L’éducation obligatoire selon G. de Molinari et F. Passy

Le livre dont il est question ici, De l’instruction obligatoire par Gustave de Molinari et Frédéric Passy, est disponible en téléchargement gratuit ainsi qu’en version papier (13.90€). Cet article est l’introduction de Benoît Malbranque à la réédition réalisée par l’Institut Coppet. Il est paru dans Laissons Faire, n°17, février 2015, pp.25-29

En ce début de XXIème siècle, malgré les crises économiques, les séismes politiques, voire même les attentats terroristes, la question de l’éducation reste pour les Français — tout comme, plus généralement, pour les Européens — l’une des préoccupations majeures. [1] Les constats divergent autant que les solutions et pourtant chacun s’accorde à reconnaître l’urgence de définir un nouveau cap pour l’éducation des jeunes générations.

Quoi de plus utile, ainsi, tant pour eux que pour nous, que de découvrir l’opinion tranchée et pourtant vigoureusement argumentée des deux plus grands économistes français de la fin du XIXème siècle : Frédéric Passy, professeur d’économie politique à Montpellier, membre de l’Académie, et surtout premier Prix Nobel de la Paix de l’histoire (1901) ; et Gustave de Molinari, rédacteur en chef du très influent Journal des Économistes et professeur d’économie politique à Bruxelles, dans sa Belgique natale.

Passy et Molinari, les deux grands

Peu d’économistes français ont autant que Frédéric Passy et Gustave de Molinari marqué leur temps et influencé l’avenir. Frédéric Passy, d’abord, né en 1822 à Paris, était l’héritier d’une grande famille où l’on avait compté notamment les deux frères Antoine Passy (1792-1873), botaniste et sous-secrétaire d’État, et Hyppolyte Passy (1793-1880), économiste, député et Ministre des Finances. Ces deux hommes, oncles de Frédéric Passy, l’aidèrent à atteindre rapidement une place enviable sur la scène littéraire parisienne. Il entra très tôt au Conseil d’État, composa des articles économiques jusqu’à devenir professeur d’économie politique à Montpellier, après quoi il mena une double   carrière d’économiste et de défenseur de la paix dans de nombreuses institutions pacifiques, comme la Ligue de la Paix et de la Liberté (1867) ou la Société d’arbitrage entre les nations (1870). Auteur de dizaines d’ouvrages, Passy fut un pilier de l’économie politique libérale au tournant du XXème siècle. Sa position fut même encore plus enviable quand, en 1901, on lui attribua, ainsi qu’à Henri Dunant, fondateur de la Croix-Rouge, le premier Prix Nobel de la Paix de l’histoire.

Gustave de Molinari est de la même génération que son collègue : né en 1819, trois ans avant Passy, il meurt la même année que lui, en 1912. Plus que lui encore il s’est imposé sur la scène des économistes français, et ce malgré ses origines belges. Il fut l’auteur d’une petite centaine d’ouvrages et de brochures sur de nombreux sujets d’économie et de politique, dont les classiques Soirées de la rue Saint Lazare, qui dataient de dix ans quand parut De l’enseignement obligatoire. Un siècle après sa mort, Gustave de Molinari est devenu, avec son maître Frédéric Bastiat, l’une des principales gloires de l’école française d’économie politique, et jouit d’une notoriété remarquable chez les libertarians, les libéraux américains.

La naissance d’une controverse

C’est dans les colonnes d’un journal belge qu’était né le débat entre les deux hommes, débat qui devait donner naissance au présent livre. En décembre 1857, Frédéric Passy fit en effet parvenir à l’Économiste belge, publication dirigée par Molinari, un court article à propos du traitement de la question de l’éducation par le Congrès de Francfort, tenu quelques semaines plus tôt. Passy y applaudissait les principes entérinés par ce Congrès. À l’article de la gratuité de l’instruction primaire, le Congrès avait signalé ses doutes et jusqu’à sa répugnance pour un tel principe. Et Frédéric Passy de saluer, dans son compte-rendu, une telle prise de position. « Les raisons de cette défaveur sont visibles, disait-il. Les partisans de la gratuité sont dupes d’un mot ; et il n’y a rien de gratuit que ce qui l’est pour tous, par l’inépuisable libéralité de la nature. L’instruction, notamment, est toujours payée ; seulement elle peut être payée par d’autres que ceux qui en profitent. » C’était rappeler un argument décisif, mais ce n’est pas sur ce point que Passy souleva la fronde de son collègue Gustave de Molinari.

Dans son article, Frédéric Passy faisait valoir également qu’il était tout bonnement impossible pour l’État de réclamer l’obtention d’un « certain niveau d’instruction » de la part de chaque enfant, contrairement à ce que le Congrès de Francfort, cette fois ci, l’avait supposé, et contrairement à ce que Molinari, ainsi qu’il le découvrirait bientôt, croyait fermement.

L’idée d’un minimum d’instruction obligatoire heurtait vivement la conscience pratique de Passy : « Il est facile, assurément, de décréter que tout le monde sera pourvu à un degré convenable de valeur intellectuelle et de valeur morale ; mais il est impossible de réaliser cette déclaration. Qu’est-ce, par exemple, que ne pas être privé du premier degré d’instruction ? Quelles notions faut-il posséder pour être en règle avec la loi ? Comment faut-il les posséder ? Dans quelle forme en justifiera-t-on ? À quel âge cette justification sera-t-elle exigée ? N’y au-ra-t-il pas des exceptions ou des excuses ? Et, s’il n’y en a pas, quelles facilités seront procurées à ceux qui seraient en position de les invoquer, à celui dont l’enfant est rebelle à l’étude, à celui que la pauvreté contraint de retenir le sien, à celui que l’isolement prive de tous les moyens de faire instruire le sien ? » Toutes ces questions, anticipait l’économiste, rendraient impossible l’application de ce principe.

Il s’en fallait de peu, quoi qu’il en soit, pour que l’idée même d’un minimum d’instruction obligatoire n’apparaisse pas déjà défectueuse dans la théorie. Tout d’abord, une telle obligation serait une entrave à la liberté des individus, principe premier et comme fondateur de l’existence d’une société civilisée. « La vérité, affirmait-il, est qu’il importe à la société que ses membres soient instruits, comme il lui importe qu’ils soient bons ; mais qu’il lui importe encore plus qu’ils soient libres. »

L’autre limite, c’est qu’il s’agit d’une attaque contre la liberté d’enseigner, car il faudra faire le choix d’un type précis d’enseignement et refuser tous les autres. « Quelles garanties, se demande donc Passy, seront laissées à la diversité des croyances ? Quelles pénalités seront employées pour vaincre l’obstination ou la négligence ? »

Et Frédéric Passy de conclure qu’il faut éviter de déclarer l’enseignement obligatoire : « Vous voulez, aurions-nous dit au Congrès si nous avions assisté à la discussion dont nous parlons, — vous voulez, et vous avez raison de le vouloir, que l’instruction se répande de toutes parts : ne la déclarez pas légalement obligatoire, mais faites que chacun se sente obligé de la donner et de l’acquérir ; ne l’imposez pas comme une charge, mais rendez-la désirable et facile comme un avantage. »

Cette position, exprimée qui plus est dans les colonnes de L’Économiste belge, son journal, avait de quoi déranger Gustave de Molinari. Lui, le grand libéral, n’avait eu en effet de cesse de se positionner en faveur de la liberté de l’enseignement. L’Économiste belge avait été conçu spécifiquement pour mener bataille en faveur de trois grandes idées, très chères pour Molinari : la liberté économique, la liberté de religion, et la liberté de l’enseignement — trois sujets qui étaient alors, en Belgique plus qu’ailleurs, au cœur des débats. Mais liberté de l’enseignement n’est pas nécessairement antinomique avec l’idée d’une obligation scolaire, du moins Molinari ne le conçoit pas ainsi. Dans son esprit, s’il faut bien lutter contre tout monopole de l’État dans l’éducation, ainsi que contre les subventions accordées à telles ou telles universités —comme c’était le cas à son époque pour les universités de Liège et de Gand — il reste nécessaire que la loi vienne contraindre chaque parent à mettre son ou ses enfants à l’école. Ainsi qu’il l’explique clairement dès sa réponse à l’article premier de Passy, « nous croyons qu’il y a une distinction à faire entre l’État enseignant et l’État obligeant les parents à donner une certaine éducation à leurs enfants ».

Ce fut au fond le cœur du débat entre les deux économistes : l’État doit-il avoir un rôle minimal dans l’éducation (Molinari), consistant à obliger les familles à mettre leurs enfants à l’école, ou doit-il n’en avoir rigoureusement aucun (Passy) ? Afin d’introduire la discussion, riche en arguments et en développements instructifs sur cette question de l’éducation, résumons rapidement la position de chacun des deux débateurs.

  1. G. de Molinari : L’instruction comme une dette

Gustave de Molinari a encore aujourd’hui une réputation de pionnier de l’anarcho-capitalisme, réputation que l’on justifie ou que l’on croit justifier par son texte « De la production de la sécurité » (1849), dans lequel il défend la privatisation de la mission régalienne de police. Cette position nous apparait cependant ou comme une posture de provocation ou comme un idéal de jeunesse rapidement abandonné, car dix ans plus tard, le même Molinari affirme ici avec force : « Nous sommes anti-interventionniste, mais nous ne sommes pas anarchiste, comme M. Proudhon et son école. Nous croyons que le gouvernement se mêle de beaucoup de choses dont il ne devrait pas se mêler, et nous voudrions réduire son intervention au strict nécessaire ; mais nous n’entendons pas la supprimer. […] On ne peut rêver un état social où le gouvernement cesserait d’être nécessaire. »

De telles affirmations reviennent souvent dans les développements de Molinari. L’économiste belge prend en effet soin d’indiquer que la liberté ne signifie pas le laissez faire absolu, mais le respect des droits, et parmi ces droits il place celui qu’a chaque enfant de recevoir un minimum d’éducation. « La liberté n’est point l’anarchie, répète ainsi Molinari, et ce n’est pas l’affaiblir ou la diminuer que de réprimer, avec une juste sévérité, en proportionnant aussi exactement que possible la peine au délit, toute atteinte portée au Droit, tout manquement à des obligations naturelles ou conventionnelles ; c’est, au contraire, la fortifier et l’étendre. »

Certainement, Molinari souhaiterait que la morale parvienne seule à contraindre chaque parent à fournir à son enfant son dû, mais il est certain que la contrainte morale n’est pas suffisante, et que, dans certains cas, il est nécessaire que le gouvernement intervienne pour contraindre les parents à remplir ce que Molinari appelle leurs obligations envers leurs enfants.

Car c’est pour lui une véritable dette, exigible par les lois, que fait naître la naissance d’un enfant pour chacun de ses deux parents.

2. Passy : L’instruction comme un devoir moral

 Pour Frédéric Passy, il en va tout autrement. Il reconnait parfaitement, tout comme son collègue et ami, qu’en tant que parents, nous devons l’instruction à nos enfants, mais que si nous la devons, « nul n’a le droit de la réclamer légalement de nous, à moins qu’il n’ait le droit de réclamer de même tout ce que comportent de soins, d’exemple et de dévouement les liens de la famille. Pour moi cela est décisif ; et, si l’on ne s’en tient pas à cette distinction, je ne vois plus où l’on s’arrêtera. »

Ainsi, pour Passy, l’instruction apparaît davantage comme un devoir qui est du ressort de la seule Morale, qu’une véritable obligation qui tomberait sous la sanction de la Loi. Il ne saurait en être autrement, affirme l’économiste français, car ce minimum d’instruction qu’on voudrait contraindre chaque parent d’offrir à son enfant est impossible à définir de manière précise, et il est destiné à varier inlassablement ; en outre, le désavantage de ne point être éduqué n’est pas toujours certain, évident pour chaque enfant quel qu’il soit et quel que soit la place qu’il entend occuper dans la société ; enfin, c’est un mal qui n’est pas nécessairement volontaire, et il serait injuste de condamner un père qui n’aurait pas eu les moyens matériels de fournir une instruction à son enfant.

 De toutes ces raisons, qu’il développe et auxquelles il en ajoute d’autres que nous ne reprendrons pas ici, Passy conclut à l’impératif de refuser l’idée d’un enseignement obligatoire, car elle lui apparaît funeste et injuste. « Une seule idée, écrit-il, renferme toute la substance de mon argumentation, et une seule proposition l’exprime : L’Enseignement obligatoire est injuste. Injuste à l’égard de la société, qu’il investit de pouvoirs exorbitants et qu’il grève de charges abusives. Injuste à l’égard du père, qu’il dépouille de ses droits et qu’il dispense de ses devoirs. Injuste à l’égard de l’enfant, qu’il gratifie de faveurs artificielles et qu’il prive de ses garanties naturelles. Injuste à l’égard de l’individu, dont il viole la liberté ; à l’égard de la famille, dont il brise le lien ; à l’égard de l’humanité, dont il trouble le développement ; à l’égard de Dieu, dont il méconnaît la Providence. La responsabilité, personnelle ou collective, est le pivot sur lequel la sagesse suprême a établi le monde ; et l’intrusion de la loi dans le domaine de la morale est la perversion de la responsabilité. »

 La position de Passy est celle qui est la plus éloignée de nos conceptions contemporaines, et pourtant elle n’était pas nouvelle dans le camp libéral — à dire vrai, elle avait même été majoritaire quelques dizaines d’années auparavant. C’était sous la Révolution française, et Condorcet, Daunou et Talleyrand s’étaient faits les adversaires de l’obligation scolaire. « La nation, avait affirmé ce dernier, offre à tous le grand bienfait de l’instruction, mais elle ne l’impose à personne. » [2]

 Cependant, au milieu du XIXème siècle, même parmi les économistes libéraux français, cette conception très libérale n’était déjà plus dominante. Pour Henri Baudrillart, l’obligation scolaire était une question de sécurité ; pour Jules Dupuit ; il s’agissait de la cotisation indispensable, de l’apport personnel qui permet de participer aux avantages du fonds commun.

Quel que soit l’avis des autres économistes de l’époque, ce débat animé, cette « lutte persévérante entre deux frères d’armes » comme la qualifiera Passy, aura poussé les défenseurs de la liberté à approfondir leur conception de l’éducation nationale. Pour l’aide qu’ils auront fourni aux esprits contemporains qui tâcheront de suivre leur exemple, ils mériteront notre estime.

Benoît Malbranque

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[1] Sondage IFOP pour la France, 12 septembre 2012 ; Sondage BVA pour l’Europe, 25 juin 2012

[2] Rapport sur l’instruction publique par M. Talleyrand

A propos de l'auteur

Benoît Malbranque est le directeur des éditions de l'Institut Coppet. Il est l'auteur de plusieurs livres, dont le dernier : Vincent de Gournay et l'économie politique du laissez-faire (2016)

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