Pourquoi, de nos jours, la propriété est remise en cause, par Adolphe Thiers (1848)

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Illustration : Proudhon attaquant la propriété (caricature)

En 1848, la propriété privée est l’objet d’attaques virulentes, contre lesquelles se mobilisent les économistes de la Société d’économie politique. Bastiat écrit Propriété et Loi. Adolphe Thiers est un allié de taille dans cette lutte, lui qui est déjà auréolé d’une gloire certaine. Dans De la propriété, il prend la défense de ce principe maltraité et exprime dès le premier chapitre les raisons pour lesquelles la propriété privée est attaquée, et, finalement, pourquoi il a pris la plume. B.M.


(Adolphe Thiers, De la propriété, 1848)

CHAPITRE PREMIER.

ORIGINE DE LA CONTROVERSE ACTUELLE.

Comment il a pu se faire que la propriété fût mise en question dans notre siècle.

Qui a pu faire que la propriété, instinct naturel de l’homme, de l’enfant, de l’animal, but unique, récompense indispensable du travail, fût mise en question ? Qui a pu nous conduire à cette aberration, dont on n’a vu d’exemple dans aucun temps, dans aucun pays, pas même à Rome, où, lorsqu’on disputait sur la loi agraire, il s’agissait uniquement de partager les terres conquises sur l’ennemi ? Qui a pu le faire ? On va le voir en quelques lignes.

Vers la fin du dernier régime, les hommes qui combattaient le gouvernement fondé en 1830 se partageaient en diverses classes. Les uns ne voulant pas le détruire, voulant le sauver au contraire, ne plaçaient point la question dans la forme même de ce gouvernement, mais dans sa marche. Ils demandaient la liberté véritable, celle qui garantit les affaires du pays de la double influence des cours et des rues, une sage administration financière, une puissante organisation de la force publique, une politique prudente mais nationale. D’autres, ou convaincus, ou ardents, ou aimant à se distinguer de ceux avec lesquels ils combattaient, s’en prenaient à la forme même du gouvernement, et désiraient la république, sans toutefois oser le dire. Parmi ces derniers, les plus sincères consentaient à attendre que l’expérience de la monarchie constitutionnelle fût faite complètement, et ils s’y prêtaient avec une parfaite loyauté. Les plus pressés, cherchant à se distinguer des républicains eux-mêmes, tendaient à la république avec plus d’impatience, et, pour se composer un langage, parlaient sans cesse des intérêts du peuple, oubliés, méconnus, sacrifiés. D’autres, cherchant à se faire remarquer à des signes plus éclatants encore, affectaient de mépriser toutes les discussions politiques, demandaient une révolution sociale, et, entre ces derniers même, il y en avait qui, plaçant le but plus loin, voulaient une révolution sociale complète, absolue.

La querelle s’est envenimée en se prolongeant, et enfin, lorsque la royauté trop tard avertie a voulu transmettre le pouvoir des uns aux autres, au milieu du trouble général elle l’a laissé échapper de ses mains. Il a été recueilli. Ceux qui le possèdent aujourd’hui, éclairés par un commencement d’expérience, ne sont pas pressés de tenir des engagements imprudents, que beaucoup d’entre eux d’ailleurs n’ont pas pris. Mais ceux qui n’ont pas le pouvoir, et qu’aucune expérience n’a éclairés, persistent à demander une révolution sociale. Une révolution sociale ! Suffit-il de la vouloir pour l’accomplir ? En eût-on la force, qu’on peut quelquefois acquérir en agitant un peuple souffrant, il faut en trouver la matière ? Il faut avoir une société à réformer. Mais si elle est réformée depuis longtemps, comment s’y prendre ? Ah ! vous êtes jaloux de la gloire d’accomplir une révolution sociale, eh bien ! il fallait naître soixante ans plus tôt, et entrer dans la carrière en 1789. Sans tromper, sans pervertir le peuple, vous auriez eu alors de quoi exciter son enthousiasme, et après l’avoir excité de quoi le soutenir ! Dans ce temps-là en effet tout le monde ne payait pas l’impôt. La noblesse n’en supportait qu’une partie, le clergé aucune, excepté quand il lui plaisait d’accorder des dons volontaires. Tout le monde ne subissait pas les mêmes peines quand il avait failli. Il y avait pour les uns le gibet, pour les autres mille manières d’éviter l’infamie ou la mort les mieux méritées. Tous ne pouvaient, quel que fût leur génie, arriver aux fonctions publiques, soit par empêchement de naissance, soit par empêchement de religion. Il existait, sous le titre de droits féodaux, une foule de dépendances, n’ayant pas pour origine un contrat librement consenti, mais une usurpation de la force sur la faiblesse. Il fallait faire cuire son pain au four du Seigneur, faire moudre son blé à son moulin, acheter exclusivement ses denrées, subir sa justice, laisser dévorer sa récolte par son gibier. On ne pouvait pratiquer les diverses industries qu’après certaines admissions préalables, réglées par le régime des jurandes et des corporations. Il existait des douanes de province à province, des formes intolérables pour la perception de l’impôt. La somme de cet impôt était écrasante pour la masse de la richesse. Indépendamment de propriétés magnifiques dévolues au clergé et soumises à la mainmorte, il fallait lui payer, sous le nom de dîmes, la meilleure partie des produits agricoles. Il y avait tout cela pour le peuple en particulier, et, quant à la généralité de la nation, les censeurs pour ceux qui étaient tentés d’écrire, la Bastille pour les caractères indociles, les parlements pour Labarre et Calas, et des intervalles de plusieurs siècles entre les États généraux qui auraient pu réformer tant d’abus.

Aussi, dans l’immortelle nuit du 4 août, toutes les classes de la nation, magnifiquement représentées dans l’Assemblée constituante, pouvaient venir immoler quelque chose sur l’autel de la patrie. Elles avaient toutes, en effet, quelque chose à y apporter : les classes privilégiées leurs exemptions d’impôt, le clergé ses biens, la noblesse ses droits féodaux et ses titres, les provinces leurs constitutions séparées. Toutes les classes, en un mot, avaient un sacrifice à offrir, et elles l’accomplirent au milieu d’une joie inouïe. Cette joie était non pas la joie de quelques-uns, mais la joie de tous, la joie du peuple affranchi de vexations de tout genre, la joie du tiers état relevé de son abaissement, la joie de la noblesse elle-même vivement sensible alors au plaisir de bien faire. C’était une ivresse sans mesure, une exaltation d’humanité qui nous portait à embrasser le monde entier dans notre ardent patriotisme.

On n’a pas manqué depuis quelque temps d’agiter tant qu’on a pu les masses populaires : a-t-on produit l’élan de 1789 ? Assurément non. Et pourquoi ? C’est que ce qui est fait n’est plus à faire, c’est que, dans une nuit du 4 août, on ne saurait quoi sacrifier. Y a-t-il, en effet, quelque part un four ou un moulin banal à supprimer ? Y a-t-il du gibier qu’on ne puisse tuer quand il vient sur votre terre ? Y a-t-il des censeurs autres du moins que la multitude irritée, ou la dictature qui la représente ? Y a-t-il des Bastilles ? Y a-t-il des incapacités de religion ou de naissance ? Y a-t-il quelqu’un qui ne puisse parvenir à tous les emplois ? Y a-t-il d’autre inégalité que celle de l’esprit, qui n’est pas imputable à la loi, ou celle de la fortune, qui dérive du droit de propriété ? Essayez maintenant, si vous pouvez, une nuit du 4 août, élevez un autel de la patrie, et dites-nous ce que vous y apporterez ? Des abus, oh ! certainement, il n’en manque pas, il n’en manquera dans aucun temps. Mais quelques abus sur un autel de la patrie élevé en plein vent, c’est trop peu ! il faut y apporter d’autres offrandes. Cherchez donc, cherchez dans cette société défaite, refaite tant de fois depuis quatre-vingt-neuf, et je vous défie de trouver autre chose à sacrifier que la propriété. Aussi n’y a-t-on pas manqué, et c’est là l’origine déplorable des controverses actuelles sur ce sujet.

Tous les partisans d’une révolution sociale ne veulent pas, il est vrai, sacrifier la propriété au même degré. Les uns la veulent abolir en entier, d’autres en partie ; ceux-ci se contenteraient de rémunérer autrement le travail, ceux-là voudraient procéder par l’impôt. Mais tous, qui plus, qui moins, s’attaquent à la propriété, pour tenir l’espèce de gageure qu’ils ont faite en promettant d’accomplir une révolution sociale. Il faut donc combattre tous ces systèmes odieux, puérils, ridicules, mais désastreux, nés comme une multitude d’insectes de la décomposition de tous les gouvernements, et remplissant l’atmosphère où nous vivons. Telle est l’origine de cet état de choses, qui nous vaudra, même si la société est sauvée, ou le mépris ou la compassion de l’âge suivant. Dieu veuille qu’il y ait place pour un peu d’estime, en faveur de ceux qui auront résisté à ces erreurs, éternelle honte de l’esprit humain !

A propos de l'auteur

L’Institut Coppet est une association loi 1901 dont la mission est de participer, par un travail pédagogique, éducatif, culturel et intellectuel, à la renaissance et à la réhabilitation de l’école française d’économie politique, et à la promotion des différentes écoles de pensée favorables aux valeurs de liberté, de propriété, de responsabilité et de libre marché.

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