Les origines philosophiques de la théorie économique autrichienne

Les origines philosophiques de la théorie économique autrichienne

Par David Gordon

Traduit par Stéphane Geyres, Institut Coppet

[Copyright 1996, The Mises Institute. Cette monographie a été préparée à partir d’une transcription d’une conférence que j’ai donnée au programme d’été de la Mises University à l’Université de Stanford en 1994. Le style informel d’une présentation orale a été retenu ici. Le texte a été modifié, étendu et légèrement documenté.]

L’École Autrichienne d’économie s’est formée en opposition à l’École Allemande Historique ; Carl Menger a développé ses vues méthodologiques dans le cadre d’une lutte avec le groupe rival. Je souhaite donc évoquer en premier lieu les doctrines philosophiques de l’école historique, car cela permettra d’approfondir notre compréhension de la position autrichienne, antagoniste.

Ensuite, j’examinerai certaines des influences philosophiques envers les fondateurs de l’école autrichienne, en particulier Franz Brentano et ses disciples. Brentano était le philosophe autrichien le plus marquant de la fin du XIXe siècle. Il était favorable à un retour à Aristote, et j’insisterai sur les racines aristotéliciennes de l’école autrichienne.

Eugen Böhm-Bawerk, la seconde grande personnalité de l’école autrichienne après Menger, a été influencé par une tout autre école philosophique, les nominalistes. J’examinerai brièvement son insistance sur la clarté conceptuelle.

Ludwig von Mises, le plus grand économiste autrichien du XXe siècle, s’est trouvé être la cible d’attaques philosophiques. Le mouvement ‘positiviste logique’ a soumis son approche déductive, ou praxéologique, à un examen sévère. Les philosophes du Cercle de Vienne avançaient que la science est empirique. La déduction ne peut pas nous apporter de nouvelles connaissances sur le monde sans le recours à des hypothèses non-déductives. Nous étudierons la force de la critique positiviste.

Avant de commencer l’étude des Autrichiens, je pense qu’il est essentiel de remarquer que dans l’histoire intellectuelle, il est normalement très difficile d’établir qui a influencé un auteur donné. On peut montrer très souvent des parallèles entre les doctrines, mais, sauf pour des cas spécifiques, on ne peut d’habitude guère arriver qu’à une hypothèse suggestive. Si un auteur déclare clairement qu’il a été influencé par quelqu’un, on peut bien sûr aller au-delà de la conjecture ; mais, malheureusement, les penseurs que nous devons aborder ici furent rarement explicites quant à leurs sources intellectuelles. La version présentée ci-dessous aspire au mieux à la vraisemblance. Aucune interprétation historique n’est apodictiquement vraie (NdT : vraie a priori ou par déduction, référence au mode de raisonnement déductif de l’école autrichienne).

L’École Historique Allemande comprenait, parmi d’autres, Adolf Wagner, Karl Knies et Gustav Schmoller. Bien que la plupart des gens pensent que le groupe se limitait au XIXe siècle, il dura nettement plus longtemps. Werner Sombart, le membre le plus important de la jeune École Historique, mourut en 1939. Sombart, par ailleurs, était une connaissance de Mises et le professeur de Ludwig Lachmann. Un autre économiste, Othmar Spann, qui était un net sympathisant de l’école historique, vécut jusqu’en 1951. Pendant peu de temps, Spann enseigna à Friedrich Hayek, mais Hayek  fut expulsé du séminaire de Spann.

Les positions de l’École Historique sur l’économie diffèrent non seulement de l’école autrichienne, mais aussi de l’économie classique. Les membres du groupe ont rejeté les lois de l’économie, même des principes aussi fondamentaux que la loi de l’offre et de la demande. Ils considéraient l’économie comme une discipline historique et pratique.

Un peu à la manière d’Aristote, qui caractérisait l’économie comme l’étude de la gestion du ménage, ils concevaient l’économie comme la science de la gestion de l’état. En cela, ils prolongeaient la tradition des mercantilistes allemands des XVIIe et XVIIIe siècles, connus comme les « Caméralistes. » Ils étaient moins intéressés par la théorie économique que par la promotion de la puissance de l’état, en particulier l’état prussien, ou, après 1871, de l’Empire allemand, dont la Prusse était le principal constituant.

Ces points de vue semblent peu reposer sur de la philosophie. Pourtant, à ce qu’il me semble, de forts courants philosophiques ont contribué à produire les doctrines caractéristiques de l’École Historique. En particulier, les membres de l’école furent influencés dans une certaine mesure par le philosophe allemand le plus influent et important du début du XIXe siècle, G.W.F. Hegel.

Hegel était fort bien informé en matière d’économie. Il avait lu les économistes britanniques de très près, y compris Adam Smith ; Sir James Steuart était un de ses grands préférés. Il ne rejetait pas le marché : bien au contraire, il pensait que la propriété et le droit de participer au libre-échange étaient des éléments très importants d’une bonne société. [1]

Hegel considérait essentiel le développement de l’autonomie de chaque individu au sein de la société ; à cet égard tout au moins, il ne s’est pas écarté d’Emmanuel Kant. Pour devenir auto-déterminante, une personne doit disposer de la propriété, dont le développement donnera forme à sa personnalité. En outre, il a besoin de prendre des décisions. L’échange fournit aux gens exactement les opportunités dont ils ont besoin. [2]

Hegel ne peut toutefois pas être considéré comme un partisan du libre marché, que ce soit dans le sens absolu des Autrichiens ou dans le sens plus modéré de la plupart des économistes américains. La liberté des échanges existe au sein de la société civile, mais la société civile est soumise à la main mise de l’État.

Dans l’élaboration de sa conception du bon ordre de la société, Hegel fait appel à une de ses doctrines philosophiques les plus importantes. Le sujet en question influença les principaux héritiers de Kant, Johann Fichte et Friedrich Schelling, tout comme Hegel. Il s’agit de la doctrine généralement connue comme la doctrine des relations internes.

Selon ce principe, tout ce qui existe est lié ensemble en une unité compacte. Plus exactement, si deux ‘substances’ sont en relation, aucune ne demeurerait la même substance si la relation venait à être modifiée. Une relation engendre une propriété relationnelle qui prend part à l’essence même de son contributeur. [3]

Un exemple aidera peut-être à rendre ceci plus clair. Supposons que je ne connaisse pas le président Bill Clinton. Si je devais le rencontrer, je resterais la même personne. Ne pas être une connaissance de Clinton ne prend pas part à mon essence. C’est du moins ce que nous dit le bon sens.

Le partisan des relations internes conteste cette vision des choses. Il pense que toutes les propriétés d’une entité lui sont essentielles. Ma rencontre avec le président Clinton affecte chacune de mes autres propriétés. La personne qui a rencontré le président est une personne différente de celle qui ne l’a rencontré, quelque semblables ces deux personnes soient par ailleurs.

En outre, les relations de chaque ‘substance’ s’étendent à travers l’univers entier. Tout est lié à tout le reste.

La doctrine des relations internes a des conséquences radicales pour la science. Étant donné que toutes les choses sont reliées, la pleine connaissance de quoi que ce soit nécessite la connaissance du tout. La méthode caractéristique de l’économie passe par le recours à des théories ou des modèles. Ceux-ci s’intéressent à un jeu particulier de facteurs pris isolément du reste du monde.

Les partisans des relations internes considéreraient cette méthode comme illégitime. Considérer certains facteurs en dehors de tout le reste, c’est s’assurer d’une image trompeuse. Au contraire, l’économiste devrait se rapprocher autant que possible d’une image embrassant tout ce qui touche à l’économie.

Ainsi, la science économique ne devrait pas être nettement séparée des autres disciplines en rapport avec  la société. Elle devrait être étudiée en liaison avec l’histoire, la science politique, l’éthique, etc. Chaque système économique existe comme une entité concrète partie intégrante d’une société donnée. Il n’existe pas de lois universelles de l’économie, car elles impliquent que l’économie peut être étudiée séparément du reste de la société. Tout au plus, les lois économiques sont-elles limitées à des types particuliers de sociétés.

L’opinion selon laquelle l’économie est étroitement imbriquée aux autres institutions sociales est une conséquence d’une catégorie de la logique de Hegel : l’unité organique. [4] Chez un animal, les parties fonctionnent en rapport l’une à l’autre, subordonnées à l’organisme tout entier. C’est exactement la façon dont l’économie fonctionne, selon l’école historique.
Hegel ne pensait en aucune façon que l’unité organique est la plus haute catégorie. C’était pourtant aussi loin qu’on pouvait aller en sciences. Bien que j’aie concentré la discussion de l’unité organique sur l’économie, Hegel appliqua la notion très largement à d’autres sujets. Dans sa Philosophie de la Nature, rarement étudiée, le volume II de l’Encyclopédie, il critique Sir Isaac Newton. Kant voyait la physique de Newton comme l’idéal de la connaissance, mais pour Hegel, les théories de Newton souffraient d’un défaut fondamental. Newton distinguait nettement la physique des autres domaines de la connaissance : son système ne reposait que sur un ensemble déclaré d’hypothèses. A l’opposé, Hegel fait l’éloge de Johannes Kepler, qui essaya de mettre les lois de l’astronomie en correspondance avec les doctrines mystiques de la numérologie.

Hegel a tenté de mettre en pratique ce qu’il enseignait en théorie. Dans sa thèse de doctorat, il a cherché à montrer que le nombre de planètes dans le système solaire devait nécessairement être sept. Le nombre de planètes ne pouvait pas juste se trouver être sept : cela serait en contradiction avec la doctrine des relations internes. Peu de temps après que la thèse fut publiée, une autre planète fut découverte, ce qui bouleversait plutôt les choses. Pourtant, Hegel n’a jamais révisé son avis voulant que toutes les relations soient nécessaires.

Il y a encore une autre partie de la philosophie de Hegel qui barre la route à la science économique. De la manière dont l’économie, tout comme les autres sciences, conçoit les lois aujourd’hui, celles-ci s’appliquent dans l’avenir autant que dans le passé. Par exemple, selon la loi de la demande, une augmentation de la quantité demandée d’un produit se traduira par une hausse de son prix, toutes choses égales par ailleurs. La loi s’applique non seulement aux hausses passées de la demande mais aussi aux augmentations futures.

Hegel doutait que l’avenir soit prévisible, au moins sur les aspects importants. Le philosophe ne peut que résumer le passé : il ne pouvait pas révéler les futurs progrès de l’esprit absolu. Comme il le dit dans sa célèbre préface à la Philosophie du Droit, « la Chouette de Minerve ne prend son envol qu’à la venue du crépuscule. »
On pourrait objecter que Hegel lui-même, tout spécialement dans sa Philosophie de l’Histoire, essaya vraiment d’aboutir à des lois du développement historique. C’est en effet pour cette raison justement que Karl Popper l’a stigmatisé comme « historiciste. » [5] Mais en fait son point de vue sur l’histoire coïncide exactement avec le scepticisme quant à l’avenir qu’on lui attribue.

La loi de l’histoire de Hegel, celle de l’accroissement de la liberté, était une description du passé. Il n’a pas tenté de prévoir les développements futurs. Sans doute peut-on dire que l’avenir, quoi qu’il advienne, sera régi par l’Esprit du Monde. Il est également vrai que la phase finale de la dialectique verra l’Idée Absolue atteindre la pleine conscience de soi. Cela ne permet pour autant pas la prédiction de tendances ou événements particuliers.

Ici, le parallèle avec l’école historique est évident. Sombart et d’autres membres de l’école historique ont également tenté d’élucider les étapes du développement historique. Leurs travaux ce faisant furent tout à fait cohérents avec le rejet de lois universelles.

La figuration du système de Hegel tentée ici doit être prête à une forte objection. En admettant que Hegel ait tenu des positions philosophiques, à savoir, les relations internes et l’incapacité à prédire l’avenir, qui font obstacle à une science de l’économie, il ne s’ensuit pas qu’il pensait que toute science est régie par ces hypothèses. Il s’agit de théories philosophiques et non de théories scientifiques.

Il est certes exact que la philosophie de Hegel n’est pas logiquement incompatible avec une science de l’économie. Mais dans la mesure où cette philosophie a connu une diffusion générale, ses hypothèses fondamentales ont eu tendance à inhiber la croissance de l’économie scientifique. La preuve est matérialisée par les diverses doctrines de l’école historique et leurs parallèles hégéliennes. Les critiques de la « méthode de l’isolement » de Sombart et autres sont particulièrement évocatrices de la doctrine des relations internes.

Une interprétation potentiellement trompeuse doit être notée. Je ne prétends pas que les membres de l’école historique se considéraient hégéliens. Après la mort de Hegel en 1831, sa philosophie est tombée dans l’oubli. Néanmoins, les hypothèses fondamentales de sa pensée ont été omniprésentes dans la vie intellectuelle allemande.

Les parallèles entre Hegel et l’École Historique vont au-delà de la philosophie. Des doctrines économiques spécifiques professées par l’école font écho aux propos de Hegel. Une des principales critiques que l’école historique exprimait envers le capitalisme portait sur sa négligence de l’agriculture. Par un accent excessif mis sur l’efficacité économique, les méthodes agricoles traditionnelles étaient en danger de tomber en désuétude. De ce fait, l’agriculture risquait souffrir d’un déclin absolu si la pression du marché amenait agriculteurs et ouvriers  à entrer dans l’industrie.

Les gains d’efficacité étaient de peu d’intérêt pour l’école historique. Au contraire, l’agriculture était pour eux une épine dorsale de la société et devait être préservée. On retrouve exactement la même situation dans la Philosophie du Droit de Hegel. L’agriculture y est considérée comme un « héritage » qui doit être sauvegardé : il bénéficie d’une représentation comme personne morale au sein du parlement.

Plus généralement, Hegel voyait l’État comme le directeur de l’économie. La « société civile, » quoique hors de l’État, tombait sous son autorité. Permettre une portée sans restriction aux lois supposées de l’économie classique revenait à soumettre une entité supérieure, l’État, à une inférieure, l’économie. Au contraire, l’économie devrait être manipulée pour renforcer le pouvoir de l’État.

Ce n’est pas un hasard, selon moi, si l’école historique se faisait précisément le promoteur des mêmes vues. Ludwig von  Mises dans Omnipotent Government (« Gouvernement Omnipotent ») a décrit en détail la façon dont les économistes allemands avant la Première Guerre mondiale ont préconisé l’utilisation de l’économie afin de faire progresser le pouvoir de l’État. Le commerce ne devait pas être libre, mais dirigé par l’État à ses propres fins. [6]

L’école autrichienne était diamétralement opposée à l’école historique allemande. [7] Compte tenu de la grande divergence des deux écoles en économie, on pourrait s’attendre à des différences substantielles quant à la philosophie sous-jacente. C’est en effet ce qu’on retrouve. Le philosophe en vue qui a influencé Carl Menger était Franz Brentano. Il rejetait résolument la doctrine des relations internes, ainsi que le reste du système hégélien.

Brentano, qui était professeur de philosophie à l’Université de Vienne pendant la fin du XIXe siècle, était un collègue et ami de Menger. Brentano a été un prêtre catholique durant l’essentiel de sa vie adulte, mais après une querelle théologique, il a abandonné l’Église et fut contraint de démissionner de son poste de professeur.

Sa formation scholastique a contribué à son vif intérêt pour Aristote. Il accordait du mépris à Kant et Hegel, les considérant comme des symboles rétrogrades. Plus important pour notre propos, il rejetait la doctrine des relations internes.

Il ne croyait pas que tout soit tellement intérieurement relié à tout le reste que rien ne peut être étudié séparément. Bien au contraire, l’esprit était – pour lui – fortement distinct du monde extérieur. En outre, Brentano étendait son approche analytique et dissective à l’esprit lui-même. Il distinguait les actes de la conscience de leurs objets.

La psychologie d’un point de vue empirique, étude de l’esprit par Brentano, fut probablement son œuvre philosophique la plus célèbre, qui apporta une contribution essentielle à la compréhension de la théorie autrichienne de la valeur. Brentano dans cette œuvre et dans plusieurs ouvrages moindres appliqua sa notion générale d’esprit à la notion de valeur. Son approche de l’esprit bousculait la notion dominante de mental commune à presque tous les philosophes depuis René Descartes. La position à laquelle il était opposé était particulièrement caractéristique des empiristes britanniques.

Des philosophes comme John Locke et David Hume prétendaient, pour simplifier grandement, que les idées sont des images marquées dans l’esprit par les objets extérieurs. Au moins lors de la réception d’impressions, l’esprit est passif. Les empiristes reconnurent dans une certaine mesure les pouvoirs actifs de l’esprit. Mais afin que les pouvoirs actifs fonctionnent, l’esprit devait d’abord être marqué par les idées. (Les idées innées sont une complication qui pour nos besoins peuvent être ignorées.)

Le fonctionnement de l’esprit en perception, selon Locke et Hume, était, en substance, automatique. A la vue d’un objet particulier, une idée se formerait dans l’esprit. Les diverses idées accumulées étaient reliées par des lois d’association. Il y avait peu de place pour le fonctionnement autonome de l’esprit. En effet, Hume nia qu’une idée distincte du soi existe : tout ce que le soi pouvait recenser était un flux de perceptions.

Brentano rejeta totalement la position qui vient d’être esquissée. Les « idées » des empiristes ne désignent en fait pas des activités mentales : plutôt, dans la mesure où elles existeraient, elles seraient l’objet de l’activité de l’esprit. Si, par exemple, je pense à une chaise, mon action mentale n’est pas une image de la chaise trouvée dans mon esprit. Ce que mon esprit fait, c’est penser à un objet. Penser est une action, un « faire » mental pour ainsi dire. Le terme choisi par Brentano pour l’action mentale était l’intentionnalité : selon son slogan célèbre, elle est la « marque du mental. »

Compte tenu de l’importance de l’intentionnalité, prenons le risque de l’étudier davantage. Une intention est une « sortie mentale » ou une « saisie d’un objet » : elle peut être schématisée par une flèche allant de l’esprit vers l’objet.

En parlant « d’objet, » je suis coupable d’une ambiguïté. L’objet d’une intention peut être soit un objet mental, par exemple, les idées des empiristes, ou un objet physique. Est-ce que l’acte intentionnel s’étend « hors de » l’esprit pour établir un contact direct avec le monde réel ? C’est une problématique à laquelle il est difficile de répondre, tel le système de Brentano qui est assez obscur sur ce point. [8]

Menger appliqua la notion d’intentionnalité à la valeur économique. Il ne prit pas la valeur comme un sentiment de plaisir ou de douleur qui vient automatiquement à l’esprit lorsqu’on perçoit un objet. Bien au contraire, une « préférence, » dans le système de Menger, est un jugement : j’aime X (ou que je n’aime pas X). Le jugement en question est un acte de préférence (NdT : acte ici, retenu car les autrichiens parlent de l’action humaine, prend un sens de décision plus que de pur geste physique) : de même que l’intentionnalité de la pensée saisit un objet, le jugement de préférence « pousse » vers un but. En des termes légèrement différents, préférer quelque chose c’est l’évaluer : c’est le classer sur son échelle propre de valeurs.

En revanche, William Stanley Jevons avait une notion tout à fait différente de la valeur. Il voyait la valeur équivalente à l’utilité ou au plaisir, mesurable en unités. Il pensait qu’un objet créait un certain nombre d’unités de plaisir dans l’esprit d’une personne quand elle établissait une forme appropriée de contact avec l’objet. La personne en tant que telle n’a vraiment que peu à voir avec l’évaluation. Quoi que soit qui créait plus d’unités de plaisir, de manière strictement objective, était ipso facto d’autant plus précieux.

Les histoires classiques de l’économie classent Jevons et Menger avec Léon Walras comme co-créateurs de la révolution « subjectiviste. » Mais en fait, Menger ne doit pas être placé dans le même groupe que les deux autres. (Nous ne discuterons pas Walras en détails ici : il avait tendance à prendre la « valeur » comme une unité arbitraire, ou « numéraire. ») Seul Menger avait une notion de la valeur analogue à un jugement, une opinion qui faisait écho à l’analyse de Brentano du sujet.

Menger n’est évidemment pas le seul autrichien important à avoir été influencé par la philosophie. Son disciple Eugen von Böhm-Bawerk faisait preuve également de thèmes philosophiques dans son œuvre. Comme Menger, il a rejeté la controverse de l’école historique voulant qu’il n’y avait pas de loi de l’économie universellement valide. Dans un essai incisif, « Control or Economic Law » (Contrôle ou Loi économique), il critiquait la thèse voulant que l’état ait la capacité d’assurer une économie prospère au mépris souverain des lois économiques. En adoptant cette position, il rejetait implicitement la thèse que toutes les relations sont internes ; comme nous l’avons déjà souligné, ce point de vue interdit la possibilité de lois scientifiques.

Contrairement à Menger, la principale source d’inspiration philosophique de Böhm-Bawerk n’était pas Brentano, et à travers lui Aristote, mais plutôt le philosophe médiéval Guillaume d’Occam. La doctrine que Böhm-Bawerk a repris d’Occam, cependant, ne lui était pas exclusive, mais restait dans la tradition aristotélicienne.

Le point de vue en question était que les concepts devaient pouvoir être retracés jusqu’à leurs origines dans la perception, leur source ultime. Si, par exemple, Hegel se réfère à l’Esprit Absolu, un analyste dans la tradition de Böhm-Bawerk demanderait : d’où vient cette notion ? Peut-on montrer comment on peut y revenir grâce à l’abstraction de l’expérience ? Si on ne le peut, le concept devrait être rejeté comme vide de sens.

Comme la question sera de grand intérêt plus tard, un point de clarification s’impose ici. Böhm-Bawerk n’a pas prétendu que chaque concept doit se référer directement à quelque chose de perceptible par les sens. De toute évidence, son inspirateur, Occam, n’aurait jamais soutenu ce point de vue, car Dieu n’est pas perceptible et Occam était un fervent chrétien. Plutôt, sa position est plus circonscrite. Les concepts qui ne renvoient pas à quelque chose de perceptible doivent être dérivés des concepts issus de choses perceptibles.

En utilisant cette méthode d’analyse, Böhm-Bawerk a annihilé les efforts confus mis par l’école historique à décrire l’esprit d’une époque et à postuler des « lois » propres à certaines cultures. L’objectif de Böhm-Bawerk via son analyse était pratique. Il souhaitait savoir quel usage scientifique pouvait être fait des concepts. De cette façon, quoique pas dans ses fondements philosophiques, sa démarche ressemblait à la quête de la philosophie moderne de la science envers les définitions opérationnelles.

Böhm-Bawerk ne s’arrêta pas au concept dans ses efforts herculéens pour atteindre la clarté. Il a porté une attention minutieuse à l’analyse d’arguments particuliers invoqués par d’autres économistes. En y découvrant des erreurs logiques, les fausses doctrines seraient renversées et serait promue la cause de la correcte analyse. L’exemple le plus célèbre de cette procédure est son examen dévastateur des bases économiques de Karl Marx.

Il a consacré deux ouvrages principaux à la critique de Marx : un chapitre de Capital and InterestCapital et Intérêt ») et un pamphlet publié séparément, Karl Marx and the Close of His System (« Karl Marx et la Clôture de son Système »). Grâce à un travail précis et détaillé caractéristique, Böhm-Bawerk y sapa le principe clé de l’économie marxiste, la théorie de la valeur travail. De façon célèbre, il montra que Marx était incapable d’expliquer les prix de la production par recours aux prix du travail. Mais, typique de son caractère, cela n’était pas assez. Bien que la difficulté juste mentionnée, connue comme le problème de la transformation, suffise pour ruiner l’économie marxiste, Böhm-Bawerk n’a pas limité son analyse à cette question. Il a critiqué presque chaque phrase de Marx découlant de sa théorie de la valeur.

Nous avons jusqu’ici décrit la manière dont les idées philosophiques ont affecté le traitement par Menger et Böhm-Bawerk de diverses questions relevant de la théorie économique. Mais la philosophie les a aussi influencés sur des questions plus larges. Le point de vue de la méthode autrichienne en économie présente des doctrines philosophiques distinctives.

En premier lieu, Menger et Böhm-Bawerk ont tous deux fortement souligné que seuls agissent les individus, une position qui une fois de plus les mit en opposition avec l’école historique et ses racines hégéliennes. Selon le principe de l’individualisme méthodologique, les états, classes, et autres entités collectives sont réductibles à des individus en relation les uns avec les autres. Des déclarations telles que « La France déclara la guerre à l’Allemagne en 1870 » sont des raccourcis de déclarations impliquant des personnes bien particulières. Cette position peut sembler évidente : il semble étrange d’imaginer un état agissant d’une manière non réductible à l’action des personnes qui le constituent.

Néanmoins, au cours du XIXe siècle, cette idée n’était nullement tenue pour acquise. L’école historique a rejeté l’individualisme méthodologique et ils ont été rejoints dans ce rejet par le plus grand historien de droit allemand de la période, Otto von Gierke. Même à une époque beaucoup plus tardive, l’économiste de nationalité autrichienne Othmar Spann soutenait des vues holistiques similaires.

Spann, qui a été brièvement évoqué plus haut, pensait que considérer les individus comme des acteurs distincts était le comble de la folie. Les individus existent au sein de relations qui forment leurs caractères. Il faut prendre ces relations comme des touts impropres à une analyse au-delà. Peu d’économistes aujourd’hui soutiennent de tels points de vue, et le fait qu’ils nous semblent ridicules trouve en partie ses racines dans la campagne victorieuse des Autrichiens pour l’individualisme.

Quelles sont les racines philosophiques de l’individualisme méthodologique ? Ici, je propose de revenir une fois de plus à Aristote. Dans l’Éthique à Nicomaque, il met l’accent sur l’action individuelle de l’homme. Il est permis de spéculer sur le rôle des différentes substances dans la Métaphysique, mais le développement de ce sujet nous entraînerait trop loin. [9]

Un autre thème aristotélicien exerça une grande influence sur les Autrichiens ; et celui-ci, heureusement, est plus facile à expliciter. La méthode caractéristique de l’économie autrichienne, portée à son point culminant chez Mises, est la déduction. On commence avec un axiome incontestable (« l’homme agit ») (NdT : comprendre : l’homme décide, choisit) et à l’aide de quelques postulats accessoires, on en déduit toute la science de l’action humaine.

D’où vient cette notion de science ? Bien que, comme mentionné plus haut, il soit très difficile dans l’histoire intellectuelle de démontrer une influence directe, je pense que ce n’est pas un hasard si l’idée d’une science déductive se retrouve dans Analytique Postérieure d’Aristote. Aristote défend qu’une science aboutie doit commencer par un axiome incontestable et, par l’utilisation de la déduction, explorer la discipline tout entière. Souvent, les conditions forcent l’utilisation de quelques hypothèses empiriques, mais ce n’est qu’accessoire. [10]

La science empirique existe comme un berceau pour la vraie science, laquelle doit travailler par déduction. Lorsque Brentano et d’autres relancèrent l’étude d’Aristote, ce point de vue sur la méthode devint ouvert à l’étude dans les universités autrichiennes.

Aristote examina également la nécessité de principes incontestables dans l’Ethique à Nicomaque. Il remarque que pour justifier une proposition, on procède normalement par renvoi à une autre proposition. Mais si les choses en restaient là, la tâche ne serait pas terminée. Qu’est-ce qui justifie à son tour la proposition avancée à l’appui de la déclaration initiale ? De toute évidence, on pourrait citer une autre proposition encore, mais cette procédure ne peut pas se prolonger éternellement.

Il faut commencer par un ou plusieurs axiomes indiscutables d’où se construit la justification. Sans cela, les raisons avancées en appui des déclarations reposent sur le vide. Soit on accumule des justifications sans fin, soit on tourne en rond. Une fois de plus, le parallèle avec la procédure autrichienne est évident. La praxéologie repose sur l’axiome d’action, qui lui-même ne requiert rien d’autre en soutien.

Une erreur commune doit être évoquée ici. Il ne découle pas de l’argument de régression de la justification qu’il faut toujours faire remonter les arguments jusqu’à un axiome unique. Tout ce que l’argument montre, c’est qu’au moins un principe incontestable est nécessaire pour commencer une chaîne de justifications. Mais rien dans l’argument ne limite le nombre de ces principes.

Si on devait faire valoir que pour éviter une régression de justifications à l’infini, il faut arriver à un axiome unique, l’argument serait fallacieux. La logique, en bref, serait que puisque toute proposition qui ne va pas de soi exige une justification, il doit y avoir quelque proposition de base qui est la source dont toutes les autres tirent leur justification. Ceci est équivalent à « l’argument » que puisque tout le monde a un père, quelqu’un est notre père à tous. Bien évidemment, cela est faux.

Quand une proposition est présentée comme une évidence, cela ne signifie pas qu’on fait appel à une expérience psychologique de certitude à l’appui de la proposition. Faire ainsi serait précisément ne pas prétendre que la proposition était évidente, depuis sa preuve en l’espèce dépend de quelque chose d’autre – l’expérience psychologique. Qu’on ait l’expérience d’un « je vois » dans le style de la psychologie de Gestalt lorsqu’on en vient à réaliser l’évidence d’une proposition n’est pas pertinent.

Ce point est important parce les herméneutes contemporains soutiennent parfois que les axiomes de base de la praxéologie sont en réalité des principes acceptés par une communauté particulière. Cette approche n’est juste qu’une variante de l’erreur psychologique que nous avons déjà examinée. Que ce soit un groupe particulier qui accepte une proposition en tant qu’axiome est différent de la question de savoir si l’axiome est indiscutable.

Jusqu’à présent, j’ai avancé que la méthode déductive de l’économie autrichienne vient d’Aristote. Mais une objection évidente vient à l’esprit. Lorsqu’on se tourne vers le troisième grand de l’école autrichienne, Ludwig von Mises, Aristote semble absent de la scène. Plutôt, Mises a recours à une terminologie typiquement néo-kantienne : en particulier, il considère que les propositions de l’économie autrichienne sont des vérités synthétiques a priori. L’axiome d’action suppose le libre choix, mais cela pour Mises n’est qu’un postulat. Mises ne présume pas légiférer pour le monde nouménal. (NdT : le monde des choses telles qu’elles sont en soit, ex. : la beauté.) On ne peut pas, croyait-il, exclure la possibilité que la science fasse un jour la preuve du déterminisme pur et dur. (Curieusement, ici Mises renverse Kant, qui pensait que nous étions déterminés phénoménalement, mais libre nouménalement.)

Bien qu’ayant soulevé cette objection, je ne vais pas y passer beaucoup de temps. Même si Mises recourt en effet à la langue kantienne, rien dans son argumentation ne repose sur le système de Kant. Lorsque Mises emploie l’expression « une proposition synthétique a priori, » par exemple, il désigne simplement une proposition qui est nécessairement vraie sans être une tautologie. Ceux qui préfèrent une approche aristotélicienne peuvent facilement traduire les termes de Mises dans leur propre registre.

L’immense importance de Mises pour notre analyse ne réside pas dans son décalquage kantien. Il se trouve qu’un groupe de philosophes, les positivistes logiques, qui se firent connaître dans les années 20, développèrent une doctrine qui menaçait de compromettre le système autrichien. Leurs points de vue, quoiqu’ils empiétaient sur le système de Mises, ne contestaient pas sa théorie économique ; c’était plutôt sa méthode déductive qui amena les positivistes à protester. De ce fait, s’agissant de Mises, nous ne nous concentrons pas sur les philosophes qui l’ont influencé, mais sur ceux qui l’attaquaient. Dans sa réponse à ces attaques, Mises mis plus encore au point et clarifia la position autrichienne.

Les positivistes logiques, ou Cercle de Vienne, se réunissaient sous la direction de Moritz Schlick, un professeur de philosophie de l’Université de Vienne. Bien que Schlick ait dirigé le groupe, ses vues propres n’étaient pas en tous points caractéristiques du Cercle. A titre d’exemple, il estimait que l’éthique est une science, alors que la plupart des positivistes logiques considéraient les affirmations éthiques empiriquement vides de sens. [11]

Le membre le plus philosophiquement important du groupe fut probablement Rudolf Carnap, un Allemand de naissance, mais résidant à Vienne. Ironiquement, le frère de Ludwig von Mises, Richard von Mises, appartenait au Cercle, de même que Karl Menger, le fils du fondateur de l’école autrichienne. Un autre membre, Felix Kaufmann, a de plus participé au séminaire de Ludwig von Mises. Néanmoins, comme tous les membres du Cercle, il s’est fortement opposé à l’approche déductive de la méthode économique de Mises.

Le groupe à ses débuts n’était pas très influent. Eric Voegelin, qui était à Vienne dans les années 20 et 30, m’a dit une fois durant une conversation que les positivistes logiques étaient généralement considérés comme excentriques et dérangés. Sa propre vision négative du groupe a peut-être marqué la mémoire de Voegelin, mais son témoignage est néanmoins significatif. Le Cercle devint beaucoup plus influent après l’arrivée d’Adolf Hitler au pouvoir en 1933. La situation politique européenne, cristallisée par l’annexion allemande de l’Autriche en Mars 1938, força la plupart des positivistes logiques à l’exil. Beaucoup d’entre eux finirent aux États-Unis et s’assurèrent des postes dans de grandes universités. C’est en grande partie du fait de l’influence du positivisme logique sur la philosophie américaine que la plupart des économistes américains rejettent la praxéologie. Ils considèrent la méthode de Mises comme veillotte et scolaire, soi-disant pas en harmonie avec les préceptes de la philosophie scientifique.

L’essence du positivisme logique peut être assez simplement énoncée, au vu de notre sujet. Tous les énoncés empiriques, c’est-à-dire, des énoncés sur le monde, doivent être vérifiables. Si une déclaration ne peut être vérifiée, alors elle n’a pas de sens empirique. Par « testable » ou « vérifiable » les positivistes entendent « susceptible d’être perçue par les sens. » C’est là le célèbre critère de vérifiabilité de la signification, le plus remarqué des principes du Cercle de Vienne.

On voit immédiatement que la structure de l’économie autrichienne est en grande difficulté si le critère de vérifiabilité est accepté. Selon Mises, les propositions de l’économie sont nécessairement vraies. Mais les vérités nécessaires ne peuvent pas fournir d’information sur le monde, selon la vision du positivisme logique. Seules les propositions qui peuvent être soit vraies ou fausses, selon les circonstances, véhiculent de l’information. Les propositions qui soit doivent toujours être vraies, soit doivent toujours être fausses, n’en véhiculent pas. La conclusion semble donc inéluctable : l’économie autrichienne ne véhicule aucune information sur le monde.

Les positivistes logiques ne nient pas que certaines propositions doivent être vraies. Mais, comme suggéré plus haut, cela ne donne aucune aide à l’économie autrichienne. Logiquement, les vérités nécessaires ne sont que des tautologies, c’est-à-dire, des déclarations qui ne véhiculent pas d’information nouvelle sur le monde. [12] Un bel exemple de tautologie est une définition. Selon le banal exemple classique, la déclaration « un célibataire est un homme jamais marié, au-dessus d’un certain âge » ne donne aucune information sur le monde. Elle offre simplement une définition. Une définition nous dit que deux expressions peuvent être substituées l’une à l’autre dans une phrase, tout en préservant la valeur de vérité de la phrase. De la même manière, une proposition nécessairement fausse est la négation d’une tautologie. Si je devais demander que certains célibataires soient mariés, je ne ferais pas une fausse expression de la réalité. Je ferais une mauvaise utilisation du terme « célibataire. »

L’économie autrichienne s’est-elle vue porté un coup fatal par ces considérations ? Mises ne le pensait certainement pas. Dans The Ultimate Foundation of Economic Science (Les Fondements Ultimes de la Science Economique), il aborda l’affirmation que fit Karl Popper voulant que les propositions scientifiques puissent être réfutées. Bien que Popper ne fût pas un positiviste, il souhaitait que son critère de réfutation distingue les déclarations scientifiques des non-scientifiques.

Le commentaire de Mises fut dédaigneux : « si on accepte la terminologie du positivisme logique … une théorie ou une hypothèse n’est pas scientifique si elle ne peut être réfutée par l’expérience. Par conséquent, toutes les théories a priori, y compris les mathématiques et la praxéologie, sont non-scientifiques. Ce n’est là que joute verbale. » [13]

Il est facile de voir que la réaction de Mises au critère de vérifiabilité serait la même. La praxéologie arrive à la vérité par la déduction. Si certains souhaitent définir le « sens » de sorte que les conclusions de la praxéologie seraient empiriquement vide de « sens, » pourquoi s’en soucierait-il ? Face à ceci, une réplique évidente se présente. Les positivistes logiques ne tenaient pas leur critère de « sens » pour proposition arbitraire, à rejeter par quiconque ne partagerait pas les affinités du Cercle. Au contraire, ils affirmaient que leur position était largement soutenue. Avaient-ils raison ?

Je ne le pense pas. En réalité, le critère est sans valeur, puisque toute déclaration s’avère vérifiable à son égard. Supposons que « p » soit une déclaration vérifiable sans controverse, par exemple, « il y a une chaise dans cette chambre. » Posons « q, » une déclaration que les positivistes logiques rejettent comme dénuée de sens. Un bon exemple est celui que Rudolf Carnap tourna en ridicule, quand il appela à la fin de la métaphysique. Il cita ce qui suit, pris du Being and Time (Être et Temps) de Martin Heidegger (1927) : « Le ‘non’ s’anéantit lui-même. » Je ne chercherai pas à expliquer cela : on peut voir pourquoi Carnap présenta ceci comme un exemple type d’une déclaration vide de sens.

Le principe de la vérification l’élimine-t-il ? Étonnamment, il ne l’élimine pas. De p, on déduit p ou q. (Cette étape n’est pas sujet à controverse.) En supposant que la conséquence logique d’une proposition vérifiable est elle-même vérifiable, (p ou q) est vérifiable. En outre, si p est vérifiable, alors la négation de p est vérifiable, ce principe semble difficile à remettre en question. Maintenant, considérons cette suite logique :
p ou q        (NdT : si (p ou q) et (non-p) alors q)
non-p
______
q

Ce raisonnement est valable, et chacune de ses pré-conditions est vérifiable. Ainsi, q est une conséquence logique des propositions vérifiables, et est donc également vérifiable. De toute évidence, si le critère de vérification ne peut pas éliminer « le ‘non’ qui s’anéantit lui-même, » il ne vaut pas grand-chose.

Un critère de réfutation ne trie  pas mieux. Si p est réfutable, alors (p et q) est réfutable. Une fois de plus, non-p doit être réfutable, si p l’est, bien que Karl Popper l’ait nié, illusoirement. Par un raisonnement similaire à celui pour la vérification, nous pouvons conclure que q est réfutable.

On pourrait penser que c’est un simple truc, facilement évitable par une légère modification du principe. Il y a eu de nombreuses tentatives pour formuler un critère qui amène le « bon » résultat, mais jusqu’à présent, toutes ont échoué à résister à la critique.

Pourtant, certaines personnes persistent à penser que le principe est fondamentalement valide. Pour elles, nous pouvons avancer une objection plus profonde, même si plus sombre que ce qui précède : pourquoi devrait-on accepter le critère de vérifiabilité ? Car en effet, les partisans de celui-ci nous doivent quelque justification que les déclarations qu’ils souhaitent éliminer comme vides de sens sont effectivement vides de sens. En effet, ils ne nous en fournissent aucune. Peut-être trouve-t-on la meilleure description du critère d’un point de vue conciliant dans Aspects of Scientific Explanation (Aspects de d’Explication Scientifique) de Carl Hempel (1965). Hempel décrit minutieusement les modifications et les complexifications du critère au cours des décennies où il a été débattu. Mais il ne présente aucun argument en sa faveur. Mises avait totalement raison. Le principe de vérification est une formulation arbitraire qui ne saurait nous imposer notre soutien.

Avant de quitter le principe de vérification, je voudrais mentionner une autre critique avancée contre lui. De nombreux opposants au positivisme logique soutiennent que le critère s’auto-réfute. Il n’est lui-même ni analytique ni vérifiable : Par conséquent, par application à soi-même, il n’a pas de sens. Le phénoménologue polonais Roman Ingarden fut probablement le premier à avancer cette critique, et elle a été mise en avant de façon très efficace par Hans-Hermann Hoppe. Je ne discuterai pas cette objection en détail ici : il suffit de dire ici que menée avec prudence, la critique met dans le mille. [14]

À mon avis, les considérations qui précèdent règlent la question du positivisme logique, du moins pour nos fins. Du fait de la grande influence de Karl Popper sur la méthodologie économique contemporaine, pourtant, je pense qu’il est souhaitable de faire quelques remarques sur sa variante du positivisme.

Popper a eu un certaine influence sur l’économie autrichienne, en grande partie du fait que Friedrich Hayek, son ami proche, a dans une certaine mesure abandonné la praxéologie et adopté le réfutationnisme. Ce faisant, Hayek soulignait à nouveau une source positiviste à sa pensée, qui resta présente dès ses années d’université. Il fut profondément impressionné par le physicien et philosophe Ernst Mach, dont les vues ressemblaient au positivisme logique à bien des égards. Mach rejetait les concepts de la physique qui ne peut être déduits des sens. Par exemple, il refusait d’accepter la doctrine de Newton sur le mouvement absolu parce que, à son avis, elle manquait de références empiriques. Il rejetait également l’atomisme : les atomes n’existaient pas vraiment, mais constituaient une simple hypothèse.

Les tendances machianiennes de Hayek émergent avec vigueur dans The Sensory Order (L’Ordre Sensoriel), son étude de la perception. Popper ne peut être accusé ou crédité du positivisme de Hayek. Ce qu’il fit fut de contribuer à l’extension du positivisme de Hayek à l’économie.

Mais c’était là une digression. Pour revenir à Popper, sa doctrine de base modifie le critère de vérifiabilité. Plutôt que de dire qu’une déclaration significative sur le monde doit être empiriquement vérifiable, Popper affirme qu’une déclaration scientifique doit être réfutable. Popper rejette totalement toute liaison avec les positivistes : il souligne que son critère de réfutation est un test pour les déclarations scientifiques, pas un critère de signification. Au moins dans ses premières années, cependant, il fit peu de cas des déclarations non-scientifiques, et bien qu’il ait, plus récemment, toléré de plus en plus volontiers des déclarations « métaphysiques, » il ne les considère pas vraies ou fausses. Pas étonnant que Carnap et Herbert Feigl aient classé Popper comme un allié.

Dire qu’une proposition doit être « réfutable » au lieu de « vérifiable » semble, au premier abord, trivial. Si une proposition est vérifiée, sa négation est réfutée ; si une proposition est réfutée, sa négation est vérifiée. Considérons, par exemple, « la courbe de demande penche vers le bas et vers la droite. » Chaque fois que cela est vérifié, sa négation, « la courbe de demande ne penche pas vers le bas et à droite »est réfutée.

En outre, étant donné que toute proposition est vérifiable (comme indiqué ci-dessus), la négation de toute proposition est réfutable. Mais la négation d’une proposition est bien sûr aussi une proposition. Sa négation est alors réfutable. Puisque cette négation est identique à la proposition dont nous sommes partis, nous concluons que toute proposition est à la fois vérifiable et réfutable.

Mais qu’est-ce donc que toutes ces histoires ? Le critère de réfutation de Popper est en fait bien plus qu’une trivialité. Popper soutient que confirmer une proposition ne change rien à sa probabilité d’être vraie, car il rejette l’induction. Peu importe combien de fois une courbe de demande a été constatée avoir une pente descendante à droite, les chances que cette proposition soit toujours vraie n’ont pas pour autant augmenté. Mises affichait un bon sens caractéristique en prenant ses distances envers le scepticisme de Popper.

À chaque étape de son développement, la théorie économique autrichienne a été accompagnée par la philosophie, sans qu’elle devienne une présence dominante. L’action, ce leitmotiv de la praxéologie, a reçu dans la tradition autrichienne une analyse distinctement aristotélicienne. L’économie autrichienne et une philosophie réaliste semblent faits l’un pour l’autre.

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[1] Richard Dien Winfield, L’Economie Juste (New York: Routledge, 1988) – Discute et défend les doctrines économiques de Hegel.
[2] Jeremy Waldron, Le droit à la propriété privée (Oxford: Oxford University Press, 1988) – Analyse minutieusement l’argument de Hegel en faveur de la propriété privée.
[3] Brand Blanshard, Raison et Analyse (La Salle, Illinois: Open Court, 1973), p. 475.
[4] Pour une défense de l’unité organique par un Hégélien contemporain, voir Errol Harris, Les Fondements de la Métaphysique en Science (New York: Humanities Press, 1965), pp. 279-84.
[5] Karl Popper, La Société Ouverte et ses Ennemis, vol. II (New York: Harper, 1967), pp 27-80.
[6] Ludwig von Mises, Gouvernement Omnipotent (New Haven: Yale University Press, 1944).
[7] Le résumé de l’Ecole Historique Allemande donné ci-dessus a été influencée par le texte de Ludwig von Mises Le cadre Historique de l’Ecole Autrichienne d’Economie (//mises.org/hsofase.asp) (Auburn: Ludwig von Mises Institute, 1984). Je n’ai pas traité des différences entre les Ecoles Historiques Initiale et Ultérieure. Mes commentaires s’appliquent principalement à cette dernière.
[8] Les points de vue de Brentano sont très bien analysés dans : David Bell, Husserl (Londres: Routledge, 1990).
[9] Pour une excellente brève introduction à Aristote, voir Henry Veatch, Aristote : Une Reconnaissance Contemporaine (Bloomington: Indiana University, 1974).
[10] Aristote croyait que, par induction, on peut arriver à de véritables principes premiers. Ceux-ci forment la base de la science. Cette question est examinée par Terence Irwin dans Les Principes Premiers d’Aristote (Oxford: Oxford University Press, 1988), p. 35.
[11] Cette position est la fameuse « théorie émotive de l’éthique. »
[12] J. Albert Coffa, La Tradition Sémantique de Kant à Carnap : Vers la Gare de Vienne (Cambridge: Cambridge University Press, 1991) – donne un compte rendu détaillé de philosophie des positivistes logiques.
[13] Ludwig von Mises, Les Fondements Ultimes de la Science Economique (Kansas City: Sheed Andrews and McMeel, 1977), p. 70.
[14] La critique présuppose que le premier argument donné ci-dessus peut être évacué. Dans le cas contraire, le critère est vérifiable, puisque toutes les déclarations sont vérifiables. Le positiviste ne trouvera pas cette « défense » à son goût.

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