Des causes qui ont influé sur la marche de la civilisation dans les diverses contrées de la terre (suite et fin)

Des causes qui ont influé sur la marche de la civilisation dans les diverses contrées de la terre, par Hippolyte Passy (Suite et fin) (Journal des économistes, juin 1844)


DES CAUSES QUI ONT INFLUÉ SUR LA MARCHE DE LA CIVILISATION DANS LES DIVERSES CONTRÉES DE LA TERRE.

(suite et fin.)

Les causes qui ont subordonné l’action de la plupart des circonstances locales à l’accomplissement de certains progrès sociaux ont eu des résultats bien dignes d’attention. La civilisation n’a avancé qu’en changeant plusieurs fois le siège de ses progrès. Ce n’est pas dans les lieux où s’est passée son enfance qu’elle a continué à grandir : chacune de ses transformations successives s’est effectuée dans de nouveaux séjours, comme si les avantages qu’elle avait mis à profit dans ceux où elle venait de fleurir ne devaient lui servir que pendant une période donnée de croissance : bien plus, dans les régions où elle a fait ses conquêtes les plus récentes, n’auraient pu se réaliser ses conquêtes antérieures, et elle ne s’y est établie et n’y a poursuivi son essor que parce qu’elle y est arrivée en possession de forces qu’il lui eût été impossible d’y acquérir. Du moins est-ce là ce que témoignent les faits. La civilisation est descendue du Midi vers le Nord, de l’intérieur des continents vers le littoral des mers, se perfectionnant à chacune des stations de sa route, amassant sans cesse de nouvelles ressources, de nouvelles lumières, et subjuguant, à mesure qu’elle devenait plus puissante, les obstacles qui d’abord l’avaient arrêtée, en tirant même de nouveaux éléments de vie et de prospérité. C’est un édifice dont la construction est due au concours successif des mains les plus diverses. Les nations qui en ont posé les premières assises ne sont pas celles qui l’ont continué, et celles qui l’ont continué ne sont venues à bout d’ajouter à son élévation que parce qu’elles l’ont trouvé à un degré d’avancement où elles-mêmes n’auraient pu le conduire.

Consultez les données de l’histoire, toutes attestent et justifient pleinement ces assertions.

Dans le vieux monde, la civilisation n’apparut d’abord que sur un petit nombre de points où la douceur du climat, la fertilité naturelle du sol, et l’abondance des moyens de nutrition facilitaient le rapprochement des familles et les essais de l’art agricole. C’est dans les plaines que baignent le Tigre et l’Euphrate, sur les bords des grands fleuves de l’Asie orientale et dans les vallées de l’Éthiopie qu’elle prit son plus ancien essor. Déjà les populations s’étaient multipliées, concentrées, fixées dans ces belles contrées, déjà elles y cultivaient la terre, que la vie sauvage régnait seule encore dans toutes les régions situées sous un ciel moins chaud et moins fécond.

De même en Amérique, lors de l’arrivée des Européens, il n’y avait de sociétés organisées et commençant à se policer que dans les latitudes méridionales. La vallée de Quito, les plateaux du Mexique et du Candinamarca étaient les foyers d’une civilisation naissante qui aurait fini par s’étendre et rayonner dans toutes les directions, si toutefois il lui avait été donné de pouvoir mûrir dans un hémisphère où l’espèce humaine, privée d’animaux domestiques, manquait du genre d’assistance le plus essentiel au succès de ses labeurs.

Dans sa marche vers le Nord, la civilisation n’a avancé que de proche en proche, mesurant, pour ainsi dire, la grandeur de ses pas à la somme de sa puissance acquise. Des régions où de longs et rigoureux hivers suspendent la végétation, imposaient à leurs habitants trop de souffrances et de privations pour qu’ils pussent croître et s’éclairer promptement, et les lumières n’y pénétrèrent qu’avec beaucoup de peine et de lenteur.

C’est même un fait, que sous les latitudes tempérées ou froides pas une société ne se dégagea par ses seules forces du joug de la barbarie originaire. Il fallut toujours que les connaissances dont elles avaient besoin pour triompher des obstacles qui arrêtaient leur essor leur arrivassent de contrées plus méridionales. Ainsi, de l’Égypte et de la Phénicie sortirent les hommes qui vinrent répandre en Grèce les premières semences de la civilisation ; ils apportèrent sur un sol qui n’avait pu les enfanter les arts qui devaient en féconder les ressources ; et, grâce au développement qu’ils y reçurent, la Grèce ne tarda pas à laisser loin derrière elle les pays d’où elle avait tiré les enseignements sans lesquels elle eût continué à végéter dans l’ignorance et la pauvreté.

Après avoir étendu et multiplié les lumières qu’elle tenait des nations de l’Afrique et de l’Asie, la Grèce à son tour en fit part à la Sicile et à l’Italie. À l’instar des Phéniciens, elle se livra au trafic maritime, et les colonies qu’elle jeta sur le littoral de la Méditerranée devinrent de nouveaux centres de richesse et de civilisation.

On peut affirmer encore que sans les lois qu’elles reçurent de Rome, les nations qui, de nos jours, occupent le plus haut rang, seraient demeurées bien plus longtemps dans l’état inculte qui continua à subsister au-delà du Rhin et des Alpes. Aux arts, aux règles, aux travaux que leur imposaient des maîtres exigeants furent dues toutes les améliorations qui s’effectuèrent dans leur situation. Il est visible, toutefois, que la civilisation du monde romain n’était pas assez mûre pour croître d’elle-même dans l’occident de l’Europe. Ni les connaissances, ni les découvertes dont elle disposait n’offraient aux populations les moyens de terminer définitivement, à leur profit, la lutte qu’elles avaient à soutenir contre la sévérité compressive du climat ; et quand les barbares du Nord arrivèrent, la civilisation, incapable de se remettre du choc, recula, ne laissant que peu de traces de ses anciennes conquêtes.

C’est sous le ciel de l’Italie qu’elle alla se réfugier. Là se réunissaient les conditions diverses alors les plus conformes aux exigences de sa croissance. Venise, Gênes, Pise, Florence, d’autres villes encore, devinrent le théâtre de ses nouvelles conquêtes ; et elle y acquit un degré de puissance qui, non seulement lui permit de refluer sur l’occident et le nord de l’Europe, mais d’y grandir en toute liberté. À partir du quatorzième siècle, les nations répandues en France, en Allemagne, en Angleterre avancèrent d’un pas rapide et soutenu. Armées des moyens de surmonter les résistances du sol et du climat, elles s’appliquèrent avec ardeur à des travaux dont le succès était désormais assuré ; des circonstances qui précédemment avaient agi comme obstacles se transformèrent pour elles en éléments, en causes d’activité, et elles ne cessèrent plus de croître en industrie et en richesse.

On conçoit aisément que les avantages attachés aux situations maritimes ne se soient pas révélés dans l’enfance des sociétés. La navigation ne pouvait être exercée qu’après de longs tâtonnements, et les arts dont elle exigeait la pratique ne devaient naître que chez des populations où l’usage de cultiver la terre avait répandu quelque aisance. Il est à remarquer, toutefois, que comme les régions où l’humanité a fini par atteindre au plus haut degré de fortune, les contrées maritimes ont été plus longtemps que les autres un séjour de faiblesse et de misère. Soit que la mer bornât trop l’espace dont les races sauvages ont besoin pour se développer, soit qu’elle leur offrit des moyens de subsistance dont la facilité les empêchait de s’adonner à la culture, toujours est-il vrai que les peuples fixés sur les rivages ont été des derniers à se policer. En Amérique comme dans l’ancien monde, c’est à l’intérieur des terres que la civilisation commença à apparaître ; et elle ne prit racine sur le littoral des mers que lorsqu’elle y fut transplantée par des populations qui y arrivèrent en possession de connaissances puisées sur un autre sol.

Ce ne fut pas, par exemple, sur les bords de la Méditerranée que se fit l’éducation des peuples qui les premiers osèrent la couvrir de leurs vaisseaux. Arméniens d’origine, ces peuples avaient longtemps résidé dans les plaines fertiles de l’Assyrie ; leur apprentissage naval, commencé sur l’Euphrate et le Tigre, s’était continué entre les îles du golfe Persique, et déjà leur civilisation était puissante quand ils vinrent s’établir sur les côtes de la Phénicie. Voyez les Grecs : assurément nulle nation de l’antiquité ne s’est montrée plus inventive et plus ingénieuse ; et cependant ne fallut-il pas que les navigateurs de Tyr leur enseignassent les premiers préceptes de l’art qu’ils exercèrent plus tard avec tant d’éclat et de supériorité ?

Et qu’on ne voie pas là de simples accidents historiques. Il s’agit, au contraire, d’un fait qui s’est reproduit trop uniformément pour n’avoir pas été le résultat de causes générales. Dans toute l’Asie, les plus anciens foyers de la civilisation se formèrent loin du rivage des mers ; et dans les contrées qui en étaient le siège s’accomplirent les découvertes à l’aide desquelles la navigation devint possible. De même en Europe, ni les habitants des côtes de l’Espagne ni ceux des côtes de la Gaule n’étaient sortis de l’état sauvage quand ils virent apparaître les vaisseaux de Tyr et de Phocée. Enfin, c’est à la longue présence des flottes romaines dans leur voisinage que les races scandinaves durent leur initiation aux connaissances qui les rendirent si redoutables quelques siècles plus tard.

Ces faits ne méritent quelque attention qu’à cause des lumières qu’ils fournissent sur le mode d’opération des circonstances qui ont le plus contribué à différencier la marche des sociétés. À travers des complications et des irrégularités émanées parfois du vice accidentel des institutions, plus fréquemment encore du sort des batailles, la civilisation a poursuivi le cours que lui traçait la diversité des conditions de développement nécessaires à chacune des phases qu’elle a parcourues successivement. Après avoir épuisé les incitations locales appropriées à l’un de ses âges, elle ne continuait à fleurir que sous l’impulsion de nouveaux mobiles, et de là vint que tantôt elle a cessé d’être progressive dans les lieux mêmes où elle venait d’avancer, et tantôt elle l’est devenue dans ceux où elle n’avait pénétré que tardivement.

À partir des temps où elle vint s’établir et croître sur le sol de la Grèce, c’est en Europe seulement que la civilisation a étendu graduellement le cercle de ses conquêtes. Partout ailleurs, elle s’est arrêtée à des limites fixes ou n’a continué à marcher que lentement et sous l’impulsion des exemples de l’Europe. Il est facile d’en constater la raison.

Nulle part, hors de l’Europe, n’existent, dans la mesure suffisante, les conditions diverses dont jusqu’ici le concours a été indispensable aux progrès des sociétés. L’Afrique ne les possède pas. Retranchez-en l’Égypte, un petit nombre de vallées et de points du littoral, l’Afrique n’a plus que peu de terres habitables. C’est la structure de son sol qui la frappe presque tout entière d’une invincible aridité. Des eaux que le défaut de pentes continues laisse pour la plupart sans écoulement n’y sèment que çà et là la vie et la fécondité : pas de grands bassins où elles puissent se réunir ; à peine quelques fleuves qui, à travers les roches et les bas-fonds qui obstruent leur cours, ne parviennent pas tous à gagner la mer. Aussi, tandis que les séries de terrasses qui s’étendent entre les massifs des montagnes recèlent d’immenses marécages, les plaines ne sont que des déserts chargés de sable ou jonchés de pierres. Sur un tel sol, manquent à la fois et de vastes espaces cultivables, et les facilités de communication que réclame le développement du commerce. D’un autre côté, l’Afrique est le pays où l’établissement des relations maritimes a présenté le plus d’obstacles. Sur les deux Océans qui les baignent, des côtes abruptes ou basses n’ont pas ces échancrures étroites et profondes dont l’existence a permis et encouragé les premiers essais de la navigation. Dans leur voisinage, n’apparaissent pas non plus de terres, d’îles, d’archipels dont la vue et la proximité suscitent le désir de les visiter : on dirait que la nature a tout fait pour séparer les populations africaines du reste du monde et les confiner dans le séjour inhospitalier où elle les a renfermées.

L’Afrique n’est pas seulement la partie du monde la plus mal partagée en moyens d’activité agricole et mercantile, elle l’est aussi en circonstances de climat. Coupée dans son centre par l’équateur, elle gît presque en totalité sous le soleil tropical, et c’est à pic qu’elle en reçoit les rayons. À cette cause d’élévation excessive de la température s’en joint une autre qui lui est également particulière : c’est la sécheresse brûlante que ses immenses déserts communiquent aux vents qui les traversent. De là une chaleur dont l’intensité malfaisante est sans égale dans les autres régions de la terre.

C’est surtout dans les contrées échues en partage aux races noires que tout est obstacle aux progrès des lumières et de l’industrie. Non seulement des déserts à peu près infranchissables laissent ces races sans communication avec les nations de l’Europe et de l’Asie, mais d’autres déserts formés de plaines desséchées et de marais impraticables les séparent en groupes que leur isolement prive des moyens de s’éclairer et de s’entr’aider mutuellement. Vainement des besoins inconnus en de tels climats, vainement des productions d’une diversité que n’admet pas la similitude des lieux et des températures appelleraient-ils le commerce à se développer ; les peuplades dispersées en Afrique auraient à surmonter trop de périls pour entrer en contact régulier, et leurs relations ne sauraient accroître sensiblement ni leur bien-être ni leurs lumières. Aux races noires n’a été permise jusqu’à présent qu’une seule espèce de travail, l’exploitation des parties du sol accessible à la culture, et leurs découvertes n’ont pu franchir les bornes étroites où les contenait une expérience toute locale.

Encore est-il juste d’observer que les difficultés contre lesquelles l’agriculture a à lutter dans les zones torrides sont en Afrique beaucoup plus grandes que partout ailleurs. À des sécheresses qui, sur un grand nombre de points, durent de huit à dix mois succèdent des orages et des pluies d’une violence extrême, et à peine si le laboureur a le temps de confier ses semences à la terre.

Dans aucun autre pays non plus ne se trouvent, même dans les parties où la terre est de bonne qualité, si peu d’espaces cultivables. L’eau seule assure les récoltes ; il est impossible aux cultivateurs d’en quitter le voisinage immédiat ; mais là se trouve d’ordinaire dans la puissance excessive de la végétation une source de difficultés et d’inconvénients. Il faut défendre constamment les champs ensemencés de l’invasion des plantes parasites ; à la moindre interruption des travaux, la forêt reprend possession du terrain qui lui a été ravi, et ce n’est qu’à force de labeurs que l’homme en demeure maître.

D’autres fléaux, ignorés dans les régions tempérées, opposent en Afrique, plus encore que dans le reste des contrées équatoriales, de nombreux obstacles à l’extension des bienfaits de l’agriculture. Comme dans tous les pays, où les terres bien arrosées sont seules cultivables, des espaces d’une immense étendue, abandonnés à la nature, servent de repaires à des multitudes d’animaux dont les dévastations sont la ruine et l’effroi des campagnes. Tantôt des nuées de sauterelles sortent du désert pour anéantir en un moment jusqu’aux derniers vestiges des moissons ; tantôt les bêtes féroces déciment les troupeaux, et, ce qui est plus funeste encore, les herbivores envahissent fréquemment les champs en culture. Toutes les fois que de longues sécheresses ont fait périr les plantes dont ils subsistent, ils se précipitent en troupes innombrables sur les récoltes et les dévorent avant leur maturité. Il n’est pas de calamité plus commune et plus redoutée ; il n’en est pas qui décourage autant les efforts des populations et nuise davantage aux progrès de l’aisance et de l’industrie[1].

On le voit donc, l’Afrique n’offre aux sociétés humaines qu’un champ d’une ingratitude sans exemple. Aucune des conditions dont l’influence heureuse stimule le développement de l’intelligence et de l’industrie ne s’y trouve active et puissante, et c’est sous l’oppression des conjonctures les plus adverses que les races qui l’habitent parviennent à y subsister. Doit-on s’étonner qu’elles végètent encore dans l’ignorance et la barbarie ?

L’Asie, cette autre patrie des civilisations arriérées, est infiniment mieux partagée. Sur aucun point de quelque étendue ne s’y réunissent cependant les avantages à l’aide desquels les peuples de l’Europe ont avancé d’un pas sûr et rapide. Indépendamment des solitudes glacées qui longent les mers du pôle, l’Asie contient deux régions bien distinctes, l’une centrale, froide ou tempérée, l’autre essentiellement torride. Or, la première, la seule dont le climat, en multipliant les besoins, sollicite les efforts du travail, se compose à peu près tout entière de steppes et de déserts où des peuples, réduits à la vie nomade et au commerce par caravanes, ne sauraient s’agglomérer et cultiver avec fruit les arts et les sciences. C’est dans la région la plus chaude que l’agriculture a son domaine. À partir surtout du bassin de l’Indus, de beaux fleuves répandent la fertilité dans des vallées nombreuses, et dès les temps les plus anciens, les populations y ont exploité le sol et fondé des cités florissantes.

La civilisation pourtant n’y a pris qu’un essor bientôt arrêté. Après avoir été d’une étonnante précocité, elle a cessé d’avancer, et aux conquêtes qui avaient signalé sa période de croissance ne sont plus venues s’en ajouter de nouvelles. Ici encore tout a été l’œuvre des circonstances locales.

Des terres, dont les parties cultivables rétribuent généreusement les soins qu’elles obtiennent, suffisent pour amener les populations à s’agglomérer en masses compactes, et à jouir des bénéfices de la vie urbaine. Mais cet avantage une fois recueilli, la civilisation ne poursuit sa marche que sous l’impulsion de mobiles qui ont manqué à l’Asie méridionale. Ni l’industrie, ni le commerce n’y étaient assez vivement excités pour répandre largement leurs bienfaits. D’une part, la chaleur du climat, en excluant une multitude de souffrances et de besoins, empêchait le travail de se diversifier, et par là prévenait la plupart des découvertes qui en eussent multiplié et amélioré les fruits. De l’autre, les objets d’échange sont naturellement rares sur un sol dont tous les points appartiennent aux mêmes latitudes. Vainement la mer baigne les rivages de l’Inde et des empires situés plus à l’est ; vainement à peu de distance du continent commence un monde entier d’îles de toutes les dimensions, serrées les unes auprès des autres, les peuples de ces contrées diverses recueillent tous des produits identiques, et leurs rapports mercantiles ne pouvaient leur ouvrir des sources abondantes de vie et de prospérité. Aussi leur navigation ne prit-elle que des développements trop médiocres pour les mettre en communication directe avec les parties de la terre où ils auraient trouvé les denrées et les marchandises qu’ils ne connaissaient pas. Il n’y a que les régions du nord de l’Asie qui eussent pu offrir de vastes débouchés aux productions du midi ; mais, outre que ces régions ne sont accessibles qu’à des caravanes exposées à de nombreux périls, les nomades qui les habitent ne sont pas assez riches pour alimenter un commerce très lucratif.

Une seule des nations de l’Asie orientale est arrivée à un degré remarquable d’habileté agricole et manufacturière. Tout ce que nous savons de la Chine atteste que les terres y sont bien cultivées et les arts industriels exercés avec une rare activité. C’est qu’en Chine la configuration du sol et les particularités du climat stimulent énergiquement le travail. D’une part, de nombreux et larges fleuves répandent la fécondité et favorisent la circulation des denrées ; de l’autre, à partir des bords de la mer, le sol se relève de telle sorte que toutes les températures se touchent. À côté de provinces où mûrissent les plantes des régions tropicales, s’en trouvent d’autres où les hivers sont âpres, et la capitale même en subit dont la rigueur n’est égalée en Europe que sous des parallèles situés à dix degrés plus au nord. De là, dans un voisinage presque immédiat, des denrées dont la variété anime et multiplie les échanges ; de là, pour une partie des populations, des besoins dont le nombre et l’intensité ont enfanté des habitudes de labeur qui se sont propagées de proche en proche. La Chine n’est pas seulement le siège d’un commerce intérieur très suivi, elle est en communication avec des races qu’elle approvisionne des produits de son industrie, et dont les consommations lui assurent un marché important. Ce qui a manqué à la Chine pour croître progressivement en savoir et en civilisation, c’est le contact avec des contrées à même de lui fournir des lumières propres à vivifier et à compléter celles qu’elle n’a pu tirer que de sa propre expérience.

Au reste, il y a eu pour l’Asie une cause d’immobilité qui a tenu aussi tout entière aux particularités de sa structure territoriale, et qui, à elle seule, eût suffi pour y suspendre le cours de la civilisation. De même qu’elle contient des régions dont le sol, la configuration, le climat, diffèrent totalement, l’Asie a des populations opposées de mœurs, d’habitudes, de manière de vivre. Auprès de nations sédentaires, agglomérées, cultivant paisiblement des terres fécondes, subsistent des nations pastorales, remuantes, belliqueuses, endurcies à tous les périls comme à toutes les fatigues. Celles-ci, répandues dans les déserts du Midi, sur les plateaux stériles et froids du centre et dans la plupart des chaînes de montagnes, sont toujours prêtes à se précipiter sur les contrées dont la richesse et le beau ciel excitent leur envie. Aussi l’histoire de l’Asie ne se compose-t-elle que d’une suite d’expéditions accomplies par des hordes farouches qui, après avoir renversé les dominations existantes, en élevaient d’autres destinées à éprouver bientôt le même sort. C’est là ce qui a été le véritable fléau des nations les plus capables de progrès. À chacun des bouleversements qu’elles subissaient, des barbares venaient les accabler d’un joug oppressif, et à peine commençaient-elles à réparer leurs désastres, qu’elles redevenaient la proie de nouveaux conquérants. Comptez combien de siècles il a fallu à l’ancien monde romain pour se remettre du choc qu’il reçut, lors de l’établissement dans son sein de peuplades incultes du Nord, et vous aurez la mesure des obstacles que la civilisation des parties de l’Asie le mieux partagées a rencontrés dans les invasions en quelque sorte périodiques des races nomades qui arrivaient tour à tour leur donner des maîtres.

Autant les conditions les plus essentielles au développement continu de la richesse et de la science sont incomplètes ou rares dans les autres portions de l’ancien monde, autant elles abondent et se combinent heureusement en Europe. Terres fertiles, climats qui stimulent les efforts de l’industrie, facilités de circulation commerciale, tout ce qui appelle la vie et le bien-être, tout ce qui sollicite, encourage, presse l’essor des facultés humaines, y existe dans la plus large mesure.

Parmi les nombreux privilèges de situation réservés à l’Europe, il en est un surtout qui devait infailliblement assurer aux nations dont elle est le séjour le développement le plus rapide : c’est cette longue suite de mers qui la séparent de l’Asie et de l’Afrique, et qui, liées à l’Océan par le détroit de Gibraltar, se prolongent de bassin en bassin jusqu’au pied du Caucase. En vain chercherait-on dans le reste du globe un lieu où se retrouve une faible partie des avantages attachés à leur emplacement, à leur étendue, à leur configuration. Étroites et sans marées, ces mers sont les seules qui aient offert à la navigation un théâtre parfaitement approprié à ses premiers essais. Du côté de l’Europe principalement, ont été semées, comme à dessein, toutes les facilités, tous les encouragements dont son enfance avait besoin. Les côtes y sont profondément entaillées ; entre les péninsules formées par leurs saillies pénètrent de longs golfes ; des multitudes d’îles les flanquent ou se groupent dans leur voisinage, et les marins les plus novices, à l’aspect des nombreux abris qui les attendaient, pouvaient hardiment s’éloigner des rivages. Nulle part non plus ne se rencontrent autant de motifs d’activité intellectuelle et physique que sur le littoral de ces mers calmes et riantes. Les produits les plus divers y naissent ou y affluent de toutes parts. Tandis que ceux des régions les plus chaudes y arrivent par l’Égypte et les ports de la Syrie, des fleuves partis de tous les points de l’Europe y amènent les provenances des climats tempérés ou froids, et tout s’unit pour en favoriser l’échange. Aussi, du moment où l’art de naviguer commença à se répandre, la Méditerranée devint-elle le centre du commerce le plus fécond en prospérité sociale. Entre la plupart des peuples riverains s’établirent des relations dont ils retirèrent des bénéfices immenses. Avec les marchandises dont l’offre les excitait à ne rien négliger pour multiplier les fruits de leur propre travail, leur arrivaient des lumières et des connaissances qu’ils mettaient à profit, et, sous l’impulsion des mobiles les plus divers et les plus puissants, quelques-uns avancèrent à grands pas dans les voies de la civilisation.

Ce qui prouve combien les causes de progrès sont actives et nombreuses
sur les bords de la Méditerranée, c’est le long espace de temps durant lequel
ils demeurèrent le seul lieu où l’esprit humain étendit le cercle de ses conquêtes. Depuis l’époque où les Grecs apparurent si glorieusement sur la scène du
monde jusqu’à la découverte de l’Amérique, à quelqu’une des nations du littoral européen appartint constamment le sceptre des arts et des sciences. Là se sont accomplies toutes les grandes découvertes qui pendant vingt siècles ont éclairé et réglé la marche de l’humanité.

De nos jours, la civilisation s’est propagée dans toutes les parties de l’Europe ;
mais, pour aller croître et fleurir dans celles où maintenant elle a le plus d’éclat, il lui a fallu des forces qu’elle n’aurait pu acquérir loin des bords de la Méditerranée. C’est aux progrès dont ils furent le siège que l’art naval a dû les perfectionnements sans lesquels ne se seraient pas accomplies les entreprises des Colomb et des Gama. De la découverte du Nouveau-Monde et d’une route maritime des Indes orientales date un immense changement dans la situation respective des sociétés européennes. Comme la navigation était assez expérimentée pour que les voyages de long cours n’eussent plus que des périls faciles à conjurer, l’économie des frais de transport décida seule du choix des voies ouvertes au commerce, et les avantages jusqu’alors réservés aux cités de l’Italie passèrent dans d’autres mains. Devant des nations puissantes par le nombre s’ouvrirent les plus vastes champs où l’activité humaine se fût encore exercée ; elles s’en emparèrent avec promptitude, et bientôt, grâce aux nombreux éléments de richesse qu’elles y trouvèrent, leur civilisation, si longtemps nourrie des lumières qu’elles recevaient du dehors, prit d’elle-même un élan qui la porta au plus haut degré d’élévation.

Ainsi des avantages de climat et de position géographique dont ne jouit au même degré aucune autre région de la terre, ont fait de l’Europe le théâtre des développements continus de la science et de l’industrie. À l’Europe seule a été dévolue, dès les temps les plus anciens, le soin de conquérir et de répandre les connaissances qui font la grandeur et la puissance des sociétés. Vainement des vicissitudes contraires, des accidents nombreux sont-ils venus plus d’une fois entraver l’accomplissement de cette belle mission : sur les nations qui l’ont remplie agissaient des influences extérieures trop énergiques pour qu’il leur fût permis de suspendre leur marche. C’est qu’il est entré dans les desseins de la Providence, que la civilisation, à chacun des âges qu’elle a traversés, trouvât quelque part sur la terre un lieu où son essor fût pleinement assuré. C’est là un des gages de l’alliance qu’elle a annoncée à l’humanité ; c’est la garantie qu’elle lui a ménagée contre les entraînements de ses passions et les conséquences de ses erreurs ; c’est le moyen dont elle s’est servie pour que le don de la liberté ne pût lui devenir fatal.

Maintenant, la civilisation ne continuera-t-elle ses conquêtes que sur le terrain étroit du monde européen ? Des causes tout autres que celles qui ont déterminé ses progrès dans les siècles passés, n’agiront-elles pas à leur tour ? Des populations jusqu’ici stationnaires ne laisseront-elles pas un jour en arrière celles qui maintenant les devancent ? Ce sont là des questions que nous ne nous chargerions pas de décider. Seulement, il est un petit nombre d’inductions qu’il semble naturel de tirer des faits accomplis, et que nous ferons ressortir en peu de mots.

Il est certain que la civilisation, à mesure qu’elle a grandi, a réclamé des conditions de croissance nouvelles, et que la plupart de ses transformations se sont achevées successivement dans des lieux différents : souvent même, c’est dans ceux qui longtemps avaient semblé le moins favorables à ses progrès qu’elle a été croître et fleurir ; et certes, si à l’époque où l’empire romain subsistait encore, on eût annoncé qu’un jour viendrait où elle dépasserait, sous le ciel âpre et brumeux de la Bretagne et de la Germanie, la hauteur qu’elle avait atteinte alors en Grèce, en Italie, et dans l’Asie Mineure, l’assertion n’eût pas obtenu la moindre croyance. Aussi n’y aurait-il rien de bien étrange à conclure des exemples du passé que la civilisation n’est pas au terme de ses changements de séjour, et que l’avenir la verra tôt ou tard ralentir ou même suspendre son cours en Europe. Nous ne pensons pas cependant que pareil fait se réalise jamais. Voici pourquoi.

Plus la civilisation s’est élevée et agrandie, moins les circonstances locales dont elle a subi l’influence ont conservé d’empire sur sa marche. Aujourd’hui, elle a des forces qui non seulement suffisent pour la maintenir, mais aussi pour assurer ses développements là où elle se déploie dans toute sa puissance. Ce sont les progrès de la science qui la font avancer : or la science ne saurait désormais cesser ses conquêtes. Elle a passé l’âge de l’empirisme ; elle est arrivée à celui de l’observation méthodique ; elle procède avec régularité aux recherches qui lui restent à faire ; et chacune de ses découvertes devient la source de découvertes nouvelles. Pour que la science, dans les contrées où elle est à son apogée actuel, se contentât des lumières qu’elle a recueillies, il faudrait que l’esprit humain y changeât de nature, et perdît jusqu’à ce besoin de connaître qui lui donne l’impulsion, et dont la vivacité croît toujours en raison même des satisfactions qu’il obtient. Il n’est donc pas à présumer que dans aucun temps la civilisation puisse s’arrêter dans les lieux qui en sont le séjour actuel, et quelque sort qui attende les autres sociétés, nul doute que celles de l’Europe ne continuent à briller dans la carrière où depuis tant de siècles elles précèdent et guident le reste de l’humanité.

Mais, quelque certitude que nous ayons à cet égard, de bonnes raisons nous conduisent aussi à admettre que la science et la civilisation iront à la fin vivifier bien des régions arriérées, et les appeler à verser aussi à la masse commune leur contingent d’inventions et de découvertes.

Ce n’est certes pas que nous supposions qu’il doive venir une époque où toutes les différences de constitution physique présentées par les diverses contrées du globe s’effaceront devant le génie de l’homme, et où la nature, complétement asservie, se prêtera partout avec la même docilité aux exigences du développement social. Loin de là, il est des circonstances locales dont l’action compressive se fera toujours sentir ; mais il en est d’autres aussi qui perdront leur puissance, et quelques-unes même qui semblent devoir se convertir en véhicules de progrès, en sources de richesse et de grandeur.

Quelles sont, en effet, les causes de la longue immobilité de la plupart des contrées stationnaires ? Des causes qui, au fond, ne diffèrent pas essentiellement de celles qui ont pesé autrefois sur les pays à présent les plus florissants. Voyez les régions situées sous l’équateur ! Leur stagnation n’a-t-elle pas tenu d’une part au manque de relations commerciales, de l’autre à des influences de climat, qui non seulement ont empêché l’extension du domaine agricole, mais aussi supprimé une foule de besoins dont l’existence est essentielle à l’activité du travail ? Eh bien, il n’y a rien dans tout cela qui ne puisse changer. Déjà les progrès des sciences maritimes ont donné à des populations reléguées aux confins du monde des facilités de trafic égales au moins à celles qui, dans les âges anciens, ont suffi pour répandre la vie sur les rivages de la Méditerranée. Leurs communications avec les pays les plus avancés sont devenues sûres et commodes ; de vastes débouchés ont été ouverts à leurs produits ; toutes les créations du sol et des arts de l’Europe leur arrivent en abondance ; les voilà définitivement sous l’influence d’excitations auxquelles les sociétés ne résistent pas, et dont l’énergie ne peut qu’augmenter, car la navigation a certainement encore des perfectionnements à recevoir.

Quant aux circonstances de température qui, en confinant la culture dans des limites trop étroites, nuisent à des populations qu’elles empêchent de multiplier et de se répandre plus également sur un sol où tant d’espaces incultes les séparent en groupes sans contact assez immédiat, leur empire n’est dû qu’à l’état arriéré des arts. C’est par des travaux exécutés à force de bras qu’elles ont été combattues jusqu’ici. Or, déjà des machines d’une immense puissance sont à la disposition de l’homme ; déjà aussi elles lui permettraient de vaincre une partie des résistances devant lesquelles ses efforts ont échoué, et, de ce côté encore, le temps ne fera qu’étendre les moyens d’action, dont le défaut a arrêté ses progrès.

De tous les obstacles que la civilisation a rencontrés sous la zone torride, le plus difficile à surmonter, c’est, sans contredit, le peu de travail à l’aide duquel les populations subsistent sans souffrances. Mais à défaut de besoins matériels nombreux et divers, n’en est-il pas de factices, qui, à mesure qu’ils naissent et s’enracinent, agissent avec toute l’énergie désirable ? Le goût du bien-être et du luxe, les exigences de la vanité même, ont leur empire tout comme les rigueurs du froid, et les efforts qu’ils commandent ne sont ni les moins soutenus ni les moins favorables aux progrès de l’activité industrielle. Toutes les sociétés connaissent des besoins factices, celles des pays les plus chauds aussi bien que les autres ; chez elles, comme partout ailleurs, ces besoins augmentent avec la richesse, et il suffira qu’elles se familiarisent avec les usages et les créations de l’Europe, pour que le désir de se les approprier les engage à tirer meilleur parti des ressources de leur territoire. Ainsi s’affaibliront peu à peu les habitudes de langueur et de désœuvrement qui ont tant contribué à les retenir dans l’indigence ; et peut-être, du moment où elles chercheront à les utiliser, les longs loisirs que leur impose l’intervalle des récoltes leur assureront-ils des avantages d’une portée considérable.

Ces considérations sur les chances de progrès que l’avenir pourra ouvrir aux peuples du monde équinoxial, s’appliquent, en partie du moins, à la situation de plusieurs des nations qui ploient encore sous le faix des rudes et nombreuses exigences des climats septentrionaux. Tout semble attester que ces nations n’attendent pour fleurir que l’assistance d’arts plus avancés encore que ceux dont l’humanité est en possession. Quelques pas de plus dans le champ des découvertes pourront les armer de manière à triompher des obstacles qui arrêtent leur marche, et alors les difficultés de la lutte qu’elles ont à soutenir serviront à développer chez elles une activité de corps et d’esprit qui deviendra une cause puissante de succès.

Certes, nous n’avons pas l’envie de prophétiser, et nous savons que les conjectures que nous hasardons auraient été tenues pour chimériques il n’y a pas un siècle. Mais la grandeur des découvertes dont nous sommes témoins n’annonce-t-elle pas, avec une phase nouvelle de civilisation, des changements dont le monde entier recueillera le fruit ? Jamais, à aucune époque, la science n’a fait de si utiles conquêtes ; jamais elle n’a mis aux mains de l’homme tant d’éléments de puissance, tant de moyens, d’agents, de facilités de production. Des appareils, des instruments, des machines d’une énergie merveilleuse, suppléent docilement à sa faiblesse physique, et l’immensité des forces qu’il contraint la nature à lui prêter, garantit qu’il achèvera de la subjuguer. Examinez ce qui se passe dans l’Amérique du Nord. De toutes parts, un sol inculte se couvre des monuments de la puissance humaine ; des obstacles qui, dans l’ancien monde, ont résisté pendant des siècles entiers aux efforts des sociétés, disparaissent en un moment ; des œuvres dont l’exécution a nécessité les efforts de plusieurs générations successives, se terminent en peu d’années, et les populations avancent à pas de géant au sein de déserts qu’elles transforment en campagnes florissantes. Eh bien ! ce que les arts de l’Europe opèrent dans l’Amérique du Nord, ils pourront l’accomplir dans bien d’autres régions du globe, et là même où leur pouvoir actuel pourrait ne pas suffire encore, le temps, en l’accroissant, l’élèvera au niveau des exigences de la tâche.

La civilisation n’est pas seulement douée d’une puissance inconnue dans les âges précédents, elle a acquis une force d’expansion dont les progrès sont immenses. Dans l’ancien monde, tout était obstacle au libre contact des peuples. Le peu de superflu qu’ils avaient à échanger imposait au commerce des bornes étroites ; la rudesse des mœurs rendait les relations incertaines ; partout manquaient les moyens de communication et de transport par terre, et la piraterie, non moins que l’insuffisance des connaissances navales, ôtait au parcours des mers une partie de ses avantages. Aussi les lumières recueillies sur un point de la terre ne pénétraient-elles qu’avec peine dans les pays voisins ; d’ordinaire même elles n’avaient d’autre véhicule que la guerre et la colonisation à main armée. Dans le monde moderne, tout favorise, au contraire, les rapports entre les peuples. Les plus longues distances sont franchies sans dangers et à peu de frais ; à peine reste-t-il quelques contrées dont l’accès ne soit ouvert : hommes et choses, idées, inventions, marchandises, tout se déplace, tout circule ; tout arrive, avec célérité, aux extrémités du globe.

Rien n’a plus fait, depuis un quart de siècle, pour la prospérité de l’Europe que la facilité croissante des communications. Grâce à la multiplicité des relations établies entre les sociétés qu’elle renferme, l’Europe est arrivée à former une vaste communauté dans laquelle les avantages acquis deviennent le patrimoine de tous. Aux populations de l’intérieur parviennent les fruits d’une activité maritime qui leur est étrangère ; à celles qui ne sont encore qu’agricoles, arrivent les produits et les connaissances des contrées manufacturières ; il n’est plus une idée, une invention, une découverte qui ne se propage hors du lieu où elle s’est fait jour ; et, non contentes de l’échange des trésors de la science, les nations en sont venues à s’approvisionner mutuellement de biens plus matériels, de capitaux à l’aide desquels les moins riches réalisent une multitude d’améliorations que retarderait l’insuffisance de leurs ressources.

C’est cette situation si profitable à l’Europe, que tout annonce devoir s’étendre peu à peu à d’autres parties du monde. A peine reste-t-il maintenant quelques régions où les Européens ne portent leurs usages, leurs lumières, leurs capitaux, leur ardente et féconde activité. Maîtres d’une vaste partie de l’Asie méridionale, leur présence y répand la vie et le mouvement. Partout ailleurs, ils ont des colonies, des établissements militaires, des comptoirs, des agents, des relations directes et continues ; et partout aussi on s’accoutume à reconnaître leur supériorité, à consommer leurs produits, à envier leurs arts, à imiter leurs exemples. Ainsi, l’impulsion est donnée : au sein des populations les plus stationnaires pénètrent les connaissances d’une civilisation avancée ; c’en est assez pour garantir qu’elles sortiront enfin du cercle étroit des idées et des occupations dans lequel elles sont restées captives depuis tant de siècles.

Est-ce à dire que de tels changements vont tous s’accomplir sous nos regards ? Assurément non. Il y a chez les peuples quelque chose qui résiste longtemps à l’ascendant des lumières et des exemples venus du dehors, ce sont les goûts, les penchants, les sentiments, les habitudes qu’ils tiennent du passé ; et souvent, avec quelque abondance que leur soient versés les bienfaits de l’instruction, plusieurs générations s’écoulent avant qu’ils aient acquis les qualités intellectuelles et morales sans lesquelles leurs progrès demeurent lents et bornés. Aussi, tout ce que nous croyons pouvoir affirmer sans risque d’erreur, c’est que la plupart des obstacles devant lesquels s’est arrêté l’élan d’un grand nombre de sociétés, disparaîtront successivement pour ouvrir à la civilisation un champ où elle croîtra en toute liberté.

Terminons en récapitulant les résultats principaux des recherches que nous avons entreprises.

Les sociétés ont rencontré des fortunes très diverses. Ce n’est pas que toutes les races auxquelles elles appartiennent ne soient également perfectibles ; ce n’est pas non plus que leur sortait dépendu complétement du degré de raison qu’elles ont mis dans l’usage de leur liberté ; c’est parce que les causes et les moyens de la prospérité humaine n’ont pas été distribués dans la même mesure sur tous les points du globe.

De même que chaque pays a des points privilégiés où se réunissent des avantages qui invitent les populations à s’y concentrer, et en font les principaux foyers de l’activité nationale ; de même, il y a sur la terre des régions où les sociétés, tout entières, ont trouvé en plus grande abondance que partout ailleurs les éléments de richesse et de puissance, les incitations et les facilités que nécessitait leur développement. Là, le génie humain a pris son plus vif et plus brillant essor ; là, se sont effectuées les conquêtes successives à l’aide desquelles la civilisation a déployé sa puissance et étendu son empire.

Il est à remarquer cependant que les véhicules dont la civilisation a eu besoin ont différé suivant son degré d’avancement, et qu’elle ne les a pas non plus rencontrés tous sur les mêmes points de la terre. De là, ses fluctuations et ses déplacements. Des contrées où s’était accomplie une de ses phases, ne contenaient pas les conditions qui lui eussent permis d’en accomplir une seconde ; des contrées dont la rudesse avait arrêté ses premiers pas, les lui offraient au contraire, et, de nos jours, c’est sous des climats où elle n’a pénétré que tardivement, et grâce à un degré de maturité qu’il lui était interdit d’y acquérir, qu’elle poursuit le cours de ses progrès.

Assurément, il semblerait licite de conclure de ces faits qu’elle n’est pas au terme de ses déplacements, et qu’il est réservé à des contrées où elle ne fleurit pas encore, de lui fournir, avec de nouveaux mobiles, les conditions de croissance que l’avenir lui rendra nécessaires.

Quoi qu’il en puisse arriver, il n’est nullement à présumer cependant qu’elle cesse jamais d’avancer dans les pays qui maintenant sont le siège de ses progrès. Mûrie par les travaux de tant de siècles et de générations, la civilisation est enfin armée de manière à ne plus dépendre autant des influences sociales, et, dès à présent, les forces dont elle est en possession suffisent pour garantir qu’elle croîtra de plus en plus sur le sol de l’Europe. C’est l’essor des arts et des sciences qui détermine son mouvement ascendant ; or, les sciences n’en sont plus à l’âge de l’empirisme et des conceptions hypothétiques. Appuyées sur des notions positives, guidées par des lumières étendues et nombreuses, le succès de leurs recherches est assuré, et les découvertes qu’elles réalisent ne sauraient manquer d’ajouter graduellement aux moyens de bien-être et de puissance que déjà elles ont mis à la disposition des sociétés. Aussi, ce qu’il y a de plus vraisemblable, c’est que la civilisation, tout en allant répandre ses bienfaits sur les régions qui n’en jouissent pas encore, n’en continuera pas moins à avancer dans les autres, et que ses conquêtes deviendront d’autant plus rapides, qu’elles s’accompliront à la fois dans un plus grand nombre de lieux et sous des climats plus divers.

Hte PASSY.

 

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[1] Les ravages exercés par les animaux sont, dans les pays chauds, d’autant plus fréquents et plus nuisibles que le manque d’eau y force à laisser plus de terres aux forêts et aux herbes sauvages. Dans l’Inde, où le mal est bien moins grave qu’en Afrique, il est cependant d’une étendue difficile à comprendre pour un Européen. Il est des provinces où les récoltes disparaissent fréquemment sous les dents des buffles, des cerfs, des sangliers, des daims, des éléphants. Les singes, les oiseaux, les rongeurs, les insectes ne font pas moins de mal. L’arrivée d’une bande de buffles ou d’éléphants suffit pour jeter les populations dans le désespoir ; souvent des villages sont abandonnés à l’aspect de pareils hôtes. On trouve à ce sujet des détails forts curieux dans le grand ouvrage que publie Montgomery sous la protection et à l’aide des documents officiels fournis par la Cour des directeurs. Voici une citation qui donne une idée de la gravité du mal et de l’impression qu’il produit sur les populations.

Après avoir parlé des dévastations des animaux herbivores, l’auteur dit (page 510, volume II) : « L’année 1769 fut une année de disette : les ruminants périrent en grand nombre, et les tigres affamés se jetèrent sur la ville de Bewhopoor (district de Goruckpoor). En peu de jours, ils dévorèrent quatre cents de ses habitants ; le reste prit la fuite, et durant plusieurs années la ville ne se repeupla pas. Maintenant, les tigres détruisent encore sept ou huit personnes et environ deux cent cinquante têtes de bétail par an.

C’est depuis l’arrivée des Anglais que le nombre des tigres a été réduit au dixième de ce qu’il était auparavant. Toutefois, les avantages de cette réduction sont contestés. Parmi les Indiens, les uns affirment qu’en favorisant la multiplication des daims, elle leur a fait plus de mal que de bien ; les autres disent au contraire qu’ils y ont gagné en sécurité ainsi que leurs troupeaux, sans que les ravages des daims soient devenus plus nuisibles qu’ils ne l’étaient antérieurement. »

A propos de l'auteur

L’Institut Coppet est une association loi 1901 dont la mission est de participer, par un travail pédagogique, éducatif, culturel et intellectuel, à la renaissance et à la réhabilitation de l’école française d’économie politique, et à la promotion des différentes écoles de pensée favorables aux valeurs de liberté, de propriété, de responsabilité et de libre marché.

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