Du paupérisme et des secours publics dans la ville de Paris

Du paupérisme et des secours publics dans la ville de Paris, par M. Vée, maire du 5e arrondissement (Journal des économistes, février 1845).


DU PAUPÉRISME ET DES SECOURS PUBLICS DANS LA VILLE DE PARIS.

Préliminaires.

Quoique nous ayons eu en vue, dans ce travail, de rechercher la solution de questions toutes locales, la grandeur des intérêts qui s’y rattachent nous fera sans doute pardonner si nous consacrons d’abord quelques pages à indiquer les principes généraux qui nous ont servi de guides, et dont une longue expérience pratique de l’application des secours nous a démontré la vérité.

Au surplus, nous comprenons bien que cette vérité soit discutée et n’apparaisse point d’une manière aussi évidente pour nos lecteurs que pour nous-même ; mais dans tous les cas, nous espérons être mieux compris par eux en indiquant d’abord le point de vue sous lequel nous avons considéré les faits que nous avions à apprécier.

Avant d’entrer en matière, qu’il nous soit encore permis de nous expliquer sur un seul point. Il est toujours très difficile de critiquer convenablement une organisation administrative dans laquelle on joue soi-même un rôle actif, difficile surtout à cause des susceptibilités personnelles qu’on court le risque d’éveiller au-dessus ou autour de soi, parmi des hommes dont on vénère cependant le caractère et le charitable dévouement.

Si nous avions ce malheur, nous prierions ceux qui se trouveraient offensés de nos critiques de vouloir bien considérer que, puisque nous avons concouru et que nous concourons encore avec eux à faire marcher une machine que nous trouvons défectueuse sous plus d’un rapport, nous n’avons pu avoir d’intentions blessantes, à moins que nous n’ayons consenti à en faire retomber le blâme sur nous-même. Simple parvenu dans les rangs de l’administration charitable, nous avons toujours rencontré sur notre route trop de bienveillance et d’appui pour éprouver d’autre sentiment que celui d’une profonde reconnaissance.

Considérations générales.

Malgré le titre que nous avons pris en commençant, nous ne sommes pas de ceux qui s’effrayent outre mesure de ce qu’on est convenu

Les mauvaises mœurs, les mauvaises lois donnent seules naissance au paupérisme. Nous entendons par là cet état permanent d’une classe de citoyens qui, ne pouvant ou ne voulant pas vivre de leur travail, ne subsistent que par les secours qu’ils reçoivent. Il s’est perpétué en Italie et en Espagne, à cause des charités aveuglément et confusément distribuées par les ordres monastiques ou par d’autres fondations plus pieuses qu’éclairées. Dans les États protestants qui s’emparèrent il y a plusieurs siècles des biens des moines et du clergé, la nécessité de faire vivre un nombre, beaucoup plus considérable encore qu’aujourd’hui, de malheureux qui subsistaient des aumônes des congrégations religieuses donna lieu à l’établissement d’une charité légale dont la monstrueuse extension cause tant d’embarras à l’Angleterre.

Notre pays n’a rien de semblable à regretter. La charité administrative y est souvent inefficace, et nos recherches pourront y signaler bien des défauts ; mais aucune circonstance n’est venue en solliciter un développement abusif, et la suppression de la mendicité, qui se montre encore dans nos villes et désole quelquefois nos campagnes, est plutôt une affaire d’administration et de police qu’une véritable question sociale.

Chez une nation dont la prospérité intérieure se montre chaque jour davantage, dont les sentiments d’humanité et de générosité sont développés à un haut degré, et sur laquelle les préceptes d’une religion éclairée ont conservé une grande influence, les malheureux trouvent d’immenses ressources dans les dons de la charité individuelle ; de puissantes associations se forment d’ailleurs pour les assister, et il n’est pas jusqu’à des voisins presque aussi pauvres qu’eux-mêmes qui ne viennent à l’occasion leur tendre officieusement une main secourable.

À ces rapports libres, généreux, spontanés, qui ennoblissent celui qui donne et moralisent par la reconnaissance dont ils le pénètrent celui qui reçoit, ne substituez pas imprudemment et sans nécessité l’action compassée et si souvent aveugle de la charité légale ou administrative, de cette charité prétendue qui enrégimente les citoyens sur les rôles de parias qu’elle appelle des indigents ; qui leur apprend qu’à tel jour, à telle heure, ils pourront venir tendre la main pour recevoir, à leur nourriture ordinaire, un chétif supplément de pain ; que malades, infirmes ou vieillards, ils seront admis à aller mourir loin de toutes les consolations de la famille sur la froide couche d’un hôpital ou d’un hospice.

Cependant la charité particulière est intermittente et parfois incomplète : certains malheureux peuvent être oubliés par elle, d’autres la lasser par l’énormité ou la durée de leurs besoins. C’est alors, mais seulement alors que doit intervenir la bienfaisance publique. Sentinelle vigilante, elle répondra au cri de détresse et ne souffrira pas qu’aucun membre du corps social périsse d’inanition au milieu de l’abondance qui l’entoure ; mais elle attendra qu’il y ait urgence, et ne troublera pas l’économie générale en cherchant à appliquer d’avance de vains palliatifs.

En professant ici l’opinion que la bienfaisance publique ne doit que suppléer au défaut de la charité particulière, c’est-à-dire qu’elle ne doit intervenir que dans des cas graves et déterminés d’une manière toute spéciale, nous n’avons pas seulement en vue de conserver des ressources matérielles qui, appliquées à des dépenses productives, profitent bien plus largement à la partie pauvre de la population que si on les lui avait distribuées en aumônes, mais nous voulons surtout ménager chez les malheureux la dignité des sentiments.

Quand on a soutenu énergiquement la lutte contre les circonstances mauvaises dont on s’est trouvé entouré, lorsqu’on n’a tendu la main qu’à la dernière extrémité, ou mieux encore lorsque le secours arrive dans un besoin urgent sans l’avoir réclamé, on peut l’accepter sans hésitation et sans honte : c’est une part prise dans un fonds d’assurance que chacun a contribué à former ; elle n’imprime aucune souillure, ne fait rien perdre à l’âme de sa force et de son élasticité. Courbée par un malheur immérité, que le vent de la prospérité vienne à souffler de nouveau, et elle se relèvera à sa hauteur première.

Mais les secours publics donnés ou acceptés sans nécessité absolue, ou dans un besoin peu grave, produisent moralement et économiquement les effets les plus désastreux ; ils dégradent le caractère de celui qui les reçoit sans avoir la conscience bien nette de les avoir mérités ; d’ailleurs, comme les nuances de besoin sont infinies, la ligne de démarcation entre ceux auxquels on accorde les secours et ceux auxquels on les refuse devient de plus en plus douteuse et difficile à établir à mesure qu’on descend l’échelle. Il en résulte que le cercle s’élargit démesurément et finit ainsi par s’étendre à une grande partie de la population d’un État et la couvre d’une espèce de lèpre qu’on ne peut plus guérir ensuite que par des moyens violents.

Insistons encore sur une considération qui nous paraît grave dans la question qui nous occupe : c’est que les dons particuliers excitent toujours la gratitude, parce qu’on sait que ceux qui les font ont agi spontanément et auraient pu placer autrement leurs bienfaits ; au surplus, comme leur bonne volonté est toujours précaire, on ne se croit nullement dispensé de s’ingénier pour se procurer des ressources d’une nature plus assurée. Quant aux secours publics, la position est toute différente. Comme ils proviennent de la communauté et que d’ailleurs les conditions qui en règlent la distribution sont en général parfaitement connues, tous ceux qui les remplissent ou qui croient les remplir viennent réclamer ces secours comme leur appartenant. Or, un droit si commode à exercer, un droit qui donne du pain sans travail, apparaît bientôt à l’esprit comme une ressource assurée : on le réclame d’autant plus arrogamment qu’on le mérite moins peut-être ; mais comme il n’appartient qu’au misérable de l’exercer, si on ne l’est pas, on veut le paraître ; on fait montre de ses haillons, on perd tout respect de soi-même, toute émulation ; toute industrie est éteinte, l’insouciance et la torpeur s’emparent de l’âme, et si une heureuse excitation venue du dehors ne détourne d’aussi fâcheuses tendances, la société perdra un membre actif dans celui qui s’y sera laissé entraîner.

Si, par les considérations qui précèdent, on admet avec nous que les secours publics sont d’une nature essentiellement exceptionnelle, il en découlera des principes d’application dont il est impossible de nier la salutaire influence.

Comme ils ne seront accordés qu’à un petit nombre d’individus très intéressants par leur malheur, ces secours devront être larges et abondants. Si la détresse est passagère, ils contribueront ainsi à en abréger la durée, à atténuer les traces du mal qu’elle aura causé ; le retour de la famille à un état normal sera plus prompt et plus complet. Si le mal est de nature telle qu’il doive se prolonger autant que la vie du malheureux, nul ne pourra regretter de voir la société ouvrir pour lui une main généreuse. Mais que dans tous les cas on ne le laisse jamais s’endormir dans une indolente sécurité ; qu’il ne se croie jamais dispensé de faire valoir le peu de forces ou d’industrie qui lui auront été laissées ou qui viendront à renaître. Une administration fortement organisée aura sans cesse l’œil ouvert sur lui pour augmenter, modifier ou même retrancher ce qui lui aura été accordé suivant les circonstances diverses qui apparaîtront ; partout, en fait de secours, on évitera de laisser créer des habitudes.

Il est un autre principe non moins important à appliquer dans le même ordre d’idées : c’est de ne déplacer le malheureux que le moins possible pour le secourir. De là la supériorité des secours à domicile sur tous les autres moyens employés pour soulager la misère, supériorité qui n’est jamais contestée en théorie, mais qu’on semble toujours oublier dans la pratique, ainsi que nous n’aurons que trop occasion de le faire voir dans la suite de cet écrit.

Il est évident en effet que si vous laissez l’indigent chez lui, si vous ne rompez pas ses relations de famille, de patronage, de travail, vous resterez bien plus complétement maître de proportionner le secours au besoin, de le modifier, de le faire cesser, ainsi que nous venons de dire tout à l’heure que l’administration devait toujours s’en réserver le moyen. Si elle n’y parvient pas dans de telles conditions, ce sera assurément faute d’attention ou d’énergie.

Mais, au contraire, créez des hôpitaux, des hospices, des maisons de travail, et la population que vous allez y attirer, jetée dans une position exceptionnelle, vous appartiendra à toujours. Vous aurez enlevé les indigents à leurs familles, à leurs protecteurs naturels ; vous les aurez dispensés de toute inquiétude, de toute prévoyance, de toute industrie ; ce sera à vous de penser pour eux à l’avenir. Mais en pourvoyant aux besoins du corps, vous aurez éteint les plus nobles facultés de l’âme.

La vie en commun des hommes réunis pour atteindre un but d’utilité, d’instruction ou de gloire, a souvent procuré d’incontestables avantages ; mais le malheur et la misère ne gagnent rien à s’assembler. Dans les hospices, en contact avec ces vieillards intéressants qui ont usé leur vie dans un travail ingrat ou dont les besoins d’une nombreuse famille ont épuisé toutes les ressources qu’ils ont pu se procurer au temps de leur vigueur et de leur jeunesse, se trouvent mêlés tous ces êtres méprisables qui ne doivent leur dénuement qu’à la débauche, à la paresse, à la folle imprévoyance de l’avenir ; contact immonde et d’autant plus hideux, que chez les vieillards le vice a presque toujours perdu ce reste de pudeur qui dans la jeunesse en atténue le repoussant aspect. En général, on se fait une idée trop peu exacte des odieuses intrigues qui se nouent, des actes de tyrannie qui s’exercent, des mauvaises passions qui fermentent dans une salle d’hospice. Il faut pour les apprécier avoir été témoin du profond abattement dans lequel sont tombés quelques honnêtes gens à leur arrivée dans ces établissements.

Quant aux hôpitaux, ils reproduisent moralement aussi les fâcheux résultats des grandes réunions d’hommes dans lesquelles le malheur et le hasard ont réuni les éléments les plus disparates d’honnêteté et de vice. Ici cependant les effets sont moins intenses, parce que le contact est moins prolongé ; mais ils sont plus à redouter, parce qu’ils s’appliquent à des individus destinés à rentrer dans la vie active.

Le séjour à l’hôpital altère les deux sentiments qu’il faut s’appliquer le plus soigneusement à entretenir et à développer parmi le peuple : il ôte à l’homme une partie de sa dignité, à la femme de sa pudeur. Le malade, en entrant à l’hôpital, perd son nom et son individualité ; il n’est plus connu que par la place occupée par son lit et devient un numéro ; il perd son libre arbitre et tombe à l’état d’esclavage, car, à peine d’expulsion, et bien souvent pour un malade l’expulsion c’est la mort, il doit se soumettre à toutes les exigences, peut-être pourrait-on dire à toutes les tyrannies. Il doit se soumettre, disons-nous, aux règlements de la maison d’abord, rien n’est plus juste ; aux ordres du directeur, à la volonté suprême du chef de service, aux investigations des élèves, au zèle toujours charitable mais souvent excessif des sœurs hospitalières, aux brutalités intéressées des infirmiers ; et si il ou elle a le malheur d’être un sujet intéressant, il sera découvert, palpé, ausculté, percuté, sans fin et sans mesure ; il deviendra, au milieu d’un nombreux concours d’étudiants avides de savoir, l’objet d’une brillante leçon de clinique, d’une magnifique opération à l’amphithéâtre. Sans doute la science aura dû applaudir ; les hommes distingués et généreux qui l’enseignent auront pris toutes les précautions que l’humanité commande et que le lieu comporte ; aucun moyen de guérison, même des plus dispendieux, n’aura été épargné : le linge brillera par sa blancheur, les meubles par leur exquise propreté, les bâtiments par leur magnificence ; l’air et la lumière y circuleront à flots. Mais qu’on nous pardonne, au nom du pauvre, si nous récusons pour lui tant de bienfaits. Nous adjurons tous ceux qui ont eu le malheur de voir à côté d’eux un de leurs proches luttant avec la maladie et la mort, un vieux père, un frère bien-aimé, une mère, une épouse, une fille chérie ; qu’ils nous disent s’ils n’auraient pas préféré cent fois pouvoir serrer jusqu’au dernier moment leurs mains glacées, même dans une mansarde obscure, au milieu des plus rudes privations, que d’aller les placer sur un lit d’hôpital !

Eh quoi ! ces sentiments exquis d’affection, de délicatesse et d’honneur, les classes aisées voudraient-elles s’en réserver le monopole ? Trouveraient-elles avantage à offrir à leurs concitoyens indignes une apparence de bien-être au prix de la moralité ? Non, de semblables pensées, des sentiments si égoïstes ne sont plus de notre époque ; c’est au contraire une charité sincère, bien qu’aveugle, qui pousse encore à réclamer si haut la fondation de nouveaux établissements hospitaliers, quand la moindre partie des sommes que l’on consacre à leur érection aurait porté au domicile du pauvre la consolation et la santé.

Nos principes en fait d’application de secours publics peuvent au surplus se résumer en peu de mots. Ces secours, très larges pour les individus qui les reçoivent, doivent être limités au plus petit nombre possible de ceux-ci. Une administration ferme et vigilante est nécessaire pour atteindre ce but, auquel elle arrivera d’autant plus facilement qu’elle ménagera davantage la dignité morale et qu’elle déplacera moins les habitudes de famille des malheureux auxquels elle tendra la main.

DES SECOURS PUBLICS DANS LA VILLE DE PARIS.

Après avoir exposé rapidement quelle est notre doctrine relativement aux secours publics, nous allons commencer à en faire l’application à notre organisation administrative. Nous n’avons pas l’intention d’exposer ici les détails de son mécanisme intérieur ; ils ont déjà été donnés ici, et nous les supposons suffisamment connus. Le côté moral de la question étant celui que nous voulons surtout discuter, nous ne dirons que ce qui peut servir à l’éclairer. Nous diviserons les établissements de secours de la ville de Paris, ainsi que le veut l’usage ordinairement suivi, en deux parties distinctes : 1° les hôpitaux et hospices, dans lesquels nous comprenons les dépôts de mendicité ; 2° les secours à domicile.

Des hôpitaux, hospices, et dépôts de mendicité.

Sous l’administration du magistrat éclairé et humain qui dirige actuellement la police de la cité, la mendicité de profession est à peu près inconnue ou ne se montre au moins qu’avec une espèce de timidité. Quant à la mendicité accidentelle, que l’on rencontre aussi quelquefois, comment pourrait-on entièrement l’interdire dans l’état imparfait d’organisation de notre administration charitable ? Où l’honnête ouvrier qui n’a pas fait habitude de réclamer des secours, mais dont les ressources sont au plus épuisées, où donc, disons-nous, irait-il chercher un morceau de pain pour apaiser la faim de ses enfants ? Nous dirons plus tard comment toutes les voies légales lui étant fermées, il devra à tous risques venir tendre la main sur la voie publique.

Les vagabonds et les mendiants condamnés sont envoyés à la maison de répression de Saint-Denis, et un dépôt de mendicité est ouvert à Villers-Cotterêts ; à Paris, les malheureux que le besoin poursuit peuvent y être reçus sur leur demande. Le régime y est dur et sévère ; la population, comme on le comprend d’abord, est formée en grande partie du rebut de la société. Nous avons cependant quelquefois la douleur de voir d’honnêtes gens, de vieux époux, après une vie laborieusement remplie, être obligés d’aller s’y réfugier pour trouver un abri et du pain grossier.

On sait déjà quelle est, dans notre pensée, la place que les hôpitaux et hospices doivent occuper dans un système rationnel de secours publics. Nous ne voulons pas faire ici un examen particulier de l’administration et du régime intérieur de ceux que possède la ville de Paris ; cette étude, qui comporte d’immenses détails, demande un cadre séparé et n’entre pas dans celui que nous avons choisi. Quoique ces établissements laissent beaucoup à désirer, nous reconnaissons avec empressement que des améliorations considérables ont été apportées dans leur régime intérieur depuis le commencement de ce siècle, et que des efforts soutenus ont été faits par le conseil d’administration pour concilier les droits de l’humanité avec les exigences des budgets et les maux inséparables de la nature même de ces maisons de charité.

Ce sera sous le rapport de leur contact extérieur avec la population que nous examinerons la constitution actuelle des hôpitaux de Paris, car nous croyons qu’ils ouvrent trop largement, trop aveuglément surtout leurs portes à tous ceux qui se présentent ; de là un encombrement fâcheux qui cesserait bientôt par des règles d’admission mieux combinées.

Cependant en parlant de restreindre le nombre des malades admis dans nos hôpitaux, nous ne voulons conseiller aucune mesure dont un esprit charitable puisse s’alarmer. Ainsi nous reconnaissons qu’il serait indigne de la ville de Paris de s’abandonner à cet esprit étroit qui créerait à l’entrée de ses établissements un obstacle quelconque pour le malade étranger. Sans doute elle doit obtenir un dédommagement aux dépenses que lui imposent les populations qui s’agglomèrent au dehors de ses barrières pour jouir des bénéfices de la cité sans en supporter les charges ; mais que dans tous les cas, l’homme malade ou blessé, quelle que soit sa position ou son origine, reçoive à l’instant même les soins que ses souffrances réclament.

Mais nous pensons qu’il serait possible, économique et moral de prendre des mesures efficaces pour traiter chez eux une foule de pauvres malades qui vont maintenant aux hôpitaux, bien qu’ils aient un domicile et une famille qu’ils ne quittent qu’à regret. En vain répète-t-on, chaque fois que la discussion s’engage, que la population des hôpitaux de Paris est presque entièrement formée de domestiques et d’ouvriers habitant chez les logeurs en garni. Cependant un relevé fait sur les bulletins des convalescents examinés par la commission de secours de la fondation Montyon nous porte à affirmer que les individus domiciliés forment plus de la moitié des malades traites dans les hôpitaux. Et si l’on objecte que parmi ceux-ci même il en est beaucoup que la gravité de la maladie, des opérations à subir ou même l’insuffisance des localités qu’ils habitent ne permettraient pas de traiter chez eux, d’un autre côté, surtout dans la classe des domestiques et des commis, on trouverait bien des malades que leurs maîtres consentiraient volontiers à laisser traiter à domicile, moyennant quelques secours ou quelques encouragements donnés à propos. Ces jeunes gens y trouveraient l’avantage de conserver leurs places, qu’ils perdent presque toujours lorsqu’ils vont à l’hôpital. Il est à croire qu’avec un peu d’attention, on verrait aussi d’autres exceptions parmi les individus logés en garni.

Il est vrai qu’il est bien difficile de pratiquer aucune recherche de ce genre avec le mode actuellement suivi pour l’admission dans les hôpitaux. On sait en effet que les malades de tous les quartiers de Paris sont obligés de se faire transporter au bureau central établi place du parvis Notre-Dame, afin d’obtenir un billet d’entrée dans un hôpital, presque toujours situé dans un quartier fort éloigné de celui du bureau. Ils n’y sont d’ailleurs examinés qu’au point de vue médical et nullement sous celui de leur position sociale.

Nous savons quelles puissantes considérations d’ordre administratif ont dû déterminer à établir cette forme d’admission ; cependant en présence des inconvénients qui en résultent, il doit être permis de rechercher si on ne pourrait pas lui en substituer une autre.

De ces inconvénients, le premier de tous consiste dans les souffrances endurées par les malades pendant la longue attente et les interminables trajets par lesquels ils doivent passer, dans toutes les saisons de l’année, avant d’atteindre le lit qui doit les recevoir ; le second est dans la dépense obligée pour ceux de ces malades qui, ne pouvant se rendre à pied au bureau central, et il est à supposer que c’est le plus grand nombre, sont obligés de payer chèrement des porteurs de brancard ou prendre une voiture à l’heure pour aller de chez eux au parvis Notre-Dame attendre la décision des médecins et se rendre de là à l’hôpital indiqué. On ne peut évaluer cette dépense, en moyenne, à moins de trois francs par malade. Pour quelques-uns, elle est plus considérable, surtout lorsque, dans les temps d’encombrement des hôpitaux, il faut se présenter plusieurs fois avant d’obtenir un lit. Beaucoup même, n’ayant pas le moyen de faire cette dépense, laissent le mal s’aggraver chez eux jusqu’à ce que quelque protecteur ou des voisins bienveillants fassent l’avance des frais de transport. Or, si on suppose que sur les 35 000 malades qui se présentent annuellement au bureau central[1], la moitié seulement a été dans la nécessité de s’y faire transporter, ce sera une somme de 52 500 francs qui aura été payée pour cet objet par la classe indigente.

Il nous paraîtrait possible d’assigner à chaque hôpital une circonscription dont la population serait proportionnée au nombre de lits qu’il pourrait offrir ; à chaque circonscription seraient attachés un ou plusieurs médecins visiteurs auxquels seraient adressées les demandes d’admission et qui délivreraient les billets d’entrée après avoir examiné le malade chez lui.

Cette institution n’atteindrait pas seulement le but d’humanité que nous indiquions tout à l’heure, elle se lierait au système général d’examen préalable et d’enquête que nous voulons préconiser et appliquer à tout ce qui est secours public.

Des avantages immédiats pourraient être obtenus dans le cas qui nous occupe. Il est certain d’abord que les conseils et les observations des médecins retiendraient souvent chez eux des malades qui entrent à l’hôpital sans cause suffisante d’altération de santé ou qui auraient évidemment les moyens de se faire traiter à leur domicile. Nous savons que ces conseils se donnent, que ces éliminations s’opèrent déjà au bureau central ; mais à domicile, les avis du médecin seraient bien plus libres et plus éclairés, ils auraient plus de force et d’efficacité en présence d’éléments moraux et matériels qui serviraient à en diriger l’expression et permettraient peu de les récuser.

En second lieu, les médecins visiteurs devraient avoir le droit d’adresser des secours à domicile à tous les malades qui pourraient être traités et secourus chez eux ; ce serait le moyen de lier ensemble les deux services et d’attribuer convenablement à chacun les éléments de population dont il doit spécialement se charger.

Pour ce qui concerne les hospices, nous croyons qu’un examen sévère et attentif de la masse des indigents admis ferait reconnaître qu’une grande partie des vieillards qui la composent aurait dû rester dans ses foyers. Il ne fallait pour arriver à ce résultat qu’une distribution de secours à domicile plus large et mieux entendue et un autre mode de nomination. Nous reviendrons plus tard sur les premiers ; nous voulons seulement dire actuellement quelques mots du second.

Dans l’état actuel des choses, les nominations aux places vacantes dans les hospices appartiennent pour deux tiers aux bureaux de bienfaisance, et pour l’autre tiers aux administrateurs des hospices, au ministre de l’intérieur et aux deux préfets.

Des conditions d’âge, d’infirmités et de domicile ont été déterminées, il est vrai, pour ouvrir les portes des hospices ; mais au dedans du cercle qu’elles ont tracé, un arbitraire presque absolu règne dans la désignation des indigents qui doivent occuper les lits vacants. Bien qu’un arrêté du conseil des hospices ait prescrit que les nominations faites par les bureaux de bienfaisance auront lieu en séance, au scrutin, après concours entre plusieurs candidats, ce règlement, fort sage assurément, mais trop vaguement formulé pour se faire obéir, est éludé par le plus grand nombre des bureaux, qui abandonnent de fait ces nominations aux choix individuels de leurs administrateurs. Comment au surplus le conseil pourrait-il être sévère à cet égard, lui dont les membres disposent directement aussi d’un nombre considérable de places, sans avoir d’autres formalités à remplir que celle de signer le titre de présentation ? Dira-t-on que leur position élevée les met à même de mieux choisir ? C’est évidemment le contraire qui est la vérité. Les éminentes fonctions que presque tous remplissent, leurs occupations multipliées leur rendent presque impossibles les démarches personnelles qui seraient indispensables pour recueillir des informations exactes sur la position des vieillards et des infirmes qui réclament leur choix, et lorsqu’un ardent esprit de charité les porte, malgré ces obstacles, à s’y livrer, ils n’ont pas de points de comparaison assez nombreux pour s’éclairer.

Plus on s’élève d’ailleurs dans la hiérarchie administrative, et plus ces choix deviennent incertains ; car ceux faits par M. le ministre de l’intérieur et par M. le préfet ne peuvent guère être déterminés que par des recommandations ou des sollicitations plus ou moins bien fondées. En dehors de quelques placements d’urgence qui pourraient être faits administrativement, mais par des arrêtés motivés, tout le reste devrait rentrer dans le droit commun.

Ne soyons donc pas surpris si, malgré les immenses établissements que la ville de Paris possède, tant de déplorables misères en assiègent encore les issues sans pouvoir les franchir : c’est que leurs places sont occupées au dedans par beaucoup de gens malheureux aussi sans doute, mais à un degré moindre que beaucoup d’expectants moins favorisés. Nous venons d’en indiquer la cause.

Ce mal, au surplus, ne peut être reproché à l’administration actuelle ; elle n’a fait que suivre les errements de celles qui l’ont précédée. Nos pères étaient hommes de charité sans doute, ils l’ont prouvé par l’énormité des sacrifices qu’ils ont faits pour le soulagement des pauvres et qui ont servi à ces pieuses et utiles fondations dont nous profitons encore aujourd’hui ; mais ils les ont laissées empreintes de l’esprit du temps : les droits et prérogatives des administrateurs y dominent trop souvent l’intérêt des administrés. Telle est l’origine du mode tout personnel et arbitraire qui préside encore au recrutement de la population des hospices, bien qu’il soit près de céder à des tendances plus éclairées et plus libérales.

Des secours à domicile. — Histoire sommaire de leur établissement à Paris.

Rien ne saurait mieux faire apprécier le véritable effet des mœurs et des lois sur le paupérisme que l’histoire des secours publics dans la ville de Paris. Avant la Révolution, ce que nous appelons secours à domicile n’existait pas encore, ou n’avait pas au moins le caractère municipal et administratif que nous lui connaissons. D’immenses aumônes étaient distribuées cependant, mais elles l’étaient par les congrégations religieuses et par les bureaux de charité des paroisses, qui fonctionnaient sous la direction des curés. Beaucoup de bien se faisait, mais sans ordre, sans aucun ensemble, et il était impossible de prendre les précautions nécessaires pour éviter les fausses applications et les doubles emplois. Ces aumônes, bien que provenant de legs et de dons volontaires, avaient tous les inconvénients d’une charité légale exagérée et mal administrée. De ce désordre il résultait qu’une grande partie de la population prenait part aux secours, et que cependant la ville était infestée de mendiants. Il suffit pour s’en convaincre de se rappeler les fameux édits de Louis XIV pour la répression de la mendicité. Les peines du fouet, des galères et même de la potence dont ce monarque voulut frapper les mendiants, l’asile qu’il leur fit ouvrir à l’Hôpital-Général, tout fut impuissant contre des habitudes enracinées, car nous voyons que ces édits durent être renouvelés plusieurs fois pendant la première moitié du dernier siècle. Enfin la misère ou la dépravation des basses classes du peuple étaient telles, qu’un document officiel[2] rappelle que le curé d’une seule paroisse, celle de Saint-Étienne-du-Mont, avait eu en 1778, 21 000 pauvres à secourir ; et peu d’années après, lors du premier essai qui fut fait, en 1791, de l’établissement de la charité administrative, la commission municipale de bienfaisance inscrivit au rôle des secours 120 000 indigents, à Paris, dont la population générale n’était alors que de 550 000 âmes ; tandis qu’aujourd’hui, avec un million d’habitants, cette ville ne renferme que 65 000 indigents inscrits, nombre qui, nous l’espérons, pourra diminuer encore.

Ces chiffres nous semblent de nature à faire réfléchir sérieusement les personnes qui attribuent exclusivement aux développements de la grande industrie la marche ascendante du paupérisme dans quelques contrées de l’Europe, car on remarquera ici, au contraire, que c’est précisément depuis l’époque à laquelle Paris a pris un rang plus élevé parmi les cités industrielles qu’il a vu le nombre des pauvres diminuer dans son sein. Sans prétendre énoncer ici une opinion absolue, nos observations nous ont conduit à penser que lorsqu’un pays ne souffre dans sa prospérité par aucune cause générale ou accidentelle, c’est surtout la mauvaise direction des secours qu’il faut attribuer l’accroissement du nombre des indigents.

Les événements politiques ayant fait disparaître dans notre pays les institutions religieuses et les ressources qu’elles possédaient pour la distribution des aumônes, il devint nécessaire de créer une organisation civile pour les secours ; c’est ce que fit la municipalité de Paris en établissant la commission de bienfaisance dont nous avons parlé tout à l’heure. Cette commission fonctionna pendant les années les plus orageuses de la révolution, jusqu’en l’an V, qu’une loi, base du système actuel, vint organiser les bureaux de bienfaisance comme instrument d’application des secours à domicile par toute la France. Paris, divisé alors en quarante-huit sections, eut autant de bureaux de bienfaisance, sous la direction d’un bureau central qui ressortissait directement du ministère de l’intérieur. Cet état de choses était conforme à l’esprit de la loi, qui avait donné aux institutions de secours à domicile une existence presque indépendante des autorités locales et tout à fait distincte des administrations hospicières. Mais un arrêté du Conseil, du 29 germinal an IX, vint créer à Paris un régime exceptionnel en soumettant les bureaux de bienfaisance à la surveillance et à la direction du conseil des hospices. Cet arrêté formait d’ailleurs des comités d’arrondissement composés des délégués de quatre sections et présidés par le maire.

Les inconvénients de cette organisation furent signalés dès l’origine. Les quarante-huit bureaux ayant conservé isolément leur caisse, leur comptabilité, leur correspondance, il en résultait une complication extrême dans les rapports administratifs, et l’impossibilité de rien créer de grand et d’uniforme en fait de secours. Les comités d’arrondissement formés des délégués des sections n’eurent guère qu’une existence nominale et sans aucune influence réelle sur la marche des affaires. Cependant le conseil des hospices cherchait sérieusement à imprimer une direction d’ensemble, et nous trouvons la trace honorable de ses efforts dans le rapport de Duquesnoy que nous avons cité, et qui contient une appréciation judicieuse de la position qui avait été faite aux secours et des véritables principes sur lesquels ils devraient être basés. Un recensement de la population indigente, aussi exact que le permettaient les moyens dont on disposait, fut fait alors, et on constata que sur une population générale de 547 000 habitants, Paris avait, en vendémiaire an X, 111 626 indigents inscrits. Ce chiffre énorme était proportionnellement bien plus effrayant encore dans certains quartiers. Ainsi le douzième arrondissement avait 24 424 pauvres sur 61 553 habitants, et le huitième, 20 000 sur 46 000 ; dans la section de Popincourt, plus de la moitié des habitants recevaient l’aumône publique ; il en était à peu près de même dans celle des Quinze-Vingts.

Il serait naturel au surplus d’attribuer cet excès de misère aux calamités de toute nature qui avaient frappé la population parisienne pendant les années orageuses qu’elle venait de traverser ; mais il deviendra impossible d’accueillir cette explication si on veut bien se rappeler le nombre de pauvres que la paroisse Saint-Étienne-du-Mont avait eus à secourir en 1778 et les 120 000 indigents recensés par la commission municipale en 1791. On sera plutôt porté à penser que le paupérisme qui gangrenait la population sous l’Ancien régime décroissait déjà sous l’influence du nouveau et à l’aide des mesures d’ordre que l’administration commençait à prendre, quelque imparfaite et difficile qu’en eût été l’exécution.

Cet état précaire de l’administration des secours à domicile de la ville de Paris se prolongea jusqu’en 1816, époque à laquelle elle reçut l’organisation qu’elle a à peu près conservée jusqu’à aujourd’hui. Une ordonnance du roi du 16 juillet de cette année, suivie d’un arrêté ministériel du 19 du même mois, y opéra une réforme complète.

Cette ordonnance plaça les secours sous la direction supérieure du préfet de la Seine et du conseil des hospices, et supprimant les quarante-huit bureaux de bienfaisance qui fonctionnaient presque isolément par quartier, elle les remplaça par douze bureaux de charité, un par arrondissement, qui furent formés des maires et adjoints, des curés et ministres protestants, et de douze administrateurs, assistés d’un nombre indéterminé de commissaires visiteurs des pauvres et de dames de charité.

Cette réforme réalisait les idées émises quinze ans auparavant par Duquesnoy, dont on retrouve en partie les propres expressions dans les instructions imprimées à la suite de l’arrêté ministériel, et qui, avec des vues moins élevées peut-être que celles de cet administrateur, font le plus grand honneur cependant à M. Carnet de La Bonnardière, ancien maire du onzième arrondissement et membre du conseil des hospices, qui les rédigea, ainsi qu’à M. Valdruche, qui en suivit l’exécution avec un zèle infatigable et une sévère et religieuse inflexibilité.

Ce ne fut cependant qu’en 1822 que les bons effets de la centralisation des services purent être complétement obtenus. Aucun recensement officiel des indigents n’avait été effectué depuis l’an X, et les rapports des bureaux en portaient encore le chiffre à 87 221 individus. Des plaintes fort vives ayant été élevées par le bureau du douzième arrondissement, qui se trouvait lésé par le mode suivi pour la répartition des fonds généraux, le conseil demanda aux bureaux un état nominatif des pauvres, ce qui en réduisit le nombre à 75 711. Des objections s’étant encore élevées contre ce travail, le conseil se décida enfin à faire faire un recensement par ses propres employés, concurremment avec les administrateurs des bureaux. Le résultat démontra d’une manière inouïe la faiblesse et le laisser-aller des autorités locales, car il ramena la population indigente au chiffre de 54 523, le plus bas qui nous ait été signalé à Paris. Les circonstances administratives étant demeurées à peu près les mêmes, l’accroissement qu’il a subi depuis est resté à peu près en rapport avec celui de la population générale.

Les événements de 1830 amenèrent cependant quelques modifications dont nous devons rendre compte. Elles furent effectuées par une ordonnance du roi du 29 avril 1831, suivie d’un arrêté du ministre du commerce en date du 21 septembre de la même année. Le mécanisme administratif resta à peu près le même. Les bureaux de charité reprirent l’ancienne dénomination de bureaux de bienfaisance. Une classification rigoureuse des indigents, fort sage et fort bien entendue, prescrite par l’arrêté de 1816, mais qui n’avait pu être mise en pratique, fut abandonnée par celui de 1831. Mais la modification véritablement importante au point de vue qui nous occupe ici est celle apportée par l’article qui, réglant la direction supérieure des secours, substitue à l’autorité et à la surveillance du préfet et du conseil des hospices, autorités qui dans ce cas se confondaient en une seule, la direction du préfet et la simple surveillance du conseil.

Ce partage ne pouvait produire d’heureux effets. La haute position de M. le préfet de la Seine, la multiplicité des attributions dont il est déjà chargé et comme maire central de Paris et comme préfet, ne lui permettant pas de s’occuper personnellement de l’administration des secours à domicile ; sous son autorité, la direction en est confiée à un chef de division qui a lui-même dans ses attributions, outre les secours, les hospices, l’instruction publique, la garde nationale et le recrutement. On voit donc qu’à la préfecture, l’importance relative des secours s’amoindrit beaucoup.

Le conseil des hospices est dans une position tout autre : renfermant parmi ses membres des hommes non moins considérables par leur position sociale que par le respect qu’inspire leur caractère personnel, et dont quelques-uns ont été pendant de longues années administrateurs des secours dans leur arrondissement, ayant des bureaux spéciaux bien organisés, suivant pas à pas les mouvements de la population indigente, ayant de riches archives et toutes les traditions des faits accomplis depuis cinquante ans, disposant enfin de la fondation Montyon, riche et véritable secours à domicile s’il en fut, il faut bien le reconnaître, malgré les termes ambigus du testament qui l’a instituée ; faut-il s’étonner qu’avec tous ces moyens d’action, la direction effective des secours soit restée au conseil, et que la préfecture n’ait guère fait qu’homologuer ses avis et ses décisions ?

De la direction supérieure des secours.

Après avoir ainsi constaté en fait ce qui existe chez nous, nous croyons devoir généraliser un moment la question et rechercher comment et par qui les diverses espèces de secours publics doivent être dirigés dans une grande ville comme Paris, et surtout s’il convient de les réunir sous une même administration.

Théoriquement parlant, il est impossible de ne pas se prononcer pour l’affirmative. Pour peu qu’on y réfléchisse, on comprendra qu’il n’y a pas de limite absolue à tracer entre les diverses espèces de secours. Les hôpitaux peuvent donner des consultations et des médicaments aux malades du dehors et faire d’autres distributions extérieures, voici une sorte de secours à domicile ; d’un autre côté, ces derniers peuvent être organisés de manière à devenir des espèces d’hospices mitigés. Il y a une foule d’institutions intermédiaires qu’il peut être utile ou moral de créer, et qui le seront d’autant plus facilement que les ressources et les influences seront centralisées et surtout que deux administrations rivales n’auront pas à se les disputer. D’ailleurs, n’est-ce pas la même population qui vient successivement réclamer tous les genres de secours ? N’est-il pas infiniment meilleur qu’un même œil, une même pensée la suivent dans tous les mouvements, qu’une main également secourable lui soit également tendue dans toutes les phases de ses malheurs et de sa misère ? Tel sera en effet le résultat d’une organisation parfaite des secours publics.

Mais ce bien idéal est difficile à atteindre. Quoique dans l’ordre économique et moral les secours à domicile doivent primer tous les autres, et que les hospices et hôpitaux ne soient en quelque façon qu’un accessoire obligé, l’expérience a prouvé que jusqu’ici, partout où on avait réuni les secours et les hospices sous la même direction, l’importance matérielle de ceux-ci avait presque toujours absorbé l’attention des conseils d’administration, qui ont fini par ne plus considérer les secours que comme une espèce de hors-d’œuvre. D’autres motifs encore ont contribué à amener ces résultats. Les hospices et hôpitaux, œuvre d’une civilisation moins avancée, avaient la priorité de date. Ainsi que nous l’avons dit, nos pères, qui ne savaient pas organiser à domicile la bienfaisance administrative, avaient bâti de magnifiques hospices. Ces établissements, par leur nature même, avaient dû continuer à fonctionner au milieu des orages de la Révolution et à rendre à peu près les mêmes services que par le passé. La loi de l’an V, qui vint réorganiser les secours, trouva les hospices existants et ne s’occupa point d’eux. Les administrations qu’elle créa sous le nom de Bureaux de bienfaisance, faibles essais tentés dans une voie nouvelle, luttant avec dévouement mais sans succès contre les énormes difficultés dont ils étaient entourés, et surtout contre le défaut d’antécédents et d’une expérience basée sur les vrais principes, n’eurent qu’une existence incertaine et précaire dont les inconvénients se font encore sentir aujourd’hui.

Et lorsque dans quelques localités, comme à Paris, on sentit le besoin de fortifier l’administration des secours en l’élevant et en la centralisant, au lieu de créer une direction nouvelle et spéciale, ce fut aux conseils des hospices, tels qu’ils se trouvaient exister, qu’on en confia la tutelle ; nouvelle cause de la position secondaire dans laquelle les secours à domicile se sont constamment trouvés placés.

L’ordonnance de 1831 est venue relâcher encore ces faibles liens. La préfecture, nous l’avons dit, n’a pas les moyens d’action suffisants ; le conseil qui les possède se trouve dans une position fausse, parce qu’on lui a ôté le droit de direction ; les bureaux de bienfaisance, suspendus entre le préfet et le conseil, ont perdus tous les avantages d’une centralisation bien entendue.

La nouvelle organisation n’a donc servi qu’à jeter sur les secours à domicile une complication inutile de formalités administratives ; aussi les bureaux de bienfaisance, incertains de leur position, ne semblèrent voir d’abord dans le conseil des hospices qu’une administration rivale plutôt qu’un centre de direction. De là des relations difficiles que n’amélioraient pas des rapports annuels, sortes de cahiers de doléances que les bureaux vont présenter au conseil dans une forme solennelle et passablement surannée. On a fini cependant par mieux s’entendre : il était difficile que des sentiments plus sympathiques ne s’établissent pas entre des hommes honorables qui poursuivent comme but commun le soulagement des classes pauvres ; mais rien ne peut suppléer à l’unité administrative qui a été détruite, et en définitive, l’esprit de progrès et une impulsion forte et active nous semblent manquer dans la direction supérieure des secours.

Nous croyons qu’il est urgent de faire cesser cet état de choses, et pour y parvenir, deux moyens se présentent. Le premier serait de réunir tous les secours sous la direction d’un conseil unique dont la composition et les attributions soient assez bien définies pour que le secours à domicile et le secours hospicier y conservent chacun le degré d’importance qui leur est propre. Cette nouvelle administration pourrait d’ailleurs n’être qu’une modification du conseil actuel d’administration des hospices. Cette réforme serait assurément la meilleure et la plus logique ; elle serait entièrement conforme aux idées générales que nous avons énoncées tout à l’heure. Mais nous savons toutes les considérations de personnes et de prérogatives qu’on lui opposerait, et en attendant, ce qui est fort éloigné encore, qu’une bonne loi sur les secours vienne décider la question pour le pays tout entier, il sera probablement nécessaire de donner aux secours à domicile une administration séparée, sous la direction de M. le préfet de la Seine, mais avec l’assistance d’un comité spécial.

Cette séparation a déjà été effectuée, par les ordres du ministre de l’intérieur, dans tous les départements où les circonstances avaient fait mettre précédemment les secours à domicile sous la direction des administrations hospicières. Le conseil municipal a émis dernièrement le vœu qu’il en fût ainsi à Paris, et nous avons entendu des membres éclairés de l’administration des hospices qui, justement blessés de la position fausse que le règlement de 1831 leur a faite, exprimaient aussi le désir de voir s’établir une direction séparée.

Des administrations locales.

Nous avons indiqué quelle avait été en 1816 l’organisation des douze bureaux de charité. En leur donnant le nom de Bureaux de bienfaisance, l’ordonnance de 1831 ne changea leur composition que sur un seul point, elle n’y admit plus la présence de droit des ministres du culte.

Ainsi, comme nous l’avons dit, le maire et ses adjoints, douze administrateurs nommés par le ministre de l’intérieur, de seize à vingt-quatre médecins nommés par le préfet, un nombre indéterminé de commissaires visiteurs et de dames de charité désignés par le bureau, forment dans chaque arrondissement le personnel des fonctionnaires gratuits qui acceptent la mission de pourvoir aux besoins des indigents, de les visiter et de leur distribuer la plupart des secours.

À côté d’eux se trouve un secrétaire-trésorier rétribué par l’administration, lequel, avec un nombre suffisant d’employés, est chargé de la tenue des écritures et de la comptabilité.

Des sœurs de charité, recevant aussi un traitement, logées, chauffées et éclairées dans des maisons de secours entretenues par les bureaux, sont chargées de la distribution des médicaments, quelquefois de celle du bouillon et d’autres objets, du linge prêté aux indigents, et en outre elles se chargent du soin important de visiter et de panser les malades à leur domicile.

Cette organisation est bonne assurément, comparativement surtout à celles qui l’avaient précédée. Elle a produit d’heureux résultats ; mais elle est encore d’une grande faiblesse dans quelques-unes de ses parties et a besoin de notables améliorations.

Les reproches que nous lui adresserons se résument sur deux points principaux :

Elle a trop localisé l’administration des secours.

Elle a compté outre mesure sur la gratuité des services administratifs.

Nous allons essayer de justifier successivement ces deux propositions.

Paris, comme toutes les grandes villes, offre une diversité extrême dans l’aspect des différents quartiers dont il est formé, la nature et les ressources de la population qui les habite. Rapprochés qu’ils sont cependant dans une enceinte commune, ils tendent à se prêter un mutuel appui, les riches utilisant les bras et l’industrie de la classe ouvrière, celle-ci recevant des capitaux, du travail, et des secours de la classe aisée. Une habile administration doit chercher à favoriser ces utiles rapports, qui tendent évidemment à diminuer, au moins pour ce qui concerne les secours, les inconvénients de la division de Paris en douze arrondissements municipaux. En effet, de ces douze communes factices formées artificiellement au sein de la grande commune naturelle, les unes renferment toute l’opulence des riches, les autres toute la misère des pauvres, et cependant on a créé pour chacune des administrations de bienfaisance séparées, et dont les intérêts sont quelquefois rivaux. En vain l’administration supérieure pense-t-elle établir entre les arrondissements une justice distributive suffisante en répartissant les fonds généraux de secours proportionnellement au chiffre de la population indigente : ce chiffre est ici un guide trompeur, car si on veut prendre 500 familles pauvres dans la Chaussée-d’Antin et un pareil nombre dans le quartier Saint-Marcel, et se rendre compte par une enquête exacte du degré de misère et des besoins de chacune, nous ne croyons pas être trop hardi en affirmant que si on considère seulement les besoins réels et absolus, il faudra une somme double pour secourir convenablement les derniers.

Dans les quartiers riches, la misère est souvent une chose relative : on se croit malheureux parce qu’on possède moins que ses voisins ou qu’on a perdu une partie des ressources qu’on possédait autrefois.

Dans les quartiers pauvres, c’est la faim, le froid et la maladie qui déciment une population réduite à loger dans des bouges infects et malsains, et subissant la dégradation morale et les peines physiques qui naissent d’une semblable situation.

Placez les uns et les autres sous un patronage commun, la détresse la plus évidente sera secourue la première et le plus largement ; placez-les au contraire sous des administrations séparées, il sera pourvu au demi-besoin des uns avec autant d’intérêt qu’à la famine des autres, et c’est l’effet que nous voyons se produire ici, non seulement d’arrondissement à arrondissement, mais dans l’intérieur même de ceux-ci, par suite du partage de leur territoire entre les douze administrateurs qui composent chaque bureau, ce qui fait que Paris est découpé en cent quarante-quatre parcelles qui sont toutes secourues d’après le principe dont nous combattons l’application trop absolue, c’est-à-dire proportionnellement au chiffre de leur population indigente.

Cette localisation administrative est d’ailleurs un obstacle à toute grande mesure d’ensemble qui serait prise dans un intérêt général. L’instinct tout naturel qui porte chaque administration secondaire à se conserver autant que possible la plus large part d’omnipotence, et les intérêts et les préjugés de quartier s’y opposent constamment.

Citons un exemple pour expliquer notre pensée : l’administration supérieure a cherché avec raison à appliquer le principe salutaire des adjudications publiques à l’acquisition des objets destinés à être distribués comme secours en nature ; appliquées isolément à chaque bureau de bienfaisance, elles deviennent cependant difficiles et onéreuses, parce que l’importance des fournitures n’est pas assez considérable pour compenser les embarras et les frais qu’entraînent les formalités d’adjudication. On avait proposé de tout concilier en procédant à ces adjudications par voie d’ensemble, et en formant, pour tous les objets qui en seraient susceptibles, un magasin général où chaque bureau viendrait puiser au fur et à mesure de ses besoins. On faisait observer qu’on obtiendrait ainsi, outre une grande économie sur les frais, un rabais bien plus fort sur tous les prix d’acquisition. Cette proposition fut presque unanimement rejetée ; chacun prétextait la diversité des localités et des besoins qu’elle entraîne. Voyez, disait tel administrateur, on ne trouvera peut-être au magasin général que des chemises de toile jaune, et nos indigents n’en portent que de blanches ; on y trouverait force sabots, et on n’use que des souliers dans mon quartier. De telles objections sont la plus sanglante critique qu’on puisse faire de notre organisation actuelle, car si on est d’accord avec nous sur les principes que nous avons posés pour l’application des secours publics, on conviendra qu’ils sont destinés d’abord aux gens qui, n’ayant plus de chemises, se trouvent heureux d’en porter, de quelque toile qu’elles soient faites ; et qui, marchant nu-pieds, trouveront bon de les abriter, même avec une paire de sabots.

Les avantages d’une centralisation plus grande seront non moins évidents en l’appliquant à la partie purement matérielle et financière de l’administration. Ainsi on a déjà réduit à douze les quarante-huit caisses qui existaient autrefois pour les bureaux de bienfaisance. C’est encore trop, une seule suffirait. Il ne serait nécessaire d’avoir dans chaque arrondissement qu’un simple compte d’avances faites par la caisse centrale pour les payements journaliers, ainsi que cela a lieu aujourd’hui pour les secours délivrés, sur les fondations Montyon, aux convalescents non inscrits au contrôle des pauvres.

En définitive, nous pensons que si l’œil qui mesure les besoins personnels de l’indigent, la main qui lui apporte le secours, doivent se trouver sans cesse auprès de lui, l’esprit qui en dirige l’application doit s’élever et se généraliser le plus possible.

Nous avons dit aussi qu’on avait trop compté sur les services administratifs gratuits ; c’est surtout en fait de secours qu’on a pu dire : Rien n’est cher comme le bon marché. Nous espérons le prouver aisément, malgré les préjugés et les habitudes contraires.

Nous croyons d’abord pouvoir avancer, sans crainte d’être démenti, qu’on ne peut guère compter sur des services gratuits, c’est-à-dire entièrement libres et spontanés, que pour les fonctions qui, honorant ceux qui les remplissent, n’exigent d’eux que peu d’assujettissement et de travail personnel. Ce qu’il faut demander à ces fonctions, c’est la direction morale et la surveillance ; aller au-delà, c’est compromettre la gestion des affaires pour un vain semblant d’économie.

Est-on resté dans ces limites à Paris (et nous pourrions dire dans toute la France), lorsqu’on a organisé les bureaux de bienfaisance ? Nous ne le pensons pas.

En mettant à part les membres des congrégations religieuses, dont l’intervention spéciale dans les secours publics est fort utile assurément, mais doit être restreinte dans des bornes assez étroites, nous ne voyons d’agents soldés dans les bureaux qu’un secrétaire-trésorier assisté d’un ou deux employés. Ces agents, dont les attributions sont mal réglementées, se renferment en général, ainsi que l’indique leur titre, dans les termes de la comptabilité et des écritures, à quelques exceptions près ; il est rare qu’ils se prêtent à faire autre chose, ou qu’on veuille souffrir qu’ils aillent au-delà. L’administration proprement dite, soit comme direction, soit comme détail, c’est-à-dire la passation des marchés, le contrôle des fournitures, l’inscription, la surveillance, le recensement des indigents, les distributions de secours, le traitement des malades, la constatation des infirmités et la délivrance des certificats, tout est resté dans les attributions des fonctionnaires gratuits, qui, sous les divers titres d’administrateurs, de commissaires-visiteurs, de médecins, remplissent avec un zèle tout charitable les fonctions qu’ils ont acceptées, mais auxquels on ne saurait demander cet assujettissement de tous les instants, ces démarches pénibles et régulières que comporterait la bonne administration des secours. Comment espérer, en effet, d’un homme riche qui veut bien s’occuper de cette partie du service public, qu’il oublie ses affaires, ses habitudes de plaisir, de voyages, de campagne, pour se tenir constamment à la disposition des pauvres ? Cela est impossible. Ne trouverait-on pas un arrondissement de Paris où, pendant les vacances dernières, sur douze administrateurs, dix se trouvaient à la fois absents de la capitale ? Mais le malheur, lui, ne prend pas de vacances. À qui donc peut-il s’adresser, lorsque ses patrons légaux sont en voyage ? En temps ordinaires même il est assez difficile d’arriver jusqu’à eux ; beaucoup de commissaires et d’administrateurs ne reçoivent les pauvres que rarement ; ils ne les admettent pas chez eux, c’est dans les maisons de secours qu’ils leur donnent des audiences périodiques plus ou moins éloignées ; c’est là aussi que se font la plupart des distributions. Cette manière d’opérer trouve sa source dans une longue habitude, et nous trouvons naturel de suivre la route ouverte par nos prédécesseurs. Rien n’est pourtant plus contraire aux vrais principes ; c’est chez lui que le pauvre doit être interrogé, chez lui qu’il doit être secouru.

Dieu nous garde de chercher à amoindrir le mérite de ce qui se fait maintenant ; nous savons avec quel zèle, avec quelle abnégation, certains administrateurs et commissaires se dévouent au bien des pauvres, se livrent tout entiers à des fonctions pénibles et modestes, dont ils n’ont rien à attendre que la satisfaction de leur propre conscience ; mais il est des obstacles devant lesquels la meilleure volonté vient échouer. Outre les motifs que nous avons énumérés, et qui entraînent nécessairement vers d’autres occupations un fonctionnaire gratuit, on éprouve généralement tant de difficultés à trouver des personnes qui veuillent bien occuper de ces fonctions ingrates, qu’un grand nombre de commissaires de bienfaisance sont obligés de se charger de secourir 50, 60, et jusqu’à 80 ménages pauvres ; il y a impossibilité matérielle à ce qu’ils puissent les visiter assez fréquemment pour apprécier convenablement leurs besoins. Ce fâcheux état de choses existe, nous avons tout lieu de le croire, dans le plus grand nombre des arrondissements. Mais alors même, ce qui n’est pas, que ce service serait convenablement fait dans les trois quarts des divisions territoriales, pourrait-on persister dans un système qui abandonnerait un quart de la population indigente de Paris sans secours convenables, et sans autre surveillance que de rares occasions de contact avec ses bienfaiteurs officiels ?

Le remède à ces inconvénients est dans l’extension de l’institution des employés visiteurs, que l’administration des hospices applique déjà dans son service avec avantage, et qui a été adoptée partiellement dans quelques bureaux. Ces agents, convenablement choisis, pourvus de cadres de renseignements qu’ils doivent remplir pour répondre à une série de questions habilement dressées, peuvent rendre d’immenses services lorsqu’ils restent sous la surveillance et la direction d’administrateurs charitables et dévoués.

En énonçant cette proposition, nous allons voir sans doute se dresser contre nous la grande objection de l’augmentation des frais d’administration, et de la fâcheuse nécessité de prendre sur le pain des pauvres pour salarier des employés. Ces objections, qui se renouvellent fréquemment, prises dans un certain sens, nous ont toujours paru une déplorable erreur administrative ; erreur d’autant plus dangereuse, qu’elle a un caractère spécieux qui la fait adopter sans plus ample examen par des esprits généreux et des cœurs bien placés.

La lésinerie dans les dépenses destinées à solder des moyens d’action produit ici comme ailleurs les plus déplorables résultats ; faute d’une surveillance convenable, d’un examen sévère, une foule de parasites viennent prendre part aux secours, qui cessent d’être gradués suivant les besoins relatifs : en vain des sommes considérables y sont-elles consacrées ; éparpillées sur un si grand nombre d’individus, elles cessent de produire aucun bien réel, aucun effet utile ; et lorsqu’un véritable nécessiteux se présente, toutes les ressources sont taries, il ne reste plus rien pour le soulager. Pour ceux-ci l’administration à bon marché est la plus chère et la plus onéreuse de toutes ; il se trouve qu’au lieu d’employés honnêtes, accomplissant laborieusement une tâche honorable et utile, elle a salarié une multitude éhontée et avide qui porte au sein de la société la dangereuse contagion de l’exemple de secours obtenus sans besoin.

Qu’on nous permette de rappeler à ce sujet des chiffres que nous avons déjà cités ailleurs. En 1802, époque de l’imparfaite organisation des 48 bureaux de bienfaisance, une somme de 1 405 818 fr. fut consacrée aux secours à domicile ; on n’eut à en distraire que 100 890 fr. de frais d’administration ; mais mal connus et mal surveillés, 116 662 individus vinrent recevoir les secours ; la part moyenne et annuelle de chaque indigent ne fut que de 11 fr. 24 c.

En 1841, sur 1 470 467 fr. affectés aux secours à domicile, on en a eu à distraire 326 804 fr.[3] pour frais généraux ; aussi la population indigente était réduite à 66 487 individus, qui ont reçu en moyenne pour 17 fr. 15 c. de secours ; et cependant la population industrielle de Paris a énormément augmenté, et diverses circonstances, telles que les travaux des fortifications, y ont attiré des départements beaucoup de familles indigentes qui sont tombées à la charge de nos secours.

Au surplus, après avoir insisté d’une manière générale sur la nécessité d’une forte organisation administrative, nous devons dire que celle que nous proposons pour Paris n’augmenterait pas les frais d’une somme notable ; en centralisant les caisses et la comptabilité, on ferait une économie de temps considérable ; dans les arrondissements, les secrétaires-trésoriers, devenus des agents ou directeurs des secours, pourront appliquer à la surveillance et à la direction du personnel leur intelligence et leur activité ; leurs employés recevront des occupations analogues, et une faible augmentation de frais suffirait alors pour arriver au but que nous voulons atteindre.

La nouvelle sphère d’activité que nous créerions ainsi aux agents rétribués des secours permettrait une réforme que nous croyons désirable dans la position des fonctionnaires gratuits. Nous avons toujours regretté de voir établir une hiérarchie parmi des hommes égaux en dévouement et en charité, de les voir distinguer, comme ils le sont à Paris, en commissaires et en administrateurs. La position précaire qu’on a faite aux premiers ne leur permettant pas de s’instruire suffisamment des règlements et de se pénétrer du bon esprit qui doit guider l’application des secours, ils deviennent souvent un embarras pour l’administration, et ne pourraient servir d’instruments utiles au régime plus régulier et plus sévère que nous désirons voir établir. En supprimant ces fonctions et augmentant le nombre des administrateurs, on rétablirait une équitable égalité entre les personnes qui se dévouent gratuitement au service des indigents, et on pourvoirait, par cette augmentation de personnel, aux charges plus considérables que la nécessité d’une surveillance continuelle ferait peser sur les administrateurs.

Quant au service médical des indigents malades à domicile, il est dès à présent trop onéreux pour espérer qu’il soit fait gratuitement ; et il deviendrait bien plus à charge encore au médecin de la ville, si on veut sérieusement, comme il est urgent de le faire, que leur service supplée à celui des hôpitaux. Malgré le dévouement admirable avec lequel ce service est fait sur presque tous les points de la capitale, cependant sur quelques autres il faut bien que l’homme se montre avec ses inégalités et ses faiblesses, et en présence de négligences qui peuvent entraîner les suites les plus fâcheuses, l’administration n’a pas une action suffisante sur des médecins qui prêtent leur concours aux pauvres au même titre qu’elle-même. Un service temporaire et rétribué, ainsi que nous le voyons organisé pour la société philanthropique, peut seul donner des résultats constants et réguliers. Cette opinion est presque unanimement partagée par tous les hommes spéciaux, et nous espérons que l’amélioration qu’elle réclame ne tardera pas à s’effectuer.

Des indigents secourus.

Les conditions principales d’admission aux secours sont d’avoir soixante-cinq années d’âge, ou une infirmité qui gêne ou empêche le travail, et, pour les jeunes ménages, d’avoir à leur charge au moins trois enfants au-dessous de douze ans.

Dans ces conditions, et avec les moyens de surveillance que possède actuellement l’administration, tout incomplets qu’ils soient, on ne voit pas de trop grands abus se produire, et les individus inscrits sur les contrôles des bureaux appartiennent bien en général à la classe malaisée de la société. Cependant, ce qui est non moins évident encore, c’est qu’un très grand nombre, peut-être même le plus grand nombre d’entre eux, ne se trouvent pas dans cette position exceptionnelle qui seule, à notre avis, pourrait motiver l’application des secours publics ; le secours n’est pas pour eux une nécessité, c’est, pour parler leur langage, une douceur.

Il règne dans le public une opinion fort accréditée, et qui n’est pas sans fondement : c’est qu’il y a parmi les ouvriers non inscrits autant et plus de misère que n’en ont admis sur leurs contrôles les bureaux de bienfaisance. On incline beaucoup à en juger ainsi, lorsque dans les quartiers pauvres, en visitant les indigents inscrits, on entre accidentellement ou à dessein dans le domicile de leurs voisins ; c’est à peu près partout le même aspect de dénuement et d’indigence.

Nous avons pu juger encore d’une manière plus positive de l’état de la population relativement à ses besoins, c’est en examinant avec soin les rapports détaillés donnés sur les convalescents sortant des hôpitaux, par les employés visiteurs de la fondation Montyon. On y trouve notamment un très grand nombre de personnes qui rempliraient les conditions actuellement exigées pour l’admission au contrôle des indigents habituellement secourus, et qui cependant ne le réclament pas.

Toute la différence entre les inscrits et les non inscrits consiste en ce que l’occasion a manqué à ceux-ci, ou que plus d’énergie morale, un sentiment d’honneur plus élevé et plus vif les a soutenus.

Ces précieux sentiments, gardons-nous bien de chercher à les affaiblir, n’étendons pas le cercle de l’indigence officielle ; cherchons plutôt à le resserrer : puisque dans une position semblable à celle où se trouvent ceux qui les reçoivent on peut se passer de nos secours, on doit en conclure qu’ils ne sont ni très bien appliqués, ni, dans beaucoup de cas, très utiles, et qu’il y a là une grave réforme à opérer.

Assurément tous nos indigents inscrits sont dans la gêne, mais il n’y a pas là de motif suffisant pour que l’administration intervienne ; s’il en était ainsi, où s’arrêterait-on ? La gêne n’est-elle pas partout ? Dans le ménage de l’employé, dans l’atelier de l’artiste, le comptoir du marchand et jusque sous les lambris dorés de l’aristocratie ? N’est-elle pas le stimulant nécessaire de cette loi du travail à laquelle Dieu a soumis l’homme quelle que soit sa position ? C’est son industrie, son travail, sa moralité, qui doivent le faire arriver à l’aisance ; et tant que la lutte personnelle qu’il doit engager pour l’obtenir existe ou peut exister, il y a folie et dommage de lui assurer d’autres ressources.

Mais au milieu de cette foule à laquelle les secours, si minimes d’ailleurs, qu’elle reçoit, pourraient être retranchés sans inconvénients, il est pourtant des malheureux dont la position est digne de tout l’intérêt, et l’impossibilité de les soulager convenablement fait le tourment de tout homme de cœur que ses fonctions mettent en contact avec eux. Quelle plume pourrait peindre toutes les angoisses exprimées ou muettes que recèle le logis du père de famille qu’ont jeté depuis plusieurs mois sur son lit de mort les atteintes lentes mais inexorables de la maladie dont il doit périr, et qui se voit encore poursuivi jusqu’au dernier moment par le spectacle de la détresse des êtres chéris que son travail devait nourrir ! Mais il est une position aussi cruelle encore, c’est celle de ces veuves, de ces femmes abandonnées avec de jeunes créatures dont les soins absorbent tous leurs instants, et qui en trouvent à peine à consacrer aux travaux si peu productifs que seuls les femmes peuvent entreprendre. Elles voient bientôt la famine s’installer dans les tristes réduits qu’elles sont obligées de quitter à chaque terme faute de pouvoir en payer le loyer, menacées ainsi continuellement de se trouver sans asile avec leurs enfants. Cette existence est affreuse, et résume toutes les souffrances physiques, toutes les peines morales qui peuvent affliger l’humanité ; elle appelle au plus haut degré, nous le répétons, la commisération et la pitié de l’homme charitable, de l’administrateur humain et éclairé.

À ces deux catégories d’indigents il faut encore ajouter celle des vieillards impotents et incapables de tout travail, et cette courte énumération justifie suffisamment ce que nous avons dit de la nécessité de les secourir préférablement à tous les autres. Eh bien ! dans notre système actuel d’administration, ils obtiennent à peine davantage que le commun des indigents, ou ce que l’on fait de plus pour eux est tout à fait hors de proportion avec leur détresse, ainsi que nous le montrerons plus loin en parlant des secours accordés.

La cause en est, comme on le verra, dans un mode vicieux de distribution des secours, qui ne permet pas de les proportionner aux besoins de chacun ; besoins mal connus d’ailleurs à cause du peu de temps que les commissaires et administrateurs peuvent en général consacrer à leur examen, et de la faiblesse de la position que les règlements leur ont faite, et qui ne leur permet de refuser à personne ce qui devrait être seulement le partage de quelques-uns.

Les principes sur lesquels nous insistons étaient cependant formellement énumérés dans l’instruction donnée par le conseil des hospices pour l’exécution de l’ordonnance du 2 juillet 1816. Voici les termes dans lesquels elle s’exprime :

« Quelque considérables que soient les fonds consacrés aux secours à domicile, il est impossible de pourvoir entièrement et journellement à tous les besoins de ceux auxquels ils sont destinés : on ne peut que les aider ou les soulager ; mais si les secours sont répartis sur un trop grand nombre d’individus, à peine procureront-ils à chacun un soulagement sensible. Les étendre à ceux qui n’en ont pas un besoin réel, c’est les prodiguer mal à propos ; c’est, en les disséminant sans raison, se priver de la faculté d’aider efficacement ceux à qui l’âge, les infirmités, une nombreuse famille, un dénuement absolu, des malheurs imprévus, rendent nécessaires des secours efficaces et abondants. »

Le mal prévu par ces paroles s’est complétement réalisé. Le règlement a bien divisé les indigents en deux classes ; il a indiqué ceux qui obtiennent des secours ordinaires et annuels, et ceux qui ne doivent les recevoir qu’extraordinairement et temporairement. Cette distinction se fait en principe, et les uns sont inscrits sur des bulletins de papier vert, et les autres sur des jaunes ; mais c’est là toute la différence qui existe entre eux. Dans la plupart des bureaux ils sont secourus absolument de la même manière.

Il faut revenir rigoureusement aux prescriptions des règlements actuels et à d’autres mesures qui avaient été adoptées en 1816. Ainsi, dans la classe des secours annuels, les pauvres auraient dû être divisés en plusieurs catégories, selon l’étendue de leurs besoins ; de larges secours auraient été attribués aux plus nécessiteux et le nombre d’indigents à admettre dans chacune d’elles aurait été fixé chaque année.

Tout ceci est resté sans exécution. Cependant une administration forte et intelligente n’hésiterait pas à entrer dans cette voie. La limitation du nombre des individus secourus d’une manière permanente est le véritable moyen d’éviter les abus auxquels l’extension des secours à domicile peut donner lieu ; elle oblige à plus d’attention dans le choix des personnes qui doivent les recevoir. Ces choix deviennent d’autant plus assurés, qu’un concours s’établissant alors pour l’admission, les points de comparaison se multiplient et se rapprochent.

Nous insistons d’autant plus à ce sujet, que nous croyons que si les hospices présentent quelque avantage économique sur les secours à domicile, c’est précisément parce que le nombre de lits y étant fixé, ils n’offrent pas la même élasticité que les secours dans leur état actuel ; en donnant à ceux-ci des limites mieux déterminées, on pourrait aussi les rendre plus efficaces.

Enfin, il y a encore une lacune grave dans nos règlements de secours ; il semblerait, quand on les a parcourus, que la misère soit toujours une chose prévue d’avance, et qu’elle puisse attendre pour être secourue de longues formalités. Rien ne doit être accordé qu’à des indigents inscrits ; l’inscription ne peut se faire qu’en séance du bureau assemblé : en sorte qu’avec les autres formalités nécessaires, et dans le détail desquelles nous ne voulons pas entrer ici, il s’écoule toujours bien en moyenne quinze jours ou trois semaines entre la demande du secours et l’envoi du bulletin d’inscription.

On voit qu’un tel mode de procéder ne saurait s’appliquer à des besoins urgents ; cependant un père de famille peut tomber malade et avoir des raisons puissantes pour ne pas quitter son domicile et se faire transporter à l’hôpital ; un autre aura épuisé son crédit chez le boulanger, et se verra un certain jour n’avoir plus rien pour apaiser la faim de ses enfants ; mille événements divers viennent causer autour de nous de subites détresses, et rien n’est préparé pour les secourir. C’est en vain qu’on irait frapper à la porte d’un commissaire de bienfaisance, qui se renfermera dans la terrible fin de non recevoir : vous n’êtes pas inscrit, ou qui ayant fait une distribution la veille, n’aura plus rien à donner le lendemain. On arrivera plus difficilement encore à l’administrateur, qui donne ses audiences à jour fixe et à des intervalles assez longs. Le maire obtient assez ordinairement un crédit pour secourir les pauvres non inscrits ; mais aucun moyen d’information ne lui ayant été donné, et ses occupations ne lui permettant pas de les prendre lui-même, il est obligé de faire demander des renseignements aux commissaires et administrateurs ; de là encore de nouveaux délais ; ou s’il donne de suite, il court le risque d’être trompé, et l’est presque constamment en effet, par un certain nombre d’intrigants qui, connaissant bien le faible de l’administration, ont toujours une histoire toute prête pour se faire donner des secours. Un honnête homme est facilement confondu parmi eux, il obtiendra peut-être le pain de la journée, et le lendemain il ne lui restera que le désespoir ou la mendicité dans la rue, c’est-à-dire la prison.

Cette situation est rare heureusement ; mais elle doit être prévue. Si un employé était chargé, dans chaque arrondissement, de prendre instantanément des informations dans tous les cas véritablement urgents ; que personne ne reçût un secours, si léger qu’il fût, sans avoir été visité à domicile, on verrait bientôt disparaître tous les faux pauvres, et les véritables nécessiteux seraient accueillis comme ils doivent l’être.

Des secours distribués et de la mesure de l’indigence.

Pour bien apprécier les secours qui sont accordés à Paris aux indigents, il convient d’examiner préalablement quelles sont les ressources et les besoins de la classe ouvrière dont la détresse vient le plus ordinairement grossir les rôles de la charité publique.

Les salaires moyens varient à Paris de 2 fr. 25 c. à 4 francs par jour ; c’est-à-dire que les hommes actifs mais sans industrie spéciale, sous les dénominations diverses de manœuvres, journaliers, hommes de peine, sont généralement rétribués à raison de 2 fr. 25 à 2 fr. 50 c. ; puis viennent les ouvriers proprement dits, tailleurs, cordonniers, menuisiers, serruriers, charpentiers et autres hommes de bâtiment, auxquels il faut ajouter ceux qui exercent diverses autres professions, telles que celles des cuisiniers, bijoutiers, fondeurs, etc., qui procurent un gain moyen de 3 francs par jour, bien qu’il puisse s’élever beaucoup davantage ; mais alors ceux qui l’obtiennent sortent ordinairement de cet état précaire qui touche au sujet de notre étude actuelle. Les gains ordinaires des femmes sont de 1 fr. 25 à 1 fr. 50 c.

En prenant pour moyenne générale des salaires des classes nécessiteuses 2 fr. 50 c. pour les hommes et 1 fr. 25 pour les femmes, et déduisant les jours de chômage, ce sera annuellement 750 et 375 francs que les ouvriers des deux sexes auront à dépenser. S’ils se marient, ils combineront leurs ressources ; mais les soins du ménage et des enfants absorberont une partie du temps de la femme, qui verra ordinairement son gain diminuer encore de moitié. Nous estimons de 900 à 1 000 francs le revenu annuel de leurs gains combinés.

Nous allons maintenant calculer la moindre somme de dépenses à laquelle un ouvrier seul doit pourvoir chaque année, ce sera :

Par an.

Le loyer d’une petite chambre                          100 f. 00 c.

Un demi-kilo de pain par jour, à 15 c             54 75

Aliments divers, 40 c. par jour                             150

Nous supposons qu’il voudra bien se contenter d’un décilitre de vin chaque jour pour rougir l’eau qu’il boit ; ce sera 6 c                                      21 90

Il lui faudra en hiver quelques cotrets pour se chauffer, du charbon pour cuire ses aliments, soit 15 cent, par jour                                                         54 75

Pour l’éclairage, une chandelle tous les deux jours, hiver et été compensés                       18 25

Pour le blanchissage, il devra donner au moins 60 centimes par semaine                          32 40

Il est assez difficile de calculer ce qu’il dépensera en linge et hardes de toute espèce ; cela variera beaucoup, selon les individus, les âges et les sexes. Nous l’évaluons par approximation à                                 50

Enfin nous ajouterons pour l’entretien du modeste mobilier et l’achat de quelques pièces de vaisselle et ustensiles de cuisine                           20

Total :                                    502 f. 05 c.

En comparant cette somme de dépenses aux gains ordinaires de la classe ouvrière, on reconnaît qu’il y a pour un homme seul un excédent de ressources qu’il peut économiser ou appliquer à d’autres dépenses. Il y aurait au contraire déficit pour la femme, bien que pour elle on puisse sans doute réduire une partie des dépenses que nous avons énumérées comme indispensables, ses besoins physiques étant moins considérables, et parce qu’elle possède en général d’une manière plus marquée l’esprit d’ordre et de sobriété ; cependant la faiblesse de ses gains fait qu’on la voit rechercher plus avidement les bénéfices de la vie commune soit de la famille, soit du mariage, et cette nécessité expose sa moralité à des dangers qu’on ne saurait trop déplorer.

Le mariage portant en effet, comme nous l’avons dit, à un millier de francs par an les gains réunis des conjoints, et atténuant proportionnellement les dépenses de loyer, de chauffage et toutes celles qui ne se soldent qu’une fois pour plusieurs individus comme pour un seul, ces économies permettent de pourvoir à la nourriture et à l’entretien de deux ou trois enfants.

Tel serait donc, selon nous, l’état normal à Paris d’un ménage pourvu du strict nécessaire ; toutes les causes générales ou individuelles qui tendront à abaisser son revenu au-dessous du chiffre que nous avons indiqué le fera tomber immédiatement dans la gêne et bientôt après dans la misère. Les causes générales et accidentelles dont nous allons essayer d’apprécier les effets sont au nombre de trois : le chômage par suite de suspension de travaux, l’augmentation du prix des denrées, l’intensité des hivers.

À Paris, à moins d’événements politiques d’une excessive gravité, un chômage général ou même partiel très étendu est fort rare ; les industries et les moyens de travail sont tellement variés, que les causes qui influent sur elles agissent perpétuellement et partiellement. On trouve continuellement des ouvriers sans travail ; mais la masse de la population en est rarement privée : de là plus de ressources pour se procurer de l’occupation dans un genre d’industrie autre que celui qu’on exerce habituellement. Mais aussi cette variété de ressources, exagérée par la commune renommée, attire continuellement à Paris des familles d’ouvriers des départements, qui, dépourvues de connaissances locales, tombent bientôt dans la plus affreuse misère. C’est chez elles surtout que nous avons vu le défaut de travail produire les plus désastreux effets. Mais leur position, comme on le voit, est exceptionnelle ; rarement les habitants de Paris y sont soumis au même degré.

Nous avons évalué à 30 centimes le kilo le prix du pain consommé à Paris par la classe ouvrière, c’est celui du pain de première qualité. Ce prix s’élève assez souvent, il est vrai, à 76 et 75 centimes les deux kilos ; mais alors les ménages gênés font usage du pain bis-blanc, qui est aussi bon et nourrissant. Lorsque enfin les prix s’élèvent encore davantage, il est d’usage à Paris de remettre aux ouvriers des cartes au moyen desquelles ils obtiennent du pain à prix réduit ; la différence est payée aux boulangers sur les fonds municipaux. Ce secours tout exceptionnel et de courte durée est d’un excellent effet, parce qu’il prévient la misère et a une action spéciale bien déterminée ; il est tout à fait conforme aux principes généraux que nous avons adoptés relativement aux secours.

Nous avons encore indiqué comme cause générale de détresse chez les classes malaisées l’intensité des hivers. Elle agit à Paris d’une manière plus fréquente et plus désastreuse que toute autre. D’abord elle suspend un grand nombre de travaux. Ce mal trouve, il est vrai, un palliatif dans les vastes ateliers qui s’ouvrent de tous côtés pour le brisement des glaces et autres travaux de voirie que nécessitent dans une grande ville la chute des neiges et les fortes gelées ; mais les pauvres gens, mal vêtus, mal logés, souffrent horriblement, et les morts causées par le froid ne sont malheureusement pas sans exemple. On fait alors, il est vrai, des distributions extraordinaires de combustibles, mais à peu près inutilement ; d’abord, parce qu’il n’y a que les indigents inscrits qui y participent, et que dans des circonstances comme celles-là, le nombre des malheureux s’étend prodigieusement hors du cadre officiel ; et pour les premiers eux-mêmes, ainsi que nous l’expliquerons plus loin, elles leur profitent peu.

Voyons maintenant quels sont d’un autre côté l’intensité et les effets des causes ordinaires et personnelles de la misère, que nous rapporterons aussi à trois principales :

La surcharge de famille ; — la maladie ; — l’âge.

Nous avons vu déjà que les gains réunis des deux époux, en les estimant au taux très ordinaire de 2 fr. 25 c. par jour (ou 700 francs par an) pour l’homme, et 1 franc par jour (ou 300 francs par an) pour la femme, forment un total de 1 000 francs, sur lequel en défalquant 750 francs de dépenses obligées, il restait 250 francs pour les dépenses des enfants à survenir. Chacun d’eux ajoutera environ 100 francs aux frais du ménage. En effet, à sa naissance, il peut être mis en nourrice pour 10 fr. par mois (ou 120 fr. par an). De retour chez ses parents, sa nourriture et le dérangement qu’il leur occasionnera formeront l’équivalent des salaires de la nourrice. Il en sera de même et au-delà peut-être si la mère le nourrit elle-même, car elle devra dès lors renoncer à un travail fructueux. Avec deux enfants, l’équilibre entre les recettes et les dépenses existera facilement ; avec trois, il se trouvera détruit : aussi est-ce ce nombre que les règlements ont fixé pour l’admission aux secours publics. Ainsi pour trois enfants, le déficit moyen serait au moins de 50 fr. par an ; pour quatre, de 150 ; pour cinq, de 250 fr. Comment les chefs de famille fort nombreux qui se trouvent dans cette position pourront-ils y pourvoir ? Ce n’est assurément pas par les secours qu’ils reçoivent ; on en restera facilement convaincu lorsque nous aurons dit tout à l’heure à combien ils se montent. Mais voici ce qui arrive : l’homme courageux et d’une trempe élevée cherche à augmenter ses ressources ; il prolonge son travail plus tard quand il le peut et le continue les jours même du repos ; il s’impose en même temps des privations nouvelles : le pain blanc est remplacé par du pain bis ; celui-ci l’est encore souvent par des pommes de terre ; des effets, restes d’une situation plus prospère, sont vendus ou engagés ; enfin si la misère devient plus poignante, ou que la moralité faiblisse plus facilement, c’est par la banqueroute (quelque singulièrement placé que ce mot puisse paraître ici) que l’on échappera à la faim. Le propriétaire, le boulanger, l’épicier, le fruitier, ne seront pas payés, et lorsque leurs réclamations deviendront trop pressantes, on s’y soustraira par un déménagement. Ainsi commence pour le malheureux une série de troubles, d’anxiétés, d’angoisses et d’humiliations ; à moins que son caractère n’appartienne à ces natures exceptionnelles qui échappent par leur propre dignité à toutes les causes de dégradation, le besoin lui aura bientôt appris à employer la dissimulation, la ruse ou l’effronterie. Quelle pitié, quelle sympathie profonde cependant ne doivent pas inspirer ces pauvres êtres dégradés par la misère et la faim !

Peut-être encore ne serait-il pas difficile de leur tendre une main secourable si la misère n’apparaissait inévitablement que dans les cas que nous avons indiqués. Qu’on veuille bien réfléchir à l’extrême modicité du cercle dans lequel nous avons renfermé les besoins de l’ouvrier, on sentira bientôt que pour peu que la volonté faiblisse, que l’intelligence ou le soin manque, la misère arrivera encore avec des gains bien supérieurs à ceux que nous avons pris pour point de départ, sans même que de bien graves reproches puissent être adressés à ceux qui se sont laissés faillir. Mais entreprendre de les relever par des dons matériels devient impossible, et l’analyse des causes de la misère vient suffisamment démontrer de nouveau que c’est surtout par la force des institutions propres à relever l’instruction, la moralité du peuple, et par là, la valeur de son travail, ou l’intelligente économie de ses produits, qu’on parviendra à tarir une des sources les plus fréquentes de sa détresse.

Au surplus, nous n’avons encore apprécié l’effet produit par la surcharge de famille que dans une situation pour ainsi dire normale, le père et la mère concourant tous deux par leur travail ou par leurs soins à l’entretien des enfants. Que sera-ce donc si l’un des deux vient à manquer ? Si le père meurt, ou, ce qui est pire encore, après quelques années passées dans l’ivrognerie et l’inconduite, s’il abandonne la mère et les enfants ? Ainsi quatre, cinq et quelquefois six individus, auxquels il faudrait 800 ou 1 000 francs par an pour vivre fort médiocrement, se trouvent réduits pour toutes ressources aux seuls gains d’une femme qui, dérangée qu’elle sera par les soins de son ménage et de ses jeunes enfants, recueillera tout au plus 200 francs de salaires. Voilà un déficit des plus énormes, une situation des plus difficiles qu’il soit possible de trouver ; cependant elle ne se rencontre que trop fréquemment.

La maladie agit économiquement sur les salaires de l’ouvrier de deux manières différentes. Tantôt sous une forme aiguë elle le jette brusquement sur son lit et l’y tient attaché incapable de tout travail. La durée moyenne des maladies, si nous nous en rapportons au chiffre donné par l’administration des hospices[4], est de 31 jours. Cependant, comme on reçoit plus rarement aux hôpitaux des maladies de courte durée, ce chiffre serait trop élevé comme moyenne générale, et nous admettons qu’il est seulement de 24, auxquels il convient d’ajouter encore cependant 8 jours de convalescence, ce qui porte à 32 jours de suspension de travail l’effet causé par chaque maladie prise intrinsèquement, c’est-à-dire sans y ajouter encore celui produit par la perte de la position, les difficultés de se procurer un nouveau travail et les dépenses accessoires causées par la maladie, alors même qu’on l’aurait fait traiter à l’hospice ou par le bureau de bienfaisance. Il y aura donc une perte de salaires de 72 francs pour un homme, de 32 francs pour une femme, soit en moyenne 52 francs, auxquels si nous ajoutons une vingtaine de francs pour les causes accessoires que nous avons indiquées, ce sera une perte ordinaire de 72 francs causée dans chaque famille par la maladie d’un de ses membres actifs, perte qui peut s’élever facilement, par la réunion de diverses circonstances, à 200 ou 300 francs. Remarquons que la moyenne du secours spécial donné par la fondation Montyon est seulement d’une dizaine de francs pour les ouvriers et de 25 francs pour les indigents inscrits.

Mais quelque désastreuse que soit la maladie chez l’ouvrier lorsqu’elle revêt une forme aiguë mais passagère, ses conséquences sont bien plus terribles encore si, venant à s’attacher lentement à un organe, elle altère d’abord et détruit ensuite peu à peu la faculté du travail. La profession lucrative que le chef de famille exerçait doit être abandonnée pour des occupations moins rétribuées mais plus faciles ; son salaire s’abaisse de moitié ou des trois quarts ; puis viennent les longues interruptions et enfin l’impossibilité absolue du travail. Non seulement le malheureux ne peut plus être utile à sa famille, mais il consomme lui-même une partie des faibles gains de la femme et de ses enfants : sa présence, et il ne le sent que trop, est une cause de misère et de famine ; il brûle à feu lent et boit goutte à goutte l’affreux calice d’un enfer anticipé. En vain, s’arrachant de son triste grabat, chercherait-il dans un établissement public le soulagement de ses maux : il est trop jeune pour qu’on lui ouvre l’hospice ; l’hôpital ne le recevra quelques jours que pour constater son incurabilité et le rejeter de nouveau dans sa pauvre demeure. Nous n’avons pas besoin de répéter les mêmes chiffres pour savoir ce qui lui manque pour pouvoir y vivre. Nous apprendrons bientôt quel faible soulagement l’administration des secours à domicile aura à lui offrir.

À ces maux physiques ne peut-on pas assimiler d’ailleurs, quant aux effets qu’ils produisent, toutes les infirmités intellectuelles et morales dont la nature humaine est souvent affligée ? Si quelques-unes doivent être justement reprochées à ceux qui y succombent, ne devons-nous pas au moins porter appui aux êtres faibles et innocents qui composent leur famille et qu’ils ont plongés dans le malheur ?

L’âge aussi se fait sentir par les infirmités qu’il entraîne ; comme elles, il produit d’abord l’affaiblissement, puis la privation totale du travail et du salaire. La position cependant présente des différences qui méritent d’être prises en grande considération relativement aux secours. Si le vieillard produit moins que l’adulte, il ne consomme pas non plus autant. Les charges de famille ont disparu, les enfants pourvoient à leurs besoins ; quelques-uns, doués d’un bon naturel ou placés dans des conditions favorables, viennent au secours de leurs vieux parents ; cependant il n’est malheureusement pas rare que la mort en moissonne quelques-uns et que leurs jeunes enfants soient obligés de venir chercher un refuge chez leurs grands-parents. On sent combien une telle charge devient alors onéreuse pour des bras affaiblis par l’âge.

Si nous avons évalué à 500 francs la somme nécessaire pour satisfaire le plus strictement possible aux besoins de l’ouvrier adulte, il ne faut pas moins de 400 francs pour le vieillard : nous désignons par cette qualification tous les hommes qui, n’étant pas même encore parvenus à l’état de décrépitude, qui exclut tout travail, ne peuvent cependant plus s’y livrer, à cause de leur âge, qu’avec difficulté. En effet, la plupart de ceux qui exercent des états pénibles sont forcés d’y renoncer. Ils deviennent, quand ils le peuvent, concierges, balayeurs, tourneurs de roue, etc., ou ils exercent quelques états de femme, tels que le dévidage, la cartonnerie, le découpage. Les tailleurs, les cordonniers continuent ordinairement leur travail tant que la vue le leur permet ; mais le salaire s’abaisse considérablement et ne peut guère être évalué à plus d’un franc par jour ; l’occasion de travailler manque d’ailleurs souvent.

Les femmes âgées trouvent plus facilement à s’occuper, soit aux soins du ménage, soit à garder de jeunes enfants ou à d’autres travaux en rapport avec leurs forces et leur situation, mais bien peu rétribués. Les ouvrières en couture et en broderie, si nombreuses à Paris, appliquant continuellement leur vue à un travail fatigant, la voient rapidement s’affaiblir à la fin de leurs jours, et ne peuvent plus se livrer qu’à des travaux grossiers. Le travail d’une vieille femme ne lui donne guère que 50 à 60 centimes par jour ; ce sera donc par an un produit de 150 à 180 francs pour elle et de 300 francs pour un homme, qui se réduisent à presque rien pour peu que, par une cause ou par une autre, le travail ne puisse être complet et assidu.

Nous venons de décrire les principales positions qui entraînent après elles l’état de misère ; nous avons essayé d’évaluer en chiffres l’atténuation de ressources qui en résultait pour chacun des malheureux qui s’y trouvaient. Ce déficit, qui peut s’étendre ou se resserrer de mille manières selon la variété infinie des situations des pauvres, n’est guère susceptible d’être ramené à une moyenne régulière ; cependant si l’on compare ce qu’il laisse suivant nos calculs avec le chiffre normal de dépenses que nous avons cru pouvoir établir, nous croyons qu’il en résulte évidemment que ce déficit peut aller de 100 francs, dans les cas les moins défavorables, à 1 000 francs dans ceux qui le sont le plus, tels par exemple que celui d’une famille de huit personnes dont les chefs seraient malades ou incapables de travailler.

Ceci posé, voyons quelle est la somme de secours dont l’administration dispose et la manière dont elle les répartit. Comme ce n’est pas un compte administratif que nous allons rendre, mais des déductions morales ou économiques auxquelles nous voulons arriver, nous procéderons par nombres ronds, afin d’embarrasser la discussion de moins de détails.

Le nombre des ménages indigents inscrits sur les contrôles des bureaux de bienfaisance de la ville de Paris est de 30 000, ce qui donne 65 000 individus[5].

La somme annuelle des recettes et dépenses faites pour secours à domicile est de 1 700 000 francs[6]. Il faut en distraire 200 000 fr. pour frais d’administration et entretien des maisons de secours. Reste 1 500 000 francs, ce qui donne 50 francs par an et par ménage. C’est bien peu si on le compare aux besoins que nous avons évalués tout à l’heure, car quelque difficile qu’il soit d’en tirer une moyenne, elle ne peut guère être moindre de 200 francs ; il faudrait donc donner six millions pour y satisfaire. Mais quelque riche que soit la ville de Paris, elle n’est pas actuellement en mesure de pourvoir à une pareille dépense, et le fût-elle, qu’elle n’en verrait pas encore le bout, car le nombre des indigents doublerait certainement aussitôt, et il est difficile de prévoir où la progression s’arrêterait.

Mais heureusement ceci n’est pas nécessaire. Le vide affreux que nous avons signalé est presque partout comblé par la charité privée, l’aide des voisins, l’appui de la famille et mille circonstances que nous ne pouvons énumérer ni prévoir. Rappelons ce que nous avons dit en commençant : la charité administrative ne peut être qu’un appoint, ou plutôt c’est un corps de réserve qui doit être toujours sur le qui-vive, prêt à se porter vers les plus faibles et les plus souffrants pour les réconforter et les soutenir. Elle peut n’être pas très riche, et c’est à peine si nous voudrions à Paris demander davantage pour elle ; mais elle n’a qu’un moyen d’être utile, c’est de rester constamment éveillée et de ne point diviser ses forces, sans quoi elle risque beaucoup de se laisser surprendre et de voir périr devant elle ceux qui ont le plus de droits à ses secours. Jugeons d’après ces principes ceux que nous distribuons à Paris.

Sur 1 500 000 francs annuellement dépensés en secours, 500 000 francs à peu près reçoivent une destination spéciale qui paraît en général fort bien motivée. Ce sont d’abord des secours de 3, 5 et 8 francs par mois donnés à des paralytiques ou à des aveugles, et à des vieillards octogénaires ou âgés d’au moins soixante-quatorze ans ; 300 000 francs sont affectés à cette seule dépense. En suivant sinon l’usage administratif, au moins ce qui nous semble être l’ordre logique, on comprendra encore dans les secours spéciaux la partie de la fondation Montyon destinée aux convalescents indigents, les primes de vaccination, les secours extraordinaires du conseil général, les secours aux indigents malades traités à domicile, les médicaments et bains, les loyers de chambres prêtées gratuitement et quelques autres de minime importance. Passons rapidement en revue ces divers modes de secours.

Les petites pensions de 36 à 96 francs par an données aux infirmes et aux vieillards produisent d’excellents effets ; en y ajoutant la somme de secours ordinaires qu’ils reçoivent comme les autres indigents, il en résulte un soulagement très notable, bien qu’il soit encore insuffisant en certains cas ; cependant tels qu’ils sont, on les voit avidement recherchés et quelquefois obtenus par des personnes qui ont d’autres ressources qu’elles cachent soigneusement. Peut-être parviendrait-on mieux à découvrir la véritable indigence en limitant le nombre de ces secours et ne les accordant, comme les places dans les hospices, qu’après un concours entre plusieurs indigents. On se rappelle que c’était le principe du règlement de 1816, et que nous avons insisté sur l’avantage de l’appliquer à tout ce qui est secours permanent et régulier.

Les sommes remises aux parents d’enfants vaccinés sont, ainsi que l’indique leur nom, une prime d’encouragement plutôt qu’un véritable secours.

Les secours extraordinaires du conseil général, destinés à être donnés largement dans des cas urgents et imprévus, ont été institués dans une excellente pensée qui se réalise rarement dans l’application. Le conseil général, se laissant trop aller aux sollicitations des administrateurs et des indigents, dissémine ses secours en petites sommes qui produisent peu d’effet et ne méritent plus le nom de secours extraordinaires ; d’ailleurs la longueur des formalités administratives empêche souvent qu’ils n’arrivent en temps opportun.

La somme de 25 000 fr. accordée pour secourir les malades traités à domicile est tout à fait insuffisante, relativement à l’étendue des besoins auxquels elle est destinée à pourvoir ; cependant on ne pourrait accorder davantage sans donner aux bureaux une organisation spéciale qui leur manque. Rien ne serait plus intéressant que les études à faire sur cet objet, car les secours aux malades sont de tous les plus nécessaires, ceux qui donnent lieu à moins d’abus, et ils répondent complétement d’ailleurs au besoin moral et économique que nous avons signalé de diminuer la sphère d’action des hôpitaux pour les indigents domiciliés. On peut considérer aussi comme un secours spécial les distributions gratuites de médicaments qui se font au malades secourus, et qui ont occasionné en 1843 une dépense de 86 947 fr.

Les secours de loyer ou les chambres données gratuitement aux indigents nous paraissent être des plus importants par le soulagement qu’ils procurent et l’effet moral qu’ils produisent, plutôt que par le chiffre de la dépense à laquelle ils ont donné lieu jusqu’ici, car ils ne sont encore qu’à l’état d’essai dans un petit nombre d’arrondissements seulement ; il est vrai que pour l’un d’eux cet essai dure depuis douze ans, et que ses résultats ont toujours paru fort satisfaisants. Ces chambres sont prises à loyer en nombre fixe dans une même maison ; elles sont accordées comme secours d’attente à des vieillards destinés à être placés ensuite à l’hospice ; mais il arrive souvent que ces braves gens, délivrés de la nécessité de payer un loyer, qui est celle qui pèse le plus lourdement sur le pauvre, conservant là d’ailleurs leur liberté, leurs habitudes de famille et de voisinage, les petits gains qu’ils peuvent encore se procurer, toutes choses que l’hospice fait perdre, cessent de désirer d’y entrer, et échangent très volontiers leur tour lorsqu’il arrive. Ces chambres, selon une expression ingénieuse qui ne nous appartient pas, forment un hospice à domicile ; elles n’ont aucun des inconvénients moraux de ces établissements, et elles offrent sur eux des avantages économiques considérables. Mais c’est le secours qui, en raison même de son importance, doit surtout être rigoureusement limité et renfermé dans des bornes sensibles pour tous, en réunissant les chambres gratuites dans la même localité, afin de ne pas exciter de faux espoir et d’importunes sollicitations ; car le payement du loyer paraît une charge si lourde, non seulement aux indigents, mais à beaucoup de ménages peu aisés, que l’administration pourrait se trouver entraînée à étendre excessivement ce secours. Dans les conditions où il a été donné, il n’a produit que du bien sans aucun abus.

Nous n’avons rien à dire qui ne soit déjà connu de la célèbre fondation Montyon pour les malades convalescents : c’est un excellent secours et qui atteint bien le but que s’est proposé son charitable auteur. Mais dans l’application, il aurait aussi besoin d’être quelquefois concentré en secours plus larges pour les positions exceptionnelles et intéressantes.

Au surplus, cessons de nous plaindre de la dissémination des secours extraordinaires et spéciaux ; nous allons arriver aux secours ordinaires et généraux : c’est là que nous allons trouver le véritable type du système que nous blâmons. Nous serions-nous donc trompé quand nous avons dit qu’une administration de secours publics devait concentrer ses forces pour secourir complétement et largement ceux dont la misère pourrait mettre l’existence en péril ? Car il semblerait que nos prédécesseurs, en nous léguant les usages et les règlements que nous suivons pour la distribution des secours, aient eu pour but de les disperser en fractions si minimes, qu’ils tombassent sur la population pauvre comme un brouillard presque insensible pour elle.

Nous avons dit que nous avions 30 000 ménages indigents ; un million est consacré annuellement à leur procurer des secours ordinaires ; nous savons déjà que cette somme est répartie entre les arrondissements proportionnellement à leur population indigente ; qu’une sous-répartition sur la même base est faite chaque mois par douzièmes, entre les 144 administrateurs, par les bureaux. Chaque administrateur recevant la collaboration d’un certain nombre de commissaires qui se chargent des distributions, une nouvelle division a lieu pour ceux-ci, qui distribuent les secours à peu près également entre les ménages indigents. Voici un système d’atténuation aussi complet que possible ; or, sait-on ce que le million est devenu lorsqu’il atteint l’indigent ? Il lui procure 3 kilogr. de pain par mois en été ; 4 kilogr. en hiver et un cotret de 30 centimes ; trois ou quatre fois par an un pot au feu ou quelques soupes économiques !

Dans ces secours sont encore compris, il est vrai, les distributions d’effets d’habillement et de coucher : avec elles on pourrait de temps en temps remonter le mobilier d’un pauvre ménage, lui faire quitter un logement garni, dont le haut prix l’épuise, pour lui procurer une chambre à loyer annuel dans laquelle il serait plus sainement et surtout moins entouré d’exemples et d’êtres pervers ; on pourrait encore renouveler le coucher d’un malade, la garde-robe d’un père de famille, pour lui permettre de trouver plus facilement de l’ouvrage en se présentant vêtu d’une manière convenable. Mais ce n’est pas ainsi qu’on procède : ces secours d’habillement et de coucher se donnent ordinairement à l’entrée de l’hiver ; c’est ce que les pauvres ont l’habitude d’appeler leurs étrennes. Le commissaire répartit et disperse de son mieux, entre les ménages dont il est chargé, les divers bons qui lui sont confiés : tel a une chemise, tel un pantalon, telle une camisole, tel une paire de sabots. Quelle que soit la différence de la misère et du besoin qu’il peut remarquer entre les pauvres, le distributeur craint de faire crier à l’injustice s’il se hasarde rarement et bien timidement à donner deux effets à la fois dans le même ménage ; il croirait commettre une énormité et faire gronder une émeute s’il allait en accorder trois ; car tout ce qu’il fait est connu, tout est le sujet de plaintes et d’amères récriminations, nous dirons bientôt pourquoi, quel que soit son zèle et son esprit d’impartialité.

Les secours en argent, soit qu’ils proviennent des crédits ouverts aux administrateurs sous le nom de centimes facultatifs, ou de quelques legs spéciaux, ont plus souvent le mérite de l’opportunité ; mais ils sont encore trop particulièrement soumis à cette désolante loi d’égalité dans la répartition dont nous voulons combattre la funeste influence.

En définitive, sur 30 000 familles indigentes, en déduisant les 5 à 6 000 qui reçoivent, outre les secours ordinaires, des secours spéciaux dont nous avons indiqué la valeur, les 24 000 autres participent à des distributions dont le taux mensuel est d’environ 2 fr. 50 c., c’est-à-dire seulement le prix de la journée d’un adulte ou de deux journées de femme ; et quand les administrateurs éclairés qui ont accepté le soin de faire faire ces distributions dérisoires, enserrés qu’ils sont dans la limite étroite d’un usage consacré, parviendraient à doubler ou à tripler ces secours pour quelques malheureux, de quelle utilité réelle pourraient-ils être pour eux, si on les compare à la somme de besoins dont nous n’avons calculé tout à l’heure si minutieusement les détails que pour les mettre actuellement en opposition avec les moyens par lesquels on prétend y suppléer ?

Mais, nous dira-t-on, vous convenez vous-même que le déficit que vous avez signalé est le plus souvent comblé par la charité privée ou l’assistance mutuelle créée par la famille ou par l’amitié. Cela est juste, mais maintenant qu’après avoir compté ce qui manque au pauvre, on sait ce que donne l’administration, il est évident que si d’autres ressources n’existaient pas, on verrait chaque année des milliers de malheureux mourir d’inanition sur leurs grabats. Mais, on ne saurait trop le redire, ces ressources si belles et si fécondes, manne bienfaisante que Dieu fait tomber chaque matin pour le pauvre par l’esprit de charité confraternelle qu’il entretient et qu’il vivifie au milieu des populations, ces ressources, disons-nous, par cela même qu’elles ne sont le résultat d’aucun concert, d’aucun plan arrêté, qu’elles sont partout sans qu’on puisse dire précisément où on pourra les trouver à un moment donné, plusieurs malheureux échappent plus ou moins complétement à la sphère de leur action ; elles sont pour eux d’une inégalité extrême ; et ce sont ces pauvres déshérités que l’œil exercé de l’administrateur doit savoir discerner au milieu de la foule nécessiteuse qui tend avidement la main vers lui, ceux-là seuls qu’il devrait secourir. Mais pour les uns nos secours sont inutiles, pour les autres ils ne sont qu’une déception. Un fonctionnaire assez haut placé pour bien étudier ces sortes de questions, auxquelles il se voue spécialement, disait devant nous qu’on pourrait supprimer les secours ordinaires qu’on distribue à Paris aux indigents sans qu’ils en ressentissent beaucoup de privations. Cette observation est bien amère, et nous ne saurions cependant en contester la justesse.

Pendant que nous écrivions ces notes, un fait se passait qui nous semble trop caractéristique de l’action des deux espèces de secours pour qu’on ne nous permette pas d’en retracer les détails. Un malheureux habitant de Boulogne-sur-Mer, ouvrier tourneur en chaises et père de huit enfants, dont sept en bas âge, poussé par le besoin et peut-être aussi par cette fâcheuse illusion qui fait croire à beaucoup d’habitants des provinces que l’argent coule à flots à Paris, y vint avec sa femme et toute sa famille pour chercher de l’occupation. Cependant, pour plus d’économie, il prit son domicile dans une des communes limitrophes ; mais bientôt la détresse qui le pressait lui fit sentir ses plus pressants aiguillons, et le força à réclamer les secours. Nous avons critiqué ceux que l’on donne à Paris, en convenant cependant que les choses s’y font encore mieux que presque partout ailleurs ; ainsi la plupart des communes de la banlieue veulent bien recevoir les ouvriers étrangers qui viennent apporter leur argent dans les cabarets ; mais y prennent-ils un logis, et réclament-ils assistance, on la leur refuse absolument s’ils n’ont pas acquis le domicile de secours, et c’est ce qui arriva à notre malheureux père de famille. Chassé d’ailleurs par le propriétaire de son logis, qu’il ne payait pas, il entra dans Paris et vint s’y loger près des barrières, dans un quartier riche cependant, mais dans une de ces rues et de ces maisons exceptionnelles par leur laideur qu’on y trouve encore çà et là pour y loger les pauvres. Humilié et dégoûté par les premiers refus qu’il avait éprouvés ailleurs, celui-ci n’osa-t-il rien réclamer ? Le fait est qu’il acheva de vendre tout ce qu’il possédait pour nourrir sa famille ; ustensiles de travail, vêtements, literie, tout disparut ; et pendant le froid intense qui a signalé cet hiver le mois de décembre, sans bois, sans couverture, ces dix personnes couchèrent à nu sur le carreau de leur chambre, se blottissant les unes contre les autres pour éviter de mourir gelées. Cependant la nourriture manquant, le père, un grand fils qui travaillait et trois petits enfants tombèrent malades de misère ; enfin depuis deux jours personne de cette famille n’avait mangé, lorsque leur horrible situation, s’ébruitant au dehors, commença à émouvoir la pitié publique. On courut chez les sœurs de charité, on courut chez l’administrateur du quartier : celui-ci donna ce qu’il put, mais, la distribution étant faite, il restait peu de choses. Le bureau de bienfaisance allait s’assembler ; l’inscription au contrôle des indigents fut prononcée sans qu’aucune fin de non recevoir ait été opposée ; mais on demandait un secours extraordinaire proportionné à l’énormité du besoin : il fut impossible de l’obtenir administrativement ; l’admission était trop récente, et les membres du bureau, émus de pitié, préférèrent fouiller dans leur propre bourse que d’accorder ce qu’ils crurent être contraire aux règlements. Cependant la charité privée accomplissait son œuvre, les bonnes sœurs la sollicitaient vivement ; un de ces hommes au cœur chaud et bon, à l’éloquence persuasive, qui avait été profondément ému par la pitié en présence d’une telle misère, allait partout chez ses amis, quêtant des secours qui arrivaient en abondance : en peu de jours le mobilier fut reconstitué, les outils rachetés, le loyer payé d’avance ; la famille, les malades, réconfortés par de bons aliments, par la bienveillance dont ils se voyaient entourés, purent reprendre les travaux qui les nourrissaient. Tel est le caractère du secours bien placé : c’est de mettre ceux qui le reçoivent en état de s’en passer bientôt. Le bureau de bienfaisance donnera le mois prochain deux ou trois pains le jour de la distribution ordinaire ; l’administration des hospices, à laquelle on a demandé un secours extraordinaire, accordera une quinzaine de francs : tout cela fera du bien et sera reçu avec reconnaissance ; mais le moment de la vive détresse sera passé, et il eût été trop tard si les malheureux, relégués au fond du douzième arrondissement, n’eussent été entourés que de voisins incapables de les secourir.

Du mode de distribution des secours.

Le mode adopté pour la remise des secours ne contribue pas peu à en rendre difficile une plus utile répartition. C’est à un jour fixé d’avance pour chaque mois, et dans un local appartenant ordinairement à la maison de secours du quartier, que tous les indigents placés sous le patronage du même commissaire se rendent pour prendre part à la distribution qui se fait au moyen de bons ou de cartes qu’ils vont ensuite présenter chez les fournisseurs. Rien n’est plus déplorable que cette habitude contractée par les indigents de s’assembler ainsi périodiquement, de faire queue à la porte du bureau de secours comme à celle d’un spectacle, de perdre un temps précieux pour emporter quelques cartes de peu de valeur, mais dont la remise mensuelle est considérée par eux comme un droit inhérent à l’état d’indigent inscrit. Ce n’est jamais sans un sentiment pénible que nos yeux se portent sur ces groupes nécessiteux de vieillards, d’hommes, d’adultes et d’enfants, qui s’étalent quelquefois jusque dans la rue aux regards des passants : ils nous semblent faire prendre un corps à ce paupérisme habituel et légal qui désole nos voisins, et dont nous voudrions voir notre patrie se préserver, car il est directement contraire à ces sentiments de dignité et de respect de soi-même qui, dans un pays libre, doivent être soigneusement entretenus jusque chez les plus pauvres citoyens. Essayez de vous approcher de ces groupes et d’entendre les discours qui s’y tiennent : si c’est avant la distribution, on s’excite mutuellement à tenter la pitié du commissaire ; on compte ce qu’on espère obtenir de lui ; si c’est après, on maudit sa lésinerie, si on ne la livre pas à des propos plus odieux, et tout cela pour le plus mince intérêt. C’est pour les enfants une école de basses sollicitations et de noire ingratitude, pour les vieillards la dégradation de leurs cheveux blancs.

Le commissaire de bienfaisance, en présence de cette foule avide, a perdu toute liberté : il a cent cartes à donner, cinquante indigents se présentent ; quelle latitude lui reste-t-il pour proportionner les secours aux besoins ? Il ne peut renvoyer personne les mains vides après un déplacement et une longue attente ; tout au plus, en présence d’inégalités bien avérées, et où il aurait fallu ne rien donner d’un côté et alimenter une nombreuse famille de l’autre, tout au plus, disons-nous, se permettra-t-il de retirer une demi-carte à quelques-uns pour en donner trois à celui auquel il en aurait fallu vingt ; mais ce ne sera pas celui-là qui se plaindra, ou bien ses gémissements n’éclateront pas bien haut ; les aigres récriminations que nous avons entendues tout à l’heure viennent d’un faux pauvre auquel on a retranché un kilogramme de pain sur sa pitance mensuelle.

Ce n’est pas ainsi que nous comprendrions les distributions dans un état normal d’organisation des secours : nous ne voudrions d’abord de distributions régulières et périodiques que pour un très petit nombre d’indigents ; pour les autres, seulement des secours accidentels et spéciaux : nous voudrions que les uns et les autres fussent portés au domicile du pauvre ; par là ils doubleraient de prix, car ils ne lui coûteraient aucune démarche ; par là plus de réunions humiliantes, d’investigations passionnées, de propos jaloux ; chaque visite à domicile pour porter le secours serait l’occasion d’informations et d’enquêtes, et là un coup d’œil en apprend davantage sur la situation ou la moralité de l’indigent secouru qu’une heure de conversation et de discussion à la maison de secours.

Mais une réforme ne peut s’opérer que par un règlement général qui reconstituerait l’administration sur d’autres bases. La volonté particulière des distributeurs, si elle voulait apporter de notables changements à l’ordre établi, échouerait devant les obstacles : un des plus considérables est le nombre d’indigents dont chaque commissaire de bienfaisance est chargé, et qui ne lui permettrait pas de les visiter chaque mois à domicile. Nous-même qui remplissons ces fonctions pour une trentaine de ménages seulement, nous avons pu depuis quelques années prendre et conserver l’habitude de porter nos bons de secours chez les indigents. Sans doute nous y avons trouvé de bien grands avantages et de douces satisfactions ; mais cependant telle est l’influence des règlements généraux et des habitudes de la population pauvre, que nous avons été obligé de conserver dans ces distributions beaucoup de choses que nous venons de blâmer vivement en principe, et c’est parce que nous nous sommes senti trop faible pour les réformer que nous appelons de tous nos désirs une autre organisation. Nous faisons d’autant plus volontiers l’aveu de cette impuissance personnelle, que nous ne voulons pas que personne puisse penser que nous ayons voulu nous poser en Aristarque de nos collègues.

Des associations charitables.

On aurait une idée incomplète des ressources affectées, à Paris, à la classe indigente, si l’on n’y comprenait celles que leur procurent les associations charitables ; et elles rentrent nécessairement dans le cadre de notre travail, car elles touchent de bien près à l’administration des secours publics. En effet, bien qu’elles n’offrent pas les dangers économiques de la charité légale proprement dite, parce que, ne se soutenant qu’au moyen de dons et de contributions purement volontaires, et qui par cela même ont des bornes plus restreintes, leurs aumônes ne peuvent pas affecter aussi sensiblement les ressources du pays que celles qui sont puisées dans le trésor public ou dans les caisses municipales ; cependant elles les modifieraient encore si elles prenaient, dans certains cas, un développement anormal ; et d’ailleurs elles exercent une influence morale dont la direction ne saurait être indifférente à l’économie intérieure de l’État ou de la commune. Il faut remarquer d’abord que les moyens qu’elles emploient et les rapports qu’elles établissent avec les indigents secourus ont en général un caractère purement administratif, et perdent une partie des avantages que nous avons reconnus à la charité privée et personnelle. Les publications auxquelles elles se livrent, le but qu’elles se proposent, la nature et la proportion des secours qu’elles distribuent, les conditions qu’elles y mettent, tout peut agir en bien ou en mal sur l’opinion publique, sur les habitudes et les mœurs des personnes secourues ; d’ailleurs l’appui moral et matériel qu’elles réclament et qu’elles obtiennent souvent de l’administration peut tendre encore à les faire considérer comme ses annexes.

À Paris, nous devons mettre au premier rang, parmi ces associations charitables, pour l’importance des secours qu’elles distribuent, celles qui se sont formées dans chaque paroisse sous la direction des curés ; elles sont un reflet de ces anciens bureaux de paroisse qui, avant notre première révolution, formaient, comme nous l’avons dit, les seuls secours à domicile de Paris. Avec des dons particuliers fort abondants, leurs ressources s’alimentent encore de quêtes faites dans les églises et même au dehors. Outre MM. les curés qui s’en occupent personnellement, elles ont pour agents actifs des dames de charité, et les sœurs même qui desservent les maisons de secours entretenues par l’administration. Les pauvres secourus par elles sont en général les mêmes que ceux qui sont inscrits sur les contrôles de nos bureaux de bienfaisance, et, sauf l’esprit religieux qui y prédomine nécessairement, le mode et les habitudes des distributions se ressemblent beaucoup. On s’aperçoit, en observant de près, qu’il y a eu une origine commune pour premier point de départ. Cette remarque nous dispensera de plus longues réflexions à ce sujet.

La Société Philanthropique avait été instituée dans son origine pour distribuer toute espèce de secours ; mais elle s’est bornée principalement à faire traiter à domicile des malades dont la position est gênée sans être arrivée à l’indigence, et elle le fait sur une très large échelle. Rien de meilleur et de plus utile dans la pratique que cette pensée ; on fait ainsi mieux que secourir la misère, on la prévient. Cette association établit aussi dans tous les quartiers de Paris des fourneaux ouverts seulement en hiver, et dans lesquels on prépare du riz et des légumes qui sont vendus par portions aux ouvriers pauvres au-dessous du prix de revient. Voici encore l’application d’un bon principe, c’est celui de secourir l’indigent en le laissant toujours user de ses propres ressources. Au surplus, la Société philanthropique est un modèle d’organisation et de bonne administration intérieure ; il faudra y puiser largement des exemples lorsqu’on voudra donner une direction convenable au service médical des bureaux de bienfaisance.

Après la Société Philanthropique, celle dont l’action bienfaisante se fait le plus largement sentir à la population parisienne est la Société de charité maternelle, entièrement composée de dames. Nous devons louer sa tendance toute morale, car elle favorise l’allaitement maternel. Elle accorde aux mères de famille chargées au moins de quatre enfants, et qui en nourrissent un, une très belle layette au moment de leurs couches, et un secours mensuel en argent pendant le temps de la nourriture. Une autre Société de dames s’est encore formée pour secourir des mères de famille indigentes qui ne se trouvent pas dans les mêmes conditions que celles assistées par la Société maternelle. Ces deux sociétés forment un ensemble aussi charitable qu’utile.

Avec les Sociétés Sainte-Anne et des Jeunes économes, instituées pour secourir les jeunes filles indigentes, celles de Saint-Vincent de Paul, de la Providence pour les pauvres honteux, nous ne pourrions énumérer ici, sans que le défaut d’espace nous permît autre chose qu’une longue et sèche nomenclature, une foule de Sociétés de patronage et de secours, dont le but, toujours respectable, pourrait être diversement apprécié. Un mot seulement encore sur quelques associations nouvelles qui ont obtenu une grande faveur dans l’opinion publique, parce qu’elles satisfont à une idée généreuse, mais qui nous semble recéler une erreur : ce sont celles qui se sont proposé de fonder des établissements pour y recevoir les enfants pauvres. Si on prend ces enfants dans une position spéciale, s’ils sont orphelins ou privés de famille par quelque circonstance que ce soit, nous concevrons toute l’utilité de ces institutions ; autrement nous ne voulons pas plus d’hospices pour les enfants que pour les pauvres infirmes ou âgés ; nous ne voyons dans aucun cas nulle raison pour dispenser les membres de la famille des soins qu’ils se doivent les uns aux autres. Autant que vous le pourrez, secourez à domicile l’enfant ou le vieillard, vous le ferez à moins de frais, et votre bienfait prendra plus d’étendue. Même dans un but charitable, n’enlevez pas les enfants à des parents qu’aucune souillure morale n’a atteints, pour en charger la société ; ce serait réaliser des théories sociales que nous n’avons pas pour mission de combattre ici, mais à l’évidence desquelles nous n’avons pu nous rendre encore.

Conclusions et rapprochements.

Malgré les critiques auxquelles nous avons dû nous livrer, parce qu’il nous semble qu’en pareille matière rien n’est encore accompli tant qu’il reste du bien à faire, pour rendre au moins à notre grande cité une justice comparative, nous devons dire qu’on a dû voir au moins, par la longue série des moyens de secours puissants et variés que nous venons de dérouler, qu’il est peu de pays encore qui puissent lui être comparés sous ce rapport. Nous ne parlerons pas seulement de ces contrées étrangères, des plus belles cependant et des plus policées du monde, telles que la Suisse et l’Angleterre, où la charité légale se résout tantôt en impôt ruineux pour le pays, tantôt en vexations odieuses contre les pauvres, et dans lesquelles la rude loi du domicile de secours pousse aux actes d’inhumanité les plus révoltants[7] ; ou de ces autres pays encore où le défaut de puissance et d’action administrative laisse la mendicité régner en souveraine et toucher de près au brigandage. Nous en avions déjà dit quelques mots, mais nous éprouvions le besoin de le répéter ici, partout ailleurs, en France même, où de si grands abus ne se montrent pas, et à l’exception d’un petit nombre de localités où on pourrait signaler des efforts honorables et intelligents faits pour secourir les pauvres ; en général, disons-nous, l’administration des secours à domicile est de tout point inférieure à ce qu’elle est à Paris. En effet, il résulte de calculs basés sur un document officiel[8] que la moyenne annuelle de la valeur des secours à domicile distribués par toute la France serait d’environ 13 francs par individu, somme dont on aurait encore à retrancher les frais d’administration, dont la moyenne est d’un cinquième ; c’est un peu moins de 11 francs par individu ou 25 francs par ménage, ce qui serait moitié moins qu’à Paris. Mais sur quelques points la proportion est bien plus faible encore ; ainsi le département du Nord ne donne de secours effectifs qu’à peu près 5 francs par tête et par an. Il est difficile de comprendre le motif qui porte à inscrire cette multitude d’individus au contrôle des indigents pour lui donner des secours d’une telle insignifiance[9]. D’autres départements, tels que ceux de Maine-et-Loire et de la Manche offraient de tout aussi faibles résultats, tandis que celui de Vaucluse ne donnait que quatre francs à chaque indigent[10]. Dans les départements mêmes où les ressources sont plus considérables, il s’en faut qu’en général les secours soient aussi variés et aussi spéciaux qu’à Paris ; on ne donne presque que du pain, et on suit pour les distributions, plus encore que chez nous, ce système de périodicité et d’égalité individuelle contre lequel nous nous sommes élevé.

Projet d’organisation nouvelle.

Il nous reste, pour terminer notre tâche, à exposer ce qui nous semblerait devoir être fait pour améliorer la position actuelle des secours. Nous le ferons en peu de mots, car si nos vues sont acceptées, nous aurons toujours le temps de les développer plus tard ; si au contraire, après tout ce qui précède, elles n’ont point l’approbation des hommes compétents, nous les abandonnons sans rien ajouter, satisfait, en les exposant, d’avoir cru remplir un devoir.

Nous avons démontré la nécessité d’établir l’unité dans la direction supérieure des secours, en la rendant au Conseil des hospices, ou en l’attribuant exclusivement au préfet de la Seine.

Si on prenait le premier parti, il nous paraîtrait utile que six membres au moins dans le Conseil s’occupassent directement des secours, qu’ils prissent chacun la surveillance de deux bureaux de bienfaisance, aux séances desquels ils devraient souvent assister afin de représenter personnellement au Conseil leurs intérêts et leurs besoins.

Dans le second cas, il faudrait constituer sous la présidence du préfet un comité supérieur ou bureau central, dont les membres seraient pris, soit dans le corps municipal, soit parmi les administrateurs des bureaux de bienfaisance ; de telle sorte que chaque arrondissement y fût représenté. Tout ce que nous allons dire des fonctions à lui attribuer s’appliquerait au Conseil des hospices dans le cas où on lui rendrait la direction des secours.

Le Conseil supérieur, quel qu’il fût, aurait dans ses attributions la surveillance et la direction des secours, telles qu’elles sont actuellement exercées séparément par le préfet et l’administration des hospices ; il centraliserait en outre les recettes et les dépenses des bureaux, et passerait les marchés pour tous les objets qui ne doivent pas être délivrés sur cartes au domicile des fournisseurs.

Le personnel du bureau central se composerait d’un directeur des secours, d’un caissier central des secours, et d’un nombre suffisant d’employés et agents auxiliaires.

Les bureaux d’arrondissement conserveraient leur composition actuelle ; mais au lieu de commissaires de bienfaisance il serait nommé pour chacun douze administrateurs adjoints.

Ceux-ci auraient entrée et voix consultative à toutes les séances, et voix délibérative en l’absence des titulaires.

Le personnel médical se composerait aussi de titulaires et d’adjoints ; leur service serait temporaire : les titulaires recevraient un traitement.

Un secrétaire agent de secours serait attaché à chaque bureau.

Il recevrait, à titre d’avance, de la caisse centrale, les sommes nécessaires au payement des secours en argent. Il pourrait faire les recettes intérieures, mais à condition de versement immédiat à la caisse centrale. Les bons de secours en nature, et les effets provenant des magasins du bureau central lui seraient également remis par avance et en compte.

Les ressources dont le bureau disposerait seraient les crédits en nature et en argent qui lui seraient ouverts sur les fonds généraux par le bureau central, et le produit des recettes intérieures, telles que celles provenant des troncs placés dans les lieux publics et des souscriptions particulières.

Les recettes obtenues par voie de circulaires et affiches, bals, concerts, loteries et représentations théâtrales, seraient exclusivement réservées au bureau central dans l’intérêt commun[11].

La répartition des fonds généraux et des places dans les hospices aurait lieu proportionnellement à la population inscrite, mais avec un préciput en faveur des quartiers pauvres, qui serait réglé par le bureau central.

Dans les bureaux d’arrondissement, la répartition des secours n’aurait plus lieu par divisions territoriales, mais par classes d’indigents.

Les conditions d’admission seraient les mêmes que celles indiquées par les anciens règlements, mais les indigents seraient séparés en deux classes : les uns, et les moins nombreux, recevraient seuls des secours habituels et périodiques, les autres ne les obtiendraient que d’une manière accidentelle.

Dans la première classe pourraient être placés les vieillards de 70 ans et au-dessus, les aveugles, les individus atteints d’infirmités ou maladies chroniques empêchant complétement le travail, les veuves ou femmes abandonnées chargées de plusieurs enfants en bas âge, et les orphelins.

Les secours à donner aux indigents admis dans cette classe pourront être considérés dans beaucoup de cas comme équivalents à ceux de l’hospice ; leur nombre serait limité et fixé par le bureau central ; lorsqu’il serait rempli, il ne pourrait plus être fait d’admission qu’au fur et à mesure des vacances. Les expectants pourraient être admis provisoirement aux secours temporaires ; à chaque vacance un concours s’établirait entre les plus nécessiteux.

Le bureau central déterminerait la moyenne générale des secours à accorder dans chaque classe ; les bureaux d’arrondissement désigneraient ceux qui doivent en profiter, la nature et la quotité de ce qui serait accordé à chacun ; des rapports périodiques seraient faits sur leur position.

Les autres indigents inscrits ne recevraient les secours que dans des cas accidentels, tels que la maladie d’un membre de la famille, les couches de la femme, l’allaitement des enfants, leur entrée en apprentissage, le chômage du travail, les époques de froid excessif ou de cherté du pain, etc., etc.

Les malades seraient sous la surveillance d’une commission spéciale qui déterminerait chaque semaine et pour chacun individuellement les secours à accorder sur le vu des rapports qui lui seraient faits. Ces secours seraient très variés, et calculés de manière à remplacer le plus possible ceux de l’hôpital. La commission pourrait en accorder d’urgence, et sauf l’approbation ultérieure du bureau, à toute personne nécessiteuse non encore inscrite qui pourrait en avoir besoin.

Les autres secours temporaires et accidentels seraient divisés en plusieurs catégories, et leur application serait dirigée et surveillée de même par une commission spéciale. Les administrateurs titulaires et adjoints et les médecins du bureau concourraient aux travaux de ces commissions. Ces commissions rendraient compte de leurs opérations à chaque séance du bureau.

Les indigents admis aux secours habituels seraient visités tous les trois mois, et ceux qui recevraient des secours accidentels le seraient chaque semaine par les employés du bureau. Un rapport serait fait à chaque visite, et soumis aux commissions spéciales.

Un de ces employés serait toujours de service au bureau pour vérifier la position des personnes qui réclameraient des secours urgents ; il ferait son rapport à l’agent qui, sous l’autorité et la surveillance du président du bureau, pourrait faire délivrer immédiatement ce qui serait jugé nécessaire, sauf à rendre compte à la commission qui devrait en connaître.

Tous les bons de secours seraient portés au domicile des indigents, soit par les administrateurs lorsqu’ils le jugeraient convenable, soit par les employés du bureau[12].

Les bureaux d’arrondissement nommeraient à toutes les places vacantes dans les hospices, mais toutes désignations personnelles seraient formellement exclues. Il y aurait concours et rapport d’une commission pour chaque nomination.

Nous ne développerons pas davantage notre plan ; nous ne sommes entré dans quelques détails d’organisation que pour mieux nous faire comprendre ; mais ces détails eux-mêmes peuvent être modifiés de mille manières sans que nous insistions à leur égard, et nous pouvons résumer en peu de mots notre pensée de réforme.

Centralisation puissante de la direction des secours pour obtenir plus d’uniformité et d’élévation de principes dans leur application, sans nuire à la manifestation des besoins locaux ;

Centralisation de la comptabilité pour laisser les agents des secours plus libres de se livrer à la direction du service actif qui leur serait demandé ;

Dans les bureaux d’arrondissement, classification et surveillance exacte des indigents, et, par là, appréciation comparative de leur position, pour proportionner les secours aux besoins ; respect à la pudeur de l’indigence, par la suppression des distributions en commun ; secours toujours prêts à être portés là où la détresse se fait sentir ;

Que toutes les démarches qui demandent une exactitude minutieuse et une constante uniformité soient faites par des employés salariés ; que l’administrateur charitable soit comme la Providence qui veille de haut sur les misères du pauvre ; qu’il le visite dans son logis aussi souvent qu’il le voudra, et le plus souvent qu’il le pourra, mais sans que jamais son absence interrompe l’action bienfaisante et tutélaire que la société doit exercer sur lui.

VÉE,
Maire du 5e arrondissement de Paris.

 

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[1] Voici les chiffres donnés pour 1843 par le compte imprimé de l’administration des hospices :

Malades admis 29 860

— refusés faute de lits 3 584

— renvoyés aux hôpitaux spéciaux 1 897

Total : 35 341

[2] Rapport fait en l’an VII au Conseil des hospices par l’un de ses membres, M. Duquesnoy, maire du 10e arrondissement.

[3] Dans cette somme sont compris encore les frais d’entretien des sœurs de charité qui visitent, soignent et consolent le pauvre, instruisent ses enfants, et sont pour la classe indigente un véritable secours vivant et personnel.

[4] Compte-rendu pour 1843, tableau A, n° 6, page 13.

[5] Le recensement de 1844 a donné 29 676 ménages et 66 148 individus ; celui de 1829 avait constaté 30 361 ménages et 62 705 individus.

[6] Les recettes se sont élevées pour 1843, dernier compte produit, à 2 031 854 fr. 16 c, et la dépense à 1 719 963 fr. 02 c ; mais dans la recette se trouve compris le boni de l’exercice précédent pour 321 783 fr. 44 c, boni qui s’est reproduit presque intégralement à la fin de l’exercice courant, et peut être considéré par conséquent comme une simple recette d’ordre ; il représente un fonds de prévoyance que presque tous les bureaux tiennent en réserve pour des besoins urgents et inattendus.

[7] Voyez principalement, pour ce qui concerne la Suisse, l’excellent ouvrage De la Charité légale, par M. le pasteur Naville.

[8] Rapport au roi sur les services de bienfaisance, par M. de Gasparin, ministre de l’intérieur, 1837, page 11. Cet acte administratif, qui a été préparé par M. de Watteville, inspecteur-général des établissements charitables, renferme les renseignements les plus intéressants.

[9] Ce département avait alors 171 621 pauvres inscrits.

[10] Il est évident que quelques avantages que procure au pauvre habitant de la campagne le bon marché des objets nécessaires à la vie, le chiffre des secours que nous venons d’indiquer est dans une proportion bien plus faible encore.

[11] Nous voulons éviter par cette mesure l’espèce de concurrence que se font actuellement les bureaux d’arrondissement, et qui nous paraît nuire à la dignité de l’administration charitable.

[12] Ceci n’est pas une nouveauté : l’Institut des Pauvres de Hambourg, qui a joui d’une si juste réputation pour sa bonne organisation, faisait porter des secours à domicile par des sous-employés pris parmi les indigents eux-mêmes ; ils portaient le nom de courriers des pauvres. Au surplus, nous devons dire que des essais d’application faits sur une assez grande échelle nous ont convaincu de la facilité et des avantages que présente dans la pratique le système que nous proposons. Qu’il nous soit permis à cette occasion de rendre un juste tribut de reconnaissance à un homme aussi modeste que charitable, M. Gallois, secrétaire-trésorier du cinquième bureau de bienfaisance, au dévouement et à l’intelligence administrative duquel on a dû la possibilité et l’heureuse issue de ces essais.

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