Considérations générales sur l’économie politique, par Jean-Baptiste Say

En préparation du 250e anniversaire de la naissance de Jean-Baptiste Say, le 5 janvier prochain, l’Institut Coppet prépare la réédition des principaux écrits de celui qui apparaît comme le plus grand économiste français. Nous faisons la place aujourd’hui à la longue introduction qui ouvre le Cours complet d’économie politique pratique. Dans ces Considérations générales, Say s’attache à préciser la portée et l’utilité de la science économique et à la défendre face à ses ennemis. B.M.


JEAN-BAPTISTE SAY

COURS COMPLET D’ÉCONOMIE POLITIQUE PRATIQUE

Ouvrage destiné à mettre sous les yeux des hommes d’État, des propriétaires fonciers et des capitalistes, des savants, des agriculteurs, des manufacturiers, des négociants, et en général de tous les citoyens, l’économie des sociétés.

(Tome 1)

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CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES.

L’économie politique n’est pas autre chose que l’économie de la société. [1] Les sociétés politiques, que nous nommons des nations, sont des corps vivants, de même que le corps humain. Elles ne subsistent, elles ne vivent que par le jeu des parties dont elles se composent, comme le corps de l’individu ne subsiste que par l’action de ses organes. L’étude que l’on a faite de la nature et des fonctions du corps humain, a créé un ensemble de notions, une science à laquelle on a donné le nom de physiologie. [2] L’étude que l’on a faite de la nature et des fonctions des différentes parties du corps social, a créé de même un ensemble de notions, une science, à laquelle on a donné le nom d’économie politique, et qu’on aurait peut-être mieux fait de nommer économie sociale. [3]

Dugald Stewart a fort bien remarqué, dans ses Éléments de la philosophie de l’esprit humain, que l’on s’est imaginé beaucoup trop longtemps que l’ordre social est tout entier l’effet de l’art ; et que partout où cet ordre laisse apercevoir des imperfections, c’est par un défaut de prévoyance de la part du législateur, ou par quelque négligence de la part du magistrat chargé de surveiller cette machine compliquée. De là sont nés ces plans de sociétés imaginaires comme la République de Platon, l’Utopie de Morus, l’Océana d’Harrington, etc. Chacun a cru pouvoir remplacer une organisation défectueuse par une meilleure, sans faire attention qu’il y a dans les sociétés une nature des choses qui ne dépend en rien de la volonté de l’homme, et que nous ne saurions régler arbitrairement.

Ce n’est point à dire que la volonté de l’homme n’influe en rien sur l’arrangement de la société ; mais seulement que les parties dont elle se compose, l’action qui la perpétue, ne sont point un effet de son organisation artificielle, mais de sa structure naturelle. L’art du cultivateur peut tailler un arbre, le disposer en espalier ; mais l’arbre vit et produit en vertu des lois de la physique végétale, qui sont supérieures à l’art et au pouvoir de quelque jardinier que ce soit. De même les sociétés sont des corps vivants, pourvus d’organes qui les font exister ; l’action arbitraire des législateurs, des administrateurs, des militaires, d’un conquérant, ou même l’effet de circonstances fortuites, peuvent influer sur leur manière d’exister, les rendre souffrantes, ou les guérir ; mais non les faire vivre. C’est si peu l’organisation artificielle qui produit cet effet, que c’est dans les lieux où elle se fait le moins sentir, où elle se borne à préserver le corps social des atteintes qui nuisent à son action propre et à son développement, que les sociétés croissent le plus rapidement en nombre et en prospérité.

L’organisation artificielle des nations change avec les temps et avec les lieux. Les lois naturelles qui président à leur entretien et opèrent leur conservation, sont les mêmes dans tous les pays et à toutes les époques. Elles étaient chez les anciens, ce qu’elles sont de nos jours ; seulement elles sont mieux connues maintenant. Le sang qui circule dans les veines d’un Turc obéit aux mêmes lois que celui qui circule dans les veines d’un Canadien ; il circulait dans celles des Babyloniens comme dans les nôtres ; mais ce n’est que depuis Harvey que l’on sait que le sang circule et que l’on connaît l’action du cœur. Les capitaux alimentaient l’industrie des Phéniciens de la même manière qu’ils alimentent celle des Anglais ; mais ce n’est que depuis quelques années que l’on connaît la nature des capitaux, et que l’on sait de quelle manière ils agissent et produisent les effets que nous observons ; effets que les anciens voyaient comme nous, mais qu’ils ne pouvaient expliquer. La nature est ancienne, la science est nouvelle.

Or c’est la connaissance de ces lois naturelles et constantes sans lesquelles les sociétés humaines ne sauraient subsister, qui constitue cette nouvelle science que l’on a désignée par le nom d’Économie politique. C’est une science parce qu’elle ne se compose pas de systèmes inventés, de plans d’organisation arbitrairement conçus, d’hypothèses dénuées de preuves ; mais de la connaissance de ce qui est, de la connaissance de faits dont la réalité peut être établie.

Dugald Stewart ne tire pas, ce me semble, d’une observation très exacte la conséquence qui en découle naturellement. On n’accueille plus, dit-il, les projets de réforme, parce qu’ils décèlent dans leurs auteurs la prétention d’élever leur sagesse au-dessus de la sagesse des siècles. N’est-ce pas bien plutôt parce qu’ils ont mis des plans de leur création à la place des découvertes qu’il s’agissait de faire, à la place des descriptions qu’il fallait donner ? La sagesse des siècles n’est guère que l’ignorance des siècles. L’expérience de nos prédécesseurs est mêlée de beaucoup d’observations incomplètes, mal faites, de routines, c’est-à-dire de méthodes adoptées avant qu’on ait pu rattacher les effets à leurs véritables causes. Leurs institutions sont trop souvent gâtées par des préjugés absurdes. Si l’on distingue quelques-unes de ces institutions que la raison peut approuver, il ne faut pas en faire honneur à la sagesse que je ne saurais séparer de l’instruction ; mais à quelques intérêts influents qui disposaient des forces matérielles de la société et qui, accidentellement, ne se trouvaient pas en opposition avec les intérêts du grand nombre. Telles étaient par exemple les institutions propres à maintenir la paix et les propriétés, et qui se trouvaient favorables à la fois aux gens en pouvoir et au public.

On doit convenir aussi que, même à des époques d’ignorance, quelques bonnes mesures ont pu être dictées par un certain bon sens qui, dans un petit nombre de cas, suffit pour faire apercevoir vaguement des inconvénients à craindre ou des avantages à espérer pour la société. Mais il n’en est pas moins incontestable que les hommes du temps présent ont autant de bon sens naturel que ceux qui les ont précédés, et ils ont de plus une expérience que les premiers n’avaient pas, et un trésor de connaissances positives qui s’accroît journellement.

L’objet de l’économie politique semble avoir été restreint jusqu’ici à la connaissance des lois qui président à la formation, à la distribution et à la consommation des richesses. C’est ainsi que moi-même je l’ai considérée dans mon Traité d’Économie politique, publié pour la première fois en 1803. Cependant on put voir, dans cet ouvrage même, que cette science tient à tout dans la société. Depuis qu’il a été prouvé que les propriétés immatérielles, tels que les talents et les facultés personnelles acquises, forment une partie intégrante des richesses sociales, et que les services rendus dans les plus hautes fonctions ont leur analogie avec les travaux les plus humbles[4] ; depuis que les rapports de l’individu avec le corps social et du corps social avec les individus, et leurs intérêts réciproques, ont été clairement établis, l’économie politique, qui semblait n’avoir pour objets que les biens matériels, s’est trouvée embrasser le système social tout entier.

En effet, si nous mettons de côté les rapports intérieurs qu’ont entre eux les membres d’une même famille que l’on peut considérer comme formant un seul individu, parce que leurs intérêts sont communs, et les rapports purement personnels de l’homme avec son créateur que l’on ne saurait considérer comme faisant partie du corps social, toutes les questions sociales se rattachent à des intérêts réciproques susceptibles d’appréciation. Il n’en faut pas davantage pour justifier la haute importance qu’on attribue chaque jour davantage à l’étude de cette science.

Cependant si nous ne voulons pas nous lancer dans une carrière infinie, il nous convient de circonscrire l’objet de nos recherches. Nous voulons connaître le corps social vivant, nous voulons savoir quelles sont la nature et les fonctions des différents organes dont il se compose ; mais ce serait un travail immense que d’étudier la structure intime de chacun d’eux. Il n’en est aucun qui ne puisse devenir l’objet d’une très longue étude. Ainsi, par exemple, la société doit à l’industrie de ses membres une portion considérable des objets au moyen desquels elle pourvoit à ses besoins ; mais cette industrie se compose d’une foule d’arts dont chacun a des procédés particuliers, très compliqués, et qui ne peuvent être complètement connus que des personnes qui veulent en faire une étude spéciale et l’objet de leur profession. Ainsi pour savoir les ressources que la société trouve dans le commerce extérieur, nous pouvons bien étudier l’objet qu’il se propose, ses procédés généraux et les effets qui en résultent ; mais nous devons laisser aux personnes qui font leur état de ce commerce, l’étude des différentes marchandises qui sont l’objet de ses spéculations, et des moyens qu’on peut employer pour les acheter, les transporter et les vendre. Pour savoir l’espèce de secours que la société trouve dans les arts industriels, nous n’avons pas besoin d’étudier l’art de fabriquer le fer, ni les étoffes. C’est la technologie qui doit entrer dans ces détails.

L’économie politique, en s’attachant à faire connaître la nature de chacun des organes du corps social, nous apprend à remonter des effets aux causes, ou à descendre des causes aux effets ; mais elle laisse à l’histoire et à la statistique le soin de consigner dans leurs annales, des résultats dont elles sont trop souvent incapables de montrer la liaison, quoiqu’ils s’expliquent aisément lorsque l’on s’est rendue familière l’économie des nations.

La politique spéculative nous montre l’enchaînement des faits politiques et l’influence qu’ils exercent les uns sur les autres. Elle repose sur des fondements beaucoup moins solides que l’économie politique, parce qu’ici les événements dépendent beaucoup moins de la force des choses, et beaucoup plus de circonstances fortuites et de l’arbitraire des volontés humaines, qui tiennent à leur tour à des données fugitives ; cependant les phénomènes de la politique eux-mêmes n’arrivent point sans causes, et dans ce vaste champ d’observations, un concours de circonstances pareilles amène aussi des résultats analogues. L’économie politique montre l’influence de plusieurs de ces causes ; mais comme il en existe beaucoup d’autres qui sortent de la sphère de ses attributions, elle ne considère en général les circonstances politiques d’un pays ou d’une époque que comme des données dont les conséquences ne lui échappent pas, mais qui, semblables au climat et au sol, échappent à l’action des causes qui sont l’objet de son étude. C’est ainsi, par exemple, qu’elle considère la constitution politique d’un État comme un accident qui influe soit en bien, soit en mal, sur l’existence et le bien-être du corps social ; mais qui elle-même est le résultat d’un événement ou d’un préjugé national étranger à l’objet de ses recherches. Elle démontre que nulle grande société ne peut faire de progrès sans propriétés exclusives ; mais elle laisse au législateur le soin de découvrir les moyens de garantir les propriétés en imposant aux citoyens, pour acquérir cet avantage, le moins de sacrifices qu’il est possible.

Tels sont les points de vue divers sous lesquels l’économie politique et la politique spéculative envisagent le corps social. Le même objet peut devenir le sujet d’études différentes. L’homme lui-même, ce premier élément des sociétés, n’est-il pas différemment observé par le physiologiste et par l’économiste politique ? De même il doit être permis à ce dernier de n’étudier les phénomènes que sous le point de vue qui peut jeter du jour sur sa science. Dans un gain frauduleux, il verra un déplacement de richesse lorsque le moraliste y condamnera une injustice. L’un et l’autre regarderont une spoliation comme funeste ; l’économiste parce qu’un tel déplacement est nuisible à la production véritable ; le moraliste parce qu’il porte une dangereuse atteinte aux vertus sans lesquelles il n’est point de solide bonheur, ni même de société. L’étude de l’économie politique et celle de la morale se prêtent comme on voit, sans se confondre, un appui mutuel. La suite de ce cours en offrira bien d’autres exemples. Toutes les sciences n’en feraient qu’une, si l’on ne pouvait cultiver une branche de nos connaissances sans cultiver toutes celles qui s’y rattachent ; mais alors quel esprit pourrait embrasser une telle immensité !

On doit donc, je crois, circonscrire les connaissances qui sont en particulier le domaine de l’économie politique.

Ses rapports avec l’économie privée sont quelquefois si intimes qu’on a souvent confondu l’une avec l’autre, et qu’on n’a attribué de l’importance à l’économie politique qu’en raison des services qu’elle pouvait rendre aux intérêts privés. Il importe de les distinguer.

L’économie politique, en nous faisant connaître par quels moyens sont produits les biens au moyen desquels subsiste la société tout entière, indique à chaque individu, à chaque famille, comment ils peuvent multiplier les biens qui serviront à leur propre existence ; en montrant suivant quelles proportions ces richesses créées dans la société et par ses travaux, se distribuent parmi les membres dont elle se compose, elle les éclaire sur le genre de travaux auxquels il leur convient de s’adonner, suivant l’éducation qu’ils ont reçue, le pays qu’ils habitent, les moyens dont ils disposent ; en développant l’effet des consommations elle rend les individus capables de faire le meilleur usage de leurs biens acquis : mais elle n’entre pas autrement dans les intérêts particuliers, car les richesses particulières ne se gouvernent pas suivant des lois générales. Un vol, une perte au jeu et d’autres accidents, font passer une portion de richesse d’une main dans une autre, sans qu’au total la société soit devenue plus pauvre ou plus riche. Un accaparement, un monopole enrichit une classe de citoyens aux dépens d’une ou de plusieurs autres classes ; les fortunes particulières en sont vivement affectées ; les uns sont ruinés, les autres s’enrichissent : les héritages, les dispositions testamentaires, les dons entre vifs, amènent de très grandes vicissitudes dans l’existence d’un certain nombre de particuliers ; mais ce n’est point en vertu d’une loi générale dont on puisse assigner la cause nécessaire.

Il y a même des cas où les intérêts privés sont directement opposés à l’intérêt de la société. L’homme qui a découvert un procédé expéditif dans les arts, est intéressé à le tenir caché pour jouir seul des profits qui en résultent ; la société, au contraire, est intéressée à ce qu’il soit connu, pour que la concurrence fasse baisser le prix du produit qui en est le résultat. On en peut dire autant de tous les gains beaucoup moins justifiables, qui sont acquis aux dépens du public. Ces événements ont des causes sans doute ; mais ces causes sont du ressort de la morale, de la législation, peut-être de la politique spéculative, aussi bien que du ressort de l’économie politique. Ce qui blesse ou favorise un membre du corps social ne saurait être indifférent à la société ; mais c’est par des considérations compliquées avec celles qui sortent de notre sujet.

Si l’on demande pourquoi ces connaissances n’ont pas été acquises plus tôt, je répondrai que c’est parce que l’art d’observer, comme tous les autres arts, se perfectionne à mesure que le monde vieillit. Être instruit, c’est connaître la vérité, relativement aux choses dont on veut s’instruire ; c’est se former des choses une idée conforme à la réalité. Le fondement de toute vérité est donc la réalité des choses, et le commencement de toute instruction est de s’assurer de cette réalité par tous les moyens que la nature nous a donnés. Autrefois on regardait ce qu’avait dit Aristote comme beaucoup plus incontestable que ce qu’on voyait de ses yeux, ce qu’on touchait de ses mains, ce qu’on jugeait être réel en consultant le simple bon sens. [5] Il fallut le génie de Bacon pour avertir les hommes des moyens qu’ils avaient de s’assurer de la vérité ; ces moyens sont les expériences, lorsqu’on peut répéter à son gré les faits qu’on étudie, et l’observation lorsqu’on ne peut les étudier qu’à mesure qu’ils nous sont présentés par la marche naturelle des événements. C’est ainsi que des expériences chimiques nous apprennent ce qui résulte du mélange de deux substances, et que des observations astronomiques nous instruisent de la marche des corps célestes.

On resta près d’un siècle avant de convenir que Bacon avait donné un conseil judicieux, tant il faut que les hommes disputent longtemps contre la raison avant de s’y soumettre ! Mais enfin le génie de Bacon, que celui de Galilée, de Descartes, de Newton et de plusieurs autres sut apprécier, l’emporta sur les doctrines de l’école et sur les systèmes arbitraires qui avaient régné jusqu’à eux. Les sciences leur durent d’éclatants progrès ; car la méthode expérimentale a cela de bon qu’elle corrige elle-même les erreurs où elle a pu conduire : une expérience faite avec plus de soin, répétée en différents temps, par des hommes de différents pays, corrige une expérience imparfaite ; à plus forte raison elle ruine une hypothèse qui ne peut se concilier avec un fait positif. La science n’est plus dès lors la connaissance de ce que tels ou tels ont imaginé : le maître obtient nos respects quand il nous aide dans la recherche de la vérité ; mais il n’a de mérite que celui qu’il tire de la vérité même ; son assertion ne suffit plus ; il est tenu de fournir des preuves, et toutes ses preuves doivent être fondées sur l’expérience ou l’observation, c’est-à-dire sur la réalité.

Les sciences naturelles, physiques et mathématiques ont dû les premières participer aux progrès que promettait cette méthode : les faits sur lesquels elles reposent frappent plus immédiatement les sens[6] ; ils sont plus difficilement contestés ; leur investigation ne blesse aucun intérêt ; on peut étudier la physique dans les états autrichiens sans alarmer le prince, les grands, ni le clergé. Il n’en est pas de même des sciences morales et politiques. Leur étude est proscrite dans tous les pays gouvernés dans l’intérêt du petit nombre, et Napoléon, aussitôt qu’il fut tout-puissant, la fit disparaître de toutes les institutions de la France[7].

Vains efforts. Si les sciences morales et politiques sont, aussi bien que les autres, fondées sur des réalités, elles participent aux progrès que l’esprit humain devra aux méthodes expérimentales ; mais sont-elles fondées sur des réalités ?

Si l’on consulte l’expérience et des observations répétées, beaucoup de faits moraux peuvent acquérir une certitude égale à celle de beaucoup de faits physiques. On les voit ; ils se renouvellent mille fois ; on les soumet à l’analyse ; on connaît leur nature, leur formation, leurs résultats ; il n’est pas permis de mettre en doute leur réalité. Après avoir bien des fois pesé comparativement l’or et le fer, on s’est convaincu que l’or est plus pesant que le fer ; c’est un fait constant ; mais un fait non moins réel, c’est que le fer a moins de valeur que l’or. Cependant la valeur est une qualité purement morale et qui paraît dépendre de la volonté fugitive et changeante des hommes.

Ce n’est pas tout : le spectacle du monde physique nous présente une suite de phénomènes enchaînés les uns aux autres ; il n’est aucun fait qui n’ait une ou plusieurs causes. Toutes choses d’ailleurs égales, la même cause ne produit pas deux effets différents ; un grain de blé que je mets en terre, ne produit pas tantôt un épi, tantôt un chardon ; il produit toujours du blé. Quand la terre est ameublie par la culture, quand elle est fertilisée par des engrais, dans une saison également favorable, le même champ produit plus que si le terrain n’avait pas reçu ces diverses façons. Voilà des causes toujours suivies des mêmes effets. Or on ne tarde pas à s’apercevoir qu’il en est de même dans l’économie politique. Un fait est toujours le résultat d’un ou de plusieurs faits antérieurs qui en sont la cause. Les évènements d’aujourd’hui ont été amenés par ceux d’hier, et influeront sur ceux de demain ; tous ont été des effets et deviendront des causes ; de même que le grain de blé qui étant un produit de l’année dernière, enfantera l’épi de l’année présente. Prétendre qu’un événement quel qu’il soit, dans le monde moral comme dans le monde physique, arrive sans cause, c’est prétendre qu’une tige pousse sans avoir eu de semence ; c’est supposer un miracle. De là cette expression commune : la chaîne des événements, qui nous montre que nous considérons les évènements comme des chaînons qui se rattachent les uns aux autres.

Mais quelle certitude avons-nous qu’un fait précédent soit la cause d’un fait subséquent, et qu’une suite de chaînons bien liés rattachent entre eux ces deux anneaux ? Nous attribuons un événement dont nous sommes témoins à telle circonstance qui a eu lieu précédemment ; mais nous nous trompons peut-être ; la circonstance qui a précédé l’événement n’en était peut-être pas la cause. C’est faute de connaître les véritables causes des évènements, que l’esprit inquiet de l’homme en cherche de surnaturelles, et qu’il a recours à ces pratiques superstitieuses, à ces amulettes dont l’usage est si fréquent dans les temps d’ignorance ; pratiques inutiles, nuisibles quelquefois, et qui ont toujours ce fâcheux effet de détourner les hommes des seules voies par lesquelles on puisse parvenir à ses fins[8].

Une science est d’autant plus complète relativement à un certain ordre de faits, que nous réussissons mieux à constater le lien qui les unit, à rattacher les effets à leurs véritables causes.

On y parvient en étudiant avec scrupule la nature de chacune des choses qui jouent un rôle quelconque dans le phénomène qu’il s’agit d’expliquer ; la nature des choses nous dévoile la manière dont les choses agissent, et la manière dont elles supportent les actions dont elles sont l’objet ; elle nous montre les rapports, la liaison des faits entre eux. Or la meilleure manière de connaître la nature de chaque chose consiste à en faire l’analyse, à voir tout ce qui se trouve en elle et rien que ce qui s’y trouve.

Longtemps on a vu le flux et le reflux des eaux de la mer, sans pouvoir l’expliquer, ou sans pouvoir en donner des explications satisfaisantes. Pour être en état d’assigner la véritable cause de ce phénomène, il a fallu que la forme sphérique de la terre et la communication établie entre les grandes masses d’eau fussent des faits constatés ; il a fallu que la gravitation universelle devint une vérité prouvée ; dès lors l’action de la lune et du soleil sur la mer a été connue, et l’on a pu assigner avec certitude la cause de son mouvement journalier.

De même, en continuant une comparaison dont je me suis servi tout à l’heure, quand l’analyse a dévoilé la nature de cette qualité qui réside dans certaines choses et que nous avons nommée leur valeur, quand le même procédé nous a fait connaître de quoi se composent les frais de production et leur influence sur la valeur des choses, on a su positivement pourquoi l’or était plus précieux que le fer. La liaison entre ce phénomène et ses causes est devenue aussi certaine que le phénomène est constant[9].

« Sous le règne de Louis XI, dit un historien, la peste et la famine ayant tour à tour désolé la France, le seul remède qu’on sut opposer à ces fléaux, fut d’ordonner des prières et des processions[10]. » Il est évident que depuis que l’on connaît mieux la nature de ces fléaux, on parvient à s’en préserver, puisque la peste ne paraît plus parmi les nations éclairées et que l’on n’y éprouve jamais de véritables famines, quoique la population ait doublé presque partout en Europe. Il y a eu des progrès faits au profit de la société, parce qu’on a mieux su rattacher les effets à leurs véritables causes.

La nature des choses ne nous dévoile pas seulement le lien qui rattache un effet à ses causes : elle nous montre l’impossibilité d’un rapport quelconque entre deux faits qui se suivent, mais ne s’enchaînent pas. On lit dans le Voyage en Norvège de Fabricius, que le poisson ayant, en 1778, considérablement diminué sur des côtes qui n’ont de ressources que dans la pêche, les habitants attribuèrent cette calamité à l’inoculation de la petite vérole, qui s’introduisait alors dans ces contrées. Ils prétendaient que le ciel avait voulu, en privant la Norvège de ce qui lui est le plus nécessaire, la punir d’un attentat contre ses décrets. Mais ce qui range cette opinion dans la catégorie des préjugés, c’est le défaut de liaison qui existe entre les deux faits de l’inoculation des hommes et de la multiplication des habitants de la mer, quoique ces deux faits soient arrivés à la suite l’un de l’autre.

Ce vice de raisonnement, bien sensible dans l’exemple qu’on vient de voir, se montre fréquemment dans les questions d’économie politique. Combien de fois n’a-t-on pas dit que les progrès de la richesse en Europe sont dus au système prohibitif adopté par la plupart des gouvernements ! On a cité ces deux faits comme un argument sans réplique parce qu’ils se suivent, sans avoir approfondi la nature des choses, qui montre que le premier fait incontestable tient à d’autres faits incontestables, et nullement à celui auquel l’ignorance l’attribue.

Il faut convenir que la chaîne qui lie les effets à leurs causes, se dérobe quelquefois, dans l’état de nos lumières, à notre investigation. La chaîne des évènements traverse quelquefois des nuages que nous n’avons pu parvenir à dissiper. Nous savons seulement dans certains cas qu’elle n’est pas interrompue, et que les anneaux dont elle est composée se tiennent, que d’ordinaire l’un entraîne l’autre, sans que nous puissions nous rendre compte du lien qui les unit. La chaîne existe, mais plusieurs chaînons demeurent cachés, jusqu’à ce que de nouvelles découvertes les aient mis en lumière.

C’est ainsi, pour puiser un exemple dans la physiologie du corps humain, que l’on sait, par l’expérience seulement, que la vaccine préserve, du moins dans le plus grand nombre des cas, de la petite vérole, sans que l’on puisse dire pour quelle raison, de quelle manière, cet effet est opéré. On ne peut du moins énoncer à cet égard que des hypothèses, et l’on est hors d’état de rien prouver, si ce n’est le fait lui-même. C’est toujours un avantage que de savoir empiriquement, ou du moins d’avoir de fortes raisons de croire que tel fait en entraîne un autre. C’est même un avantage que de pouvoir constater qu’ils ne se suivent pas nécessairement. L’ignorance où nous sommes sur un point n’empêche pas que nous soyons parvenus à quelque certitude sur beaucoup d’autres ; et c’est une partie de la science que d’en connaître les limites. Mais après qu’un fait a été bien observé, après que l’analyse nous a fait connaître tout ce qu’on peut y trouver et rien de plus, si alors nous voyons la liaison qui le rattache à tous les autres, nous pouvons en déduire une loi générale qui n’est que l’expression de ce qui se passe dans tous les cas semblables.

Une loi générale bien constatée, devient un principe lorsqu’on l’invoque comme une preuve, ou comme la base d’un plan de conduite. Il convient seulement de ne pas en pousser les conséquences trop loin, sans s’appuyer de nouveau sur l’expérience. Outre que dans une longue chaîne de raisonnements il peut s’introduire des chaînons vicieux, ou mal rattachés, qui en altèrent la force, le résultat des faits peut différer beaucoup de celui du calcul, par l’impossibilité où nous sommes de tenir compte de toutes les circonstances, quelquefois peu remarquables, qui influent sur le résultat définitif.

On doit donc, chaque fois qu’on le peut, vérifier si le résultat où l’on a été conduit par le raisonnement est confirmé par la réalité. C’est ainsi qu’agissent les marins. Ils cherchent, par l’estime, à connaître le point de la carte où ils se trouvent, et rectifient leur route chaque fois qu’ils touchent une terre dont la position leur est connue par des observations antérieures[11].

Cette méthode qui constate à la fois ce que nous savons et ce que nous ne savons pas, cette méthode qui exclut nécessairement tout charlatanisme (car le charlatanisme consiste à faire croire que l’on sait ce qu’on ignore), cette méthode, dis-je, qui a fait faire de si grands pas aux sciences physiques, une fois qu’elle a été appliquée à l’économie politique, l’a tirée de la région des hypothèses, des doctrines systématiques et purement conjecturales ; elle en a fait une science positive. Ses lois n’étant plus des systèmes imaginaires, mais des vérités fondées sur des faits que tout le monde peut constater, il a été possible de les coordonner, de les développer dans un ordre qui les éclaircit les unes par les autres ; on a pu en faire un corps complet de doctrine qui en facilite l’étude et la rendra bientôt générale[12].

C’est donc à tort qu’on a dit que l’économie politique était une science fondée sur des hypothèses et non sur l’expérience : elle est au contraire tout entière fondée sur l’expérience ; mais elle veut que dans les jugements que l’on porte, on tienne compte de la nature des choses observées, aussi bien que des expériences, afin d’avoir la certitude que le phénomène observé est bien véritablement le résultat de celui qu’on regarde comme sa cause.

Ce n’est pas qu’on ne puisse avantageusement employer une hypothèse pour éclaircir un principe. Quand on suppose le cas où une économie est obtenue sur des frais de production, pour avoir une occasion d’expliquer comment une semblable économie entraîne une baisse dans le prix courant du produit, on ne prétend affirmer autre chose, sinon que si ce cas arrivait, telles en seraient les conséquences. Ce n’est qu’une autre manière d’énoncer une loi générale qui existe indépendamment de l’exemple proposé ; l’exemple n’est pas donné comme une preuve, mais comme une élucidation destinée uniquement à rendre plus évident l’effet expliqué d’ailleurs par la nature des choses. Seulement il faut que la supposition admette un fait possible, et mieux encore un fait commun, dont les auditeurs ou les lecteurs aient pu fréquemment observer les analogues dans le cours ordinaire de leur vie. Alors ils ne peuvent pas regarder la supposition comme gratuite, comme admettant un cas qui ne saurait se présenter, ni par conséquent être suivi d’aucun effet.

Une hypothèse ne peut donc pas être donnée comme une preuve, mais seulement comme un moyen de faire comprendre une vérité qui repose sur d’autres fondements. Les bons auteurs n’en font jamais la base d’un système.

Avant d’aller plus loin, il convient de s’entendre sur ce mot de système qui se prend tantôt en bonne, tantôt en mauvaise part.

Dans le sens primitif et favorable de cette expression, un système est un ensemble de vérités liées entre elles et qui se prêtent un appui mutuel ; mais il faut que ces vérités soient prouvées autrement que par le système lui-même, qui, sans cela, ne peut passer que pour un ensemble de suppositions plus ou moins ingénieusement inventées, plus ou moins habilement arrangées, et qui peuvent fort bien n’être pas conformes à la nature des choses, à la réalité des faits. Les tourbillons de Descartes n’étaient autre chose qu’une hypothèse, non seulement incertaine, mais impossible, pour expliquer les mouvements des planètes. En supposant même que les tourbillons eussent été possibles d’après les lois avérées de la physique, il eût fallu pour qu’ils prouvassent quelque chose, que leur existence elle-même eût été prouvée ; car une chose n’est pas, par cela seul qu’elle est possible. La gravitation universelle de Newton, au contraire, est une loi de la nature constatée par toutes les expériences ; et en même temps toutes les observations montrent que les planètes, même celles qu’on n’a connues que depuis Newton, sont soumises à cette loi. La gravitation est donc un fait, et non un système.

Les systèmes sont d’autant plus dangereux qu’ils ne sont pas toujours les fruits de la sottise, ni d’une imagination en délire. Les plus grands génies, les plus illustres écrivains, ont enfanté des systèmes et les ont accompagnés quelquefois de raisons très spécieuses ; ils ont même prétendu les avoir fondés sur des observations[13] ; mais les observations étaient incomplètes, les faits n’étaient pas attribués à leurs véritables causes, ou bien ils étaient démentis par d’autres faits. Qu’arrive-t-il alors ? L’erreur se découvre à mesure que l’art d’interroger la nature se perfectionne ; et c’est pour cela que la méthode expérimentale appliquée aux phénomènes que présente la société, ne sera pas moins féconde que l’a été l’étude des autres phénomènes de la nature.

Dans tous les genres et dans tous les temps, les faux systèmes ont abondé. Il n’y a pas lieu d’en être surpris : on a plutôt imaginé une explication qu’on ne l’a déduite de la nature des choses et de plusieurs centaines d’observations. C’est probablement ce qui a décrié le mot de système au point que, lorsqu’il s’agit de désigner un ensemble de notions liées entre elles, on aime mieux lui donner le nom de doctrine qui ne préjuge rien.

De l’abus des systèmes sont nés d’autres travers. Les hommes peu accoutumés à la réflexion, ont dédaigné le raisonnement ; ils ont dit : Je ne veux que des faits et des chiffres. Ils n’ont pas pris garde que les faits et les chiffres n’ont une valeur qu’autant qu’ils prouvent quelque chose, et qu’ils ne peuvent prouver qu’à l’aide du raisonnement. Le raisonnement seul peut montrer comment ils sont les résultats d’une certaine donnée, ou l’annonce d’un certain effet. L’intérêt des capitaux est fort bas à une certaine époque ; on a escompté cent millions d’engagements à terme, au taux de trois pour cent : voilà un chiffre ; mais ce chiffre que prouve-t-il ? L’un répondra qu’il prouve incontestablement l’abondance des capitaux et la prospérité générale ; un autre, qu’il est un indice du déclin des affaires et de l’impossibilité où l’on est de trouver des emplois de fonds à la fois profitables et sûrs ; et en effet le fait dont il est question peut tenir à l’une et à l’autre circonstance. Il ne prouve donc rien en lui-même ; il faut y joindre la connaissance exacte de la nature et de la manière d’agir de chaque chose. C’est là ce qui caractérise le véritable savoir.

On dresse d’immenses tableaux des exportations et des importations d’un pays. Je les suppose rigoureusement exacts. Que prouvent-ils ? Que le pays s’est enrichi ? Nullement : ils ne prouvent autre chose, sinon que les exportations ont surpassé les importations, ou celles-ci les autres ; mais ils ne montrent pas laquelle de ces deux circonstances est favorable au pays. Vous dites que c’est la première, et j’ai lieu de croire que c’est la seconde[14]. Il ne suffit pas d’ajouter qu’avec telle exportation et telle importation le pays a prospéré, car il peut avoir prospéré par d’autres causes. Nous sommes donc encore réduits à prouver chacun notre thèse : les chiffres ne l’ont pas décidée. L’étude de la nature des choses, c’est-à-dire, dans ce cas, de la nature des richesses et de leur production, peut seule nous éclairer sur ce point. Aussi la question de la balance du commerce n’a-t-elle été jugée qu’après que la nature des richesses et le phénomène de leur production ont été bien analysés et parfaitement connus.

Un Anglais, le docteur Clarke, a écrit en 1801, que la nation britannique payait plus facilement, tous les ans, 56 millions sterling d’impôts, qu’elle n’en payait cinq à l’avènement de la maison d’Hanovre. Il est impossible, ajoute-t-il, de trouver une preuve plus convaincante que des impôts bien réglés augmentent la force des nations. Mais les 56 millions d’impôt, ni même l’aisance avec laquelle on les paie, en supposant le tout conforme à la vérité, ne suffisent pas pour prouver que cette aisance est le résultat des impôts. Il est clair, au contraire, que la nation anglaise doit cette aisance au prodigieux développement de son industrie ; et c’est sur tout autre chose que sur des chiffres qu’est fondée une semblable démonstration. Les chiffres ne nous apprennent qu’un fait sans en montrer la cause, ni les conséquences. Or c’est là la chose importante, puisque les conséquences sont, pour nous, une situation plus ou moins heureuse ou malheureuse.

Je le répète : c’est de la nature des choses que naît l’influence que les choses reçoivent ou qu’elles exercent les unes à l’égard des autres, et de cette influence naissent tous les évènements que nous voyons arriver dans le monde. Si nous savions bien quelles sont toutes les circonstances qui jouent un rôle dans ces évènements, et si nous étions parfaitement instruits de la nature de chacune d’elles, nous pourrions prédire tout ce qui doit arriver, comme nous prédisons les éclipses, événement qui semblait si fort au-dessus de la portée de l’homme.

Quiconque agit en dépit des lois de la nature, n’éprouve que désastres. Les hommes sages en tirent au contraire de puissants secours quand ils apprennent à les connaître et à s’en servir. Un architecte qui construirait ses voûtes sans consulter les lois de l’équilibre, verrait son édifice s’écrouler. L’homme qui mettrait de la cire au feu afin de la durcir, n’en retirerait que confusion[15]. Combattre les forces de la nature, c’est les employer contre soi.

Or nous avons eu lieu de nous convaincre que l’existence du corps social est soumise à des lois non moins positives, non moins impérieuses, que celles qui président à l’existence du corps humain ; à des lois qui résultent de la nature des sociétés ; que l’homme n’a point établies, et qu’il n’a pas le pouvoir d’abroger. Nous pouvons employer en notre faveur la puissance de ces lois ; quand nous les méconnaissons, au lieu des services que nous en pouvions attendre, nous n’avons que des malheurs à recueillir. Telles sont les lois que l’économie politique a pour objet de découvrir et d’exposer. Mais, pour en tirer quelque fruit, il convient que nous nous arrêtions un instant sur une distinction importante.

Les biens qui pourvoient à l’existence et aux jouissances des hommes, peuvent être considérés soit dans l’intérêt de la société en général, soit dans l’intérêt d’un individu en particulier. Dans l’intérêt de l’individu, où se confond celui de sa famille, l’essentiel, soit à ses propres yeux, soit aux yeux du monde, est qu’il ait beaucoup de biens à consommer, de quelque part qu’ils lui viennent. Que les biens qu’il acquiert soient créés par lui, ou qu’ils diminuent d’autant les biens des autres hommes, peu importe, pourvu qu’il les acquière sans blesser la morale convenue et les lois imposées par l’autorité. Tel est l’intérêt prochain, celui qui touche le commun des hommes ; ils ont considéré le reste comme peu important, ou comme trop au-dessus de leur portée pour s’en occuper. Ils n’ont vu de solides que les richesses personnelles ; tout le reste a été mis par le vulgaire au rang des vaines spéculations.

Si, d’une autre part, nous considérons les richesses dans l’intérêt de la société, nous accorderons une juste attention aux richesses individuelles, car elles font le bien-être des particuliers qui sont des portions de la société ; mais nous ne pourrons regarder les biens acquis par un particulier, comme un gain, qu’autant qu’il n’en résulte pas une perte équivalente pour d’autres particuliers. La société n’a rien acquis du moment que l’un perd ce que l’autre gagne. Les particuliers peuvent croire que l’essentiel est d’acquérir des richesses, sans qu’il soit besoin de s’informer de leur origine ; cet étroit calcul ne saurait satisfaire les véritables publicistes, ni aucun homme doué de quelque élévation dans l’âme. Ceux-ci veulent connaître la source des richesses qui doivent être perpétuellement produites, puisqu’elles sont destinées à pourvoir à des besoins qui se renouvellent sans cesse.

L’économie politique, en nous faisant connaître les lois suivant lesquelles les biens peuvent être créés, distribués et consommés, tend donc efficacement à la conservation et au bien-être non seulement des individus, mais aussi de la société qui, sans cela, ne saurait présenter que confusion et pillage.

Les sociétés, dit-on quelquefois, ont marché sans que l’on sût l’économie politique : dès qu’on s’en est passé si longtemps, on peut s’en passer toujours. — Le genre humain, il est vrai, a grandi dans l’ignorance. Le corps social renferme, comme le corps humain, une force vitale qui surmonte les fâcheux effets de la barbarie et des passions. L’intérêt personnel d’un particulier a opposé de tous temps une barrière à l’intérêt personnel d’un autre particulier ; et l’on a été contraint de produire des richesses, quand il n’a plus été possible de les dérober.

Mais qui ne voit que ce système de force opposée à la force n’est qu’un état prolongé de barbarie, qui met les particuliers, et par suite les nations, dans une rivalité permanente, féconde en haines et bientôt en guerres privées et publiques, auxquelles des lois compliquées, des traités qui ne sont que des trêves, et des systèmes factices de balances politiques, n’ont apporté que d’insuffisants remèdes ? Chaque peuple, semblable à l’équipage d’un corsaire, n’a dû rêver que déprédations, sauf à se battre entre soi pour s’approprier les meilleures parts du butin, et recommencer de nouvelles violences pour satisfaire de nouveaux besoins.

Quel triste spectacle nous offre l’histoire ! Des nations sans industrie, manquant de tout, poussées à la guerre par le besoin, et s’égorgeant mutuellement pour vivre ; d’autres nations, un peu plus avancées, devenant la proie de celles qui ne savent que se battre ; le monde constamment livré à la force, et la force devenant victime d’elle-même ; l’intelligence et le bon sens mal protégés, et ne sachant pas se prévaloir de l’ascendant qui devrait leur appartenir ; les principaux personnages d’un état, les philosophes les plus respectés, n’ayant pas des idées de bien public ou d’humanité plus arrêtées que le vulgaire ; Lycurgue tolérant le vol et ordonnant l’oisiveté, Caton ne rougissant pas d’être usurier et marchand d’esclaves, et Trajan donnant des fêtes où il faisait égorger dix mille gladiateurs et onze mille animaux[16].

Voilà ce qu’était la société chez les anciens ; et lorsque les peuples, après s’être dévorés, jouissaient par hasard de quelque repos, il fallait, chaque fois, que la civilisation recommençât et s’étendit avec de lents progrès sans solidité comme sans garantie. Si quelques instants de prospérité se font apercevoir de loin en loin, comme pour nous consoler de l’histoire, nous ignorons à quel prix ils ont été achetés ; nous ne tardons pas à acquérir la certitude qu’on n’a pas su les consolider, et nous passons à notre aise, en tournant quelques feuillets, sur de longs siècles de déclin, de souffrances, d’angoisses, cruellement savourés par les hommes du temps, par leurs femmes, par leurs proches. On assure que les nations peuvent souffrir, mais qu’elles ne meurent pas : quant à moi, je crois qu’elles meurent. Les peuples de Tyr, d’Athènes et de Rome ont péri dans une lente agonie : ce sont d’autres peuples qui, sous les mêmes noms, ou sous des dénominations nouvelles, ont peuplé les lieux que ces nations habitaient de leur vivant[17].

Je ne parle point de la barbarie du Moyen âge, de l’anarchie féodale, des proscriptions religieuses, de cette universelle férocité où le vaincu était toujours misérable, sans que le dominateur fut heureux ; mais que trouvons-nous dans des temps où l’on se prétendait plus civilisé ? Des gouvernements et des peuples tout à fait ignorants de leurs vrais intérêts, se persécutent pour des dogmes insignifiants ou absurdes ; guerroyant par jalousie et dans la persuasion que la prospérité d’un autre était un obstacle à leur propre félicité. On s’est fait la guerre pour une ville, pour une province, pour s’arracher une branche de commerce ; on l’a faite ensuite pour se disputer des colonies ; puis, pour retenir ces colonies sous le joug[18] ; toujours la guerre enfin… tandis que les nations n’ont qu’à gagner à des communications amicales ; qu’une prépondérance forcée n’est avantageuse pour personne, pas même pour ceux qui l’exercent ; que les discordes sont fécondes en malheurs de toutes les sortes, sans aucun dédommagement, si ce n’est une vaine gloire et quelques dépouilles bien chétives quand on les compare aux fruits légitimes qu’un peuple peut tirer de sa production. Voilà ce qu’on a été, et voilà ce qu’on a fait.

Mais du moment qu’on acquiert la conviction qu’un État peut grandir et prospérer sans que ce soit aux dépens d’un autre, et que ses moyens d’existence et de prospérité peuvent être créés de toutes pièces ; du moment qu’on est en état de montrer les moyens par lesquels s’opère cette création, et de prouver que les progrès d’un peuple, loin d’être nuisibles aux progrès d’un autre peuple, lui sont au contraire favorables, dès ce moment les nations peuvent avoir recours aux moyens d’exister les plus sûrs, les plus féconds, les moins dangereux ; et chaque individu, au lieu de gémir sous le faix des malheurs publics, jouit pour sa part des progrès du corps politique.

Voilà ce qu’on peut attendre d’une connaissance plus généralement répandue des ressources de la civilisation[19]. Au lieu de fonder la prospérité publique sur l’exercice de la force brutale, l’économie politique lui donne pour fondement l’intérêt bien entendu des hommes. Les hommes ne cherchent plus dès lors le bonheur là où il n’est pas, mais là où l’on est assuré de le trouver.

Déjà, depuis plusieurs années, l’Europe a commencé à rougir de sa barbarie, À mesure qu’on s’est occupé d’idées justes et de travaux utiles, les exemples de férocité sont devenus plus rares. Peu à peu la guerre a été dépouillée de ses rigueurs inutiles et de ses suites désastreuses ; la torture a été abolie chez les peuples civilisés, et la justice criminelle est devenue moins arbitraire et moins cruelle. Il est vrai que ces heureux effets sont dus plutôt aux progrès généraux des lumières, qu’à une connaissance plus parfaite de l’économie de la société. Cette dernière connaissance s’est souvent montrée étrangère à nos plus beaux génies. Aussi beaucoup de réformes désirables sont-elles toutes récentes, et beaucoup d’autres sont loin d’être accomplies.

Si les nations n’avaient pas été, et n’étaient pas encore coiffées de la balance du commerce et de l’opinion qu’une nation ne peut prospérer si ce n’est au détriment d’une autre, on aurait évité, durant le cours des deux derniers siècles, cinquante années de guerre ; et nous autres peuples nous ne serions pas maintenant parqués, chacun dans notre enclos, par des armées de douaniers et d’agents de police, comme si la partie intelligente, active et pacifique des nations, n’avait pour but que de faire du mal. Nous sommes tous les jours victimes des préjugés du temps passé ; il semble que nous ayons besoin d’être avertis que nous touchons encore à cette triste époque, et que, si la barbarie qui nous poursuit, doit enfin lâcher prise, il ne faut pas que nous nous imaginions que ce puisse être sans efforts de notre part. Plus on étudie, plus on demeure convaincu que toutes nos connaissances ne datent que d’hier, et qu’il en est peut-être davantage qui ne dateront que de demain.

C’est donc l’instruction qui nous manque, et surtout l’instruction dans l’art de vivre en société. Si l’étude de l’économie politique était rendue assez sûre, assez facile pour faire partie de toutes les éducations, si elle se trouvait achevée avant l’âge où l’on embrasse une profession, nous verrions les élèves, soit qu’ils fussent appelés à des fonctions publiques, soit qu’ils demeurassent dans une condition privée, exercer une influence bien favorable et bien grande sur les destinées de leur pays. Une nation n’est guère avancée qui regarde les maux qu’elle endure comme des nécessités de fait auxquelles il faut se soumettre quand le destin les envoie, de même qu’à la grêle et aux tempêtes. Sans doute une partie de nos maux tient à notre condition et à la nature des choses ; mais la plupart d’entre eux sont de création humaine : au total, l’homme fait sa destinée.

Si nos institutions étaient toutes neuves, si nos sociétés s’étaient formées d’après des plans combinés avec sagesse, il y aurait peu de choses à faire pour les maintenir en bon état : la prudence, à défaut de lumières, pourrait suffire ; mais nos institutions se sont formées comme nos langues, par hasard, suivant les intérêts, et trop souvent suivant les passions du moment ; de là, dans le corps politique, des maladies, des désordres contre lesquels il faut se prémunir et qu’il s’agit de guérir. Un homme sain peut se conduire d’après les simples conseils du bon sens ; un vieillard infirme, sujet à nulle maladies, ne peut se conserver sans le secours de l’art ; et qu’est-ce que l’art sans la science ? Du charlatanisme.

Pour n’être point dupe des charlatans, pour n’être point victimes des intérêts privés, le public a besoin de savoir en quoi consistent ses propres intérêts. L’opinion publique une fois éclairée, le gouvernement est obligé de la respecter. L’opinion publique a une influence telle que le gouvernement le plus puissant ne peut empêcher une loi de tomber en désuétude, si elle est contraire à l’opinion d’une population éclairée.

On voit que, si les nations ont subsisté jusqu’à présent sans étudier la structure des sociétés, ce n’est pas un motif pour des hommes raisonnables, de rester perpétuellement étrangers à cette étude. Mais nous ne devons pas seulement guérir les maux guérissables ; nous devons apprendre quels sont les biens nouveaux qu’on peut acquérir et dont l’état passé des sociétés ne fournissait pas même l’idée. Jusqu’au commencement du dix-septième siècle les rues de Paris n’avaient pas été pavées : fallait-il se passer éternellement de ce moyen de communication et de salubrité, parce qu’on s’en était passé jusque-là[20] ?

Supposerait-on qu’il suffit au bonheur des nations que ceux qui les gouvernent soient instruits ? Peuvent-ils l’être quand la nation ne l’est pas ? La remarque en a déjà été faite[21]. Ceux qui sont nés pour exercer le pouvoir en sont rarement dignes. Trop de gens sont intéressés à fausser leur jugement dès l’enfance. Ceux qui usurpent le pouvoir ne valent guère mieux. Ce ne sont pas les lumières qui portent au timon des affaires, et quand une fois on y est parvenu, on fait peu de cas des lumières ; on a trop peu de temps pour étudier ; on est trop avancé en âge pour s’instruire ; la puissance déprave presque inévitablement ceux qui l’exercent : les principes ont quelque chose de trop inflexible pour convenir à la puissance ; elle préfère ce qui la flatte ; elle exploite les vices et les préjugés du vulgaire, loin de les corriger. En admettant que César et Bonaparte fussent plus avancés que leur siècle (ce que je suis loin d’accorder), quel régime ont-ils légué à leur pays ? Si les lumières eussent été généralement répandues à Rome et dans la France, au lieu de s’appuyer sur la cupidité d’un petit nombre de fonctionnaires publics[22], sur l’humeur guerrière du peuple, ils auraient fondé leurs institutions sur l’intérêt bien entendu du plus grand nombre, et longtemps elles eussent fait la prospérité du pays.

L’influence que l’économie politique exerce sur les qualités morales des individus, n’est pas moins remarquable que son influence sur les institutions publiques. La civilisation, il est vrai, multiplie nos besoins ; mais en même temps elle nous fournit les moyens de les satisfaire ; et une preuve que les biens qu’elle nous offre, sont proportionnellement supérieurs à ceux qui naissent de tout autre mode d’existence, c’est que chez les peuples civilisés, éclairés et industrieux, non seulement un bien plus grand nombre de personnes sont entretenues, mais chacune d’elles est entretenue avec plus d’abondance que dans tout autre situation[23].

Sans examiner jusqu’à quel point la civilisation et les lumières qu’elle mène à sa suite, sont favorables aux mœurs, je ferai remarquer que les moyens indiqués par l’économie politique pour satisfaire régulièrement et progressivement nos besoins, contribuent tous à donner à la force, à l’activité, à l’intelligence des hommes une direction salutaire. Elle prouve que, parmi ces moyens d’existence, les seuls qui soient efficaces, féconds, durables, sont ceux desquels il résulte une création et non une spoliation ; que la mauvaise foi, la violence ne procurent que des avantages non moins précaires qu’ils ne sont honteux ; que ces avantages sont surpassés par les maux qu’ils entraînent ; que nulle société ne pourrait subsister si le crime devenait le droit commun, et si le vice constituait les mœurs du plus grand nombre. En démontrant le pouvoir de ce travail intelligent qu’on désigne sous le nom d’industrie, elle le met en honneur, elle décrie toutes les actions oiseuses ou nuisibles. L’industrie, à son tour, rend indispensable les relations d’homme à homme ; elle leur enseigne à s’aider mutuellement, au lieu de s’entre-détruire, comme dans l’état sauvage qu’on a si peu raisonnablement nommé l’état de nature ; elle adoucit les mœurs en procurant l’aisance ; en montrant aux hommes ce qu’ils ont à gagner à s’attacher les uns aux autres, elle est le ciment de la société.

On ne peut espérer qu’en éclairant les hommes sur leurs vrais intérêts, on puisse les préserver de tous les maux qui tiennent à leur nature et à la nature de la société ; je ne me flatte pas qu’on réussisse jamais à les affranchir de cette universelle infirmité, la vanité personnelle ou nationale, qui depuis le siège de Troie jusqu’à la campagne de Russie, a disputé à la cupidité le triste honneur de faire répandre le plus de sang et couler le plus de larmes. Cependant on peut croire qu’un jour le progrès des sciences morales et politiques en général, et l’amélioration des institutions sociales qui en sera la suite, parviendront à donner à un penchant dangereux une direction moins funeste, et changeront une jalousie coupable en une salutaire émulation.

Toujours est-il vrai que toutes les dispositions bienveillantes qui peuvent exister chez les hommes, sont favorisées par les lumières du genre de celles que répand l’économie politique.

Cependant, au milieu des bons effets qu’il est permis d’attendre de la propagation de ses principes, il convient, je crois, de se préserver d’une prétention élevée par un grand nombre d’économistes, qui ne voient dans cette science que l’art de gouverner, ou de diriger le gouvernement dans la route du bien public. Je pense qu’on s’est mépris sur son objet. Elle est sans doute bien propre à diriger les actions des hommes ; mais elle n’est pas proprement un art, elle est une science ; elle enseigne ce que sont les choses qui constituent le corps social, et ce qui résulte de l’action qu’elles exercent les unes sur les autres. Sans doute cette connaissance est très profitable aux personnes qui sont appelées à en faire des applications en grand ; mais c’est de la même manière qu’elles font usage des autres lois qui ont été trouvées, en physique, en chimie, en mathématiques. Parce qu’on profite des lumières acquises dans ces diverses branches de connaissances, est-on fondé à dire qu’elles donnent des conseils ? La nature des choses, fière et dédaigneuse aussi bien dans les sciences morales et politiques, que dans les sciences physiques, en même temps qu’elle laisse pénétrer ses secrets au profit de quiconque l’étudie avec constance et avec bonne foi, poursuit de toute manière sa marche, indépendamment de ce qu’on dit et de ce qu’on fait. Les hommes qui ont appris à la connaître, peuvent, à la vérité, mettre la partie agissante de la société, sur la voie de quelques applications des vérités qui leur ont été révélées ; mais en supposant même que leurs yeux et leurs inductions ne les aient pas trompés, ils ne peuvent connaître les rapports innombrables et divers qui font de la position de chaque individu, et même de chaque nation, une spécialité à laquelle nulle autre ne ressemble sous tous les rapports. Tout le monde, selon la situation où chacun se trouve, est appelé à prendre conseil de la science ; personne n’est autorisé à donner des directions. Une science n’est que l’expérience systématisée, ou, si l’on veut, c’est un amas d’expériences mises en ordre et accompagnées d’analyses qui dévoilent leurs causes et leurs résultats. Les inductions qu’en tirent ceux qui la professent, peuvent passer pour des exemples qui ne seraient bons à suivre rigoureusement que dans des circonstances absolument pareilles, mais qui ont besoin d’être modifiées selon la position de chacun. L’homme le plus instruit de la nature des choses, ne saurait prévoir les combinaisons infinies qu’amène incessamment le mouvement de l’univers.

Cette considération a échappé aux économistes du dix-huitième siècle, qui se croyaient appelés à diriger le gouvernement des nations[24], et malheureusement aussi à quelques économistes plus modernes qui, sous ce rapport du moins, ne me semblent pas avoir compris le but et la dignité de la science.

On pourrait croire que des vérités fondées sur une observation exacte et une analyse rigoureuse, même accompagnée de développements et d’exemples, ne sont pas aussi utiles que des conseils plus directs qui ne laissent aucun doute sur la marche qu’un gouvernement doit tenir ; mais l’autorité des choses est supérieure à l’autorité des hommes, quelque éminents qu’on les suppose. Elle révolte moins l’amour-propre des riches et des puissants, et cependant elle est plus sévère. Les savants peuvent être flatteurs, dit un de nos auteurs modernes[25] ; mais les sciences ne flattent personne. On se soumet à leurs décrets, parce qu’on ne peut pas s’élever contre une force majeure. On peut quelquefois secouer avec succès le joug d’un despote ; on ne se révolte point impunément contre la nature des choses.

Je conviens qu’en même temps que les hommes voient quel est le bon parti, leurs préjugés, leurs vices, leurs passions, font qu’ils embrassent le mauvais. Mais ce malheur ne dépend pas de la forme que revêtent les conseils ; les mêmes inconvénients empêchent qu’on suive les indications les plus directes, et une indication directe n’a pas même la force d’une indication détournée, lorsque celle-ci porte avec elle la conviction. En dernier résultat, le triomphe le moins douteux est celui de la vérité. Elle finit par être écoutée, et il n’est aucun gouvernement qui ne rentre, de gré ou de force, dans une bonne route, quand il est bien démontré qu’il en suit une mauvaise[26].

Les gouvernements les plus despotiques sont eux-mêmes intéressés à connaître la nature des choses dans ce qui a rapport à l’économie des sociétés. Il est vrai qu’ils peuvent s’emparer d’un moyen de succès au profit personnel de ceux qui gouvernent, plutôt qu’au profit du public. Cependant les nations ont ce bonheur que les despotes ne peuvent recueillir les fruits des saines doctrines en économie politique, sans que leurs peuples ne commencent par les goûter. Un potentat ne saurait lever de fortes contributions, sans que ses sujets, cultivateurs, manufacturiers et commerçants, n’aient de gros revenus ; et les gens qui cultivent l’industrie ne sauraient avoir de gros revenus, à moins qu’ils ne soient bien traités par l’autorité, et ne jouissent, dans leurs actions privées, d’une sécurité parfaite et d’une assez grande dose de liberté[27]. Henri IV ne fut pas un des moins despotes des rois de France, et cependant la France prospéra sous son règne, parce qu’on n’y tracassait pas les particuliers. Nous voyons au contraire, Mehemet-Ali, pacha d’Égypte, ruiner le sol le plus fertile de l’univers, en y appelant l’industrie de toutes parts. Mais il sacrifie les intérêts des particuliers à ce qu’il croit être ses propres intérêts. Admirateur de Bonaparte, il se mêle de tout : tout périt dans ses mains, malgré ses talents qui ne sont pas communs ; et lui-même se trouvera enveloppé dans la détresse où il aura plongé son pays.

On dit que les nations ne peuvent prospérer qu’avec la liberté ; et sans doute la liberté politique est, de tous les régimes, le plus favorable aux développements d’une nation ; mais pourquoi jeter dans le découragement les peuples qui n’en jouissent pas, en leur persuadant qu’au malheur d’être sujets, ils doivent nécessairement ajouter celui d’être misérables ? Qu’ils sachent au contraire que, si les connaissances économiques se répandent généralement assez pour qu’elles débordent dans les palais des rois, les rois rendront plus doux le sort des peuples, parce qu’ils comprendront mieux alors en quoi consistent leurs propres intérêts, qu’ils entendent en général assez mal.

Il ne faut cependant pas qu’on s’imagine qu’un despotisme, même éclairé, puisse faire fleurir les nations à l’égal d’un régime où les intérêts nationaux sont consultés avant tout. Une nation, comme une cour, peut être ignorante, peut avoir été mal élevée, peut se laisser dominer par ses passions ; mais elle veut toujours de bonne foi le bien public. Elle est directement intéressée à ne placer que des gens éclairés et des hommes d’honneur dans les fonctions importantes ; tandis qu’un despote peut vouloir mettre en place des intrigants adroits et sans pudeur ; ils ont à soutenir une autorité que la raison ne justifie pas toujours, et des préjugés ou des passions qu’elle condamne. Lorsqu’il y a des castes ou des corps privilégiés, on peut se dispenser d’avoir du mérite pour parvenir : la catégorie dans laquelle on se trouve, suffit pour vous porter. Sous le régime de l’égalité, on est jugé suivant d’autres règles. Les hommes y sont classés selon leur mérite, et quand le mérite leur manque, ils sont classés sévèrement.

C’est alors que les législateurs, les administrateurs de la chose publique qui demeurent étrangers aux principes de l’économie sociale, courent le risque d’être assimilés à ces charlatans en médecine, qui, sans connaître la structure du corps humain, entreprennent des guérisons, des opérations qui coûtent la vie à leurs malades, ou les exposent à des infirmités quelquefois pires que la mort. L’homme d’État ignorant doit être détesté plus que le charlatan lui-même, si l’on compare l’étendue des ravages causés par leur impéritie.

Ce n’est pas tout : dans le traitement du corps humain, l’effet suit immédiatement la cause, et l’expérience se répète tous les jours. Sans connaître la nature du quinquina ni celle de la fièvre, nous savons que ce médicament guérit cette maladie, parce que l’expérience en a été mille fois répétée, parce qu’on a pu dégager l’action d’un spécifique, de l’action de tous les autres remèdes, et savoir ainsi quel est celui auquel on devait attribuer la guérison. Mais dans l’économie des nations, on ne peut, sans danger, suivre les conseils de l’empirisme ; car on n’y est pas maître de répéter les expériences, et jamais on ne peut les dégager des accessoires qui exercent quelquefois une telle influence, qu’ils changent absolument les résultats. C’est ainsi que la prospérité croissante de l’Europe, depuis trois siècles, a été attribuée par l’ignorance, aux entraves mises au commerce ; tandis que les publicistes éclairés savent qu’on en est redevable aux développements de l’esprit humain et de l’industrie des peuples. Cette vérité ne peut être empiriquement prouvée ; elle ne peut sortir que de la nature des choses et d’une analyse exacte : il faut donc connaître cette nature des choses, et l’on peut dire qu’il n’est aucun genre de connaissance où l’expérience puisse moins se passer de la science.

C’est pour cette raison qu’il est aisé de prévoir que les publicistes qui négligeront de se tenir au courant des progrès récents de l’économie politique, partageront le discrédit des hommes d’État qui la négligeront. Tout écrivain qui travaille pour l’instruction générale, exerce une sorte de magistrature dont l’autorité est proportionnée à ses connaissances et à ses talents. Quelle confiance peut mériter un publiciste qui ne connaît pas la matière dont il raisonne, c’est-à-dire, le corps social vivant ? Il est permis de croire qu’avant peu il sera honteux de ne pas connaître les principes de l’économie des nations, et de parler des phénomènes qu’elle présente, sans être en état de les rattacher à leurs véritables causes.

« Les lois qui règlent le mouvement des astres, dit M. McCulloch[28], sont l’objet d’une étude justement honorée, bien que nous ne puissions pas exercer la plus petite influence sur la marche des planètes, et qu’elle n’ait qu’un rapport très faible et très indirect avec notre bien-être. Mais les lois qui président à la marche de la société, qui font qu’un peuple avance vers la prospérité ou recule vers la barbarie, ont des rapports directs avec notre condition, et, nous éclairant sur les moyens de la rendre meilleure, doivent nous intéresser bien plus vivement.

« La prospérité d’une nation ne dépend pas autant de l’avantage de la situation, de la salubrité du climat, de la fertilité du sol, que du génie inventif, de la persévérance et de l’industrie des habitants, et par conséquent des mesures propres à protéger le développement de ces qualités. Un bon système économique balance une foule d’inconvénients ; par lui des régions inhospitalières se couvrent d’une population nombreuse, abondamment pourvue de toutes les douceurs de la vie, élégante dans ses mœurs et cultivée dans ses goûts : mais, sans un bon régime, les dons les plus précieux de la nature ne servent à rien ; le sol le plus fertile, le climat le plus heureux n’empêchent pas un peuple de croupir dans l’ignorance, la misère et la barbarie. »

Au reste, nous avons lieu de nous applaudir des rapides progrès que la science sociale a fait dans le cours d’une seule génération. Elle en fera beaucoup d’autres : les hommes les plus exercés de chaque nation, semblables à ces pionniers de l’Amérique septentrionale, marchent devant ; et le travail les suit en défrichant et en repoussant les sauvages dont le pouvoir s’affaiblit tous les jours. Quelques arbres antiques et majestueux succombent dans cette marche des nations ; mais, à la place qu’ils occupaient, la prospérité vient s’asseoir sous de plus riants ombrages.

L’organisation sociale se perfectionnera d’autant plus sûrement, que dans les sociétés modernes, des populations plus nombreuses, des besoins plus étendus, des intérêts plus compliqués, la division du travail qui en est la suite, veulent que le soin de veiller aux intérêts généraux devienne une occupation à part. Le gouvernement représentatif peut seul répondre aux besoins des sociétés, et lui-même en offrant des garanties nécessaires, en ouvrant la porte aux améliorations désirables, est un puissant moyen de prospérité ; il finira par être adopté partout ; ou, si quelque nation est assez retardée pour ne point le réclamer, elle restera en arrière de toutes les autres, semblable à ce marcheur paresseux ou maladroit, qui cloche au milieu d’une troupe en mouvement, et se trouve devancé et froissé par tout le monde.

Les principes de l’économie politique ne sont pas moins favorables à l’administration de la justice, qu’aux autres branches du gouvernement. La société, les biens qui la font subsister, ne sont-ils pas la matière sur laquelle s’exercent les lois civiles et criminelles ? Sans la connaissance des intérêts de la société, les magistrats ne seraient, comme les sbires de la police, que les instruments aveugles du pouvoir arbitraire ; il faudrait les comparer à ces projectiles qui partent d’une bouche à feu, pour tuer au hasard le bon droit comme le mauvais.

L’économie politique peut seule faire connaître les vrais rapports qui lient les hommes en société ; si elle décrédite les mauvaises institutions, elle prête une nouvelle force aux bonnes lois, à une bonne jurisprudence. Elle assoit les droits de la propriété sur ses vrais fondements ; elle y rattache celle des talents, celle des clientèles, celle des inventions nouvelles. Elle fait connaître les principes du droit dans les questions que font naître l’intérêt des capitaux, le revenu des terres, les manufactures et le commerce. Elle montre dans quels cas les marchés sont légitimes, c’est-à-dire, dans quels cas les conditions des marchés sont le prix d’une concession réelle, ou ne sont le prix de rien. Elle détermine l’importance des arts, et les lois que leur exercice réclame. La lithographie n’est-elle pas entrée dans notre législation ? et, si l’on parvenait à se diriger au travers des airs, ne faudrait-il pas faire sur les clôtures, sur les passe-ports, sur les douanes, des lois différentes de celles que nous avons ?

Les considérations qui précèdent ne permettent pas de douter de l’heureuse influence d’une étude un peu générale de l’économie politique, sur les institutions d’un peuple ; et l’on ne peut pas douter davantage de l’influence que de sages institutions exercent sur le sort des particuliers et des familles. Quand un pays prospère, on remarque plus d’aisance dans les ménages, les enfants s’élèvent plus facilement, s’établissent plus tôt, et rencontrent moins d’obstacles dans le cours de leur carrière. Mais, il faut l’avouer, le commun des hommes est peu frappé des rapports qui existent entre le bien général et les intérêts particuliers. Lorsqu’on parcourt les provinces de certains pays, on a souvent lieu d’être confus en voyant les habitants d’une ville prendre feu pour les intérêts de leur localité, ou des classes dont ils font partie ; et, pourvu que leur vanité nationale ne soit pas blessée, demeurer indifférents à ce qui touche aux intérêts de leur nation ou de l’humanité. L’intérêt général pour eux est une abstraction, un intérêt étranger, comme celui qu’on prend à une comédie, à un roman.

Certes un homme qui ne s’intéresserait pas à sa famille, à sa commune, serait très coupable ; je crois même que le maintien de la société dépend du soin qu’on en prend ; mais il faut que ce soin s’accorde avec les intérêts généraux ; et une certaine dose de lumières est indispensable pour que l’on comprenne jusqu’à quel point ces intérêts se confondent. Lorsqu’une fois ce point est bien compris, tout en réclamant une justice partielle, on peut faire valoir ce qu’elle a d’intéressant pour le bien général ; on est en état de prêter à sa réclamation le plus puissant de tous les appuis, celui du grand nombre ; on associe à sa cause le pays tout entier ; bien mieux, on y associe les hommes de tous les pays. On est capable alors d’être juge dans sa propre cause ; car une réclamation que l’intérêt général repousse, est injuste.

Les connaissances en économie politique ont d’autres bons effets pour les hommes qui les possèdent, indépendamment de leurs rapports avec le public. Elles suppléent à l’expérience dans beaucoup de cas ; à cette expérience qui coûte si cher et que l’on n’acquiert bien souvent qu’à l’époque de la vie où l’on cesse d’en avoir besoin ! Pour quiconque est au fait de la nature des choses, de la manière dont les phénomènes s’enchaînent dans le cours de la vie, les évènements qui semblent les plus extraordinaires aux yeux de l’ignorance, ne sont plus que le résultat naturel des évènements qui les ont précédés. Les conséquences des circonstances au sein desquelles nous vivons, conséquences que le vulgaire ne soupçonne pas, sont aisément prévues par celui qui sait rattacher les effets à leurs causes. Or, quelle que soit la profession qu’on exerce, quel immense parti ne peut-on pas tirer de cette prévision plus ou moins parfaite, plus ou moins sûre, de l’avenir ! Suis-je négociant ? Les gains et les pertes que je ferai dépendront de l’opinion plus ou moins juste que je me serai formée du prix futur des choses. Suis-je manufacturier ? De quelle importance n’est-il pas pour moi de connaître les effets de la concurrence des producteurs, de la distance des lieux d’où je tire mes matières premières, de ceux où je place mes produits, de l’influence des moyens de communication, du choix des procédés de la production ?

Il résulte bien en général de l’étude de l’économie politique qu’il convient aux hommes, dans la plupart des cas, d’être laissés à eux-mêmes, parce que c’est ainsi qu’ils arrivent au développement de leurs facultés ; mais il ne s’ensuit pas qu’ils ne puissent recueillir un grand avantage de la connaissance des lois qui président à ce développement. S’il faut connaître l’économie d’une ruche pour en tirer parti, que sera-ce de l’économie de la société qui tient à tous nos besoins, à toutes nos affections, à notre bonheur, à notre existence ? Quel homme n’est pas intéressé à découvrir le fort et le faible de la situation sociale où le sort l’a placé ? ou bien à faire choix d’une profession pour lui-même ou pour ses enfants ? ou bien à porter un jugement sur celles qu’exercent les personnes avec lesquelles il a des relations d’affaires ou d’amitié ? Si l’on considère le grand nombre de personnes qui se ruinent, même en travaillant courageusement, même en faisant preuve de beaucoup d’adresse et même d’esprit, on sentira qu’elles doivent nécessairement ignorer la nature des choses à beaucoup d’égards, ainsi que l’application que chacun peut en faire à sa position personnelle. Le capitaliste, le propriétaire foncier peuvent-ils n’être pas curieux de connaître ce qui fonde leurs revenus ? Peuvent-ils être indifférents aux suites d’une opération sur les monnaies, ou de toute autre mesure prise par le gouvernement ? Ne doivent-ils pas souhaiter d’avoir un avis éclairé dans les assemblées dont ils font partie, soit comme administrateurs, soit comme actionnaires, soit même comme conseils ?

On peut se représenter un peuple ignorant des vérités prouvées par l’économie politique, sous l’image d’une population obligée de vivre dans un vaste souterrain où se trouvent également enfermées toutes les choses nécessaires au maintien de la vie. L’obscurité seule empêche de les trouver. Chacun, excité par le besoin, cherche ce qui lui est nécessaire, passe à côté de l’objet qu’il souhaite le plus, ou bien le foule aux pieds sans l’apercevoir. On se cherche, on s’appelle sans pouvoir se rencontrer. On ne réussit pas à s’entendre sur les choses que chacun veut avoir ; on se les arrache ; on les déchire ; on se déchire même entre soi. Tout est confusion, violence, dégâts…, lorsque tout à coup un rayon lumineux pénètre dans l’enceinte ; on rougit alors du mal qu’on s’est fait ; on s’aperçoit que chacun peut obtenir ce qu’il désire ; on reconnaît que ces biens se multiplient d’autant plus que l’on se prête des secours mutuels. Mille motifs pour s’aimer, mille moyens de jouir honorablement, s’offrent de toutes parts : un seul rayon de lumière a tout fait. Telle est l’image d’un peuple plongé dans la barbarie ; tel il est quand il devient éclairé.

Ce ne sont point les sciences, a-t-on dit quelquefois, ce sont les arts utiles qui amènent la prospérité ; les généralités ne servent à rien, nous ne voulons que des spécialités. — Sans doute il est indispensable à tout homme de posséder les connaissances spéciales qu’exige sa profession. Mais ces connaissances spéciales ne suffisent pas : elles ne sont qu’une routine aveugle, lorsqu’on ne sait pas les rattacher au but qu’on se propose, aux moyens dont on peut disposer. Nous ne sommes pas appelés à exercer nos arts au milieu d’un désert. Nous les exerçons au sein de la société et pour l’usage des hommes ; il faut donc étudier l’économie de la société dans laquelle nous sommes, pour ainsi dire, plongés, et d’où dépend perpétuellement notre sort. L’état de société développe des intérêts qui se confondent, d’autres intérêts qui se croisent, de même qu’il y a dans la chimie des substances qui se combinent et d’autres qui se neutralisent. Pour en bien connaître le jeu, pour que notre instruction soit complète, il faut que nous connaissions tous les éléments dont la société se compose, et ce qui résulte de leur combinaison.

On vante l’industrie de certaines nations, et l’on s’imagine que leur supériorité à cet égard ne consiste que dans des procédés d’exécution plus parfaits. Sans doute les procédés matériels ont leur importance ; mais les plus grands succès de l’industrie, et la prospérité qui en est la suite, sont dus à l’entente de l’économie industrielle, qui n’est que l’application de l’économie politique aux choses qui tiennent à l’industrie. Sous ce point de vue, une nation plus industrieuse qu’une autre, se distingue par un esprit plus calculateur ou mieux calculateur, par un jugement plus sûr dans le choix de ses entreprises et dans les moyens qu’elle met en usage pour réussir ; elle se distingue encore par un esprit de conduite, élément essentiel de succès en tout genre ; d’où il résulte, chez elle, plus d’assurance pour entreprendre, et plus de persévérance pour continuer ; car il est impossible de continuer une entreprise mal conçue et mal dirigée[29].

On est facilement ébloui par les miracles de l’industrie. Nous avons vu l’homme s’élever dans les airs et plonger sous les eaux ; il a traversé l’Océan sans voiles et sans rames ; des voitures cheminent sans chevaux ; des machines à vapeur semblent donner des signes d’intelligence ; mais, pour que tout cela tourne au profit des nations et des individus, il faut que tant de moyens surprenants soient dirigés par les lumières de l’économie politique ; sans ses conseils éclairés, les plus brillantes expériences, les procédés les plus ingénieux peuvent n’être que de dangereuses amorces.

Les savants cherchent à la vérité à faire connaître le procédé le plus économique ; ils ne négligent pas d’indiquer celui qui épargne le plus la force et la matière, celui qui arrive le plus tôt et avec le moins d’effort au résultat le plus grand ; mais le résultat pour eux, c’est la chose produite ; et la chose produite n’est pas toujours la richesse produite. La question n’est pas seulement de produire au meilleur marché, mais de savoir si une chose, même lorsqu’elle est produite au meilleur marché, vaut ses frais[30]. Il faut savoir si le meilleur moyen de l’obtenir est de la créer directement, et s’il ne convient pas mieux de se la procurer par la voie de l’échange et en fabriquant d’autres produits tout à fait différents. Dès lors la question économique se dégage de ce qui tient aux procédés de l’art.

L’administration des entreprises particulières a plus d’influence sur leurs succès, même que les procédés de l’art. On voit des entrepreneurs se ruiner, avec les mêmes procédés, dans le même lieu et pouvant disposer des mêmes moyens qui suffisent à d’autres pour faire de brillantes fortunes. L’industrie consiste moins peut-être dans les procédés techniques d’un art que dans l’esprit de conduite, qualité qui s’applique à tous les genres de productions, à la production agricole, à celle que nous devons au commerce, aussi bien qu’à celle qui résulte des arts manufacturiers. On verra même qu’elle s’applique aux arts libéraux, aux fonctions publiques, et même à des services purement intellectuels et moraux.

Or l’esprit de conduite résulte d’une certaine fermeté de caractère combinée avec une juste appréciation des choses, fruit des études économiques.

Ces études n’apprennent pas à tirer un bon parti d’une mauvaise situation ; mais elles en font connaître les difficultés, elles découvrent même des impossibilités, et sous ce point de vue elles sont encore utiles : elles épargnent les vains efforts qu’on tenterait pour les vaincre. Il est bon de connaître les circonstances dont on ne peut attendre que de frivoles résultats, afin de ne pas attacher à ces circonstances plus d’importance qu’elles ne méritent.

Tels sont, sous le rapport des intérêts généraux, comme sous celui des intérêts particuliers, les fruits qu’on peut tirer de l’étude de l’économie politique. Sans doute ce genre de savoir s’acquiert à la longue par l’expérience, comme tout autre ; mais il a fallu quatre mille ans pour acquérir par cette voie ce que nous savons aujourd’hui. L’expérience est une manière d’apprendre excessivement longue et dispendieuse ; car on ne fait pas une seule faute qu’on ne la paie chèrement. Je suis persuadé que cette étude sera bientôt le complément nécessaire de toute éducation libérale ; on voudra se soustraire à un désavantage pareil à celui dont gémissent les personnes qui ne savent pas lire, lorsqu’elles sont entourées de gens qui jouissent de ce moyen d’information. Mais un si rapide aperçu ne suffit pas pour faire sentir tous les avantages qu’on en peut tirer ; ils s’offriront en foule à la lecture de cet ouvrage.

Les jeunes gens surtout peuvent en recueillir un grand fruit. Que les jeunes gens y prennent garde : ils sont destinés à vivre, à travailler dans un siècle plus avancé que celui dans lequel ont vécu leurs pères. On raffine sur tout ; et ceux d’entre eux qui n’auront pas des idées très justes, et un peu étendues sur leur situation personnelle, sur la nature de leurs occupations, sur le degré d’importance qu’elles peuvent avoir, ou n’avoir pas, dans le monde, seront facilement devancés par d’autres plus instruits. Toutes les lumières se tiennent. Les progrès de l’économie politique sont dus à l’application qu’on a faite de la méthode analytique et expérimentale aux sciences morales et politiques ; et réciproquement des idées plus exactes sur d’autres points dépendront des progrès de l’économie politique. Elle est maintenant entrée dans le domaine de l’esprit humain, et marchera comme lui.

Après nous être convaincus de l’extrême importance des connaissances économiques et des grands avantages que leur propagation promet aux nations, il ne sera pas inutile de remarquer les obstacles qui retardent leur progrès.

En chaque occasion les notions erronées avec lesquelles on a été bercé, qu’on a entendu répéter mille fois, que l’on trouve consignées dans une multitude de livres, les fausses significations que l’usage commun attache à certains mots, assiègent l’esprit quoi qu’on fasse[31]. Elles le replongent dans les brouillards et dans le doute, même après qu’une démonstration lumineuse l’en avait tiré. J’ai souvent éprouvé, en étudiant l’économie politique, que de vieilles idées enracinées dès l’enfance, dans mon esprit, m’embarrassaient dans ma route ; et, pour m’en démontrer à moi-même la fausseté, j’étais obligé de repasser par toutes les mêmes observations, par tous les mêmes raisonnements qui les avaient détruites déjà plusieurs fois ; ce qui doublait, triplait le travail de cette étude. Il est plus difficile d’oublier ce qu’on a appris de faux, que de loger dans sa tête ce qu’on a découvert de vrai[32].

Malgré la solidité des bases sur lesquelles reposent nos connaissances économiques, on a quelquefois révoqué en doute leur réalité et leur utilité. Je ne saurais donc passer sous silence quelques-unes des objections qu’on a élevées contre elles ; laissant de côté les objections frivoles et qui tombent d’elles-mêmes, pour ne m’attacher qu’à celles qui peuvent faire impression sur des esprits, d’ailleurs éclairés, mais trop paresseux pour étudier une science avant de la juger.

On a dit que les faits dont s’occupe l’économie politique, ne peuvent point offrir de résultats constants, ni de corps de science, en ce qu’ils sont dépendants des volontés et des passions des hommes, c’est-à-dire, de ce qu’il y a de plus inconséquent et de plus fugitif au monde. Mais ces volontés, ces passions n’empêchent pas que les choses dont s’occupe l’économie politique, n’aient une nature qui leur soit propre et qui agit de la même manière dans les cas semblables. Les volontés humaines ne sont dès lors que des accidents qui modifient l’action réciproque des choses les unes sur les autres, sans la détruire. C’est ainsi que les organes du corps humain, le cœur, les nerfs, l’estomac, exercent des fonctions constantes qui deviennent l’objet d’une science positive, quoique l’intempérance et les passions apportent du trouble dans ces fonctions. Il ne s’agit que d’apprécier convenablement l’influence des circonstances accidentelles. C’est, pour l’observer en passant, la raison qui doit porter quelquefois à faire céder les principes devant les circonstances ; l’action de celles-ci peut exercer parfois une influence supérieure à l’action même des causes principales. Les règles de l’art de guérir indiqueraient la saignée dans un certain cas ; mais, si dans la situation où se trouve le malade, le danger de la saignée l’emporte sur celui de la maladie, il serait peu sage d’y avoir recours. Les partisans les plus zélés de la liberté du commerce n’ont jamais conseillé de renverser imprudemment des entraves qu’ils regardent cependant comme très fâcheuses.

Ce n’est donc pas raisonner sagement que de s’élever contre les principes d’une science sur ce motif qu’il peut être dangereux de les appliquer à contre-temps. La science elle-même fournit d’importantes directions pour déterminer les cas où les principes sont applicables, et ceux où il ne convient pas de les appliquer.

On a dit que l’économie sociale présente des questions insolubles ; que celle de l’utilité du luxe, par exemple, n’est pas encore résolue[33]. Elle ne l’est pas en effet, mais c’est pour ceux qui n’ont pas assez étudié les premiers principes de la science. Quiconque s’est formé une idée complète du phénomène de la production, quiconque a analysé les effets des diverses sortes de consommations, sait fort bien ce qu’il doit penser du luxe. « Le désir d’arriver d’un saut aux derniers résultats et aux conclusions pratiques de l’économie politique, a dit M. McCulloch[34], est l’erreur commune de ceux qui ne sont pas assez avancés dans cette étude. » Si la science présente des incertitudes, ce n’est donc pas à ceux qui l’étudient qu’il faut s’en prendre ; mais à ceux qui ne l’étudient pas. Et ce qu’il y a de pis, c’est que ceux qui ne l’étudient pas sont les plus prompts à trancher les questions, et à donner des explications fort ridicules des phénomènes qu’ils reprochent aux autres de ne pas bien expliquer. Ceux qui reprochent aux médecins d’être hors d’état de connaître la cause d’une maladie, sont les premiers à l’attribuer aux humeurs, aux nerfs, sans savoir en quoi consistent les humeurs, sans pouvoir dire quelles sont les fonctions du système nerveux, ni le reste.

Mais quand il serait vrai que plusieurs phénomènes économiques ne fussent pas encore suffisamment expliqués, est-ce un motif de repousser les notions certaines qu’on a déjà acquises ? Quelle est la science qui rend compte de tout ? Beaucoup de phénomènes du monde physique déjouent les efforts et les recherches des savants, tout comme ceux du monde politique. Un phénomène bien surprenant frappa les yeux vers la fin du siècle dernier : des pierres d’une espèce particulière tombèrent du ciel ; mais tous les efforts des savants n’ont abouti jusqu’à présent qu’à constater le fait ; nul d’entre eux n’a pu l’expliquer. Si quelqu’un avait l’audace d’en conclure que la physique expérimentale est une science inutile, on lui opposerait la découverte de la nature de la foudre et les moyens que nous avons trouvés de la diriger à notre gré. Faut-il, par la raison qu’on ne sait pas une chose, consentir à en ignorer une autre que l’on peut savoir ? Quand une science ne nous donne pas d’indications pour certains cas, devons-nous renoncer aux conseils utiles qu’on en peut recevoir dans d’autres cas ? Parce que la physique n’explique pas les pierres tombées du ciel, renoncerons-nous à l’usage des paratonnerres dont la théorie est complètement démontrée ?

On s’est autorisé de cette multitude d’écrits et d’opinions, fondées ou non, élevées parmi les économistes politiques, pour les repousser toutes indistinctement. On a dit qu’aucun parti n’était en état de prouver ses propositions, puisqu’elles étaient disputées par un autre parti. Mais quelle science expérimentale ou d’observation n’a pas offert des luttes semblables ? Jamais une vérité n’a été mise en avant, qu’elle n’ait été contestée. Lorsque Harvey eut démontré la circulation du sang, on passa cinquante années à combattre cette doctrine avant de l’admettre. Le système de Copernic a encore des antagonistes. Les vérités mathématiques elles-mêmes ont été des sujets de dispute ; et nous avons vu un homme qui n’était dépourvu ni d’instruction ni de talent[35], écrire des volumes pour nous prouver que le globe terrestre était allongé aux pôles, se fondant sur les expériences et les mesures mêmes qui avaient constaté son aplatissement. Après qu’il fut prouvé que les marées étaient le résultat nécessaire des lois de l’attraction universelle, le même auteur prétendit qu’elles étaient dues à la fusion des glaces polaires. De même après les belles démonstrations d’Adam Smith, on a fait des livres pour prouver que les États s’enrichissent par la balance du commerce. S’il suffisait des paradoxes d’un insensé pour nous empêcher de nous livrer à une étude quelconque, quelle est l’étude que nous pourrions entreprendre[36] ?

La plus grande partie des faits sur lesquels se fondent les doctrines de l’économie politique, se renouvellent chaque jour, et ont tout le monde pour témoin. Tout le monde dès lors se croit autorisé à les juger, à en tirer des conclusions. Les hommes les moins instruits disent : Puisque nous voyons les mêmes faits que les maîtres de la science, et que nous avons autant de jugement qu’ils peuvent en avoir, pourquoi n’en tirerions-nous pas comme eux des principes généraux ? Il s’ensuit de là que chacun se croit en droit de refaire la science à sa manière.

D’autres, après avoir lu un livre d’économie politique, s’imaginent que la science était inconnue pour tout le monde, comme elle l’était naguère pour eux-mêmes ; un nouvel ordre d’idées s’est découvert à leurs yeux ; ils croient avoir pensé des notions qu’ils ont reçues, et s’empressent de révéler des vérités qu’ils viennent d’apprendre. Mais ils n’ont pas digéré cette nourriture nouvelle. Faute d’avoir envisagé les questions sous toutes leurs faces, ils n’en ont pas saisi tous les rapports : ils oublient des considérations importantes ; ne connaissent pas des objections décisives ; tombent dans des contradictions, dans des méprises qu’ils cherchent ensuite à justifier par des sophismes ; reproduisent des faits reconnus faux et des arguments cent fois réfutés ; attaquent et se défendent par des chicanes, et embrouillent par d’ennuyeux commentaires, les questions qu’ils se vantent d’éclaircir.

On a vu même des auteurs, non seulement vouloir propager leurs vues par la persuasion, mais prétendre qu’elles fussent adoptées de confiance et en vertu de la seule opinion qu’ils se figuraient qu’on devait concevoir de leurs lumières ; comme si, en supposant qu’ils fussent au niveau des connaissances actuelles, les lumières n’étaient pas essentiellement progressives ; comme si l’expérience de demain ne devait rien ajouter à l’expérience d’aujourd’hui, et comme si la plus grande sagacité pouvait prévoir toutes les conjonctures à venir, et toutes les applications possibles[37].

Mais on aurait grand tort de rendre la science responsable des erreurs de tous ceux qui jugent à propos d’en discourir. Elle consiste dans une exacte représentation des faits ; et tous les faits imparfaitement observés, ou mal expliqués, ne sont pas de la science. Nul n’est autorisé à tirer d’un fait particulier une conséquence générale, à moins d’être en état de prouver, par des analyses rigoureuses, que la conséquence dépend du fait, et à moins d’avoir des connaissances assez étendues pour être certain qu’elle ne peut tenir à aucune autre cause. Comment, si l’on ne connaît pas quelles sont toutes les circonstances capables d’influer, peut-on répondre qu’un résultat annoncé ne tient pas à une cause tout autre que celle qu’on lui assigne ? Il n’est aucun genre d’étude dans lequel il faille tenir compte de plus d’accidents, qui tous influent à leur manière, et à différents degrés, sur l’événement définitif.

Combien n’a-t-on pas imprimé d’articles de journaux, de brochures, de livres, où l’on pose en principe que c’est le monopole de l’Angleterre avec ses colonies, qui a fait sa prospérité ? tandis qu’au contraire le commerce de l’Angleterre avec ces mêmes États devenus indépendants, n’a jamais été plus lucratif que lorsqu’il n’a plus été un monopole.

Au premier jour on trouvera des législateurs prêts à prouver que la ruine de l’Espagne tient à la perte de ses possessions en Amérique, tandis que pour quiconque sait à quoi tiennent la misère et la dépopulation des États, les institutions intérieures de l’Espagne sont plus que suffisantes pour expliquer le dénuement où elle se trouve. Ce pays, situé comme il est, entre deux mers favorables à tous les genres de trafic, et possédant un sol et un climat propres à tous les genres de productions, pourrait, sans provinces d’outre-mer, devenir un des États les plus populeux et les plus riches de l’Europe.

Pendant tout le temps que la France a été gouvernée en république, sir Francis Divernois s’est flatté de prouver à l’Angleterre, par ses pamphlets, que les finances et la prospérité de la France déclinaient à tel point que ce pays allait être hors d’état de soutenir la guerre que lui faisait alors l’Angleterre. Le fait est que, durant tout ce temps, la population de la France n’a cessé de croître ; ce qui indique que son aisance était progressive. Divernois ne comprenait pas que l’industrie intérieure est la principale source de l’aisance d’un peuple, et que les entraves qui paralysaient auparavant les efforts et l’industrie intérieure des Français étaient tombées pendant la Révolution. Si la France a succombé plus tard, c’est que la plupart des anciennes entraves avaient été rétablies, et que l’ambition d’un seul homme avait usé les plus belles ressources dont un gouvernement ait jamais disposé.

Personne, je le répète, n’est en droit de se prévaloir de l’autorité des faits à moins d’être en état de les rattacher à leurs véritables causes, et de montrer la liaison qu’ils ont avec les conséquences qu’on leur attribue. Si vous ne remplissez pas ces conditions indispensables, si vous ne connaissez pas les autres faits que l’on peut opposer aux premiers, si vous ne pesez pas leurs influences, qu’importent au public vos opinions ? Elles manquent d’un fondement nécessaire. Déjà de son temps Montesquieu se plaignait de ces doctrines qui n’avaient d’autres bases que la facilité de parler et l’impuissance d’examiner[38]. Les preuves dont on les appuie ont la même force que celles dont Casti se moque avec tant de finesse, dans son poème célèbre des Animaux parlants[39].

Je ne prétends pas au reste que l’on ne puisse écrire sur l’économie politique, sans rappeler à son lecteur la totalité des principes sur lesquels cette science se fonde. Une question peut être débattue, une mesure attaquée ou défendue, sans qu’il soit nécessaire d’appeler à son aide toutes les vérités prouvées ; mais il faut les connaître ; il faut pouvoir apprécier le degré de leur importance. S’il en est une seule que vous n’ayez pas approfondie, ce peut être celle-là qui décide la question. Vous posez un principe ; mais si avant tout il n’est pas solidement établi, s’il ne se lie pas avec tous les autres, il ne saurait vous prêter aucun appui : ce n’est plus qu’un principe arbitraire, un principe de circonstance qui n’est d’aucune autorité.

Il ne faut pas de longs raisonnements pour faire sentir le tort que font à l’économie politique les écrivains qui sont animés de tout autres motifs que l’amour de la vérité. Si même de bonne foi on nuit au progrès des lumières, qu’est-ce donc lorsqu’on s’y oppose à dessein, lorsqu’on emploie son esprit, et, à défaut d’esprit, son encre, son papier et ses poumons, à tourner des arguments propres à favoriser des vues personnelles ou à décréditer les doctrines qui leur sont contraires ? Le temps est heureusement passé où les avocats du mauvais sens pouvaient prétendre à des succès durables ; mais leurs preuves étonnent quelquefois le bon sens du vulgaire. Ils n’étouffent pas la vérité, mais ils l’obscurcissent. Ils n’empêchent pas ce qui est vrai d’être vrai ; mais ils font croire aux gens du monde, à tous ceux qui redoutent la peine d’examiner, qu’il n’y a rien de prouvé sur rien ; ce qui plaît singulièrement aux hommes qui ont de bonnes raisons pour craindre la vérité.

Tel est le tort que font à l’économie politique les mauvais écrits qu’elle enfante ; et ce mal est aggravé par la juste importance que le public attache à ces matières. De là les compilations, les répétitions qui reproduisent un amas d’assertions et de sophismes propres à obstruer les avenues de la science. C’est la servir bien mal que de reproduire ces nombreuses opinions que la réflexion n’a pas mûries, qui sont quelquefois décidément fausses, dont quelques-unes même sont insensées, et qu’il faudrait au contraire mettre en oubli. Elles réclament sans profit pour le public, un temps, une attention et une dépense qu’il pourrait consacrer à acquérir des notions justes et utiles[40]. Le public, dit-on, fait justice des mauvais écrits : j’en conviens ; mais c’est après qu’il s’est rendu connaisseur, c’est-à-dire, après beaucoup de temps écoulé ; et, en attendant, la foule des mauvais articles, des mauvaises brochures, des mauvais livres, éloigne les lecteurs d’une étude qui les rebute et qui, telle qu’on la leur offre, ne leur promet aucun résultat. Mais la science n’est pas coupable du mal que lui font ses détracteurs et ses faux amis. Présentée dans toute sa simplicité, il est impossible qu’on ne soit pas frappé de son utilité et de ses attraits.

On nuit encore aux progrès de l’économie politique, lorsqu’on établit ses principes par des raisonnements trop abstraits. Cet abus éloigne le public de l’étude de cette science, et malheureusement on peut le reprocher, non seulement à des écrivains sans capacité, et dont les ouvrages ne renfermant rien de vrai, rien d’utile, tomberont inévitablement dans l’oubli ; mais aux défenseurs des meilleures doctrines, à des écrivains auxquels on doit des observations exactes, des développements ingénieux.

Il n’est pas possible, sans doute, de bannir entièrement les abstractions des sciences expérimentales. La physique elle-même n’étudie-t-elle pas les lois de la pesanteur, abstraction faite d’aucun corps grave ? les lois du mouvement, sans y joindre l’idée d’aucun projectile en particulier ? Nous sommes de même obligés d’étudier les propriétés de la valeur, la formation de l’utilité, sans pouvoir appliquer constamment ces qualités à des choses évaluables ou utiles. Le droit de propriété, le travail, sont des abstractions toutes les fois que l’on ne spécifie pas les choses auxquelles on applique le droit de propriété et l’action nommée travail ; mais je pense que ces abstractions ne doivent pas tenir lieu de l’expérience ou de l’observation, et qu’elles ne sont bonnes à rien si elles se trouvent leur être contraires. La mécanique rationnelle ou abstraite, qui explique les lois du mouvement, est presque toujours en défaut, lorsqu’il s’agit d’expliquer comment les mouvements s’opèrent dans nos arts, parce qu’elle ne peut tenir compte des frottements, des forces perdues, ni de ces innombrables circonstances auxquelles la machine la plus parfaite est toujours soumise. On en peut dire autant de ces formules rigoureuses qu’on donne pour l’expression d’une loi générale, même lorsqu’on se fonde originairement sur un fait incontestable, et qu’on procède par des raisonnements irréprochables ; même lorsqu’on s’échafaude sur des équations mathématiques qui ne sont autre chose que des raisonnements rigoureux où l’on emploie, au lieu de phrases, des signes plus abrégés.

En effet, l’algèbre ou la logique, lors même qu’on n’y découvre aucune erreur, peuvent bien donner un résultat incontestable ; mais c’est toujours dans la supposition qu’elles ne se trompent pas relativement aux données sur lesquelles reposent leurs calculs ; c’est dans la supposition que les mêmes mots, les mêmes signes représentent toujours les mêmes choses : or, ce sont là des sources d’erreurs sur lesquelles elles n’offrent aucune garantie.

De même que les calculs de l’algèbre ne portent que sur des signes, les syllogismes sont des raisonnements qui portent sur une autre espèce de signes, c’est-à-dire, sur des mots. En abandonnant les choses, en abusant des mots, les discussions deviennent des jeux d’esprit et ne prouvent plus rien, comme on le voit dans ce raisonnement que faisait un sophiste de l’ancienne Grèce : Épiménide a dit que tous les Crétois sont menteurs ; or il était Crétois lui-même ; donc il a menti ; donc les Crétois ne sont pas menteurs ; donc Épiménide le Crétois n’a pas menti en disant que les Crétois sont menteurs. On peut embrouiller ainsi les questions les plus simples, et arriver par cette voie aux conclusions les plus absurdes[41].

Ces considérations générales reçoivent leur application dans les discussions qui, à diverses époques, ont eu pour objet l’économie politique.

Les économistes sectateurs de Quesnay croyaient qu’il n’y avait rien à leur reprocher lorsqu’ils posaient en principe que, la terre seule ayant le pouvoir de produire, il n’y a de revenu réel que dans le produit net des terres, c’est-à-dire dans le surplus qu’on trouve après qu’on a retranché les frais de culture. Ils en tiraient la conséquence rigoureuse que tout impôt qui ne porte pas sur ce revenu, y retombe nécessairement avec des surcharges ; et ils en concluaient qu’il fallait asseoir directement sur les terres la totalité de l’impôt. Les économistes de Quesnay raisonnaient à perte de vue sur le mot produire, mais ne se formaient point une idée nette et précise de la production[42].

De notre temps on a semblé faire la contre-partie du principe des économistes de Quesnay, en soutenant qu’il n’existe pas dans nos richesses, un seul atome qui vienne de la terre ; qu’elles sont toutes le produit du travail ; et de ce principe on a tiré des conséquences repoussées par le simple bon sens. On voit qu’il fallait avant tout s’entendre sur l’idée renfermée dans le mot richesses.

Une dialectique irréprochable et qui part de principes avoués, peut égarer même son auteur, lorsqu’il pousse trop loin ses inductions et qu’il ne les compare pas avec les résultats que nous offre le spectacle du monde réel. C’est un principe avoué que quiconque a la libre disposition d’un capital, le place en général dans l’emploi qui donne les plus gros profits ; mais David Ricardo et son école en tirent des conclusions que l’expérience dément perpétuellement. Ils méconnaissent tous autres frais de production que ceux qui naissent du travail de l’homme ; ils méconnaissent l’influence de l’offre et de la demande, renvoyant dans les exceptions les autres causes qui font varier les prix ; or, les cas d’exception sont plus nombreux que les cas qui arrivent conformément à la règle. Quelles conséquences dès lors peut-on utilement tirer de leurs principes ? Je ne peux ajouter foi aux conséquences auxquelles est conduit, à priori, un estimable et savant écrivain[43] qui, consulté par le parlement d’Angleterre sur la question de savoir si le bas prix de la main-d’œuvre en France ne permet pas aux manufacturiers français d’établir les mêmes marchandises à plus bas prix que les manufacturiers anglais, a soutenu devant un comité d’enquête, et en dépit de l’expérience de tous les manufacturiers que la taux des salaires n’a aucun effet sur le prix des marchandises. Les économistes ne devraient-ils pas se garder de ressembler à ce médecin de Molière, qui, lorsqu’on lui annonce la mort du cocher, prétend qu’il ne peut pas être mort, parce que dans les fièvres comme celle qu’il a eue, le malade ne meurt qu’au quatorzième ou au vingt-et-unième jour[44].

David Ricardo, d’ailleurs si recommandable par son caractère et le grand nombre de vérités répandues dans ses écrits, assure, d’après des principes trop absolus, que l’augmentation des impôts ne porte aucune atteinte à la production et à la consommation d’un pays[45]. Or le fait prouve constamment contre lui, à moins qu’il ne se rencontre des circonstances plus favorables encore à la production, que l’impôt ne lui est contraire.

Quelles interminables discussions ne se sont pas élevées en Angleterre sur le revenu des terres (rent of land). Il semble quelquefois que les économistes politiques écrivent uniquement pour se convertir les uns les autres, ou pour se prouver réciproquement qu’ils ont tort. D’autres auteurs encore ne combattent personne ; ils se contentent de révéler au monde leur doctrine ; mais c’est avec un dénuement si complet d’applications, c’est avec un style tellement amphigourique, que, lorsqu’on veut comprendre leur pensée, il faut la traduire en termes simples ; et quand cette traduction est faite, on s’aperçoit que la pensée ne valait pas la peine d’être exprimée.

Tout cela fait croire que les livres qui s’occupent des intérêts les plus chers du corps social, distillent nécessairement l’ennui. Ces écrivains usent leur temps, et quelquefois d’éminentes facultés, sur des points qui, au fond, ont beaucoup moins d’importance qu’ils ne leur en attribuent ; et ils négligent les plus utiles développements de l’économie des nations. Ils donnent lieu, aux ennemis-nés de tout progrès, de dire que l’on ne peut avoir aucune confiance à des doctrines vagues ou sur lesquelles on ne peut se mettre d’accord. On serait bien malheureux si les vérités usuelles et importantes de cette science, ne pouvaient être établies qu’au moyen de tout cet échafaudage d’arguments.

Au reste, malgré la diversité des avis sur beaucoup de points, les détracteurs de l’économie politique seront toujours forcés de convenir que les écrits des auteurs qui ont fait preuve de quelque instruction, tendent tous à prouver que le respect des propriétés, la liberté d’industrie, la facilité des communications, sont favorables à la prospérité des États ; que les capitaux sont un instrument nécessaire à la production des richesses ; qu’ils ne consistent pas essentiellement dans les monnaies ; que ce n’est pas au fond avec de l’or et de l’argent qu’on achète les objets dont on a besoin, mais bien avec d’autres produits ; que les consommations mal entendues, c’est-à-dire celles qui ne servent ni à la reproduction, ni à la satisfaction d’un besoin véritable, sont un mal ; que les richesses publiques sont de même nature que celles des particuliers ; que la prospérité d’un État loin d’être nuisible aux autres États, leur est favorable, et une foule d’autres vérités qui, placées maintenant hors de l’atteinte du doute, exercent déjà une remarquable influence sur le sort des nations, sur celui des particuliers, et reçoivent tous les jours une nouvelle sanction de l’expérience.

Il convient maintenant de réduire à leur juste valeur quelques autres objections où l’on ne se contente pas d’attaquer l’une ou l’autre des doctrines de l’économie politique, mais cette science elle-même tout entière. Trop de personnes, avant d’appeler en témoignage les notions qu’on y puise, se hâtent de la condamner sur de simples allégations.

Je ne m’arrêterai pas à celles qui sont dirigées par le fanatisme et les passions politiques. Toute espèce de lumière doit leur porter ombrage, et tous moyens pour dominer leur sont bons. Laissons naître et mourir leurs diatribes, dans les feuilles, dans les pamphlets voués à l’ignorance et au mauvais sens, mais dissipons les craintes de quelques âmes honnêtes qui ont cru que cette science détournait trop les esprits de je ne sais quelle perfection idéale et mystique, pour les ramener vers les intérêts terrestres et mondains.

Que l’économie politique ne s’occupe que des intérêts de cette vie, c’est une chose évidente, avouée. Chaque science a son objet qui lui est propre. L’objet de celle-ci est d’étudier l’économie sociale, dans ce monde, et telle qu’elle résulte de la nature de l’homme et des choses. Si elle sortait de ce monde, ce ne serait plus de l’économie politique, ce serait de la théologie. On ne doit pas plus lui demander compte de ce qui se passe dans un monde meilleur, qu’on ne doit demander à la physiologie comment s’opère la digestion dans l’estomac des anges. Mais on a tort de dire que la tête courbée vers la terre, elle n’estime que les biens qu’elle donne et les valeurs qu’y ajoute l’industrie[46]. Elle estime tous les biens dont la jouissance est accordée à l’homme ; elle regarde la santé, la paix de l’âme, l’attachement de nos proches, l’estime de nos amis, comme des biens précieux, et applaudit aux efforts que l’on fait pour les obtenir ; toutefois elle ne soumet à une appréciation scientifique que les biens susceptibles d’avoir une valeur d’échange, parce que ce sont les seuls auxquels les hommes attachent, dans le sens propre, le nom de richesses ; les seuls dont la quantité soit rigoureusement assignable, et dont l’accroissement ou le déclin soient soumis à des lois déterminées. Mais parmi ces biens mêmes rigoureusement appréciables, se trouvent les plus belles institutions de la société, les plus nobles vertus, les plus rares talents. L’économie politique en fait sentir tout le prix.

C’est être injuste que de prétendre que l’économie politique, parce qu’elle découvre les moyens dont se produisent les biens appréciables pour tous les hommes, méprise ceux qui n’ont qu’une valeur personnelle, comme la considération, la santé dont on jouit, etc. Fait-on le même reproche à la législation civile parce qu’elle ne s’occupe que des biens et des intérêts temporels ? Un des grands moyens de perfectionnement des connaissances humaines est de se tenir dans les bornes prescrites par la nature des choses à chaque branche de connaissances. C’est alors que l’on peut espérer de savoir tout ce qu’il est permis d’en savoir.

Un reproche du même genre, adressé à l’économie politique, a été d’éveiller dans les hommes des sentiments de cupidité. Nous verrons tout à l’heure si ce reproche a quelque fondement ; mais ne peut-on pas commencer par mettre en doute si le désir d’amasser du bien, lorsqu’il est contenu dans les bornes que lui prescrivent la raison et les lois, est aussi fâcheux qu’on le suppose, pour la morale et pour la société ? Une des plus fortes garanties qu’on ait de la bonne conduite des hommes, est le besoin qu’ils éprouvent de l’estime de leurs semblables. C’est cette estime qui leur fournit des moyens d’existence, et d’une existence mêlée de satisfaction et de bonheur. Une personne mésestimée, repoussée par tout le monde, ne trouve aucun emploi de son temps ni de ses facultés, et ne jouit d’aucun des avantages de l’ordre social. Parmi les moyens de considération, la fortune est un des plus puissants. Le mépris public accompagne sans doute les richesses mal acquises ; mais des richesses bien acquises sont une source de considération aussi bien que de jouissances. Les hommes aiment ceux qui peuvent leur être utiles ; ils les flattent, les recherchent ; or, si les individus peuvent se rendre utiles par leur capacité, ils peuvent l’être aussi par leurs richesses ; le désir d’être riche peut donc être associé à des sentiments honorables[47].

Ajoutons que la fortune publique, celle de l’État, ne s’accroît que des accroissements que reçoivent les fortunes particulières ; et que si les particuliers étaient dépourvus de toute ambition à cet égard, l’État resterait pauvre aussi bien que les citoyens. Sans sortir de l’Europe, nous trouvons des pays misérables par la seule apathie de leurs habitants.

Au surplus, il ne me semble pas qu’on doive donner le nom de cupidité à l’amour des richesses contenu dans de justes bornes, et lorsqu’il n’est accompagné d’aucune action répréhensible. La cupidité suppose le désir de jouir, n’importe par quel moyen, du bien des autres ; or, l’économie politique n’inspire nullement le désir de se procurer des richesses autrement que par les seules voies légitimes[48], qui, loin d’être préjudiciables aux jouissances des autres hommes, leur sont, au contraire, très favorables et contribuent à l’opulence des nations. En inspirant le goût des jouissances avouées par la raison, par la justice et l’intérêt des familles, elle stimule l’amour du travail et le développement des talents de tous genres. L’industrie qu’elle protège, l’industrie bien entendue, loin d’inspirer des sentiments hostiles envers autrui, fait sentir à ceux qui l’exercent, la nécessité d’être justes ; en nous apprenant que nos gains ne sont pas nécessairement, ne sont pas même fréquemment des pertes pour les autres, elle calme les sentiments haineux et jaloux ; en nous enseignant ce que les hommes ont à gagner à entretenir parmi eux des sentiments bienveillants et pacifiques, elle est éminemment sociable. Elle montre l’indispensable nécessité de respecter les propriétés d’autrui ; et, ce qui est bien important, elle inculque ce respect aux classes de la société qui, dans le partage des biens de ce monde, sont les plus maltraitées. Il n’est pas un ouvrier, même le plus indigent, s’il a quelques notions de l’objet et des moyens de l’industrie, qui ne comprenne que, sans des richesses accumulées dans les mêmes mains, personne ne serait en état de faire les avances qu’exige une production quelconque ; et que les pauvres qui cherchent à dépouiller les riches, sacrifient à l’avantage momentané d’obtenir une part mal assurée dans un coupable butin, l’avantage plus solide de pouvoir vendre leur travail constamment, et de pouvoir en tirer un revenu perpétuel. Qu’est-ce que le salaire de l’ouvrier ? c’est la part qu’il obtient dans une production à laquelle il concourt ; et comment ne sentirait-il pas qu’il est impossible à son maître de lui faire l’avance de cette portion, si le désordre remplace le travail, si les capitaux à l’aide desquels on exploite une entreprise, sont pillés et dispersés, et si le produit ne s’achève pas ?

Voilà ce que les classes inférieures de la société apprendraient avec beaucoup d’autres choses utiles, si elles jouissaient d’assez de loisir pour puiser l’instruction à sa source ; mais ce qu’elles n’acquerraient jamais par une instruction directe, elles peuvent l’obtenir dans leurs relations avec les classes moyennes de la société, celles qui sont le plus à portée de recevoir tous les genres d’instruction[49].

Il est fâcheux que J.-J. Rousseau ait employé son éloquence à décrier les arts de la civilisation. Je respecte le talent et les intentions de l’écrivain ; mais la vérité a aussi ses droits : « C’est notre industrie, dit-il, qui nous ôte la force et l’agilité que la nécessité fait acquérir à l’homme sauvage. S’il avait eu une hache, son poignet romprait-il de si fortes branches ? S’il avait eu une fronde, lancerait-il de la main une pierre avec tant de raideur ? S’il avait eu une échelle, grimperait-il si légèrement sur un arbre ? S’il avait eu un cheval, serait-il si vite à la course ? Laissez à l’homme civilisé le temps de rassembler toutes ses machines, on ne peut douter qu’il ne surmonte facilement l’homme sauvage ; mais si vous voulez voir un combat plus inégal encore, mettez-les nus et désarmés vis-à-vis l’un de l’autre, et vous reconnaîtrez bientôt quel est l’avantage d’avoir sans cesse toutes ses forces à sa disposition, d’être toujours prêt à tout événement, et de se porter, pour ainsi dire, tout entier avec soi[50]. »

Voilà un morceau admirablement bien écrit, et l’un de ceux sans doute qui faisaient dire à Voltaire, qu’après les avoir lus, on était tenté de se remettre à quatre pattes et de s’enfuir dans les bois. Malheureusement, ou plutôt heureusement, les faits dont s’appuie J.-J. Rousseau ne sont pas entièrement exacts, et quand même ils le seraient, il me semble qu’on ne pourrait pas admettre les conséquences qu’il en tire.

Dans les occasions où l’homme civilisé s’est mesuré corps à corps avec le sauvage, celui-ci ne l’a pas toujours emporté. Les voyageurs français qui ont visité avec Péron les côtes de la Nouvelle-Hollande, ont, au moyen d’un dynamomètre, comparé leurs forces physiques avec celles des naturels de ces pays, et elles se sont trouvées constamment supérieures à celles des sauvages. Vingt ans plus tard, un autre voyageur, le capitaine Freycinet a répété les mêmes expériences avec le même résultat.

Je sais que le besoin qu’ont les sauvages d’exercer leurs sens, sous peine de compromettre leur vie, perfectionne souvent à un très haut degré les perceptions de la vue et de l’ouïe ; mais, quand ils auraient quelque supériorité dans des facultés qu’ils exercent perpétuellement, cela prouverait-il, tout compensé, que leurs facultés valent mieux que les nôtres ? Rousseau fait un parallèle inégal, lorsqu’il compare l’homme sauvage pourvu de tous ses avantages, avec l’homme civilisé dépouillé des siens. La comparaison, pour être concluante entre l’un ou l’autre genre de vie, doit se faire entre des hommes pourvus de tous les avantages qui résultent du développement de leurs facultés ; or, les avantages qui mettent l’homme civilisé hors de pair avec le sauvage et avec tous les animaux, résultent aussi des développements qu’il a su donner à des facultés d’un autre genre.

C’est une erreur trop commune que de représenter comme l’homme de la nature, celui qui n’a pas su tirer parti de son intelligence. Notre intelligence fait partie de notre nature, aussi bien qu’un bras robuste. L’homme qui grimpe sur un arbre, faute d’avoir su construire une échelle, a développé ses membres aux dépens de son esprit, c’est-à-dire, une faculté grossière, qu’il a en commun avec les brutes, aux dépens d’une faculté relevée, immense dans ses résultats, qui n’appartient qu’à lui et qui le place à la tête de la création.

Le véritable état de nature pour tous les êtres, est le plus haut point de développement où ils peuvent atteindre. Un arbre rabougri, qui, par la faute du terrain ou du climat, ne parvient pas à toute la grandeur dont il est susceptible, n’est pas plus près de la nature que l’arbre qui, placé dans des circonstances plus heureuses, s’est complètement développé et se montre à nos yeux chargé de fleurs et de fruits. La nature a donné aux animaux une fourrure pour les garantir des outrages de l’air ; et, dans le même but, elle a donné à l’homme l’industrie pour se faire des vêtements et se bâtir des maisons. L’homme abrité et vêtu, est donc dans l’état de nature, puisqu’il est dans l’état où la nature a voulu qu’il fût, quand ses facultés sont pleinement développées. Par la même raison que les abeilles et les castors sont dans l’état de nature alors qu’ils forment des associations, la nature de l’homme est de vivre en société ; il est à plaindre, il ne devient pas tout ce qu’il est capable de devenir, lorsqu’il vit autrement.

Les arts nous corrompent, poursuit le philosophe chagrin. Cependant les voyageurs conviennent unanimement que les mêmes vices, les mêmes crimes, dont nos sociétés ne fournissent que trop d’exemples, se retrouvent chez les hordes barbares ; et si l’on compare leur faible population avec celle qui couvre les pays civilisés, les crimes sont à proportion, chez nous, moins fréquents que chez elles ; et nous pouvons ajouter qu’ils y perdent, en général, ce caractère de férocité que contient et adoucit toujours un peu la civilisation.

Les arts ont cet avantage particulier qu’ils donnent une direction utile à l’activité, à l’inquiétude naturelle de l’homme. L’homme désœuvré fait du mal plutôt que de ne rien faire ; de même que l’enfant se plait à bouleverser et à détruire, jusqu’au moment où il en sait assez pour construire. Concluons que l’industrie et les arts, en augmentant immensément le pouvoir et les facultés de l’homme, tendent à leur donner une heureuse direction, et tenons pour assuré qu’en travaillant à ce genre de perfectionnement, nous servons puissamment la morale.

En multipliant nos besoins, la civilisation, dit-on, multiplie nos privations lorsque nos besoins ne peuvent être satisfaits. Mais ne vaut-il pas mieux apprendre à satisfaire ses besoins que de n’en point avoir ? Si c’était un bien de retrancher nos sensations, dans la crainte de nous créer des besoins, nous serions d’autant plus sages que nous en retrancherions davantage ; car il n’en est pas une seule qui ne puisse nous exposer à quelque privation. Notre ambition dès lors devrait aller jusqu’à les retrancher successivement toutes, afin d’éviter toutes les privations, et de remonter de degrés en degrés jusqu’au néant, de peur d’éprouver un besoin.

L’expérience nous apprend au contraire que le bonheur de l’homme est attaché au sentiment de son existence et au développement de ses facultés ; or, son existence est d’autant plus complète, ses facultés s’exercent d’autant plus, qu’il produit et consomme davantage. On ne fait pas attention qu’en cherchant à borner nos désirs, on rapproche involontairement l’homme de la brute. En effet, les animaux jouissent des biens que le ciel leur envoie, et, sans murmurer, se passent de ceux que le ciel leur refuse. Le Créateur a fait davantage en faveur de l’homme : il l’a rendu capable de multiplier les choses qui lui sont nécessaires, ou seulement agréables ; c’est donc concourir au but de notre création, que de multiplier nos productions plutôt que de borner nos désirs[51].

Le développement des arts mérite d’autant plus d’être encouragé qu’il entraîne celui des facultés de l’esprit. Si nous pouvons parcourir la terre et mesurer les cieux ; si nous communiquons nos pensées par-delà les distances et par-delà les temps ; si les arts d’imagination nous font admirer des chefs-d’œuvre ; si la poésie et le théâtre nous offrent d’aimables distractions, c’est à une industrie florissante que nous devons ces douceurs et le perfectionnement incontestable de notre être.

Sous le gouvernement de Napoléon, on reprochait à l’économie politique de rendre les hommes trop raisonneurs et trop peu soumis aux décrets de l’autorité. Tout gouvernement qui prétend diriger les affaires, non dans l’intérêt des nations, mais dans l’intérêt d’un homme ou d’un petit nombre d’hommes, doit lui faire un semblable reproche. La vérité leur est importune. Les hommes qui ne visent qu’à exploiter l’espèce humaine à leur profit, ne pouvant tuer la vérité, la persécutent. Mais quand les gouvernants se proposent le bien public (et, à tout prendre, c’est pour eux le parti le plus honorable et le moins dangereux), ils ont tout à gagner à la connaître. Elle les garantit de leurs propres erreurs, des haines publiques qui en sont la suite, et des catastrophes qu’entraînent les haines publiques.

Si les critiques qu’ils essuient ont quelque fondement, elles deviennent d’utiles conseils qu’il est bon de suivre. Si elles sont injustes, une représentation exacte de la nature des choses, ne sert qu’à faire mieux briller leur sagesse, et leur donne pour appui le bon sens du public éclairé, qui est le plus sûr de tous les auxiliaires. Leur but doit être de l’obtenir ; ils peuvent alors mépriser en paix les clabauderies intéressées.

À l’égard des doctrines et des controverses qu’elles soulèvent quelquefois, établissent-elles des vérités utiles ? l’administration en profite, aussi bien que le public. Sont-elles inutiles ? on les oublie. Dans aucun cas elles ne sont redoutables. Les nations ne se soulèvent qu’à leur corps défendant, et après avoir épuisé les autres moyens d’exister d’une manière supportable. Elles supportent le despotisme lui-même, quand il n’est pas trop pesant et qu’il s’occupe du bien public. Voyez Frédéric II, roi de Prusse, et Léopold, en Toscane, qui firent de leurs peuples ce qu’ils voulurent, et recueillirent de la gloire par-dessus le marché[52].

Quand l’économie politique professait la prétention de gouverner l’État, on conçoit qu’elle pouvait porter ombrage à l’autorité ; mais ce danger n’est plus à craindre maintenant qu’elle ne consiste plus qu’à décrire la manière dont les choses se passent dans l’économie de la société.

Appelé à diverses époques, et devant diverses assemblées, à professer l’économie politique et à faire connaître en quoi consistent les nouveaux et immenses progrès de cette science, j’ai dû me placer dans les divers points de vue d’où je pouvais la contempler tout entière. Je n’ai pas tardé à m’apercevoir qu’elle se lie à tout dans la société. En quoi consistent en effet toutes les relations sociales ? dans un échange de bons offices ; car un ramas d’hommes qui se trahiraient, se combattraient les uns les autres, ne formeraient pas une société. L’histoire de ces rapports est donc l’histoire de la société elle-même. L’économie politique va jusqu’à apprécier l’importance des rapports qui existent entre les premiers d’un État et le corps social, entre la nation et les nations étrangères. C’est ce que j’ai cherché à laisser apercevoir dans le titre dont j’ai fait choix. On ne trouvera donc point ici de principes différents de ceux que j’ai professés dans mes précédents ouvrages ; on y trouvera ces principes plus développés, éclaircis par une multitude d’applications ; portés, j’espère, jusqu’à l’évidence la plus irrésistible, et conduits jusqu’à leurs dernières conséquences. Quarante années se sont écoulées depuis que j’étudie l’économie politique ; et quelles années ! Elles valent quatre siècles pour les réflexions qu’elles ont fait naître. Cent ouvrages plus ou moins importants ont contribué à mûrir les idées du public ; mais le public a réagi bien plus fortement encore sur les écrivains. Les écrits de ceux d’entre eux qui auront le mieux profité d’un spectacle si imposant, subsisteront pour l’instruction de nos neveux. Les autres tomberont dans l’oubli. La postérité en fera le départ.

Toutes les sciences et tous les arts ont des rapports intimes avec l’économie des sociétés ; mais l’histoire de leurs procédés demande des ouvrages spéciaux et des détails dans lesquels je n’ai pas dû entrer. L’agriculture par exemple, ses progrès, l’état où elle a été portée, et ce qu’elle peut devenir, donnent lieu à des considérations du plus haut intérêt, relativement à la condition des peuples. Cependant si l’auteur d’une économie générale développait les progrès de cet art depuis les temps anciens jusqu’au nôtre, s’il décrivait les procédés agricoles usités dans les différentes parties de la terre, leurs défauts et les perfectionnements dont ils sont susceptibles ; s’il racontait les conquêtes végétales dont chaque contrée s’est enrichie, sans appauvrir les autres ; s’il se livrait en un mot à toutes les considérations intéressantes dont l’agriculture peut être l’objet, cet auteur produirait un ouvrage immense, qui, en le supposant bon, détruirait une foule d’idées fausses et répandrait un fort grand nombre de procédés utiles ; mais dont les lecteurs perdraient absolument de vue la liaison qui rattache les succès de l’agriculture à la prospérité des sociétés humaines.

Une grande partie de la richesse publique est fondée sur les arts mécaniques ; le charron, en façonnant ses roues, concourt à l’aisance de son pays : l’économiste doit en dire la raison ; mais il n’est pas tenu d’enseigner les procédés qu’il convient de suivre pour obtenir une roue bien faite ; il doit donner les directions générales qui sont propres à assurer les succès de toute espèce d’industrie, quelle qu’elle soit ; mais c’est à la technologie de chaque art en particulier, à montrer quels sont les meilleurs procédés d’exécution. J’en ai déjà fait l’observation, et j’ai dû m’y conformer.

Nul ouvrage n’est moins utile qu’un livre qu’on ne lit pas ; et un livre d’économie politique serait lu de peu de personnes, s’il excédait la mesure du temps et de la dépense dont la généralité des lecteurs consent à faire le sacrifice pour connaître les ressorts de la société. Un cours complet n’est donc pas celui qui contient tout ce qu’on peut dire sur une science : l’entreprise serait téméraire, et l’exécution impossible. J’entends par un cours complet, celui qui ne laisse sans explication aucun des phénomènes que nous sommes capables d’expliquer dans l’état actuel de nos connaissances. Cette explication doit s’y trouver directement ou indirectement ; elle doit être exprimée ou se déduire facilement des principes qui s’y trouvent développés. Il faut qu’en y donnant une dose d’attention suffisante, un auteur, un professeur qui le prennent pour guide, puissent y trouver la base de tous les développements qu’ils jugent à propos, selon les circonstances, de donner à certaines parties entre autres de leur travail. L’économiste n’est point tenu de donner l’histoire des diverses institutions qui se sont succédé sur la surface de la terre. Elles ne sont à ses yeux que des accidents qui l’aident à faire connaître la nature des choses et les conséquences qu’on en peut tirer ; mais la totalité des faits, et surtout la description hypothétique des faits tels qu’ils ont dû se passer, ne seraient qu’un encombrement dans un exposé de lois naturelles et incontestables. Il suffit à l’économiste de s’appuyer sur les faits qui prouvent quelque chose. De même que le naturaliste qui expose les lois du monde physique en s’interdisant les conjectures sur l’origine et la formation des êtres naturels, il expose les lois dont ne peuvent s’affranchir les sociétés, sans approfondir ce qui échappe à nos moyens de savoir.

Je n’ai donc pas dû examiner si les peuples ont dû être pasteurs avant d’être cultivateurs, et chasseurs avant d’être pasteurs. Il en est de ces spéculations comme de la question de savoir si les sciences sont originairement descendues du plateau de la Tartarie, ou bien quels cataclysmes ont changé plusieurs fois la superficie de notre globe. Ces questions sont attrayantes et ont même plusieurs fois tourmenté ma curiosité ; mais ce qui doit nous occuper avant tout, nous autres pauvres humains, si malheureux par notre faute, c’est de savoir jusqu’à quel point nous pouvons influer sur nos destinées ; et, quelle que soit notre condition, comment nous pouvons la rendre plus parfaite ou moins misérable. Aussi ce cours est-il essentiellement pratique et applicable. Je n’y discute les points de doctrine qu’autant qu’il est nécessaire pour en comprendre les applications et lier ensemble les vérités de fait. Pour cela il fallait considérer la société dans cet état plus ou moins avancé de civilisation, où l’agriculture, l’industrie, le commerce et les arts se combinent de mille manières pour nous faire jouir de leurs bienfaits, et quelquefois aussi nous exposera des dangers qu’il est bon de prévenir ; il fallait observer la société dans cet état intermédiaire entre la barbarie et la civilisation complète, où nous en voyons assez pour recueillir les fruits de l’expérience, mais où nous ne sommes pas assez avancés pour que nous n’ayons aucun progrès à espérer. C’est à peu près l’état où se trouve la portion de notre globe que l’on appelle civilisée.

Je sais bien que mon livre, écrit dans ce but, ne sera pas d’un grand secours aux Calmouks ni aux Iroquois : je m’en consolerai en songeant que même lorsqu’il aurait été fait pour eux, il ne leur aurait pas servi beaucoup plus, car ils ne l’auraient pas lu davantage ; et que tel qu’il est, il peut être utile aux nations les plus populeuses, les plus susceptibles de perfectionnements, à celles qui finiront par policer le monde entier. C’en est assez pour satisfaire mon ambition.

Jaloux de répandre dans toutes les classes de la société des notions que je crois importantes pour tout le monde, j’ai cherché à être aussi clair qu’il est possible. Qu’on ne prenne donc pas de l’humeur contre quelques vérités qui paraîtront tellement évidentes, qu’on ne les jugera pas dignes d’être exprimées. Bien souvent de semblables idées ne paraissent évidentes que parce qu’elles sont dépouillées de tout appareil scientifique et réduites à leur plus simple expression. Mais je montrerais, si la chose en valait la peine, que les propositions que l’on serait tenté de regarder comme les plus évidentes, ont toutes été contredites. J’ai eu d’ailleurs bien des occasions de remarquer que les mêmes personnes qui affectent de dédaigner les vérités communes et de dire : Tout le monde sait ces choses-là, sont précisément les personnes qui agissent et parlent comme si elles les ignoraient complètement. Elles se méprennent sur le point essentiel d’une question, et trouvent triviale la phrase qui le met en évidence. Mais en leur accordant même toute la pénétration qu’elles croient avoir, ne doivent-elles rien tolérer en faveur des esprits moins prompts que le leur ? Tout le monde n’est pas doué de la sagacité qui fait apercevoir toutes les conséquences d’un principe, ou qui remonte à un principe dont on ne voit que les conséquences. « Il faut beaucoup de philosophie, dit avec raison J.-J. Rousseau, pour savoir observer une fois ce qu’on voit tous les jours. » Un principe brillant de sa propre évidence, ou appuyé sur de solides raisons, bien qu’il paraisse superflu à des lecteurs déjà convaincus, a le mérite de prévenir cent objections. Il répond d’avance à ces publicistes sans mission, ou qui n’ont que des missions qu’ils n’osent avouer, et qui prennent à tâche de mal poser les questions pour empêcher le bon sens du public de les résoudre.

Au reste, le public n’eût-il que des idées justes, une observation commune ne fait-elle pas partie de la science aussi bien qu’une observation plus rare ? N’est-ce rien faire pour l’instruction que de mettre chaque vérité à la place qu’elle doit occuper ? Dans un traité de physique, ne doit-on pas trouver sur la chaleur, par exemple, des vérités et des faits qui sont connus de nos cuisinières ? On sait beaucoup de vérités dès l’enfance, sans avoir cherché ni d’où elles viennent, ni les conséquences qu’on en peut déduire. N’y a-t-il pas quelque avantage pour le lecteur à pouvoir les classer, et même quand il a d’avance une opinion exacte, ne lui convient-il pas de pouvoir dire pourquoi il a cette opinion ? D’Alembert l’avait aussi remarqué de son côté : « Le vrai qui semble se montrer de toutes parts aux hommes, dit-il, ne les frappe guère, à moins qu’ils n’en soient avertis[53]. » D’ailleurs la vérité qui court les rues dans un endroit, est ignorée un peu plus loin.

Je suis en état de prouver que les plus grandes erreurs qui aient été professées en économie politique, depuis les premières années du dix-septième siècle, époque où l’on a commencé à s’en occuper, jusqu’à nos jours, viennent toutes de l’ignorance où leurs auteurs ont été de l’un ou de l’autre des principes les plus élémentaires de la science. J’espère donc qu’on ne me reprochera pas d’y avoir donné quelque attention ; j’ose promettre à ceux pour qui ces notions élémentaires seront devenues familières, qu’ils ne rencontreront plus aucune difficulté grave dans cette étude, et qu’ils arriveront, sans s’en apercevoir, aux plus hautes démonstrations. Les questions ne deviennent épineuses que pour les esprits qui n’ont pas bien conçu les principes fondamentaux ; ou qui les ayant compris, et ayant ensuite oublié les démonstrations par lesquelles ils avaient été convaincus, ont repris le cours de leurs anciennes opinions.

Souvent les principes ne sont pas bien saisis parce que le lecteur ne veut pas attacher aux expressions le sens que l’auteur y attache. L’embarras des auteurs à cet égard, est extrême. Si, pour être compris, ils emploient des termes connus, ou ces mots sont insuffisants pour exprimer des idées nouvelles, ou ils apportent au lecteur des notions fausses[54] ; s’ils veulent créer des termes analogues aux nouveaux progrès de leurs idées, on les accuse de néologisme. Ils avancent entre la crainte d’être mal compris ou de ne l’être pas du tout. C’est en partie pour que l’on ait un moyen de se retracer, au moment qu’on le désire, la véritable signification des termes de l’économie politique, que j’ai joint à mon Traité un Épitomé où ils sont sommairement expliqués par ordre alphabétique, épitomé que l’on peut consulter avec fruit en étudiant le nouveau développement que je donne aujourd’hui à cette science.

Il répond en même temps au reproche que m’ont fait quelques économistes très distingués d’Angleterre, d’avoir donné des définitions incomplètes ; car il ne me semble pas qu’aucun trait caractéristique soit omis dans cet épitomé. Au surplus, je dois pour l’avenir, non moins que pour le passé, déclarer ici ce que je pense des définitions en général. Les définitions sont d’une fort grande importance dans la vieille philosophie, dans celle qui fonde ses arguments plutôt sur les mots que sur les choses. Dans la manière d’argumenter qu’elle affecte, il faut que la suite des raisonnements se trouve tout entière dans les prémisses ; faute de quoi, elle vous accuse de faire une définition différente, selon ce que vous voulez prouver. Mais ce n’est point donner une définition différente, que de faire remarquer un nouveau caractère, à mesure qu’il se présente, et que le lecteur est parvenu au point de pouvoir le distinguer et le comprendre. Ne suffit-il pas que le caractère assigné d’abord, ne se trouve pas démenti par les traits qu’on y ajoute plus tard ? Un naturaliste qui définit une abeille, l’insecte qui recueille sur les fleurs la matière de la cire et du miel, en donne sans doute une idée incomplète ; mais qui n’exclut pas les développements qui achèveront l’histoire naturelle de cet insecte et complèteront l’idée que l’on doit s’en former. On comprendra mieux la nature et le jeu de ses organes à mesure qu’on les verra manœuvrer ; tandis qu’une définition sèche et scientifique de ces mêmes organes, quoique rigoureusement exacte, n’aurait donné qu’une idée confuse d’une abeille.

Par une raison du même genre, si j’ai à parler de la valeur des choses, et si je fais entrer dans la définition rigoureusement exacte de cette qualité, tous les caractères qui lui sont propres, le lecteur, malgré la longueur de cette définition, et faute de documents et d’applications qui ne lui ont pas encore été offerts, n’aura qu’une idée obscure des propriétés de la valeur ; tandis qu’au contraire, si je ne dis en commençant, sur la valeur, que ce qui est indispensable pour comprendre les faits fondamentaux, et si je fais remarquer ses traits caractéristiques à mesure que le lecteur est plus en état de les apprécier, il finira par concevoir complètement ce qui constitue une qualité composée de beaucoup d’autres. Je ne serais répréhensible que dans le cas où un nouveau caractère ne s’accorderait pas avec un de ceux que j’ai précédemment remarqués ; car, dans ce cas, un des deux caractères aurait été mal observé.

Je pouvais à mon tour user de récrimination envers plusieurs économistes anglais, et leur reprocher des définitions prolongées qui, si l’on se met à la place d’un lecteur qui ne sait pas la chose d’avance, obscurcissent la matière au lieu de l’éclaircir. Si l’on a accordé à mes écrits sur l’économie politique, le mérite de la clarté, s’ils paraissent avoir été préférés pour servir de base à l’enseignement de cette science, en Europe et dans les deux Amériques, peut-être dois-je cet honneur à la méthode même qui est devenue l’objet de ce reproche[55].

Même en s’attachant à fuir les abstractions et à se tenir dans le monde réel, on est souvent forcé de prendre en considération des idées générales, avant d’en faire l’application aux circonstances de la vie. Les mots travail, valeur, propriété, consommation, sont des termes abstraits. Je ne me suis pas dissimulé combien il était difficile de mettre ces abstractions à la portée de tout le monde. J’ai essayé de le faire à la faveur d’exemples nombreux qui sont des applications, dont les personnes accoutumées à méditer n’ont pas besoin, mais que je les prie de me pardonner en faveur des autres.

Des exemples préviennent la fatigue d’esprit que le lecteur éprouve à chercher lui-même les applications que l’auteur a eu en vue. En suggérant ces applications, l’auteur fait le sacrifice de son amour-propre ; car le commun des lecteurs conçoit une haute opinion de la profondeur d’un génie qu’on a de la peine à comprendre.

La plupart des chapitres qui composent cet ouvrage ayant fait la matière de discours prononcés en public, on ne sera pas surpris d’y trouver l’emploi de la seconde personne. Je l’ai conservé de même que quelques formes un peu plus familières que celles d’un livre didactique, comme étant favorables à des explications qu’on veut rendre aussi nettes qu’il est possible. Les nombres dont je fais mention sont en général exprimés en sommes rondes, les seules qui présentent une idée à une assemblée réunie pour entendre une explication orale. Des nombres ronds ont toute l’exactitude nécessaire pour servir à des exemples ; et les nombres fournis par les recherches de la statistique, ont rarement une exactitude assez grande, pour ne pas permettre qu’on prenne une semblable liberté à leur égard. Je doute qu’après des dénombrements, même plus parfaits que ceux que nous avons, personne sache, à un million d’âmes près, quelle est, à une époque donnée, la population de la France. Heureusement qu’il n’est pas nécessaire de le savoir mieux pour établir des principes très certains et très utiles au sujet de la population.

C’est à la fin de l’ouvrage que je traite de plusieurs sujets qui ont une connexité intime avec l’économie des nations, parce qu’il faut savoir l’économie politique, pour apprécier convenablement ces connaissances accessoires. On ne peut bien comprendre l’usage qu’on peut faire des données de la statistique, que lorsqu’on connaît bien l’économie du corps social. C’est alors seulement qu’on distingue les données qu’il est possible d’acquérir, de celles qui ne méritent aucune créance ; celles qui ne sont que curieuses, de celles dont on peut se servir utilement ; celles dont on peut tirer des inductions importantes, de celles qui ne prouvent rien.

Telle est encore l’histoire des progrès de l’économie politique. L’histoire d’une science fait connaître l’époque où l’on a constaté les principales vérités dont elle se compose, et la manière dont on y est parvenu. Or, ces notions ne peuvent avoir d’intérêt qu’après l’exposé des vérités elles-mêmes ; c’est alors seulement qu’on peut juger de l’importance des hommes et des travaux auxquels on en est redevable. C’est d’ailleurs une occasion de retracer sommairement les principes dont les preuves ont été fournies dans le courant de l’ouvrage. L’auditeur ou le lecteur est alors en état de porter un jugement sur les progrès véritables ; comme sur les mauvaises directions qu’on a prises quelquefois, et les fautes qui en ont été la suite.

Les efforts qui ont été faits chez les peuples actuellement les plus civilisés du monde, pour s’initier dans les principes de l’économie politique, et même les faux pas qu’on a faits dans cette carrière, sont une preuve du vif intérêt qu’inspire ce genre d’étude, et de l’importance qu’on y attache. Plus on parviendra à la simplifier, à la rendre facile, et plus elle se répandra. On pourra bientôt lui appliquer ce que disait Voltaire au commencement du dernier siècle, en parlant des principes de Newton : « Il faudra bien qu’on les enseigne un jour, lorsqu’il n’y aura plus d’honneur à les connaître, mais seulement de la honte à les ignorer. »

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[1] Πολις, civitas, la cité, la société, sont des synonymes.

[2] « La physiologie de l’homme est l’exposition du jeu de nos organes, et conséquemment du mécanisme de notre vie. Il importe à tout être qui pense, de savoir par quel artifice il vit et marche du berceau à la mort, et comment s’accomplissent ses actions. » (Adelon, Physiologie de l’Homme.)

[3] Ici comme dans beaucoup d’autres cas, le nom a été donné avant que la chose fut bien connue ; mais je n’ai pas cru devoir changer légèrement une dénomination adoptée par les écrivains italiens, par les économistes français du dix-huitième siècle, par J. Steuart, par Adam Smith, et par la plupart des écrivains plus modernes, qui ont répandu de nouvelles lumières sur celte science.

[4] Voyez le Traité d’économie politique, liv. I, chap. 13.

[5] Les anciens, c’est-à-dire les jeunes de la civilisation, n’ont quelque supériorité sur les modernes que dans les beaux-arts, où le goût et une observation superficielle suffisent pour atteindre à la perfection. Ils ne sont d’aucune autorité dans les sciences qui exigent des expériences rigoureuses et des analyses complètes. La science semblait être pour eux, non la connaissance de ce qui est, mais la connaissance de ce qui était cru ou supposé. Pline dit : On rapporte, et jamais, J’ai vérifié. Il fait gravement la description d’un poisson qui s’élève dans la mer eu forme d’arbre dont les branches sont tellement étendues, qu’il n’a jamais pu passer le détroit de Gibraltar. Il croit que les néréides existent, de même que les tritons. (Pline, liv. IX, chap. 4 et 5)

[6] Les mathématiques même ne sont une science abstraite que lorsqu’on raisonne sur les formes et les grandeurs des corps en faisant abstraction des corps ; mais les formes et les grandeurs des corps se manifestent aux sens. Le calcul des forces non tangibles, elles-mêmes, raisonne sur des actions qui se manifestent aux sens par leurs effets sur les corps.

[7] La classe des sciences morales et politiques fut supprimée dans l’Institut de France, et l’enseignement de ces sciences, même celui de l’histoire moderne, fut supprimé dans toutes les écoles.

[8] Un bon musulman dit : « Pourquoi prendrais-je cette précaution ? Si Dieu veut que la chose arrive, la chose arrivera ; s’il ne le veut pas, pourquoi me consumerais-je en vains efforts ? » Il ignore cette autre maxime qui vaut toutes celles du Coran : « Aide-toi, le ciel t’aidera. »

[9] Voyez le présent ouvrage, partie II, chap. 3.

[10] Chastellux, de la Félicité publique, tome II, page 62.

[11] On met quelquefois en opposition la méthode expérimentale ou analytique, qui est fondée sur des observations, et qui fait connaître ce qui est, c’est-à-dire des vérités, avec la méthode qu’on peut appeler doctrinaire, qui est fondée sur des argumentations, et qui a pour objet d’établir des systèmes. La méthode expérimentale est plus scientifique, car les sciences se composent de vérités et non d’opinions.

[12] M. Senior qui professe l’économie politique à l’université d’Oxford*, a fort judicieusement remarqué, dans son discours d’ouverture en 1826, que l’expérience en économie politique ne peut pas être plus particulièrement attribuée aux gens que l’on appelle hommes de pratique. Il n’est personne, quel que soit son état, qui ne fasse vingt échanges par semaine et qui ne puisse ajouter à l’expérience que lui offre journellement le spectacle de la société, celle qu’il retire de ses lectures. M. Senior remarque même que l’homme de pratique, celui qui est voué à l’exercice d’une profession spéciale, a nécessairement les idées moins étendues et moins complètes, que celui qui observe des faits de toutes sortes, et dont le jugement n’est pas faussé par les intérêts étroits et les habitudes de sa profession.

* Ce cours a été fondé à Oxford par la munificence d’un simple particulier, M. Henry Drummond.

[13] « Les opinions les plus absurdes doivent leur origine à l’abus de quelques observations incontestables ; et les erreurs les plus grossières sont le résultat de certaines vérités reconnues, auxquelles on donne une extension forcée, ou dont on fait une mauvaise application. » (Cabanis, Révolutions de la médecine, page 261.)

[14] Voyez la IIIe partie de ce Cours, chap. 6.

[15] C’est ce que fait sentir la fable du Cierge, de La Fontaine

Un d’eux, voyant la brique au feu durcie

Vaincre l’effort des ans, il eut la même envie :

Et, nouvel Empédocle aux flammes condamné

Par sa propre et pure folie,

Il se lança dedans. Ce fut mal raisonné.

Ce cierge ne savait grain de philosophie.

[16] Diod., lib. XLVIII, § 15.

[17] « L’amour de la patrie, la générosité, ont été des vertus communes chez les anciens ; mais la véritable philanthropie, l’amour du bien et de l’ordre général, est un sentiment tout à fait étranger aux siècles passés… »

(Chastellux, de la Félicité publique, chap. IX.)

[18] On verra dans le cours de cet ouvrage, qu’il n’est nullement dans l’intérêt des nations que leurs gouvernements régissent des colonies ni même des provinces trop éloignées. Un monarque africain qui fait la guerre à une tribu voisine, et un potentat qui lève des troupes en Europe pour conquérir une île en Amérique, sont aussi insensés l’un que l’autre. Ils font massacrer une partie de leurs sujets pour ne faire aucun bien au reste. Mais l’Africain fait moins de mal parce qu’il est moins puissant.

[19] Il n’est certainement pas permis de croire que les ressources de la civilisation soient entendues des administrations et de la plupart des particuliers, lorsqu’en parcourant quelques-uns des pays les plus civilisés de l’Europe, on est frappé de tant de disparates dans les villes, et qu’on rencontre dans les campagnes tant de chaumières de boue qui ressemblent plutôt à des huttes de sauvages, qu’aux habitations d’un peuple policé.

[20] Paris avait subsisté jusqu’à Louis XIII sans le Pont-Neuf ; Melon demande si c’était une raison pour ne pas le bâtir. On voit que cette objection a déjà un siècle d’antiquité. Et que d’améliorations opérées depuis un siècle ! Bien d’autres encore s’opéreront jusqu’à ce qu’un nouveau siècle soit écoulé ; et il se trouvera alors, comme aujourd’hui, des partisans des anciens errements qui répèteront de nouveau que c’est folie que de vouloir être mieux.

[21] Traité d’économie politique, discours préliminaire.

[22] Petit comparé à la nation, mais beaucoup trop grand comparé aux besoins d’un peuple.

[23] On opposera à cette assertion des exemples particuliers d’une affreuse misère qui se rencontre chez des peuples policés. Mais qu’on les compare à ce qu’on peut rencontrer chez des peuples moins avancés. Quelle nation civilisée voit, dans des moments de disette, périr de faim et de misère la moitié de sa population, comme il y en a eu des exemples chez les peuples barbares ? Il faut donc, généralement parlant, qu’il s’y trouve plus de ressources : d’immenses contrées en Amérique sont désertes par le défaut de civilisation, et deviennent très peuplées quand la civilisation y pénètre.

[24] L’impératrice de Russie, Catherine II, curieuse de connaître en détail le système des partisans de Quesnay, engagea Mercier de La Rivière, un des interprètes de cette doctrine, à venir, en 1775, la rencontrer à Moscou, où elle allait pour son couronnement. Il s’y rendit en toute bâte ; et s’imaginant qu’il allait refondre la législation de la Russie, il commença par louer trois maisons contigües dont il changea toutes les distributions, écrivant au-dessus des portes de ses nombreux appartements, ici : département de l’intérieur ; là département de la justice ; ailleurs : département des finances, etc. Il adressa aux gens qu’on lui désigna comme instruits, l’invitation de lui apporter leurs titres pour obtenir les emplois dont il les croirait capables. Il agissait conséquemment aux principes de la secte, qui se croyait appelée à mettre les principes en application. Mais en supposant que les maximes des économistes de Quesnay eussent été fondées sur la nature des choses, un ancien intendant de la Martinique ne pouvait pas régenter la Russie, en faisant abstraction de son climat, de son sol, de ses habitudes, de ses lois, qu’il ne connaissait pas à fond. L’impératrice convint avec M. de Ségur, depuis ambassadeur de France en Russie (Voyez ses Mémoires, tome III, page 38), qu’elle profita des conversations de M. de La Rivière, et qu’elle reconnut généreusement sa complaisance : mais en même temps elle écrivait à Voltaire : « Il nous supposait marcher à quatre pattes ; et, très poliment, il s’était donné la peine de venir pour nous dresser sur nos pieds de derrière. »

[25] Charles Comte.

[26] Je m’appuie volontiers sur l’opinion d’un homme aussi judicieux et aussi consciencieux que celui que je viens de citer. « La méthode analytique, dit-il, agit dans les sciences morales de la même manière qu’elle agit dans les autres. Elle ne donne ni préceptes, ni conseils ; elle n’impose ni devoirs, ni obligations ; elle se borne à exposer la nature, les causes et les conséquences de chaque procédé. Elle n’a pas d’autre force que celle qui appartient à la vérité. Mais il faut bien se garder de croire que pour cela elle soit impuissante : l’effet qu’elle produit est, au contraire, d’autant plus irrésistible, qu’elle commande la conviction. Lorsque les savants ont eu découvert la puissance de certaines machines, l’efficacité de certains remèdes, il n’a pas été nécessaire, pour les faire adopter, de parler de devoirs et de faire usage de la force ; il a suffi d’en démontrer les effets. De même, en morale et en législation, le meilleur moyen de faire adopter un bon procédé et d’en faire abandonner un mauvais, est de montrer clairement les causes et les effets de l’un et de l’autre. Si nous sommes exempts de certaines habitudes vicieuses, si nous avons vu disparaître quelques mauvaises lois, c’est à l’emploi de ce moyen que nous devons l’attribuer. » (Ch. Comte, Traité de Législation, liv. I, chap. 2.)

[27] Un despote, par exemple, qui veut que l’industrie prospère dans ses états, doit permettre à chacun d’aller, de venir, de sortir, de rentrer, avec aussi peu de frais et de formalités qu’il est possible. L’Autriche n’atteindra jamais un très haut degré de prospérité, à cause de sa police et de ses prisons d’État. La Toscane au contraire prospère, parce que, bien que gouvernée despotiquement, elle l’est dans l’intérêt de la nation, qui est le même que celui du prince. Voici ce qu’en dit un voyageur récent :

« Arrivés à Radicofani, le point le plus élevé de la Toscane, nous nous arrêtâmes à une auberge excellente… Dans les fertiles états romains et dans le royaume de Naples, une auberge située en pareil lieu eût été sale et pauvre, et, de plus, un coupe-gorge… Au milieu de cette tristesse» la nature, on ne rencontre pas du moins de malfaiteurs pendus ou à pendre, de ces épouvantables trophées de la justice criminelle, si communs entre Naples et Rome… Les gens que nous rencontrons paraissent mieux nourris, plus contents, et pourtant cette oasis morale de la Toscane, située au milieu de l’Italie, ne jouit pas d’un gouvernement plus libre que le reste ; le souverain y est tout aussi absolu que les princes ses voisins, dont les sujets ne sont pas cependant de moitié aussi soumis. Pourquoi donc ceux-ci n’essaient-ils pas de sa méthode, puisque ce ne serait pas aux dépens de ce pouvoir absolu auquel ils tiennent tant ? » (L. Simond, Voyage en Italie, 1828, tome II, page 333.)

[28] A Discourse on the science of political Economy.

[29] L’économie politique n’enseigne pas le calcul ; mais elle fournit les données sur lesquelles doit porter le calcul ; et surtout elle donne le jugement, autre espèce de calcul qui porte sur des quantités qu’il est impossible de déterminer exactement, mais dont l’existence ne peut être contestée.

[30] L’économie politique, on en aura la preuve dans plusieurs endroits de cet ouvrage, explique fort bien les crises commerciales qui ont affligé la France et l’Angleterre à différentes époques, et ces engorgements de marchandises dont les manufacturiers ont tant souffert. On peut donc prévoir le retour et, jusqu’à un certain point, atténuer l’effet de ces circonstances difficiles.

[31] Le mot intérêt de l’argent, par exemple, donne une idée fausse de ce qu’on désigne par cette expression. Elle porte à croire que l’argent et les capitaux sont une même chose.

[32] Le bon âge, pour apprendre l’économie politique, est cette époque de la jeunesse où l’intelligence est pleinement développée, sans être obscurcie encore par les préjugés répandus dans les vieux livres et dans le monde.

[33] Voyez Tablettes universelles, 42e livraison, et plusieurs autres ouvrages critiques. Leurs auteurs prétendent tous avoir lu les bons auteurs ; mais la manière dont ils en parlent prouve qu’ils les connaissent imparfaitement.

[34] A Discourse on politital Economy, page 77.

[35] Bernardin de Saint-Pierre.

[36] Un auteur récent répète, dans tous ses ouvrages, que c’est à son système prohibitif que l’Angleterre a dû sa prépondérance commerciale et maritime, et que les raisonnements de Smith à cet égard doivent fléchir devant les faits ; mais cet auteur n’est pas en état de prouver que cette prépondérance est le résultat nécessaire du système prohibitif, et qu’elle ne peut tenir à nulle autre cause. Il ne parle de Smith que sur des ouï-dire, et ne sait pas que cet auteur, après avoir prouvé que la prospérité de l’Angleterre ne peut pas tenir à son régime prohibitif, en assigne les véritables causes, et les trouve dans la sûreté dont l’industrie jouit en Angleterre, dans l’impartiale administration de la justice, dans l’esprit d’épargne de ses habitants qui multiplie leurs capitaux, dans l’esprit d’entreprise qui se joint très communément chez eux au jugement, à la prudence et au calcul, et enfin dans une liberté personnelle qui, au total, est plus grande qu’en aucun autre pays. Smith ajouterait, de nos jours, sauf aux États-Unis, où la liberté est plus grande, les dépenses du gouvernement plus modérées, la justice moins dispendieuse, et où les progrès sont en conséquence plus rapides.

Le même auteur récent confond perpétuellement la monnaie d’un pays avec ses capitaux, tandis que la distinction de ces deux objets est une des démonstrations les plus importantes qu’on doive à l’économie politique moderne.

[37] C’est une prétention qu’avaient eue les partisans de Quesnay et de la physiocratie ; mais, quoiqu’ils fussent en économie politique fort en avant de leur époque, et qu’ils eussent rendu de grands services à cette science, où en serions-nous si l’on avait réglé toutes les affaires du pays d’après les doctrines de Dupont de Nemours, et si l’on avait regardé le commerce et les manufactures comme des occupations stériles ?

[38] Esprit des Lois, liv. 23, chap. 11.

[39] Lorsqu’il dit que, par un bonheur spécial tenant au gouvernement monarchique, le prince, aussitôt qu’il est à la tête des affaires, quelque ignorant et hébété qu’il ait été jusque-là, devient aussitôt un miracle de sagesse et de savoir. Tous les talents et toutes les vertus lui sont aussitôt conférées par le ciel ; et il donne pour preuve le témoignage des courtisans : « Ne sont-ils pas en effet, dit le satirique, ceux qui doivent, mieux que qui que ce soit, connaître le monarque, puisque ce sont eux qui l’approchent de plus près ? »

[40] « Rien n’est si dangereux pour le vrai, et ne l’expose tant à être méconnu, que l’alliage ou le voisinage de l’erreur. » (D’alembert, Discours préliminaire de l’Encyclopédie.)

[41] C’était par suite d’un abus de mots qu’un général, après le traité qui avait stipulé qu’il rendrait la moitié des vaisseaux dont il s’était emparé, les fit tous scier par le milieu, et rendit la moitié de chacun.

[42] Les erreurs des économistes de Quesnay ont été d’ailleurs utiles en nécessitant des examens qui ont amené des conceptions plus justes de la nature des choses. Une mauvaise observation en provoque une meilleure ; le plus grand mal est de n’y point penser, comme on fait chez les peuples abrutis par la superstition et le despotisme.

[43] M. McCulloch. Voyez l’enquête faite par la chambre des communes, au sujet de l’émigration des ouvriers anglais. On ne saurait trop approuver l’usage des enquêtes parlementaires, suivi en Angleterre. C’est le seul moyen qu’ait le législateur de décider en connaissance de cause. Mais les enquêtes sont plus utiles pour constater des faits que des principes.

[44] Un de nos écrivains (Ch. Comte, dans son Traité de Législation), compare ingénieusement les principes généraux, quand ils sont démentis par l’expérience, à des écriteaux trompeurs qu’on placerait aux embranchements des routes, et qui, loin de guider le voyageur, ne tendraient qu’à l’égarer.

[45] Principles of political Economy and Taxation, 3e édit., page 273.

[46] Lanjuinais, Constitution de tous les peuples, tome Ier, page 127.

[47] Cette considération n’a pas échappé à un auteur anglais, non moins recommandable comme moraliste que comme économiste : « La misère, dit-il, a ce triste effet qu’elle s’attire une aversion du même genre que celle qui est excitée par la mauvaise conduite, et rend, trop souvent, le pauvre insensible à une considération qu’on lui refuse. Dès lors le respect pour les lois, le besoin de l’affection et de l’estime des hommes, la crainte de leur mépris, la sympathie que toute créature humaine est capable de ressentir pour les maux et le bonheur d’autrui, perdent leur influence sur l’esprit et la conduite de celui qui gémit dans la misère ; tandis que les appétits vicieux acquièrent chez lui une force nouvelle. » (James Mill, History of british India, liv. VI, ch. 6.)

[48] On acquiert légitimement lorsqu’on donne un équivalent de ce qu’on reçoit ; or, l’économie politique enseigne de quoi se composent les équivalents qui peuvent être reçus, et quels sont les moyens de pouvoir les offrir.

[49] Voyez dans le Discours préliminaire de mon Traité d’économie politique pourquoi c’est dans les classes mitoyennes de la société, plutôt que dans aucune autre, que les lumières naissent et se perfectionnent.

[50] Discours sur l’origine de l’inégalité.

[51] J’ai entendu déplorer l’introduction, dans nos usages, du café, du chocolat, et de mille autres superfluités dont nos pères se passaient fort bien. Ils se passaient aussi de chemises : l’usage de la toile ne s’est répandu qu’au quatorzième siècle. Ce n’est que sous le règne de Henri III, roi de France, que l’on a commencé à se servir de fourchettes. L’Amérique était découverte que nous n’avions pas encore de vitres à nos fenêtres. Ne vaut-il pas mieux que nous ayons contracté le besoin de toutes ces choses, que d’avoir le mérite de savoir nous en passer ?

[52] Sous les bons empereurs romains, les révoltes étaient bien plus rares que sous les mauvais. Titus et Marc-Aurèle moururent paisiblement, tandis que Caligula, Néron, Domitien, Commode, et une foule d’autres périrent misérablement.

[53] Discours préliminaire de l’Encyclopédie.

[54] Par exemple, après qu’il a été prouvé qu’un capital se compose de beaucoup d’autres choses que d’une somme d’argent, ceux qui se bornent à y voir une somme d’argent, ne peuvent entendre en quoi consiste l’augmentation des capitaux, qui peut avoir lieu dans un pays en même temps que l’argent y devient plus rare. Voyez la 1ère partie de cet ouvrage, chap. 10, 11, 12 et 13.

[55] Je ne parle pas des critiques peu sensées, et encore moins des diatribes que m’ont quelquefois attirées mes ouvrages. Une sottise, une inculpation gratuite, une assertion provenant de l’ignorance, se réfutent d’elles-mêmes à mesure que les connaissances positives se répandent. Il ne faut pas perdre à batailler, un temps si nécessaire pour avancer et pour faire avancer les nations. Je ne m’arrête à la polémique que lorsqu’il en peut sortir quelque instruction ; lorsqu’elle peut, mieux qu’un simple énoncé, faire connaitre la nature des choses.

A propos de l'auteur

L’Institut Coppet est une association loi 1901 dont la mission est de participer, par un travail pédagogique, éducatif, culturel et intellectuel, à la renaissance et à la réhabilitation de l’école française d’économie politique, et à la promotion des différentes écoles de pensée favorables aux valeurs de liberté, de propriété, de responsabilité et de libre marché.

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