La mutation du libéralisme classique vers le « social-libéralisme »

Un changement assez radical et très important que le libéralisme moderne a réalisé par rapport à ce qui était appelé « libéralisme » au XIXe siècle est bien connu et a souvent été commenté. Les économistes, moralistes et philosophes libéraux tendaient vers une doctrine du laissez-faire qui fixait des limites strictes au champ du gouvernement.

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Le libéralisme classique croyait, ainsi, en un État limité. En particulier, les tâches positives et « essentielles » attribuées au gouvernement étaient très peu nombreuses : en plus de la défense contre les agressions étrangères et la violence intérieure, peut-être la fourniture d’un petit nombre de services publics fondamentaux. Pour le reste, les devoirs du gouvernement définis par le libéralisme classique étaient largement négatifs : empêcher les types de pratiques frauduleuses, coercitives ou monopolistiques qui bloquaient l’exercice des libertés civiques et le fonctionnement du libre marché. Même en matière de droits et de libertés civiques, la fonction du gouvernement était conçue comme étant négative : il ne s’agissait pas de prodiguer ou d’assurer la jouissance des libertés essentielles, encore moins de créer celles-ci, mais simplement d’empêcher une interférence coercitive avec leur jouissance pour des citoyens qui choisiraient d’en faire usage.

Le libéralisme moderne a évolué vers une croyance à des degrés divers en ce qui pourrait être appelé de façon appropriée, dans un sens général, l’étatisme. Il a une attitude toujours critique et parfois complètement négative à l’égard de l’entreprise privée.

[…] Les libéraux acceptent et promeuvent la multiplication des activités essentielles du gouvernement dans à peu près tous les domaines de la société, un large interventionnisme de l’État dans l’économie, et au moins quelques mesures de nationalisation et de prestation de services publics. Le libéralisme moderne insiste à dire que l’intrusion du gouvernement dans à peu près toutes les étapes de la vie sociale à part la religion facilite davantage qu’elle n’entrave la réalisation de la bonne vie et de la bonne société.

Il est évident qu’en changeant ainsi, en fait en inversant presque la doctrine héritée du libéralisme classique de la relation entre l’État et la société, le libéralisme moderne a absorbé une part importante de l’idéologie socialiste. Le libéralisme ne partage pas, c’est vrai, l’ensemble des revendications du socialisme marxiste orthodoxe : pour la nationalisation de tous les principaux moyens de production, de transport et de distribution ; et nous avons noté que les partis socialistes non-communistes de la plupart des nations occidentales ont également abandonné cette position extrême au cours de la dernière décennie environ. Le mouvement idéologique est allé dans les deux sens : tandis que le libéralisme évoluait vers le socialisme dans sa doctrine de l’État et sa doctrine économique, de même, l’aile réformiste ou démocratique du socialisme traditionnel a évolué vers le libéralisme. Les deux se sont rapprochés à travers le concept de ce qui allait s’appeler l’« État-Providence» ; et, à cet égard, ils se rapprochent aussi d’autres courants issus du radicalisme, du christianisme social et même du conservatisme « moderne », comme il est parfois qualifié. Indubitablement, les libéraux diffèrent beaucoup entre eux dans le degré de leur étatisme. Certains penchent vers Marx, d’autres penchent vers John Maynard Keynes, et il y en a certainement encore quelques-uns qui sont attirés par John Stuart Mill. Mais tous les libéraux modernes s’accordent à dire que le gouvernement a un devoir positif de s’assurer que les citoyens ont un emploi, à manger, des vêtements, un logement, une éducation, des soins de santé, une assurance-maladie, une assurance-chômage, et une retraite ; et que cela devrait être toujours plus abondamment prodigué. En fait, le devoir du gouvernement, de cette façon, si des ressources suffisantes sont à sa disposition, n’est pas seulement dédié à ses propres citoyens, mais à toute l’humanité. Les libéraux américains actuels sont probablement unanimes, par exemple, à accepter une obligation — qui incombe au moins pour une part au gouvernement — d’aider à nourrir et secourir les contrées sous-développées, et de les aider à améliorer leur condition matérielle.

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Le saut de ce concept de l’État limité à celui de l’État-Providence est grand. En termes affectifs, il signifie une inversion des priorités émotionnelles, avec l’élan vers les réformes sociales, qui avait toujours été présent dans le libéralisme mais qui était formellement au second rang, prenant le pas sur l’élan vers la liberté. Logiquement, ce saut n’a pas été fait sans une bonne part d’acrobaties doctrinales, et même, peut-être, un lumbago. Le fossé a été comblé, de façon précaire, grâce à l’aide de la théorie et la pratique de la démocratie politique.

Si nous considérons le problème historiquement, nous nous rappellerons que pour les précurseurs libéraux du XVIIIe et du XIXe siècles, « l’État » signifiait un régime non-démocratique dans lequel des forces conservatrices et réactionnaires (selon leur classification dans le lexique libéral) telles que les propriétaires terriens, un monarque héréditaire, l’armée et l’Église pesaient bien plus que leur part numérique. C’était vrai du régime dans son ensemble, et dans une large mesure même des parlements au sein du régime, qui étaient élus selon un mode électoral limité, manipulé, et auxquels étaient accordés, dans tous les cas, seulement des portions du pouvoir. Un tel « État » n’était à l’évidence pas un instrument adéquat pour prodiguer les libertés, les réformes et la prospérité générale que les pré-libéraux espéraient ; en fait, l’intervention active du gouvernement était plutôt vue comme allant, la plupart du temps, dans la direction opposée. Avec l’extension progressive du suffrage universel et le transfert de souveraineté de plus en plus complet vers des assemblées et des dirigeants élus, l’État pouvait être considéré comme changeant sa caractéristique du Mal vers le Bien ou au moins celle d’un ange gardien. L’« État » semblait de plus en plus devoir exprimer, en tout cas plus que les autres institutions, la volonté populaire ou générale. Il n’était plus bizarre, de la part des libéraux, d’exiger de l’État démocratique qu’il fasse le travail du libéralisme.

James Burnham, Suicide of the West : An Essay on the Meaning and Destiny of Liberalism (1964), chap. V, « Equality and Welfare », pp/ 89-95.

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