La nature et l’effet des échanges, par Jean-Baptiste Say (1828)

En ouverture de la troisième partie de son Cours complet d’économie politique pratique, Jean-Baptiste Say développe les fondements de l’échange. La nécessité dans laquelle se trouve tout producteur, de se spécialiser dans un type de production et d’abandonner à d’autres la production de toutes les autres choses, conduit à la généralisation des échanges. Say indique aussi en quelques mots les conséquences de cet état de fait. B.M.


TROISIÈME PARTIE : DES ÉCHANGES ET DES MONNAIES.

 

PREMIÈRE DIVISION. Des Échanges.

 

CHAPITRE PREMIER.

De la nature et de l’effet des échanges.

Jusqu’à présent nous avons regardé la valeur courante de chaque objet, comme une quantité fixe, sans nous occuper des lois qui président à sa fixation. Nous n’avions pas besoin de les connaître, pour comprendre le mécanisme de la production. Il nous suffisait de savoir que la valeur courante, ou (quand elle est exprimée en argent) le prix courant d’une chose, était ce qu’il s’agissait de produire.

Nous savions, à la vérité, que l’utilité donnée à une chose, est le fondement de son prix ; mais nous ne savions pas pourquoi son prix s’arrête à un taux plutôt qu’à un autre. C’est maintenant ce qu’il s’agit de déterminer. Pour y parvenir, nous devons commencer par nous faire une juste idée de la nature des échanges ; et, pour cet effet, nous retracer quelques principes esquissés au commencement de ce Cours.

Chaque personne ne peut pas créer la totalité des produits que ses besoins lui font désirer de consommer. Elle le pourrait à la rigueur, si elle possédait tous les éléments de la production : les talents, la force, les terres, les capitaux ; mais elle le ferait avec tant de désavantage, la quantité des choses produites serait si médiocre, proportionnellement aux moyens employés, que chaque personne ne recueillerait probablement pas de ses soins, de quoi subvenir aux besoins les plus pressants de sa famille : du moins à ce qu’on regarde comme tel chez les peuples civilisés. En effet, si je donne mes soins à la production des aliments qui me sont nécessaires, je négligerai la production des étoffes qui doivent me vêtir. Et dans ces étoffes mêmes, combien ne serai-je pas mal pourvu, si tandis que je tisse et foule le drap de mes habits, je néglige la fabrication du linge de corps et de ménage, des bas et des bonnets, etc. ? si je néglige le commerce qui seul peut me procurer la teinture de mes étoffes, les épiceries qui doivent assaisonner mes aliments, etc. ?

Non seulement, il faudrait avoir passé plus d’une vie, pour apprendre les différentes professions de la société ; mais il faudrait, pendant que j’exercerais un art, que je laissasse oisifs les talents que je posséderais pour un autre ; il faudrait que je laissasse inoccupés les capitaux que j’aurais appliqués à d’autres productions ; mon moulin à fouler les draps, mon métier à tricoter des bas et des bonnets, demeureraient vacants lorsque je serais suffisamment pourvu de ces vêtements. On conçoit aisément combien la quantité des choses produites, serait disproportionnée avec les moyens de production ; ou plutôt on conçoit l’impossibilité où l’on serait de posséder des moyens de production assez vastes pour se procurer la multitude de choses qui satisfont les besoins des familles les plus modestes, dans la vie sociale et civilisée.

C’est de là qu’est venue la séparation des métiers, dont nous avons déjà apprécié l’influence sur la production. Chaque personne ne s’occupe que d’un seul produit, ou même ne s’occupe que de la fabrication d’une seule partie d’un seul produit, comme le teinturier qui ne fait autre chose que modifier la couleur d’une étoffe, le fondeur de caractères qui ne fabrique autre chose que les caractères mobiles dont se sert l’imprimeur, et une foule d’autres producteurs qui ne font pas un produit complet, et qui ne sauraient faire usage même de la plus petite partie du produit dont ils s’occupent, parce qu’il sert à une autre profession que la leur.

Il faut donc qu’ils se débarrassent par l’échange de la totalité des choses qu’ils font, pour obtenir les choses dont ils ont besoin. Et même celui qui produit une chose qu’il peut consommer, comme le fermier qui récolte du blé, ne peut le consommer qu’en partie, et pour se procurer des meubles, ou des vêtements, il faut qu’il obtienne par des échanges ces divers objets de consommation.

Cela nous explique le grand rôle que jouent les échanges dans l’économie de la société. Par la facilité des échanges, chacun peut pousser aussi loin que le permettent ses moyens de production, la fabrication d’une seule espèce de produit ; et il acquiert, avec ce produit, tout ce qui est nécessaire au soutien de sa famille. La monnaie (dont nous examinerons bientôt plus particulièrement la nature et les fonctions) ne sert, dans les échanges, que comme un instrument. Elle n’est pas le but de l’échange ; elle n’en est que le moyen. Lorsqu’on vend son blé ou son vin, ce n’est pas pour consommer l’argent qu’on en tire ; c’est pour l’employer à l’achat des objets dont on aura besoin. Dans la réalité, on échange ce qu’on vend contre ce que l’on achète ; la démonstration vous en a déjà été faite, mais je suis obligé de la remettre sous vos yeux, au moment où je vais vous exposer les conséquences de la théorie des échanges. Ils se résolvent en des trocs que l’on fait des produits entre eux ; d’où il résulte que c’est leur valeur réciproque, et non la valeur de la monnaie qui détermine la quantité de produits que nous pouvons acheter.

En effet, si j’ai des chapeaux à vendre, ne pouvant directement faire usage de l’argent que j’en tirerai, je devrai employer cet argent à l’achat d’un autre produit, d’un habit, je suppose. C’est donc la valeur relative des chapeaux et des habits qui m’importe ; c’est elle qui rendra mon échange favorable ou désavantageux, et non la valeur de l’argent relativement aux habits et aux chapeaux. Car, si l’argent a beaucoup de valeur, j’en obtiendrai peu pour mes chapeaux ; mais aussi j’en donnerai moins pour avoir un habit. Un produit n’est pas cher, ou à bon marché, selon l’argent qu’il coûte, mais selon la quantité du produit qu’il peut vous procurer en échange. Celui qui est le plus cher est celui dont on obtient la moins grande quantité en échange ; celui qui est le moins cher, est celui qu’on obtient en plus grande quantité. Pour ce qui est de la quantité de monnaie que l’on reçoit et que l’on donne, elle n’importe à personne, puisqu’une fois l’échange complété, une fois que l’on a acheté les choses dont on a besoin, au moyen de celles que l’on a produites, la monnaie n’est restée aux mains de personne. Il a fallu en employer plus ou moins, selon que sa valeur propre, était plus petite ou plus grande ; mais cette valeur n’a exercé aucune influence sur la quantité de produits que vous avez pu acquérir.

C’est cette quantité de produits qu’il est possible d’acquérir avec un produit, qui constate sa valeur. Tout produit vaut ce qu’il est capable d’acquérir. Et lorsque l’on veut comparer la valeur de deux produits, on compare les quantités d’un tiers produit que l’un et l’autre est capable d’acquérir. On dit que l’étoffe au moyen de laquelle on pourra obtenir deux boisseaux de blé, vaut deux fois autant que celle au moyen de laquelle on ne pourra obtenir qu’un seul boisseau.

La monnaie étant un produit, et sa valeur (c’est-à-dire, la quantité de choses qu’une certaine quantité de monnaie peut acquérir) étant bien connue, elle est éminemment propre à ces sortes d’évaluations. Mais quand nous évaluons en monnaie une quantité un peu considérable de biens, une fortune de cinq cent mille francs, par exemple, ce n’est pas à dire que cette masse de biens pût actuellement trouver cinq cent mille francs d’écus prêts à être comptés par un acquéreur; nous ne prétendons dire autre chose, sinon que chacun des biens en particulier dont cette fortune se compose, serait susceptible de s’échanger contre une certaine quantité d’écus, et que ces différentes quantités d’écus réunies, s’élèveraient à une somme de cinq cent mille francs.

De même lorsqu’on dit qu’un pays, la France par exemple, a sept milliards de revenu, on ne prétend pas que la France recueille tous les ans sept milliards de francs : elle n’a jamais eu en sa possession une aussi forte somme en numéraire. On veut dire seulement que chacun des produits que la France a créés pendant l’année, était susceptible de s’échanger contre un certain nombre de francs ; et que tous ces francs, réunis par une addition, s’élèveraient à sept milliards.

A propos de l'auteur

L’Institut Coppet est une association loi 1901 dont la mission est de participer, par un travail pédagogique, éducatif, culturel et intellectuel, à la renaissance et à la réhabilitation de l’école française d’économie politique, et à la promotion des différentes écoles de pensée favorables aux valeurs de liberté, de propriété, de responsabilité et de libre marché.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.