L’École autrichienne d’économie est une école de pensée économique hétérodoxe qui développe, sur la base d’une méthodologie subjectiviste, une analyse des processus de marché et de la société qui met l’accent sur le rôle de la propriété privée, de la concurrence et de la liberté individuelle.


Rapide historique

Si ses plus lointaines origines sont françaises (Cantillon, Turgot, Condillac, J.-B. Say ou Bastiat), l’École autrichienne, à proprement parler, est née de l’œuvre de Carl Menger, qui a proposé dans ses Principes d’économie (1871) une analyse marginaliste s’éloignant sensiblement de toute la littérature économique de l’époque. Ses travaux furent prolongés par une seconde vague d’économiste autrichiens, notamment Friedrich von Wieser et Eugen Bohm-Bawerk. Les élèves de ces deux derniers auteurs, dont Ludwig von Mises et Friedrich Hayek, s’étant installés l’un aux États-Unis, l’autre en Angleterre, l’École autrichienne a alors pris une dimension internationale qui s’est encore accentué depuis.


Les grands principes de l’École autrichienne

Chaque être humain fait continuellement des choix. Ce faisant, il valorise : il préfère agir dans un certain sens plutôt que dans un autre, ou consommer un produit plutôt qu’un autre. La valeur associée à chaque action ou chaque objet de consommation est dans l’esprit des individus. Le prix des choses reflète les préférences des consommateurs. Il est un signal à suivre : les entrepreneurs qui suivent ce signal correctement font des profits, les autres des pertes. L’économie de marché tout entière est une démocratie économique où la souveraineté du consommateur joue un rôle central.

Dans une économie en constante évolution, l’entrepreneur est celui qui tâche de déceler les opportunités de profit. Il tire sa rémunération de son rôle de serviteur du consommateur et de l’écart temporel entre son investissement éventuel et les rentrées qu’il en tire.

L’État est incapable de suivre avec la même vigilance que les entrepreneurs les évolutions du goût des consommateurs. La concurrence est un mécanisme autorégulateur que l’étatisme, le socialisme, le keynésianisme et toutes les formes d’interventionnismes bousculent et paralysent. Le salaire minimum produit du chômage, le contrôle des loyers la pénurie et la cherté. En matière monétaire, la politique des banques centrales fausse le signal des prix et conduit à des mal-investissements qui sont à la base des cycles et des crises. Elle est à la source de l’inflation, qui est un impôt déguisé qui produit une injuste redistribution des richesses.

Une société prospère et pacifique a besoin de la liberté des marchés et de la non-ingérence de l’État. Elle doit être fondée sur la propriété privée, les règles de l’État de droit et le respect pour la liberté individuelle.


Les grands noms de l’École autrichienne

Carl Menger (1840-1921)

Carl Menger est considéré comme le fondateur de l’École autrichienne, dont l’acte de naissance est son magnum opus, Principes d’économie, paru en 1871. S’attaquant à la théorie de la valeur-travail de Marx, il montre que la valeur est un concept subjectif et développe l’idée d’utilité marginale comme explication des choix économiques.

Menger a passé quelques années comme précepteur du prince héritier autrichien, l’archiduc Rudolf von Hapsburg, l’accompagnant dans les voyages européens. De retour à Vienne, où il fut professeur jusqu’à sa retraite en 1903, il suscita un débat acharné, la Methodenstreit, en insistant sur le fait que les sciences sociales ne pouvaient produire des « lois » et des prédictions parce qu’elles traitaient des personnes et non des choses, mais que des résultats utiles pourraient être déduits des principes de l’action humaine.

En servant dans une commission sur le système monétaire autrichien, il aboutit à de nouvelles idées sur la nature de la monnaie soutenant que sa valeur a pour origine un bien d’échange, qu’elle a grandi naturellement parce qu’elle a facilité le commerce et l’échange, et qu’elle n’a pas, et n’aura pas besoin de gouvernements pour se développer et se maintenir.

Friedrich von Wieser (1851-1926)

Friedrich von Wieser fut l’un des premiers maîtres de l’école autrichienne. Il a développé la théorie autrichienne des coûts, démontrant la subjectivité des coûts et développant l’idée du coût d’opportunité.

En 1884, il commence à enseigner à l’Université de Prague, où il écrit son premier ouvrage majeur, La Valeur naturelle (1889). Reposant sur le subjectivisme de Menger et l’analyse de l’utilité marginale, il montre que les coûts ne sont pas objectifs mais une question de valeurs individuelles.

Wieser a également développé la théorie autrichienne de l’imputation : les prix des biens d’équipement sont déterminés, explique-t-il, non par le coût de leur construction, mais par la valeur attendue des produits qu’ils créent. Dans sa Théorie de l’économie sociale de 1914, il a tenté d’appliquer cette théorie au monde réel.

Eugen von Böhm-Bawerk (1851-1914)

Eugen von Böhm-Bawerk fut une des premières figures marquantes de l’école autrichienne, développant la théorie autrichienne de l’intérêt, de l’investissement et du capital, et identifiant l’importance du temps dans les processus de production. Il a également produit des critiques importantes sur les vues de Karl Marx sur ces questions.

Dans Capital et Intérêt, il explique que les taux d’intérêt reflètent les préférences temporelles des gens — le fait qu’ils préfèrent avoir des choses maintenant que dans le futur, et exigent d’être payés pour différer leur consommation. Ceci, pensait-il, était crucial pour les décisions d’investissement, car toute production prend du temps. Des processus plus longs n’ont de sens que si le produit résultant est plus valorisé.

En 1889, il s’installe au ministère des Finances et compose des plans de réforme fiscale. Il devient ministre des Finances de l’Autriche en 1895, puis de nouveau en 1897 et 1900-1904. Il a éliminé les subventions et maintenu strictement l’étalon-or et un budget équilibré.

Ludwig von Mises (1881-1973)

D’abord attiré par la gauche, Ludwig von Mises a découvert l’importance des valeurs individuelles et des marchés libres dans les Principes d’économie de Menger. Aux séminaires de Böhm-Bawerk à Vienne, il s’est intéressé à la théorie monétaire. En 1912, âgé de seulement 31 ans, il publie la Théorie de la monnaie et du crédit dans laquelle il applique l’analyse de l’utilité marginale pour montrer comment la monnaie est valorisée comme moyen d’échange.

Mises fut économiste en chef à la Chambre de commerce de Vienne et, de 1913 à 1934, il organisa des séminaires privés à l’Université. Son livre Socialisme (1922) a montré que sans les prix, les sociétés socialistes ne pouvaient jamais faire de choix économiques rationnels.

Après l’ascension d’Hitler, Mises s’installa en Suisse, puis aux États-Unis. Là, il écrivit L’Action Humaine (1949), dans lequel il explique l’économie comme une science déductive, non prédictive. Il a consacré de nombreux livres à des questions particulières comme la Bureaucratie, la Mentalité anticapitaliste ou les Fondements ultimes de la science économiques.

Friedrich von Hayek (1889-1992)

Friedrich Hayek était un esprit universel qui a travaillé sur les cycles économiques, a expliqué l’importance de l’information sur les marchés et a montré comment les sociétés libérales pouvaient prospérer sans planification centrale.

En 1931, après une formation intellectuelle à Vienne sous le patronage de Wieser, il commence à enseigner à la London School of Economics. Pendant la guerre, il écrit sa critique acerbe du totalitarisme : La Route de la Servitude.

Hayek commence à conclure que la planification centrale est impraticable. Les informations économiques dont les planificateurs ont besoin sont dispersées, partielles, vastes et éphémères. Elles sont hors de la portée d’un esprit unique ; pourtant, elles forment la base des plans personnels de millions d’individus, dont le marché coordonne les actions.

En 1950, Hayek déménage à l’Université de Chicago, où il trace les limites de la méthode scientifique dans la compréhension de la société, et développe son point de vue que les institutions humaines ont évolué naturellement, sans nécessiter de commandes centrales.

L’idée de Hayek selon laquelle un gouvernement libéral devrait maintenir les règles de la justice mais sans diriger la société est résumée dans La Constitution de la Liberté (1960). Il a affiné ces idées dans Loi, Législation et Liberté.

Murray Rothbard (1926-1995)

Murray Rothbard était l’un des principaux penseurs de l’école autrichienne de la « troisième vague ». Il s’est appuyé sur Mises pour créer un individualisme et un anti-interventionnisme approfondis, qu’il appelait l’anarcho-capitalisme.

Encore jeune, et inspiré par les idées de son professeur George Stigler, il découvre la Foundation for Economic Education, où il rencontre Ludwig von Mises. L’Action Humaine (1949) l’a grandement influencé par sa défense logique des marchés libres, et il est devenu un participant régulier aux séminaires de Mises à l’Université de New York.

Un projet visant à expliquer L’Action humaine en termes plus simples a conduit à la publication par Rothbard de L’Homme, l’économie et l’Etat (1962). Il applique la méthode déductive et les conclusions de laissez-faire de Mises dans de nouveaux domaines, arguant la supériorité des marchés libres sur l’intervention du gouvernement, même pour la défense, la police et la création de monnaie.

Travaillant sur les implications de la théorie autrichienne du cycle économique, Rothbard plaide pour l’étalon-or et pour une banque de réserve à 100% afin de prévenir de futures poussées de crédit préjudiciables et explique la Grande Dépression en termes autrichiens de cycle de crédit.

Rothbard pensait que, comme l’économie, l’éthique venait aussi de la nature humaine et pouvait en être déduite rationnellement. Il a maintenu un libertarianisme complet, reposant sur la primauté et la propriété de l’individu sur lui-même.

Israël Kirzner (1930-)

Israel Kirzner a développé les idées de l’école autrichienne sur l’entrepreneuriat, montrant comment et pourquoi l’entrepreneur est crucial pour le système de marché.

Selon lui, l’essence de l’entrepreneuriat est la vigilance : l’entrepreneur doit être attentif non seulement aux innovations et aux ajustements qui pourraient créer des processus et des produits meilleurs et moins chers, mais aussi anticiper correctement ce qui plaira aux consommateurs. Dans des marchés mondiaux en constante évolution, cette tâche est difficile et risquée, mais les entrepreneurs sont motivés par la possibilité (car ce n’est pas une certitude) de réaliser un profit s’ils anticipent et fournissent correctement ce que le public veut.

Selon Kirzner, la probabilité de telles découvertes et de gains sociaux est accrue si les marchés sont ouverts et compétitifs. En revanche, la réglementation supprime les opportunités et les incitations à la vigilance et à la découverte des entreprises, et l’intervention des pouvoirs publics les détourne vers des activités moins efficaces.