Entretien avec Alain Laurent. Le libéralisme est une philosophie, pas une idéologie

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Numéro 2158 – 23 Janvier 2014

Alain Laurent : « Une philosophie, pas une idéologie »

Alain Laurent, l’encyclopédiste du libéralisme, est un homme tranquillement assuré de ses convictions. Philosophe et historien des idées, il dirige les collections « Bibliothèque classique de la liberté » (plus de vingt titres parus) et « Penseurs de la liberté » aux Belles Lettres. Coauteur, avec Vincent Valentin, d’une considérable anthologie intitulée « Les penseurs libéraux » (Les Belles Lettres 2012), il vient de publier « En finir avec l’angélisme pénal » chez le même éditeur. On recommandera vivement « La société ouverte et ses nouveaux ennemis » (Les Belles Lettres, 2008), critique lucide et argumentée du multiculturalisme.

Le Point : Le libéralisme n’a pas bonne presse en France. On l’accuse d’être l’idéologie des possédants qui cherchent à légitimer leur richesse. Vous-même, vous êtes plutôt héritier ou plutôt boursier ?

Alain Laurent : Ce genre de déterminisme sociologique fait sourire le fils d’un ouvrier électricien et d’une femme de ménage que je suis. D’abord élève d’une école normale d’instituteurs, puisque c’était ma seule chance d’emprunter l’ascenseur social, j’ai bifurqué pour aller en Sorbonne étudier la philosophie et ensuite l’enseigner, puis faire une thèse de sociologie. Pour en revenir au libéralisme, ce n’est nullement en principe une idéologie de classe, mais une philosophie laissant les individus libres d’agir dans le cadre de l’Etat de droit. Elle encourage la coopération volontaire et la responsabilité personnelle : chacun doit recevoir la récompense de ses choix judicieux mais aussi assumer ses échecs, ses erreurs. Idéalement, le libéralisme vise une meilleure distribution primaire des revenus, tellement plus favorable au bien être général que le fanatisme de la redistribution, qui spolie et décourage les classes moyennes. Tel que je l’entends, il n’a aucune responsabilité dans la cupidité des traders et de quelques grands patrons avides de retraites-chapeaux, qui exploitent l’économie de marché. C’est un mauvais procès qu’on lui fait.

Mais cette passion pour la pensée libérale, elle vous est venue quand et comment ?

Vers la fin de sa présidence, Valéry Giscard d’Estaing avait lancé le slogan du « libéralisme avancé ». A l’époque, le libéralisme n’intéressait presque personne. Alors j’ai voulu aller voir de quoi il retournait exactement sur le plan des idées. Dans un premier temps, c’est à l’individualisme que je me suis intéressé. La tradition sociologique française, de Durkheim à Bourdieu, est dominée par des pensées holistes. Elles font de l’individu un sous-acteur social sans consistance, mû de l’extérieur, irresponsable, conditionné ou aliéné… Dans mes premiers travaux, j’ai cherché à réencastrer le social dans les relations interindividuelles et redonner droit de cité au primat de l’indépendance individuelle, en redorant le blason de l’« individualisme libéral ».

De nombreux penseurs (de Serge Audier à Michel Guénaire) critiquent en ce moment le libéralisme économique afin de mieux défendre le libéralisme politique. Au vu des responsabilités de la finance dans la crise, cela vous paraît-il avisé ? Mais non ! C’est de l’hémiplégie intellectuelle. La liberté économique et la liberté politique sont indissociables. Contrairement à une légende ressassée, les pères fondateurs du libéralisme politique, comme Benjamin Constant, étaient également des défenseurs du libéralisme en économie. Le libéralisme est né du souci de libérer l’individu des entraves que les pouvoirs, tant politiques que religieux, faisaient peser sur son autonomie. Comment être politiquement libre, lorsqu’on dépend économiquement de l’Etat pour son emploi, son logement, ses vacances… comme dans l’ex-URSS ? Tout le monde doit avoir droit aux bienfaits d’une économie libre. Et un peu partout, un nombre croissant de gens y aspirent d’une manière irrépressible. Quant au rôle de la finance dans la crise, faut-il rappeler que Freddie Mac et Fanny Mae, qui sont à l’origine de cette crise, étaient deux organismes semi-publics ? A ce stade de la crise, le problème n’est pas la finance, mais bien les dettes publiques. Il est tout de même aberrant de voir P« ultralibéralisme » mis en cause dans un pays où l’Etat dépense 57 % du PIB…

Sans doute, mais une bonne part de ces dépenses est destinée au financement de l’Etat-providence, auquel la plupart des Français sont attachés.

L’Etat-providence à la française est condamné. Il va mourir de son obésité. Il est condamné économiquement, parce que, financé à crédit, il s’achève inéluctablement en féroce répression fiscale. Et il n’est plus soutenable moralement parce qu’il déresponsabilise et anesthésie une masse toujours croissante d’assistés auxquels on dénie toute dignité individuelle. La catastrophe approche très rapidement. Aux libéraux d’en faire une opportunité de rebond.

Reconnaissez que le contexte politique actuel n’est guère favorable aux libéraux.

Mais l’opinion publique est en train de nous rejoindre sur bien des sujets — sans savoir pour autant que ces solutions qui vont s’imposer sont des solutions libérales. Le socialisme déchaîné est en train de provoquer des révoltes spontanées contre une fiscalité devenue folle — et aussi des réglementations bureaucratiques paralysantes, des interventions étatiques contre-productives. Le libéralisme ne gagnera cependant la partie qu’en parvenant à démontrer concrètement aux salariés modestes qu’il est de leur intérêt que l’Etat cesse de bloquer l’activité économique dans notre pays. Quant aux rares politiciens qu’on pourrait considérer comme plus ou moins libéraux, je leur reproche de se montrer sourds à la dégradation de la vie quotidienne de nos concitoyens les moins favorisés. Confrontés à l’insécurité, ceux-ci sont déstabilisés par une immigration déferlante, par la halalisation de quartiers entiers. Les libéraux seraient bien avisés de s’inspirer de ce que disent Michèle Tribalat, Alain Finkielkraut ou Philippe Bilger.

Mais du côté des intellectuels, vous ne faites pas le plein non plus. Où sont les Aron, les Hayek, les Boudon d’aujourd’hui ? Ailleurs, ce n’est pas moins le grand vide ! Et même s’il n’en est pas un théoricien novateur, Mario Vargas Llosa, Prix Nobel de littérature 2010, illustre mondialement et avec éloquence les valeurs classiques du libéralisme.

Propos recueillis par Brice Couturier

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