De la liberté du travail. Compte-rendu

De la liberté du travail, ou Simple exposé des conditions dans lesquelles les forces humaines s’exercent avec le plus de puissance, par Charles Dunoyer. Compte-rendu par Maurice Monjean (Journal des économistes, avril 1845.)


DE LA LIBERTÉ DU TRAVAIL

ou Simple exposé des conditions dans lesquelles les forces humaines s’exercent avec le plus de puissance

 

par Charles Dunoyer

Membre de l’Institut[1]

 

(Premier article.)

 

La création d’une science, qui est la possession de la vérité pure par rapport à un certain ordre d’idées, est l’œuvre où l’intelligence humaine se manifeste avec le plus de profondeur et de magnificence. L’homme, en agrandissant le domaine de la pensée, relève sa dignité et ennoblit sa nature. La connaissance des lois supérieures qui, jusqu’à ce sublime effort, avaient été couvertes d’un voile mystérieux, est pour lui comme une révélation subite des lois préétablies qui président à la conservation et à l’ordre immuable de tout ce qui existe. Ce fier dompteur de l’univers se trouve ainsi initié aux desseins éternels de l’auteur de toutes choses. Mais il ne peut s’élever à cette induction vaste et puissante, fondement de la vérité scientifique, qu’à l’aide d’observations longues et multipliées, d’une saine perception des lois de l’analogie et par la force de la méditation. Quiconque ne voit dans l’universalité des êtres qu’un cercle d’effets devenant causes à leur tour, sans remonter à l’être nécessaire, de qui tout émane, ne peut se vanter de posséder le vrai génie. Il manque de cette force d’unité qui en constitue le nœud ; le principe créateur lui est dénié.

En général, il existe sous ce rapport, entre les esprits, deux catégories nettement tranchées. Les uns s’attachent avec une sorte de prédilection à saisir les différences qui séparent les objets ; ils en signalent les caractères spéciaux et en dissèquent les parties. Autant ils gagnent en connaissances de détail, autant ils risquent de perdre en vues d’ensemble ; d’autres, au contraire, sont portés à soumettre l’immense variété des phénomènes à une généralisation qui en comprend l’esprit et les combinaisons. Ceux-là peuvent encourir le reproche de négliger l’observation, de forcer l’analogie, de défigurer les faits pour n’aboutir qu’à des théories plus brillantes que solides. L’induction, qui était un moyen puissant de découverte, devient alors une source inépuisable d’erreurs ; les uns sont frappés d’impuissance en réduisant tout en poussière, les autres vont s’anéantir dans le vide. Ces excès de l’investigation scientifique nous enseignent que la vérité ne nous sera accessible que par l’emploi réfléchi et le contrôle attentif des deux méthodes, dont la réunion n’en forme en réalité qu’une seule, sévère, puissante et féconde. L’analyse chimique qui décompose les matières organiques sans pouvoir les reconstituer, et l’analyse morale qui, poussée à un point extrême, éteint dans de subtiles arguties et des interprétations sophistiques les plus nobles sentiments de l’âme, ne seraient que des tentatives vaines ou corruptrices, si la nature, par l’action qu’elle exerce ou par le spectacle qu’elle présente à une observation attentive, n’avait soin de renouer sans cesse la chaîne en apparence interrompue des êtres physiques et moraux, de combler l’abîme creusé par l’ignorance ou la passion, et de tout ramener à une féconde et irréductible simplicité. L’homme isole et Dieu rassemble ; lorsque nous détruisons il procrée et conserve ; pour lui les siècles ne sont qu’un point dans la durée, la vie qu’un moment dans le temps ; il embrasse d’un seul regard l’infinie diversité des choses ; et tandis que nous nous acheminons vers le terme de notre destinée éphémère, il est l’unique gardien de l’unité de l’univers et l’éternelle source des existences.

Cette connaissance de la vérité, une dans son essence, mais variée dans ses applications, se résume pour chaque branche du travail scientifique en un certain nombre d’axiomes fondamentaux qu’on pourrait appeler la foi de la raison. Ce sont les principes ou la simple expression des lois générales, régulatrices et providentielles qui gouvernent toutes choses. Ils sont la source du droit, la garantie de tous les devoirs, le mobile de toutes les destinées ; obéir à leurs prescriptions, c’est se conformer à l’ordre universel. C’est en vain que les sociétés  essayeraient de s’affranchir de ces lois qui, pour être cependant essentiellement nécessaires, n’ôtent rien à la liberté de leurs déterminations ; une puissance plus forte qu’elles les domine et les entraîne. Elles ont beau s’agiter, se roidir, se transformer, elles demeurent toujours sous l’empire des principes ; elles en suivent la pente alors même que dans leur aveuglement ou leur orgueil elles
prétendent en remonter le courant, et c’est dans le moment précis où elles semblent vouloir se soustraire le plus violemment à certains commandements de ce pouvoir abstrait, qu’elles en subissent sur d’autres points l’influence la plus souveraine.

Il n’est rien de plus commun de nos jours que de rencontrer des protestations de tout genre contre l’autorité des principes. Soit que les exagérations dont ils ont été l’objet à la fin du siècle dernier aient jeté dans les esprits une certaine frayeur, soit que les vives préoccupations du moment, qui ne font guère de la vie qu’une course incessante vers la fortune, ne laissent place à aucune méditation sérieuse, toujours est-il qu’on ne les accueille qu’avec un dédain plein de pitié ou une indifférence superbe. Il en est qui poussent la défiance jusqu’à l’ostracisme ; on les exile du domaine de la pensée par une simple
négation. Cette disposition presque universelle des esprits est fâcheuse pour tout le monde et ne laisse pas que d’être un symptôme alarmant pour l’avenir. Les intérêts particuliers se déguisent adroitement sous ce scepticisme commode ; ils cumulent les bénéfices secrets de la dissimulation avec les apparences d’un entier désintéressement. On vit au jour le jour, au milieu de fluctuations quotidiennes ; chacun trouve avantageux d’avoir à son service, selon l’occurrence, des arguments personnels pour toutes les causes : on n’a plus de convictions, mais des intérêts. Avec une pareille tactique, ce qui était vérité la veille devient, grâce au besoin du moment, l’erreur du lendemain. Toutes les manières d’agir se composent ainsi d’une série d’improvisations intéressées et de misérables expédients.

Il est facile de se convaincre qu’il est d’une impérieuse nécessité de ramener les esprits dans une voie plus rationnelle et plus digne et de rétablir l’honneur des principes. Les intérêts généraux de la société sont profondément lésés par les fausses mesures d’une direction égoïste et journalière ; la vie publique est en souffrance. Dans cette absence d’idées sainement régulatrices, où l’empirisme le plus aveugle domine toutes les situations, les intérêts prennent du corps et s’enrégimentent ; les ligues se forment, dictent leurs conditions, et il se trouve en définitive que cette croisade qui a pour but secret les jouissances réciproques et facilement lucratives du monopole, est effectivement dirigée contre les intérêts réels et permanents des classes laborieuses. Cet esprit d’accaparement essaye même, par un étalage fastueux de théories d’occasion et de rechange, de se faire accepter comme le défenseur du travail général ; en même temps qu’il recueille les profits de l’impunité, il aspire aux honneurs de l’apothéose. Ces contempteurs des théories de la science préconisent leurs formules antisociales sans s’apercevoir qu’ils sont eux-mêmes plus absolument systématiques que ceux dont ils condamnent les systèmes. Ils espèrent, à l’aide de leurs sophismes, couvrir leur conduite des voiles sacrés de la science ; l’effronterie calculée des habiles n’a d’égale que la naïveté candide des ignorants. Fatal délire ! C’est de cet excès même d’audace chez les uns ou d’impéritie chez les autres que naîtront la perte et la confusion de ce despotisme industriel ; le terrain qu’il a choisi est celui où il sera le plus vulnérable. Son sort sera d’être tôt ou tard battu avec ses propres armes et réduit à la plus complète impuissance. Que cette phalange rétrograde s’enorgueillisse des dépouilles opimes remportées sur le produit des sueurs de la nation ! Qu’elle entonne le Te Deum de la prohibition victorieuse ! Elle a raison ! Le présent lui appartient. Mais de vaines clameurs n’ont rien qui puisse effrayer les amis désintéressés de la science et du peuple. Il n’y a pas deux poids et deux mesures dans le monde des idées ; et c’est un enseignement de l’histoire de l’esprit humain que la balance penche toujours du côté des véritables principes. Si l’homme est impatient, la science sait attendre.

Mais cette juste confiance dans la réalisation de ses vues ne doit pas ralentir ses efforts pour arriver à une solution prochaine des grandes questions qu’elle a mission de résoudre. C’est dans ce moment même où ces lignes sont écrites, alors que la vérité des doctrines est foulée aux pieds dans l’enceinte parlementaire avec un emportement si plein d’inconséquences et une impudeur si éclatante et si déplorable à la fois, que ses fidèles sont appelés à porter dans sa défense le plus de vigilance et d’énergie. Plus vive est l’attaque, plus puissante et plus concertée doit être la résistance. La science est comme la patrie intellectuelle de tous les esprits qui y consacrent leurs veilles : aucune atteinte ne doit être soufferte à l’honneur du drapeau. Pas de vaines escarmouches ou d’indignes capitulations, mais une attitude ferme et incessamment militante. Le temps des ménagements est passé ; la faiblesse équivaudrait à un désarmement. Vouloir tout concilier, c’est tout perdre. Ce n’est pas avec des âmes tièdes qu’on refait la fortune des idées.

Certes, la violation de ce qui constitue le vrai est en elle-même un fait affligeant ; elle apporte du trouble dans l’ordre moral et ne laisse pas que de blesser profondément le sentiment intime des esprits vraiment convaincus ; mais on n’en saurait trop déplorer les conséquences pratiques quand elles tendent à interdire pour longtemps encore la perspective d’un avenir meilleur. Telle est la funeste influence qui pèse aujourd’hui sur l’application progressive des saines théories de l’économie politique. Qui ne pressent, je ne fais pas ici appel aux parties intéressées, les heureux résultats qui pourraient sortir de la restauration de ses principes seulement même dans le pur domaine des esprits, et de la certitude réfléchie de leur infaillibilité ? N’a-t-on pas été forcé, dans une question importante récemment résolue, de demander à leur tardive réintégration de nous affranchir des inextricables difficultés que s’était plu à accumuler la manie réglementaire ? La marche des affaires ne serait-elle pas plus sûre et plus indépendante s’il était donné aux pouvoirs publics de rectifier peu à peu les errements du passé et de disposer sagement de l’avenir en se soumettant à leurs commandements ? La vérité est belle et digne de nos hommages dans les hauteurs abstraites où elle habite ; mais il n’y a rien qui lui soit comparable quand, descendant de ses hautes régions, elle aspire à s’assimiler les faits et à réagir sur les déterminations des hommes. La conviction générale de la puissance de son intervention dans la sphère des idées économiques aurait des conséquences si étendues, qu’on ne saurait les envisager sans craindre de tomber dans l’utopie.

Je ne sais, pour ne citer qu’un exemple de ces effets, si quelque réforme intellectuelle pourrait avoir une influence plus directe sur le bonheur de l’humanité en général que l’exercice du sentiment sous l’empire de la raison. Aujourd’hui la sympathie pour la souffrance, soit qu’elle naisse des sources inépuisables de la charité chrétienne, soit qu’elle provienne de l’idée philosophique de la solidarité humaine, s’exerce sans beaucoup de discernement. L’intention est excellente et conforme à nos sentiments les plus intimes et les plus respectables ; mais le résultat est souvent à déplorer. On marche sans le savoir dans le sens contraire au but qu’on s’est proposé ; on aboutit au mal en cherchant à faire le bien. Les sentiments les plus épurés par la bienveillance et l’affection peuvent quelquefois causer plus de dommage à la société que le vice le plus endurci. Dans tous les États où un gouvernement régulier a pris possession de la puissance publique, les lois limitent le pouvoir de ce dernier, tandis que rien ne restreint l’action de ceux-ci. L’homme généreux qui se laisse entraîner à une charité malentendue devient souvent, à son insu, le patron de la paresse, de la mendicité et de la fraude, dont le spectacle l’afflige, et par les primes qu’il accorde aux penchants vicieux il tend à décourager les sentiments honnêtes et à diminuer le nombre des gens qui vivent de leur travail. La bienfaisance n’est hautement morale que quand elle est réunie à un esprit judicieux. Il y a pour les hommes quelque chose de mieux à faire que de mettre la main à la bourse, c’est de raisonner, et, avant de céder à un mouvement de bienveillance naturelle, de réfléchir aux moyens qu’ils doivent employer pour être vraiment utiles à leurs semblables. Comment pourra-t-on sortir d’un conflit si fâcheux entre les plus doux penchants du cœur et les dures exigences de la réflexion ? Par la connaissance des principes que recommande la science économique. Quand une raison éclairée aura tracé à la charité une route où il ne lui sera plus permis d’errer à l’aventure, les sentiments tendres, les affections sympathiques, ce besoin instinctif et si élevé de la nature humaine, pourront, sous les inspirations d’un jugement sain, épancher leurs trésors pour le plus grand bien de l’individu et de la société. Alors disparaîtront ces incertitudes cruelles qui troublent les âmes charitables, et ces luttes sans issue de l’instinct et de la réflexion ; les lumières de la raison se combineront dans une œuvre commune avec la force expansive du sentiment, et de leurs mutuelles concessions naîtront, autant qu’il est donné à l’homme d’y parvenir, le soulagement de toutes les misères imméritées, et l’harmonie consolante de toutes les classes de la société. Alors, mais alors seulement, pourra s’introniser dans les faits l’un des trois grands principes inaugurés dans le monde par le christianisme et si éloquemment commentés par la Révolution française, le dogme de la fraternité humaine.

Mais combien ce moment ne nous paraît-il pas éloigné, quand nous voyons que le principe de la liberté, qui en est le précédent nécessaire, a tant de peine à se ménager dans les faits la place qui lui est due ! Ce principe fécond, appliqué à l’organisation générale de la société, ne trouve plus aujourd’hui que de rares et impuissants contradicteurs ; nous jouissons même de ses bienfaits avec la même tiédeur que des merveilles que le spectacle de l’univers étale à nos yeux : l’admiration s’émousse et l’enthousiasme se refroidit. Nous sommes bien loin aujourd’hui et de l’âpre énergie des jours de la lutte, et du délire de la victoire ; il semble qu’en l’absence de toute menace vraiment sérieuse nous ayons perdu la mémoire de tant de sacrifices offerts en holocauste sur ces sanglants autels. Mais cette liberté générale, si peu sentie parce qu’elle nous semble si naturelle, est bien loin d’avoir reçu les mêmes applications dans les rapports économiques des peuples ; combien de restrictions ne s’opposent pas encore au libre exercice du travail, des contrats et des échanges ! Que de symptômes affligeants pour l’avenir les faits dont nous sommes témoins ne nous présentent-ils pas ! L’émancipation commencée il y a un siècle par les penseurs éminents que la science révère comme ses fondateurs, serait-elle donc réduite à subir une halte au milieu des contradictions contemporaines ?

Nous avons plus de foi dans ses heureuses destinées ; un triomphe passager et les apparences d’une défaite ne nous troublent pas ; il y a quelque chose de définitivement supérieur à tous les intérêts de caste et de privilège, c’est la vérité. De même que l’égalité dans l’État, la justice dans le droit, l’équité dans la famille, la liberté du travail doit toujours tendre à prévaloir dans le domaine de l’économie politique. Les défenseurs n’ont jamais fait défaut à cette sainte cause. Tour à tour triomphante ou désespérée, elle a ses bulletins de victoire et ses tables de proscription. L’école des Économistes français du dix-huitième siècle a ruiné en son nom le régime suranné des maîtrises et des corporations. L’école industrielle, qui reconnaît pour chef Adam Smith, bat en brèche aujourd’hui le système de la prohibition, et a pour but de continuer l’œuvre inachevée de l’affranchissement du travail.

C’est à la défense de ce grand principe, à une étude plus complète et à une analyse plus savante de ses phénomènes que M. Dunoyer vient de consacrer un grand ouvrage que je n’hésite pas à considérer comme l’un des plus beaux titres scientifiques du temps qui l’a vu naître. C’est le fruit de vingt années d’expérience et de méditations, dont M. Dunoyer nous fait part aujourd’hui. Athlète longtemps éprouvé dans les luttes difficiles de la liberté, comme le lutteur du poète antique, il a déposé le ceste, et enseigne aux nouveaux venus le moyen d’atteindre le but commun de leurs efforts. Ce livre, dans les circonstances actuelles, a tout le poids d’un grand événement. C’est une manifestation de principes au milieu du délaissement de tous les principes ; c’est un symbole de liberté au milieu des hérésies qui portent atteinte à la liberté.

Le premier devoir de la critique en de pareilles œuvres, c’est d’en exprimer la substance, de telles sorte que le public puisse en comprendre d’un seul coup d’œil la grandeur et l’étendue. Il n’y a de choses indifférentes que dans la multitude des livres de seconde main. Après de tels préliminaires, le droit d’examen ne s’en exerce qu’avec plus de sûreté. Je commencerai donc par présenter l’analyse la plus complète et la plus précise à la fois qu’il me sera possible du grand travail de M. Dunoyer.

Les sociétés humaines présentent le spectacle de continuels changements, et sont engagées dans des directions différentes, qui conduisent à un but plus ou moins conforme à la puissance, à la moralité ou à la richesse qu’elles se proposent d’atteindre. Les révolutions politiques ou morales sont les épisodes de cette vie des nations. Mais ce n’est pas aux vertus ou aux vices des gouvernements qui exercent le pouvoir au nom de ces grandes agrégations d’hommes qu’il faut demander le secret de cette action ; ce n’est pas eux qu’il faut rendre directement responsables du despotisme qui avilit les hommes ou de la
liberté qui les élève ; ce sont les populations au sein desquelles ils se recrutent, dont ils sont les représentants et l’émanation directe, qui les fondent, les soutiennent ou les détruisent. Un mauvais gouvernement n’est que le résultat de l’imperfection de nos sentiments, de nos idées, et de nos habitudes morales et politiques. C’est donc sur ce point fondamental que doivent se porter les réformes, pour engager les peuples dans une voie meilleure et plus digne de la destinée humaine. Les masses ne parviendront à cet état si désirable qu’en perfectionnant leurs facultés et leur puissance d’agir dans toutes les sphères qui sont ouvertes à leur activité. C’est par cette action personnelle et incessante que disparaîtront peu à peu tous les obstacles qui s’opposent à leur
marche, et qu’elles s’achemineront avec une énergie et une certitude toujours croissantes dans la carrière qu’il est donné à l’homme de parcourir.

Cette impulsion puissante qui doit pousser les sociétés dans la voie du vrai et du bien en dépit des difficultés qui se rencontrent sur leur passage, c’est la liberté ; elle est ce pouvoir que l’homme acquiert d’user de ses forces plus facilement à mesure qu’il se délivre des obstacles qui en gênaient originairement l’exercice ; par elle la pensée s’affranchit, les forces s’étendent, les servitudes de l’esprit ou de la matière sont détruites, et l’humanité prend la robe virile ; en un mot, la liberté, c’est le résultat de la puissance la plus effective que l’homme puisse exercer sur le monde matériel ou moral, et la plus haute expression de la civilisation. C’est ainsi qu’elle doit être comprise.

En ce sens, l’homme est d’autant plus libre qu’il est plus dégagé de toutes
les sujétions de l’ignorance, du vice et de l’injustice, et qu’il a imprimé à ses facultés un développement plus fécond et plus réfléchi. Mais toutes les races, toutes les situations, toutes les formes qu’a revêtues l’espèce humaine sont-elles également propres au difficile apprentissage et au plein exercice de cette libre puissance ? L’observation et l’étude du passé nous révèlent malheureusement
des aptitudes contraires et des inégalités manifestes. Les variétés de l’espèce humaine en dehors de la race blanche, soit que chez elles l’appareil cérébral ait reçu un développement différent, soit que le même degré de sensibilité et d’énergie ne leur ait pas été départi, semblent n’être pourvues ni de la même vivacité intellectuelle, ni du même fonds d’industrie que déploient les individus de la race caucasienne. Non seulement la constitution organique d’un peuple, mais encore la place qu’il occupe sur le globe terrestre, influent sur l’extension de ses forces. Il y a des peuples que leur position géographique condamne à un état d’infériorité irrémédiable ; tout ce qui entre dans la constitution physique des différents pays détermine jusqu’à un certain point, sauf les modifications puissantes qu’y apporte le génie naturel de la nation, la direction des travaux, le progrès des mœurs comme celui des arts. À égalité proportionnelle de talent et d’activité, ces progrès seront plus rapides chez les peuples placés dans les circonstances climatériques les plus favorables.

Mais il est une influence qui est plus puissante encore que celle de la race et des lieux, c’est le degré de civilisation et de culture générale auquel un peuple est parvenu. De toutes les manières de vivre, celle de l’homme civilisé est sans contredit celle où l’espèce humaine peut parvenir à faire de ses forces l’usage le plus facile et le plus étendu ; l’humanité gagne en liberté à mesure qu’elle gagne en culture. Il y a moins de liberté dans la vie des peuples chasseurs que dans celle des peuples pasteurs ; dans celle des peuples pasteurs que dans celle des peuples sédentaires ; dans celle des peuples sédentaires où la plus grande partie de la population est dans un état complet de servitude, que dans celle des nations où elle est seulement en servage ou entravée dans les liens du privilège. Ce dernier état, qui est celui d’où la Révolution a tiré la France, moins oppressif que les régimes précédents qui lui avaient servi de préparation, contenait le germe des progrès que l’avenir doit développer. Une moitié de la population avait cessé d’être la propriété vivante de l’autre ; les anciens dominateurs avaient commencé à trouver une autre source de richesse que la spoliation ; et les nouveaux affranchis, certains de recueillir le fruit de leur travail, s’y livraient avec plus d’ardeur ; l’industrie avait reçu une impulsion plus vive ; avec la richesse croissaient l’instruction et les bonnes mœurs. Il y avait plus de sécurité dans les situations, de calme dans les rapports, de dignité réelle dans les caractères ; et quoiqu’il y eût encore un antagonisme profond dans les intérêts, et dans les classes une séparation qui devait rendre cette hostilité de plus en plus vive, il faut se rappeler que c’est de ce régime intermédiaire qu’est sortie cette bourgeoisie riche, puissante, éclairée, qui a su se ménager la première place dans la société issue de la Révolution qu’elle a menée à terme, et qui, placée entre l’aristocratie ancienne et la démocratie nouvelle, sait se passer de l’une, parce qu’elle a le sentiment de sa force, et se concilier l’autre, parce qu’elle lui témoigne la plus honorable sympathie, et qu’elle ouvre sans envie ses rangs aux parvenus du peuple.

La prédominance du régime où nous vivons a été un immense progrès sur une organisation qui ne reposait que sur le privilège, mais elle oppose encore des obstacles sérieux à la puissance qui résulterait d’un libre emploi de nos facultés. Certes, la concentration des pouvoirs opérée par la destruction violente de l’ancien ordre de choses, en substituant les inégalités naturelles aux inégalités factices, a fortement contribué au développement des forces sociales ; l’essor imprimé à tous les travaux a été rapide sous son influence, et elle a commencé l’éducation politique et administrative de la nation. Mais par une extension exagérée de son principe, elle a empiété sur un terrain qui n’est pas le sien, bien au-delà des bornes légitimes, et fait succéder de nouveaux obstacles à ceux qu’elle avait si justement renversés. Il se trouve qu’un despotisme central s’est substitué à l’ancien despotisme partiel des ordres et des corporations. Au lieu de ramener à une unité raisonnable tous les éléments de la puissance publique, il a exagéré ses attributions au point d’absorber l’activité locale et individuelle dans l’autorité administrative et la communauté politique. Avec un pareil système, le gouvernement, dont la tâche est ainsi démesurément agrandie, est assailli par une infinité de difficultés qu’il ne devrait pas naturellement rencontrer; l’action répressive de la justice se complique de l’action préventive de l’administration ; une large carrière est ouverte au conflit des attributions, aux incertitudes et aux prétentions de tout genre ; en même temps qu’il se dépouille de la simplicité qui lui est propre, le pouvoir perd de son unité et de son énergie. D’un autre côté, l’activité des populations s’énerve, l’esprit d’entreprise est sérieusement atteint, et les progrès de l’intelligence générale sont bien loin de ce qu’ils devraient être. En même temps que l’on contracte l’habitude de voir le gouvernement se mêler de toutes les affaires et suppléer à l’initiative individuelle, on est porté à le rendre responsable de tous les maux particuliers et de toutes les infortunes publiques. Les habitudes privées et les relations réciproques en sont directement affectées, et la prétention principale de ce système, celle d’imprimer à la société une impulsion uniforme, est effectivement contraire au but qu’elle se propose.

Un pareil régime n’est pas celui où l’homme, en accumulant la plus grande somme de puissance, puisse s’élever jusqu’à la plus haute perfection de la liberté. Cette espérance ne sera réalisée que dans un état social encore loin de nous, mais vers lequel la société se rapproche insensiblement ; sous un régime où l’autorité centrale, dépouillée de ses usurpations successives et de tout caractère de domination injuste, ramenée enfin à sa véritable destination, livrerait, en général, les travaux à leur impulsion spontanée et à leur direction naturelle, en se bornant à l’exacte répression des actes nuisibles. C’est alors
que régnera dans le monde le régime véritablement industriel, la forme la plus complète et la plus pure manifestation de la civilisation, vaste conclusion des temps passés où se rangeraient, dans leur entier développement et dépouillés de tout esprit exclusif, les arts véritablement utiles, ceux qui agrandissent l’esprit de l’homme comme ceux qui plient le monde matériel à ses usages, tous ceux enfin qui, par leur travail actuel ou par les fruits accumulés d’un travail antérieur, contribuent, de quelque façon que ce soit, à accroître la masse des idées et des louables sentiments, comme celle des utilités matérielles de toute espèce dont la réunion forme la richesse, la puissance, l’honneur et la félicité du genre humain. Tel est le caractère du régime industriel. Les progrès de l’industrie humaine se composent de ceux que l’homme fait sous tous les rapports ; et, loin d’exclure les perfectionnements d’un ordre quelconque, elle les provoque également tous et en profite au même degré. Favorable au développement régulier de toutes les affections sociales et de toutes les créations de l’imagination, la vie industrielle est de tous les modes d’existence celui où les forces humaines s’exercent avec le plus de variété, d’élévation, de puissance et d’étendue ; où les hommes, dans leurs relations privées, publiques, nationales, universelles, montrent le plus de justice, d’égalité, de sympathie, et se suscitent le moins d’entraves ; c’est enfin le seul où ils puissent s’élever jusqu’à une liberté véritable.

Mais si grande que puisse être la liberté sous le règne de l’industrie, tous les hommes n’y seront pas également libres, parce qu’il n’est pas dans la nature des choses qu’ils puissent donner à leurs facultés diverses le même degré de rectitude et d’extension. Les inégalités, moins sensibles dans cette situation, y sont cependant inévitables ; celles que la nature a mises entre les hommes y ressortent même davantage. C’est d’abord le défaut d’industrie, d’activité, de prévoyance qui introduit l’inégalité dans les fortunes ; puis l’inégalité de fortune et de bien-être est cause jusqu’à un certain point que les hommes ne peuvent pas réunir la même somme de capacité, d’instruction et de qualités morales. Ces inégalités une fois établies tendent à se perpétuer, tant il est difficile pour l’homme, malheureusement relégué dans les bas-fonds de la société, d’arriver à l’aisance, de s’instruire et de perfectionner ses mœurs ! S’il y a continuellement des familles nouvelles qui gravissent les hauteurs de la fortune, il y en a toujours aussi qui déclinent, et c’est ainsi que l’infériorité relative se perpétue. Autant il y a de différences entre la richesse, les lumières, la capacité, la moralité des classes et des individus, autant il en existe entre leur liberté respective ; mais ces causes tendront à s’affaiblir de plus en plus, à mesure que toutes les divisions de la société donneront une meilleure direction à l’emploi de leurs forces, que les classes ouvrières seront plus pénétrées des causes qui peuvent les faire monter ou descendre dans l’échelle sociale, à mesure enfin que le régime industriel parviendra à une réalisation plus complète.

Malgré les limites que rencontre inévitablement la liberté dans ce nouvel ordre social, il est, de tous ceux que la société a traversés jusqu’ici, celui qui est le plus conforme à la nature de l’homme, le plus favorable au plein développement de ses facultés, celui en un mot où il peut acquérir le plus de liberté. Mais il ne suffit pas de considérer cet état dans sa nature et son caractère général, il faut encore l’envisager dans ses détails et dans tous les ordres de travaux et de fonctions qu’il comprend. Toutes les classes véritablement industrielles, dans l’acception la plus générale du mot, sont celles qui concourent à la production. Toutes les professions qu’embrasse la société, depuis celle du simple laboureur jusqu’à celle de l’homme d’État, depuis les plus mécaniques jusqu’à celles où l’intelligence joue le plus grand rôle, contribuent directement, chacune dans l’ordre de travaux qui lui est propre, à la formation et à l’accroissement des forces, des vertus, des talents, des valeurs de toute espèce dont se compose le capital matériel et moral d’une société parvenue à un état avancé de la civilisation. Dans les fonctions qui agissent sur les hommes comme dans les autres arts, il n’y a que le travail qui s’évanouisse en s’opérant ; le résultat de ce travail est un produit aussi réel, aussi échangeable, aussi susceptible de s’accumuler et de grossir la fortune nationale, que tout autre produit. Toutes les classes de travailleurs, quelle que soit la matière sur laquelle leur activité s’exerce, sont également respectables, parce qu’elles prennent part également à l’œuvre de la production et au perfectionnement du genre humain.

C’est à l’homme seul qu’il faut remonter pour chercher l’origine de toutes les conquêtes qu’il a faites dans le monde extérieur et moral. Sans doute, il ne crée pas ses propres facultés ni les forces répandues dans la nature ; mais tout le pouvoir qu’il a de tirer parti des unes et des autres, c’est lui qui se l’est donné. Le travail est la seule cause originaire et effective de la production. La puissance de ce travail dépend d’un ensemble de moyens dont chacun concourt dans une mesure variable mais déterminée à la perfection de l’œuvre. Le fonds général de la société se décompose en deux grandes classes de forces : celles que le travail a développées dans les hommes, et celles qu’il a réalisées dans les choses. Le moteur le plus indispensable au succès de toute entreprise et à la libre action de toutes les professions, c’est le génie des affaires. Juger sainement les besoins de la société et l’état de la demande, apprécier les moyens dont on dispose pour satisfaire ces besoins ou l’état de l’offre, administrer avec habileté et prévoyance des entreprises conçues avec sagesse, enfin vérifier par une comptabilité régulière et bien entendue si les résultats répondent aux données de la conception, tels sont les éléments dont se compose cette qualité si importante dans toute entreprise industrielle. Au génie des affaires doit s’unir une connaissance approfondie de tout ce qui se rapporte à leur exercice ; c’est le génie de l’art qui exige la réunion de l’habileté pratique, des théories de la science, du talent des applications et de la perfection de la main-d’œuvre. Mais ce fonds de facultés purement techniques, propres aux travailleurs, ne produirait que des fruits peu abondants, s’il ne s’y ajoutait, pour les compléter et les agrandir, un grand nombre de qualités morales. La paresse qui annule les forces, le vice qui les corrompt, l’avarice qui les restreint, la prodigalité qui les dissipe, empêchent directement tous les arts de parvenir à la plénitude de leur exercice ; tandis que la pratique de toutes les vertus, la prévoyance dans les unions, une salutaire émulation et le légitime désir d’améliorer son sort sont les mobiles les plus énergiques qui poussent l’activité générale vers la conservation et l’accroissement du patrimoine du genre humain. Le producteur voit ses efforts couronnés d’une récompense plus belle et plus pure, s’il remplace un esprit d’injustice et d’accaparement, trop commun aujourd’hui, par des habitudes sociales et privées où l’équité et la morale la plus sévère n’aient rien à reprendre ; c’est la première condition de toute puissance et l’âme de l’industrie.

Si l’homme puise ainsi en lui-même cette énergie native dont il s’est si magnifiquement servi pour refaire le monde à son image et absorber, pour ainsi dire, la nature dans l’humanité, il s’aide aussi dans son œuvre de ces forces de seconde main qu’il est parvenu à fixer dans les choses. Les voies de communication, les terres cultivées, les bâtiments, les machines, les matières premières, les monnaies et tant d’autres acquisitions antérieures forment son capital matériel. Ce fonds est réparti en une multitude d’ateliers de travail, et il est d’autant plus productif que ces ateliers sont situés dans un emplacement plus favorable, mieux pourvus et soumis à une organisation et à une division du travail plus intelligentes. Une combinaison bien entendue de ces forces et de ces méthodes, de cette action de l’homme et de la nature, est le levier qui pousse les générations vers l’emploi le plus profitable de leurs facultés et de leurs ressources.

Ces principes, qui sont le fondement du développement industriel des sociétés, s’appliquent tous indistinctement, mais avec un degré inégal de précision et d’influence, aux diverses classes de travaux et de fonctions qui entrent dans l’économie du corps social, aux arts qui agissent sur les hommes comme à ceux qui modifient les choses. Ces arts s’exercent avec d’autant plus de puissance et de facilité que les notions, les aptitudes, les sentiments, les matériaux et les instruments nécessaires à leur exercice s’y trouvent réunis en plus grande quantité. L’application de ces moyens aux industries diverses se rattache à tous les phénomènes de l’état social. Elle explique le pouvoir de l’homme dans tous ses modes d’activité, et cette explication n’est rien moins que l’analyse et l’étude approfondie de toutes les richesses sociales. C’est ainsi que nous est révélé le secret de la fécondité du travail humain, soit que ce travail s’applique aux industries extractives qui recherchent les produits des mines, de la chasse et de la pêche ; à l’industrie voiturière qui ne fait subir aux choses qu’une seule modification, le changement de place ; à l’industrie manufacturière qui en modifie seulement la forme ; enfin, à l’industrie agricole qui, pour produire des substances animales et végétales, sollicite par des moyens mécaniques et chimiques cet agent occulte qu’on nomme la vie, dont elle ne connaît pas la nature et qui achève son ouvrage.

Certes, les arts dont la direction a pour but de transformer le monde matériel, ne sont étrangers ni par leur objet ni par leurs effets à l’avancement de l’espèce humaine ; ils lui fournissent les moyens de vivre, de croître, de multiplier, de devenir plus saine, plus belle, plus intelligente et plus morale. Mais il est une multitude d’autres professions qui font de son éducation, de la culture de son esprit et de son caractère, du perfectionnement de sa nature physique, affective, intellectuelle et morale, le principal objet de leur étude. Les conditions de puissance, applicables aux arts qui travaillent sur les choses, s’adaptent également à ceux qui sont appelés à transformer les hommes. Il n’est pas d’arts qui enrichissent la société de produits de meilleure nature et plus abondants. Pour s’exercer sur l’esprit, ils n’en sont pas moins réels que ceux qui épuisent leur action sur la matière. Dans les deux cas, il n’y a rien autre chose que des utilités produites. Or, est-il une utilité plus respectable, plus susceptible d’accroissement, d’échange et de transmission que celle dont les hommes parviennent à pourvoir eux-mêmes et leurs semblables ?

La science doit rechercher en quoi consistent ces professions, quel rôle elles jouent dans l’économie sociale, de quelle manière chacune d’elles concourt au progrès général, à quelles causes se rattache leur puissance et l’influence qu’exercent sur cette puissance les principes fondamentaux de la liberté du travail. Parmi ces sections du travail général, les unes ont pour objet tout ce qui se rapporte à la conservation et au perfectionnement des facultés corporelles ; les autres s’occupent plus spécialement de la culture de l’imagination et des facultés affectives qui consistent dans ce fonds de sensibilité rêveuse ou enthousiaste, de dispositions spontanées qui sont pour nous une source d’émotions et non pas d’évidence, et où la froide raison cède la place aux impressions variées et fugitives de la passion. La culture de nos facultés intellectuelles, au moyen de l’étude et de l’enseignement, est une troisième branche de cette séparation des occupations. Mais l’artiste a beau nous émouvoir, il ne nous donne pas la connaissance du bien ; le savant a beau nous éclairer, il est impuissant à nous en inculquer la pratique. Nos déterminations ne sauraient être véritablement morales, tant qu’elles sont purement instinctives ; et elles ne se recommandent par ce caractère de haute moralité, que quand elles se laissent guider par la lumière d’une sérieuse méditation. Il faut qu’un travail d’une autre espèce, de la difficulté la plus ardue et très varié dans ses manifestations, vienne nous apprendre à soumettre les excitations du sentiment et de la passion aux avertissements d’une saine intelligence, aux règles d’une raison droite et exercée. Il y a donc à distinguer dans la société plusieurs ordres de services, de ministères qui travaillent ou doivent travailler à la formation des mœurs et des bonnes habitudes personnelles ou générales. Tel doit être le principal objet de l’éducation domestique et des écoles destinées à former les jeunes générations à l’apprentissage de toutes les vertus civiles ; tel doit être aussi le but du sacerdoce qui, parlant au nom de la religion, nous entretient surtout des choses de l’autre vie, de la destinée future de l’homme, et dont les enseignements sont revêtus de la plus pacifique autorité et de la plus souveraine confirmation. Enfin, le gouvernement n’a pas à remplir de devoir plus essentiel ; et si l’objet immédiat de son intervention est de réprimer les prétentions injustes et les actions malfaisantes, de vider les procès, d’apaiser les querelles, d’arrêter ou de réparer matériellement les désordres, son but final et véritable est de prévenir tous ces maux en s’efforçant de corriger les penchants vicieux et antisociaux qui leur donnent naissance. En un mot, les habitudes morales ont besoin pour se former du concours plus ou moins variable, mais également puissant de l’instituteur, du prêtre et du magistrat. La puissance de ces arts si éminemment utiles est subordonnée aux mêmes causes fondamentales que celle des moins relevés ; et elle se fortifie encore de l’appui que se prêtent mutuellement tous les travaux et de l’ensemble des progrès que fait la société. Les hommes qui s’y livrent disposent d’autant plus librement de leurs forces, que les moyens d’action propres au travail et tous les éléments intellectuels, moraux et matériels qui le constituent, ont atteint un plus haut degré de perfection.

Mais cette vue de tous les travaux qu’embrasse l’économie sociale serait incomplète, s’il ne s’y ajoutait certains actes, distincts de tout travail productif, quoique assujettis aux mêmes conditions de succès, mais sans lesquels il ne serait possible d’accroître aucun travail et d’atteindre à aucun développement. Telles sont les associations et les échanges qui sont favorables à l’extension des forces de l’individu et de l’État, les unes par le concours d’efforts qu’elles provoquent, les autres par la séparation d’occupations qu’elles permettent. Telles sont, en dernière analyse, les transmissions de biens faites aux générations qui survivent par celles qui s’éteignent, droit naturel dont la libre disposition donne un gage si certain à l’énergie productive de tous les travaux. Ce dernier témoignage de sa liberté est pour l’homme le signal du dernier acte qu’il lui soit donné d’accomplir.

C’est par cette considération que M. Dunoyer termine son livre ; il laisse l’homme à la fosse qui va s’ouvrir pour recevoir sa dépouille. Mais quand les forces se sont éteintes avec le principe qui les animait, quand la vie actuelle est épuisée, l’homme ne se demande-t-il pas forcément s’il porte en lui quelque chose de supérieur à son existence, et si tout est fini au-delà du tombeau ? Cette question, de quelque point que l’on soit parti pour considérer l’homme, se rencontre à ce terme invinciblement. Peut-être aurait-il été à désirer que l’auteur eût consacré un dernier chapitre à résumer et à commenter d’une manière plus générale les effets du principe sur lequel il s’appuie ; mais la conclusion définitive que je viens de signaler manque, si je ne me trompe, à l’harmonie de l’œuvre. Après avoir décrit la vie humaine dans toutes ses phases et tous ses modes d’activité, ne fallait-il pas la toucher par ce côté inconnu qui en est la suprême sanction ? Le témoignage de sa conscience et les promesses éternelles sont pour l’individu la garantie d’une autre existence que celle de la terre. Il en est autrement pour ces grandes abstractions qu’on appelle les sociétés humaines. Leur destinée rencontre des limites infranchissables ; mais si elles ne se prolongent pas dans un monde meilleur, elles jouissent en celui-ci d’une durée dont le terme est inconnu. L’homme disparaît de ce séjour où les affections et les intérêts se sont disputé son âme ; il n’est bientôt plus que poussière et souvenir. La société, au contraire, incessamment renouvelée, toujours vivante et identique à elle-même, se perpétue, s’élève, s’enrichit, se perfectionne et poursuit sa marche à travers le temps et l’espace dans son unité multiple et son immortalité terrestre.

Il me reste maintenant à signaler les caractères généraux du livre de M. Dunoyer, et à en examiner les propositions principales.

MAURICE MONJEAN.

(La fin au prochain numéro.)

 

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[1] 3 volumes in-8°, chez Guillaumin, 1845.

A propos de l'auteur

L’Institut Coppet est une association loi 1901 dont la mission est de participer, par un travail pédagogique, éducatif, culturel et intellectuel, à la renaissance et à la réhabilitation de l’école française d’économie politique, et à la promotion des différentes écoles de pensée favorables aux valeurs de liberté, de propriété, de responsabilité et de libre marché.

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