignorer n’est pas les mal savoir : celles-ci ne se désapprennent pas, quand on croit les savoir, ou ne se désapprennent qu’au prix de longs et pénibles efforts, et il n’y a qu’un seul moyen de leur interdire l’entrée des jeunes intelligences qu’elles enveloppent comme un air empoisonné, c’est de remplir ces intelligences de notions saines et de leur donner l’habitude de voir juste.L’observation, du reste, pourrait être étendue. Nulle étude, ni littérature, ni science, ne peut s’achever au collège, mais nulle étude d’un intérêt universel ne doit, sous prétexte qu’elle sera ailleurs poussée plus loin, être étrangère à l’éducation des collèges. Ce n’est pas là, et ce ne peut être le lieu et le temps où l’on forme des jurisconsultes, des naturalistes, des historiens ou des médecins. C’est, et ce doit être, le lieu où l’on prépare à la fois, par ces notions premières, qui sont la base du reste, et les vocations spéciales qui s’achèvent plus tard, et la culture générale qui ne peut, sans dommage, faire défaut à personne.

La même observation s’adresse, à mon avis, et à plus forte raison à l’objection de M. Lavollée ; car, entre M. de Labry et nous, il n’y avait, je le sens, qu’un malentendu dans les termes. Qu’on apprenne aux enfants, dit M. Lavollée, dans les écoles primaires, ce qu’ils n’y apprennent guère encore à cette heure : à bien lire, à bien écrire et à bien compter ; voilà ce dont ils ont besoin, et cela leur sera d’une autre utilité que les notions d’économie politique que vous prétendez leur donner. Je ne puis, quant à moi, accepter de cette affirmation que la première partie, et je repousse la seconde de toute mon énergie. Oui, il faut apprendre aux enfants, et aux moindres d’entre eux, à bien lire, à bien écrire et à bien compter, parce que ce sont des ressources dont tous auront besoin tous les jours ; et à cette heure, cela n’est que trop vrai, bien peu possèdent suffisamment ces ressources. Dans les trois quarts des écoles, je l’ai constaté plus d’une fois par moi-même, la lecture même n’est qu’une apparence ; car elle est faite de façon à n’être qu’un effort mécanique qui ne dit rien à l’esprit, et le sens des mots les plus simples échappe aux neuf dixièmes de ceux qui les prononcent. Réformez cela et bien vous ferez ; mais que ce ne soit pas une raison d’exclure d’autres notions, bien au contraire. La lecture et l’écriture ne seront que des instruments dangereux si l’esprit n’est pas juste et ouvert aux bonnes impressions plutôt qu’aux mauvaises. Et comment le serait-il, si vous ne prenez le soin de le former en l’accoutumant à voir et à bien voir ? Vous n’estimez ni exorbitant, ni indifférent de prémunir les enfants contre les apparences, en leur enseignant que ce n’est pas le soleil, quoi qu’il leur en semble, qui tourne autour de la terre, mais la terre qui tourne autour du soleil ; et vous venez à bout de leur faire admettre comme indiscutable cette vérité, chaque jour contredite par le témoignage de leurs sens. Il n’est ni plus exorbitant, ni plus indifférent, ni plus difficile, en somme, de leur faire comprendre que la possession individuelle n’est pas une iniquité, ni le capital un vampire, que les machines ne sont pas les ennemis du travail, et que les prix ne sont pas à la discrétion de ceux qui les payent. Mais il faut s’y prendre de bonne heure, et s’y bien prendre, car, plus tard, le pli sera pris, et il ne sera plus temps de le défaire. Alors vous aurez ce qu’il est facile de prévoir, ou plutôt ce que vous avez : des populations travaillées par l’envie, par l’illusion, et toujours prêtes à recourir à la violence, dont elles sont les premières victimes, parce qu’on ne les aura pas, lorsque cela se pouvait, désarmées pour le mal en les armant pour le bien. C’est l’erreur, que M. Lavollée ne l’oublie pas, qui fournit des prétextes à la passion ; c’est elle, bien souvent, qui la suscite tout entière. Je rougis, assurément, et je m’afflige, quand je vois des hommes qui ne savent ni lire ni écrire ; mais je ne rougis pas seulement, je tremble et je m’épouvante quand je vois des hommes qui croient de bonne foi que le monde est une machine qui se démonte et se remonte à volonté, et qui, pour tous leurs griefs, légitimes ou imaginaires, ne connaissent qu’un remède, la force. J’ai connu des paysans qui ne savaient pas leurs lettres, et qui raisonnaient sur toutes choses avec sens et droiture de cœur. J’ai connu aussi des gens, à d’autres égards instruits, qui étaient toujours prêts à crier contre ce qu’ils appelaient les accapareurs, qui brisaient, quand ils le pouvaient, les métiers nouveaux, ou mettaient le feu aux meules pour punir les cultivateurs du haut prix du grain. Lesquels sont les plus dangereux, et quelle est, de ces deux genres d’ignorances, celle qu’il est le plus urgent de dissiper ?

Agréez, mon cher collègue, etc.

Frédéric Passy.

 

NOTE DE M. FRÉDÉRIC PASSY.

Des observations présentées dans la réunion de novembre de la Société d’économie politique par M. Bénard[6], il paraîtrait permis de conclure que la colonisation n’est pas encore en bien grand progrès dans notre possession d’Afrique et que les difficultés de diverse nature auxquelles se heurte depuis quarante ans la bonne volonté des émigrants, sont loin d’avoir toutes disparu. Cela m’a remis en mémoire une conversation que j’ai eu l’occasion d’avoir, il y a une dizaine d’années environ, avec l’un des hommes les plus connus par leur amour passionné de l’Algérie, le général Daumas, alors chargé du commandement de Bordeaux. Il me semble que cette conversation est caractéristique.

Nous causions un jour, le général et moi, de l’Algérie naturellement, et il me faisait l’honneur de m’indiquer, avec son esprit habituel, quelques-unes des idées qu’il se proposait de développer devant le Sénat : il poussa même la bonne grâce jusqu’à me communiquer, par avance, une partie du discours qu’il avait, disait-il en souriant, l’intention d’improviser au moment opportun. Entre autres choses qui me frappèrent, j’ai retenu celle-ci :

« Une innovation bien nécessaire, me disait ce général, ce serait un Guide des colons, dans lequel l’homme qui arrive en Algérie ou celui qui s’y rend pourraient trouver les renseignements dont ils ont besoin pour ne pas être à peu près livrés au hasard. En l’état actuel, c’est la confusion des confusions. J’ai cherché pour ma part à m’éclairer sur ce que peut bien avoir à faire le Français qui songe à se transporter en Algérie, sur les moyens d’information mis à sa portée, les autorités à consulter, les formalités à remplir, etc. Je n’ai jamais pu parvenir à obtenir une réponse nette, pas même à savoir au juste qui est compétent pour la donner. Qu’est-ce pour le pauvre diable qui n’est au courant de rien, et qui risque de se voir, pendant des semaines et des mois, ballotté d’un bureau à un autre pour se trouver finalement, quand il a perdu temps et argent, en face de la fatale réponse : Vous n’êtes pas en règle ? Qu’on nous dise au moins ce qu’il faut faire pour être en règle ou comment et en quel endroit on peut l’apprendre. Pour moi, tout général d’Afrique que je suis, je déclare que je ne le sais guère. »

Le même général racontait, dans la même circonstance, comment l’on s’y était pris pour favoriser la culture du coton, un moment à l’ordre du jour, par suite de la crise américaine, qui faisait chercher partout des lieux de production supplémentaires. De puissantes compagnies, dans lesquelles figuraient les plus grands noms et les plus gros capitaux de Mulhouse et de Manchester, s’étaient formées. Elles avaient fait étudier la question sur place, avec le sérieux propre aux capitaux ; et, les études achevées, elles avaient demandé une concession considérable dans le lieu le plus favorable à leur avis. Mais leur avis n’était pas l’avis de l’administration : on leur répondit que cette région n’était pas suffisamment éloignée des frontières du Maroc, qu’il serait difficile de les y protéger convenablement et qu’on leur faisait leur lot ailleurs. Les éminents industriels qui étaient à la tête de l’affaire, répliquèrent, en gens pratiques qu’ils étaient, que, pour faire du coton, il faut du terrain où le coton pousse, et que c’était à eux, une fois avertis du péril, à apprécier les bons et mauvais côtés de leur opération et à voir s’il leur convenait d’en courir les risques. Rien n’y fit. Nous sommes là pour protéger les colons, leur répondit-on ; nous ne permettrons pas qu’on nous reproche d’avoir laissé s’établir un centre colonial en dehors du cercle que peut efficacement embrasser notre protection.

Le nouveau centre ne s’établit pas du tout, ni là ni ailleurs, comme l’on peut penser ; et l’esprit d’entreprise, qui est l’esprit colonisateur, continue de se détourner d’un pays où l’on pousse le soin de la peau et de la bourse des gens jusqu’à les emmailloter amoureusement, de peur qu’ils ne se blessent et à leur tracer officiellement leurs plans d’opérations agricoles et industrielles, de peur qu’ils ne se ruinent. Oh ! virile et féconde liberté de l’erreur, quand donc comprendrons-nous en France que vous seule pouvez conduire graduellement vers la vérité ; et que ce n’est qu’en se trompant qu’on s’instruit et en risquant de tomber qu’on avance !

Frédéric Passy.

___________________

[1] Voir plus loin, page 376, une note de M. Fréd. Passy. (A. C.)

[2] M. Jules Simon. (A. C.)

[3] M. E. Levasseur. (A. C.)

[4] Un professeur d’histoire à Metz, M. Metzger, a fait récemment, avec beaucoup de succès, un cours public à Saint-Quentin, sous les auspices de la Société industrielle. (J. G.)

[5] À la salle du Retiro. (J. G.)

[6] Voir plus haut, page 347. (A. C.)

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