Les amies de Turgot, par Gustave Schelle (1913)

Œuvres de Turgot et documents le concernant, volume 1

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IV. — LES AMIES DE TURGOT

Mme de Graffigny. — Mme Helvétius et Helvétius. — Turgot célibataire. — Mme du Deffand. — Mlle de Lespinasse. — La duchesse d’Enville. — Mme Blondel et les Blondel. — La comtesse de Boufflers. — Mme Geoffrin. — Mme de Marchais.

Étant encore à la Sorbonne, Turgot s’était fait présenter à Mme de Graffigny, dont les Lettres d’une Péruvienne[1], parues en 1747, avaient fait la réputation et chez qui fréquentaient quelques jeunes gens, apprentis philosophes, tels que Morellet et le baron de Gleichen. Le succès de la comédie de Cénie[2] ayant accru celui de La Péruvienne, Mme de Graffigny eut à préparer une seconde édition de son joli conte. Elle voulut y ajouter de nouvelles lettres, et consulta Turgot à qui elle avait déjà demandé des avis littéraires avant de livrer Cénie à l’impression.

Il lui répondit par une belle épître, que l’on trouve dans ses Œuvres et où on lit

« Madame, je ferai donc encore une fois auprès de vous le donneur de conseils ; ce n’est pas sans rire un peu de moi-même ; mais vous le voulez et le plaisir de vous obéir passe de beaucoup le ridicule de vous conseiller. J’ai relu la Péruvienne : Zélia est une bien digne sœur de Cénie… je commence par vous communiquer les additions que j’imagine qu’on pourrait faire à l’ouvrage. Vous m’avez paru goûter la principale qui est de montrer Zélia française après nous l’avoir fait voir péruvienne… »

Selon la mode du temps, Turgot n’apercevait dans un roman qu’un cadre à dissertations philosophico-morales. Il en inséra dans son épître, — et elles sont dignes d’attention, — sur les inégalités sociales, sur la contrainte dans l’éducation des enfants, enfin sur le mariage ; celles-ci, avec un accent qui détonne dans sa bouche d’adolescent

« Il y a longtemps, dit-il, que je pense que notre nation a besoin qu’on lui prêche le mariage et le bon mariage ; nous faisons les nôtres avec bassesse, par des vues d’ambition ou d’intérêt. On les fait sans que les époux qu’on engage se connaissent, uniquement sur l’autorité des parents qui ne se déterminent que par la fortune d’argent ou de rang que l’on espère bien qui se traduira un jour en argent. Au point qu’un propos se tient tous les jours : il a fait une sottise, un mariage d’inclination. »

Quant à l’action du conte, Turgot imagina que la Péruvienne repoussait l’amour d’un Français pour réserver son cœur et sa main à un Péruvien, compagnon de ses infortunes, et que le chevaleresque Français, trouvant « dans sa vertu, la récompense d’avoir sacrifié un amour que la vertu même rendait sans espérance », devenait l’ami des deux époux. Cette conception simpliste ne serait pas à rappeler si, au mois d’août 1751, à une date peu éloignée du moment où Turgot exaltait le désintéressement dans l’amour et de celui où il avait quitté l’Église, Anne-Catherine de Ligniville, l’une des nièces de Mme de Graffigny[3], celle qu’on appelait Minette dans l’intimité, n’avait épousé Helvétius[4].

On connaît la scène charmante, crayonnée par Morellet, où Turgot réservé, d’une gaieté et d’une simplicité d’enfant, abandonne le cercle des gens sérieux qui discourent chez la tante pour aller, en soutane, jouer au volant avec la nièce.

Morellet s’étonna que de cette familiarité entre deux jeunes gens ne fût pas née une véritable passion. « Il resta de cette liaison, dit-il, une amitié tendre entre l’un et l’autre. »

Aux yeux de Morellet, Minette était « une belle fille de vingt-deux à vingt-trois ans » ; en fait, elle en avait trente-deux, étant née en 1719. Turgot n’avait pas encore vingt-quatre ans, n’avait pas de situation, n’était pas riche, bien qu’il eût hérité de son père, et n’était pas appelé à le devenir ; Minette était pauvre. Cependant, d’après une tradition qui s’est transmise dans la famille de Roucher et qu’a recueillie M. Guillois petit-fils du poète des Mois, Turgot demanda la main de Mlle de Ligniville.

Helvétius[5] avait trente-six ans ; une belle intelligence et une fortune considérable ; l’une des sœurs de Minette venait d’épouser un fermier général[6] ; on comprend qu’Helvétius ait été préféré.

Turgot, repoussé, pensa à mettre en vers le récit de son infortune[7] ; ce qui, affirme-t-on, n’est pas un geste de désespoir. Mais il n’eut pas peut-être autant de désintéressement qu’il en avait rêvé chez l’amant français de la Péruvienne.

Entre Helvétius, voluptueux, cynique en ses écrits, philosophe autoritaire, soutenant que par l’éducation on pétrit les hommes à souhait, avançant qu’avec des décrets on conduit le peuple au bonheur et Turgot, irréprochable en ses mœurs, sérieux en ses propos, comptant sur les hommes mêmes pour arriver au bien social, il ne pouvait y avoir d’attachement réel[8].

Mais les critiques que Turgot a faites du livre de l’Esprit, en 1773, deux ans après la mort de l’auteur, sont empreintes d’une amertume que ne s’expliquait pas Condorcet, à qui il les adressait, et que ne suffisent peut-être pas à expliquer des dissentiments purement philosophiques :

« Je conviens avec vous que ce livre est le portrait de l’auteur. Il me paraît écrit et fait avec la même incohérence qui se trouvait dans la tête d’Helvétius… Après la comédie des Philosophes à laquelle il avait presque seul fourni matière, il faisait sa cour à M. de Choiseul, protecteur de la pièce et de Palissot, et l’engageait à lui faire l’honneur d’être parrain de son enfant… Je suis indigné de l’entendre louer avec une sorte de fureur qui me paraît une énigme, que le seul esprit de parti peut expliquer… » [9]

Quant à l’amitié de Turgot et de Mme Helvétius, elle ne s’altéra jamais. Lorsque, touchant à la vieillesse, celle-ci fut demandée en mariage par Franklin[10] avec une insistance étrange de la part d’un philosophe de soixante-treize ans, elle consulta Turgot qui lui parla avec une franchise que les femmes ne pardonnent pas ordinairement. « Quoi que vous en disiez, c’est une grande duperie d’être plus galant, écrivit-il à Du Pont[11], et je suis bien sûr qu’on ne m’en aurait pas su plus de gré. »

Et six mois plus tard

« J’ai vu une de nos amies que j’ai trouvée en assez mauvais état. Sa tranquillité a encore été troublée et toujours d’après les mêmes errements. Je vous conterai tout cela quand je vous verrai. Elle prend le parti d’aller passer l’été à Tours chez une parente ; elle y mène sa fille aînée… Je trouve ce parti très raisonnable et très propre, non seulement à sa propre tranquillité, mais encore à la rétablir dans l’autre tête qui s’est agitée si mal à propos. Je tâcherai de les aller voir tous deux après-demain. »

Un an ne s’était pas écoulé que la mort séparait les deux amis. M. Guillois[12] a publié une lettre de Cabanis à Roucher[13], qui permet de juger du chagrin de Mme Helvétius :

« Parlons de la perte que nous venons de faire l’un et l’autre. Vous avez sûrement pleuré M. Turgot ; c’était votre bienfaiteur ; c’était votre ami ; c’était un des hommes les plus distingués du siècle. Mme Helvétius a été surprise et affligée que vous ne lui ayez pas écrit au sujet de ce funeste événement. »

Parmi les salons féminins que fréquenta Turgot dans sa jeunesse, on ne saurait omettre ceux de Mme Geoffrin et de la comtesse de Boufflers.

« Après ma détention à la Bastille, c’est-à-dire en 1761, raconte Morellet, Turgot eut l’avantage d’être accueilli par Mmz de Boufflers qui attirait l’attention et l’intérêt public par les agréments de sa personne et les charmes de son esprit. Sa liaison avec le prince de Conti, qui avait un grand crédit au Parlement, lui donnait même une importance à laquelle les femmes ne s’élèvent guère. »

Turgot et Boisgelin présentèrent Morellet dans ce salon. « De tels introducteurs, dit ce dernier, et les lettres qu’elle aimait, lui donnèrent sans doute pour moi, l’indulgence que le peu d’usage que j’avais du monde me rendait nécessaire. Je me trouvai près d’elle à mon aise, parce qu’avec de la dignité, elle était facile à vivre. »

On voit que les Sorboniens aimaient à se produire dans le monde. Si Turgot présenta Morellet chez Mme de Boufflers, il entra chez Mme Geoffrin précédé des éloges que Morellet et l’abbé Bon avaient faits de son esprit. Il y rencontra le mercredi, jour ordinairement réservé aux gens de lettres, le baron d’Holbach, Galiani, Mairan, Raynal, Marmontel, Thomas, le marquis Caraccioli, Gatti, sans parler d’Helvétius, de d’Alembert, de Mlle de Lespinasse et de Wattelet, avec qui Turgot eut des relations plus personnelles. À cette époque, surtout au temps de la déclaration de guerre contre Frédéric, on parlait beaucoup de politique. Les invités de Mme Geoffrin s’échappaient de chez elle de bonne heure pour aller « fronder » en liberté. « Quand nous la quittions, raconte Morellet, Raynal ou d’Alembert, d’Alembert ou moi, ou Marmontel, “je parie, disait-elle, que vous allez aux Tuileries faire votre sabbat et que M. Turgot ou l’abbé Bon vous y attendent. Je ne veux pas que vous vous en alliez ensemble.” Elle en gardait un, puis elle se ravisait : “Bon ! que je suis sotte, je ne gagne rien à vous retenir, il vous attend sûrement au bas de l’escalier” ; et cela était vrai, et nous lui en faisions l’aveu, et de rire. »

Du Pont demanda un jour à Turgot, vertueux, sensible, affectueux, pourquoi il ne s’était pas marié, lui qui regardait le mariage comme le plus grand bien de la vie et qui avait écrit à Du Pont quand celui-ci, plus heureux, avait contracté un mariage conforme à ses sentiments : « Je me réjouis du bonheur que vous avez trouvé dans une union qui devrait bien être une source de bonheur pour l’humanité si la fausse sagesse des hommes n’avait pas su l’empoisonner… Si la douceur et la raison, cette raison de tous les instants sans laquelle l’égoïsme vient corrompre tout et changer l’amitié et l’amour en dégoût et en aversion, si cette raison se soutient des deux côtés, ce sera le bien suprême, je vous le désire de tout mon cœur. »

À la question posée par son ami, Turgot[14] répondit : « Ma manière de vivre m’a mis dans l’impossibilité de faire un choix ».

Turgot allait peu dans les réunions purement mondaines ; par goût ou par raison de santé, il ne soupait point ; il ne jouait jamais et, au XVIIIe siècle, il n’y avait guère de réunions sans jeu.

Des biographes ont eu la curiosité de vouloir pénétrer plus avant encore dans la vie intime de Turgot ; parmi les plus indiscrets fut Monthyon[15], qui n’admirait pas son ancien collègue d’intendance, mais qui le connaissait bien, étant le beau-frère de Bouvard de Fourqueux[16] que Turgot aimait ; on peut donc ne laisser sur ce sujet délicat la parole au créateur des prix de vertu :

« M. Turgot, qui n’était gêné dans ses mœurs ni par son état, ni par les liens du mariage, a toujours eu une conduite décente. Il y a lieu de croire qu’il n’a pas été sans penchant et sans attachement pour le sexe ; mais les objets de ses liaisons n’ont jamais été que soupçonnés. »

Cette régularité de mœurs a provoqué des moqueries ; un faux catalogue de livres répandu en 1776 a attribué à Turgot un Antigunaika. Bien loin d’avoir été un ennemi des femmes, Turgot en aimait la société et eut presque autant d’amies que d’amis ; mais, dit Du Pont, « son respect pour elles était celui de l’honnêteté dont l’aspect diffère un peu de celui de la galanterie. »

Aux « salons » de Mme de Graffigny, de Mme de Boufflers, de Mme Geoffrin, il faut ajouter celui de Mme Du Deffand, dont Loménie de Brienne était le parent assez proche ; c’est là que Turgot connut la spirituelle Mlle de Lespinasse. En 1764, lorsque celle-ci ouvrit à son tour un « salon » rue de Bellechasse[17], Turgot fut un de ceux qui s’y rendirent, rarement toutefois, car il était alors intendant de Limoges. Mlle de Lespinasse lui écrivait et le tenait au courant de ce qui se passait à Paris ; plus tard quand il fut ministre, elle fut presque sa confidente ; mais elle avait en politique des connaissances médiocres et déjà la maladie la minait ; elle mourut le 23 mai 1776, quelques jours après la disgrâce de son ami.

« Eliza », selon le nom que lui donna de Guibert, lorsqu’il eut l’indélicatesse de faire d’elle un portrait public, était un peu plus jeune que Turgot.

La duchesse d’Enville, qui fut plus liée encore avec lui, était au contraire son aînée d’une dizaine d’années. Elle était la seconde fille du duc Alexandre de la Rochefoucauld, l’un des hommes les plus instruits et les plus estimables de son temps.

En 1743, à Metz, pendant la maladie de Louis XV, le duc avait fait partie de la cabale qui avait chassé du chevet du malade, duchesse de Châteauroux. Il avait été ensuite exilé à la Roche-Guyon pendant dix ans. Il embellit son domaine, planta des routes, et mit dans sa demeure des tableaux, des sculptures, des objets d’art, des ameublements somptueux. Il entassa dans son château des livres de toute sorte, des cartes, des atlas, des mappemondes, des microscopes ; sur les terrasses, il établit un observatoire. Aussi son exil terminé, ne reparut-il pas à Versailles.

Mme d’Enville avait épousé, ayant à peine seize ans[18], le duc d’Enville, officier dans les galères du roi, qui devint lieutenant-général des armées navales et périt en 1740, dans la Nouvelle-Écosse au cours d’une campagne malheureuse contre les Anglais.

Veuve à vingt-cinq ans, et mère de trois enfants, la duchesse habita avec son père la Roche-Guyon et y passa la majeure partie de sa vie. En 1762, elle devint maîtresse du domaine et poursuivit pendant plus de vingt ans les travaux et les bonnes œuvres que son père avait commencées.

Toute pénétrée des idées nouvelles, elle se plaisait au commerce des littérateurs et des savants ; elle fut la bienfaitrice de la famille Calas[19] et, peu de temps après la mort de son père, elle alla à Genève[20], sous prétexte de consulter Tronchin, voir Voltaire, et logea dans sa maison des Délices.

À Paris et à la Roche-Guyon, la duchesse recevait chez elle Buffon, Delille, l’abbé Barthélémy, d’Alembert, Condorcet, Mlle de Lespinasse. « Cette maison de la Rochefoucauld, disait Mme du Deffand est une tribu d’Israël ; ce sont d’honnêtes et bonnes gens… il n’y a pas de morgue dans toute cette famille. »

En outre, Mme d’Enville n’était pas exclusive ; si elle était, comme on disait méchamment, « la sœur du pot » des philosophes, elle recevait des hommes très religieux, tels que le comte Du Muy et savait reprocher à Condorcet son intolérance.

Tout ce que le XVIIIe siècle compta d’hommes distingués alla dans son château de la Roche-Guyon dont Arthur Young a comparé la belle hospitalité à celle que donnaient les pairs d’Angleterre. C’est dans cet asile que Turgot alla prendre du repos lorsqu’il fut chassé du ministère ; c’est là qu’il passa ses derniers automnes[21].

L’amitié de Mme d’Enville pour le ministre était ancienne. La Rochefoucauld étant situé dans la généralité de Limoges, on a raconté que pour faire plaisir à la duchesse, il avait détourné la route de Limoges à Angoulême. C’est de Guibert, l’ami de Mlle de Lespinasse et l’un des hôtes de la Roche-Guyon qui a lancé cette calomnie en ajoutant hypocritement : « J’aime à voir quelquefois l’austère vertu séduite par l’amitié. » Du Pont de Nemours n’eut pas de peine à démontrer que l’intendant de Limoges n’avait obligé personne aux dépens de ses administrés[22].

Le jour de la mort de Turgot, la Duchesse était à son chevet avec Mme Blondel qui, de toutes les amies du ministre, était la préférée[23].

On lit dans une lettre de Turgot à Du Pont du 24 octobre 1773 : « Vous faites injure à Mme Blondel, en la comparant à cette pédante de Julie. Savez-vous que pour s’en former une idée exacte, il faut réunir l’honnêteté profonde de Clarisse, la sensibilité pénétrante de la Fanny de Cleveland, la bonté de tous les bergers de Gessner et un naturel dans l’esprit et le caractère dont elle seule peut donner l’idée… »

Et dans une autre lettre : « Je crois Mme Blondel à Malesherbes. Elle est souvent renfermée sans voir personne que sa famille et ses intimes amis[24]. »

Les louanges de Turgot ne dépassaient pas la mesure ; Boissy d’Anglas[25] qui a connu Mme Blondel a laissé d’elle ce portrait :

« Elle était douée d’un esprit supérieur et avait une grande habitude du monde où elle occupait un rang distingué par ses relations et ses qualités personnelles, joignant à beaucoup d’instruction une imagination vive et brillante, une conception rapide et un tact infaillible et prompt. » [26]

Turgot avait autant de confiance dans le goût et les connaissances littéraires de son amie que dans la bonté de son cœur. Quand il tenta d’introduire dans la langue française la prosodie latine, il chargea son secrétaire Caillard de consulter, sur ces essais malheureux de vers métriques Mme Blondel, sans nommer l’auteur ; et en même temps l’engagea à s’adresser à elle pour un appui dont la sœur de Caillard avait besoin :

« Ne craignez pas de l’embarrasser quand il s’agit de rendre service, lui dit-il[27] ».

Sans être une grande dame, comme la duchesse d’Enville, Mme Blondel avait dans le monde une position élevée ; elle tenait par sa famille à la diplomatie et à la finance.

Son mari, oncle de Brienne, fut longtemps attaché à l’ambassade de Vienne, et l’un des diplomates en correspondance secrète avec Louis XV ; il prépara l’alliance de la France et de l’Autriche. À la Révolution, on trouva son nom sur un papier que Marie-Thérèse avait remis à Marie-Antoinette pour lui signaler les « personnes de sa connaissance ». [28]

Le père de Mme Blondel, Batailhe de Francès-Daville, d’origine alsacienne, avait été receveur général des finances à Soissons. Il avait cédé sa place à son fils aîné et marié l’une de ses filles à un riche fermier général, Douet, dont le père avait été négociateur du bail David. Un autre de ses fils, connu sous le nom de Francès[29], joua à l’ambassade de Londres un rôle analogue à celui de Blondel à Vienne. Comme lui, il fut dans le secret du Roi ; les lettres d’Éon de Beaumont passaient sous ses yeux avant d’être envoyées à Paris.

Lorsque Turgot, ministre, voulut se créer des appuis dans le Conseil, afin de pouvoir triompher de l’indécision de Louis XVI, de l’égoïsme de Maurepas et de l’hostilité de ses collègues, il essaya de pousser Francès jusqu’au ministère, avec leurs amis communs, l’abbé de Véri et Malesherbes.

Il confia, en outre, au fils de Mme Blondel, maître des requêtes, l’intérim d’un office d’intendant de commerce vacant par le renvoi de Brochet de Saint-Prest[30], l’homme des affaires de blé sous l’abbé Terray.

Blondel fils resta dans l’administration comme intendant du commerce, puis comme intendant des finances, après la chute de son protecteur. En 1792, son poste ayant été supprimé, il fut attaché au ministère de l’Intérieur, avec le titre de chef de division, président du bureau des subsistances. Dénoncé comme émigré parce qu’il avait été remplir une mission en Angleterre, il fut défendu par Roland[31], alors son ministre, précédemment son subordonné, et partisan comme lui de la liberté du travail.

Un registre conservé aux Archives Nationales[32] le montre en dernier lieu réclamant officiellement à Du Pont de Nemours des papiers que celui-ci avait détenus comme inspecteur général des manufactures et, quelques jours plus tard, après le 10 août, résignant ses fonctions.

Du Pont était ensuite proscrit ; la sœur de Mme Blondel était, avec son mari Douet[33], menée à l’échafaud ; la duchesse d’Enville voyait assassiner son fils sous ses yeux. Les meilleurs amis de Turgot, après avoir participé ou applaudi aux évènements de 1789, étaient frappés dans leurs personnes ou dans leurs affections. [34]

[1] Tel est le premier titre du livre. On lui a donné le nom de Lettres Péruviennes, après y avoir ajouté les Lettres d’Aza, par Hugay de Lamarche-Courmont qui sont fort médiocres. La seconde édition, augmentée par Mme de Graffigny de plusieurs lettres, parut en 1752.

[2] Turgot écrivait à son frère le Chevalier le 31 juillet 1750 que cette pièce était admirable.

[3] La sœur de Mme de Graffigny avait épousé le Comte de Ligniville.

[4] 17 août 1751.

[5] Le Salon de Mme Helvétius ; cette tradition avait déjà été acceptée par l’auteur de l’article Helvétius, dans la Biographie Michaud.

[6] De la Garde, intendant de la Dauphine ; la place de son père, fermier général, lui fut donnée au moment de son mariage.

[7] Sur une feuille volante sont quelques vers, dont celui-ci :

Si vos jours sont heureux, qu’importent mes douleurs ?

[8] « M. Turgot détestait les principes d’Helvétius et ne rendait pas autant de justice que moi à son talent ou plutôt à son travail, car j’avoue que le livre d’Helvétius me paraît travaillé comme une pièce de fer mise et remise à la forge dix fois de suite. » (Morellet, Mém., I, 68).

[9] Décembre 1773.

[10] Franklin était né en 1706 ; il mourut en 1790.

[11] 18 Décembre 1779.

[12] Le Salon de Mme Helvétius.

[13] Cabanis (1757-1808), physiologiste et philosophe, était le fils d’un maire de Brive, ami de Turgot. Roucher (1745-1794) était aussi son protégé. Tous deux avaient été accueillis maternellement par Mme Helvétius.

[14] Voici ce que dit Du Pont à ce sujet

« Il a sans doute manqué au bonheur de M. Turgot, dont tous les sentiments étaient rapprochés de la nature et qui regardait la famille comme le sanctuaire dont la société est le temple, et la félicité domestique comme la première des félicités ; il lui a manqué une épouse et des enfants. C’est une espèce de malheur public qu’il n’ait point laissé de postérité. Mais M. Turgot avait une trop haute idée de la sainteté du mariage, et méprisait trop la façon dont on contracte parmi nous cet engagement, pour être facile à marier ».

[15] « Monthyon, le célèbre philanthrope, intendant d’Auvergne, puis de Provence, puis de la Rochelle, était, dit Du Pont, un conseiller d’État très honnête homme, ayant quelques singularités dans le caractère, beau-frère de M. Fourqueux, et un peu jaloux de ce que Turgot, qui avait et montrait en M. de Fourqueux la plus grande confiance, se renfermait pour lui dans une politesse assez réservée. (Lettre au Mercure, 31 juillet 1813.) »

[16] Conseiller d’État, adjoint à l’intendance de Trudaine de Montigny sous le ministère de Turgot, Fourqueux fut un moment contrôleur général après Calonne. « Il avait, dit Du Pont, un savoir immense et une grande facilité d’écrire, une modestie rare et une gaieté dont ses amis intimes étaient seuls confidents. Mme de Fourqueux et Mme Trudaine étaient extrêmement aimables. » Celle-ci avait un salon.

[17] En se levant un jour, vers six heures du soir, Mme du Deffand surprit réunis chez elle, dans une chambre de derrière, Turgot, Marmontel, d’Alembert et Mlle de Lespinasse. Celle-ci, qu’elle traitait en demoiselle de compagnie, tenait un salon pendant qu’elle dormait. Il y eut une scène qui provoqua une séparation (mai 1764). D’Alembert ne parut plus chez Mme du Deffand ; le président Hénaut se déclara pour Mlle de Lespinasse ; la duchesse de Luxembourg fit à celle-ci présent d’un mobilier ; Mme Geoffrin lui assura une pension de 1 000 écus. Turgot, le Chevalier Chastellux, Marmontel devinrent ses familiers, sans rompre toutefois avec la marquise.

Dans le salon de Mlle de Lespinasse, on put voir bientôt les bustes de d’Alembert et de Voltaire, une statue de Voltaire, les portraits de d’Alembert, de Turgot. etc.

Mme du Deffand ne pardonna pas à Turgot et à ses amis leur liaison avec Mlle de Lespinasse. « Malesherbes, disait-elle, est un sot ; Turgot un sot et un animal. »

[18] En 1732.

[19] Calviniste mort sur l’échafaud à Toulouse en 1762.

[20] En 1762.

[21] Le fils de Mme d’Enville, Louis-Alexandre de la Rochefoucauld, prit une part active aux premiers évènements de la Révolution, et entra à l’Assemblée constituante. Ami de La Fayette, il figura sur la liste du grand ministère dont Mirabeau voulait être le chef. Le duc fut aussi président du Conseil du département de Paris et eut à combattre dans ce poste dangereux, les entreprises de la Commune.

Après le 20 juin, destitué de ses fonctions, il alla retrouver à Forges sa femme et sa mère, mais ses ennemis le suivirent. Le 14 septembre 1792, il fut arrêté par un agent de la Commune qui avait ordre de le ramener à Paris. Comme il passait à Gisors, des miliciens et des porte-faix l’arrachèrent du carrosse où son escorte l’avait abandonné sans défense et l’égorgèrent au milieu de la route, sous les yeux de sa mère et de sa femme. Celles-ci, la nuit venue, furent conduites à la Roche-Guyon ; le lendemain la duchesse d’Enville apprit que son petit-fils, le comte de Chabot, venait d’être massacré à Paris, devant la porte de l’Abbaye.

En vendémiaire ou frimaire an II (septembre ou octobre 1793), Mme d’Enville et Mme de Chabot furent écrouées à la prison de la Force. La municipalité de la Roche-Guyon eut le courage de demander l’élargissement des deux citoyennes et contre toute attente, elle obtint satisfaction (par ordre du Comité de Sûreté générale des 9 et 10 vendémiaire, an III). Mme d’Enville mourut à Paris, le 31 mai 1797 ; elle allait avoir quatre-vingts ans

[22] La méchanceté s’était déjà attachée à Mme d’Enville ; pendant le ministère de Turgot, une caricature l’avait représentée tombant maladroitement d’un cabriolet que menait le Contrôleur Général et que tiraient les Économistes.

[23] Il y avait, paraît-il, entre elle et lui un lien de parenté.

[24] 10 décembre 1773.

[25] Essai sur la vie, les écrits et les opinions de Malesherbes.

[26] Blondel et sa femme s’étaient liés à Vienne avec Kaunitz, le premier ministre de Marie-Thérèse.

On lit dans la correspondance de Kaunitz et de Mercy :

Lettre de Kaunitz du 11 février 1773. « Vous verrez par les copies ci-jointes ce que m’écrit le bonhomme Blondel et ce que je lui réponds… Je m’en rapporte à vous sur les bornes que vous jugerez devoir mettre aux bons offices de l’Impératrice en faveur de cet honnête homme. » À cette lettre était jointe une autre lettre de Kaunitz, celle-ci à Blondel, où il parlait de sa tendre amitié pour lui et pour sa femme. — En 1774, Kaunitz leur envoya son portrait.

Il existe au Château de Lantheuil deux mémoires de Blondel : l’un sur le Palatinat, l’électorat de Pologne, etc., et sur des Questions posées par le contrôleur général Orry en août 1740, l’autre sur la Situation des affaires de l’Europe en 1740 et 1741.

Dans une notice de Brienne sur le cardinal de Bernis, publié par Barrière avec les Mémoires de Mme du Hausset, 1824, il est parlé comme suit de Blondel :

« Le traité de Versailles n’a point été, comme on l’a cru, un pur effet des intrigues de la marquise de Pompadour. À peine la paix de 1748 avait-elle été signée, que Marie-Thérèse qui avait machinalement et intérieurement conçu une inclination singulière pour Louis XV avait projeté et suivi l’idée de se lier étroitement avec lui. Le marquis de Puysieux, alors secrétaire d’État des Affaires étrangères, et ensuite assez longtemps ministre d’État, ainsi que son ami et créature, le comte de Saint-Séverin, traitaient de radotage ce que le ministre de France à Vienne, immédiatement après la paix d’Aix-la-Chapelle, écrivait périodiquement à ce sujet, dans ses dépêches, et les assurances qu’il répétait du désir ardent de Marie-Thérèse de s’unir avec le Roi. Ce ministre était Blondel, oncle de mon père, qui, au retour d’Aix-la-Chapelle, où on l’avait envoyé un peu tard lorsque M. de Saint-Séverin avait déjà fait bien des sottises, avait demandé au marquis de Puysieux, comme récompense personnelle, de placer là son oncle. »

[27] Lettre inédite à Caillard, 1770.

[28] Soulavie, Mémoires sur Louis XVI.

[29] La famille Francès était liée à l’abbé de Véri depuis 1757. « La mère, dit-il dans son Journal, était douée de toutes les vertus. L’aîné des fils, — il y eut quatre garçons et quatre filles — fut receveur général des finances. » C’est le puîné qui fut ministre du Roi en Angleterre. En 1767, il était déjà chancelier à Londres. On lit dans les lettres de Mme du Deffand en 1769 que Mme de Choiseul l’a prié de lui faire passer du thé ; en 1772 qu’il a beau de relations ; en 1773 qu’il est un galant homme et très franc, qu’il est bien vu à Londres, que Mme de Choiseul a entendu dire de lui assez de bien de son esprit et de son cœur, et qu’il réussit très bien ; en 1774 et en 1775 qu’il est dans ses terres de Bourgogne où il a cinq ou six procès.

Dans un mémoire du comte de Broglie à Louis XVI (Archives Nationales, série K, carton des Rois, 157-159), est aussi cette indication :

« On voit combien le comte s’occupe de vérifier la réalité et le fondement (des dires de d’Éon) par les ordres qu’il lui fit donner successivement de les communiquer au sieur Francès, ministre du Roi, et au prince de Masseran, ambassadeur d’Espagne. »

[30] Voir ci-après au volume V.

[31] Lettre au Moniteur. Roland avait été inspecteur des manufactures.

[32] F12 137. — Voir aussi au sujet de Blondel F12 138, 139, 140. Le service de Du Pont (bureau des lois commerciales) fut en avril 1792 réuni à celui de Blondel.

[33] Il n’avait pas été poursuivi en même temps que les autres fermiers généraux, mais il fut bientôt dénoncé et guillotiné, trois jours après Lavoisier. Il avait soixante-treize ans ; Mme Douet en avait soixante. Leurs domestiques demandèrent à la Convention le paiement de leurs gages ; Cambon donna un avis favorable en faisant valoir que la Nation avait confisqué aux fermiers généraux assez de millions pour pouvoir payer cette dette légère.

[34] On compte quelquefois parmi les amies de Turgot la baronne de Marchais. Ce qui a donné lieu à cette supposition, c’est que la baronne, petite femme d’un esprit distingué, mais ayant « quelque chose de subalterne », épousa en secondes noces La Billarderie, comte d’Angivillier, dont Turgot disait familièrement : « c’est un très honnête garçon ».

D’Angivillier était l’ami de Louis XVI, dont il avait été le menin ; il aimait beaucoup Turgot. Il fut nommé en 1774 directeur des bâtiments du Roi et servit plusieurs fois d’intermédiaire entre Turgot et son maître. Mais il n’existe aucune trace de relations suivies entre Turgot et la comtesse.

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