Lettre sur l’individualisme

Yves Guyot, Lettre sur l’individualisme (à un anonyme — 29 mai (1902 ?) — Peut-être à Henry-Léon Follin, propriétaire et gérant de l’Individualiste à partir du 1er février 1902.

 

[Texte dactylographié. — Fonds Guyot, D21J 102.]


29 mai

Mon cher confrère,

Votre lettre m’a rejoint à Londres où je me trouvais pour assister à la conférence annuelle de la Fédération internationale abolitionniste de la prostitution réglementée et pour la réunion annuelle de la Personal Rights association. J’ai pu me convaincre une fois de plus que le progrès social exige deux conditions : le maintien des droits acquis, la reconnaissance des droits méconnus.

Le droit est l’expression du besoin : tant que l’être n’a qu’une perception confuse de ses besoins, il se sait ni affirmer ni faire respecter son droit. De mauvais traitements peuvent provoquer les gémissements ou les révoltes de l’animal, de l’enfant : ni l’un ni l’autre n’a la notion du droit ; et beaucoup d’adultes ne sont que des enfants.

L’individualisme a pour objet de donner à chacun la notion de son droit et, par cela même, conscience du droit de ses congénères.

Le Bill of Rights de 1689, la Constitution des États-Unis de 1787, la Déclaration des droits de l’Homme et la Constitution de 1791, toutes les constitutions modernes ont pour but de limiter le pouvoir social à l’égard du droit individuel ; chaque constitution, chez chaque peuple, marque depuis deux siècles une étape de l’individualisme.

Dans la conception du kalife oriental, le même homme légifère, juge et exécute ; la théorie de la séparation des pouvoirs de Montesquieu est le criterium qui nous permet de dire instantanément que tel pays est dans un état de barbarie et tel autre dans un état avancé d’évolution.

L’État avait la direction religieuse, intellectuelle, morale, économique des individus ; la liberté de conscience, la liberté de penser, la liberté de la parole et de la presse, la liberté du travail, c’est le droit de chacun de croire ce qu’il veut, de penser ce qu’il veut, de dire et d’écrire ce qu’il lui convient, de faire tel usage qu’il veut de ses forces musculaires et intellectuelles.

Tous les progrès matériels, scientifiques, politiques, sociaux, sont venus non des pouvoirs publics, mais des individus ; ce n’est point l’État qui a inventé la machine à vapeur ou l’application de l’électricité aux besoins humains.

Toutes les grandes découvertes proviennent d’hommes qui se sont fait eux-mêmes ; les idées qui ont transformé la direction politique ou sociale des peuples ont commencé par être proscrites ; on pourrait dire, de la plupart de celles qui sont aujourd’hui devenues lieux communs, qu’elles se sont heurtées au misonéisme officiel.

L’histoire du progrès est l’histoire d’individus, presque toujours en opposition avec l’état social dans lequel ils vivaient.

Tout homme qui a une opinion personnelle est un individualiste ; et toute instruction, pourvu qu’elle ne soit pas un simple exercice mnémonique, forme des individualistes. Tel qui se proclame socialiste, mais entend penser par lui-même, fait acte d’individualisme ; tous les chefs socialistes sont des individualistes pratiques, comme ils le prouvent dans les désaccords qui éclatent entre eux.

Tout progrès intellectuel est un progrès individualiste. Actuellement il n’est pas un socialiste qui donne pour idéal aux hommes qu’il endoctrine l’obéissance passive. Tous leur affirment qu’ils préparent une ère de liberté. Leur mot d’ordre, c’est l’affranchissement du travailleur ; et même quand ils introduisent un régime de police et de contrainte, ils donnent pour idéal la liberté. Seulement quand ils réclament à la fois la liberté politique et la tutelle économique, ils sont aussi illogiques que les protectionnistes qui se croient libéraux.

Gouverner, c’est diriger des hommes ; administrer, c’est mettre le mouvement et l’ordre dans les choses. L’État doit cesser de gouverner pour administrer ; telle est la formule dégagée des travaux de Quesnay, Turgot, Guillaume de Humboldt, Benjamin Constant, Charles Comte, John Stuart Mill, Édouard Laboulaye. Les socialistes ont voulu la prendre en prétendant que ce que l’État perdait en gouvernement, il devait le regagner en administration.

Rien de plus faux : car l’État ne doit rien faire de ce que l’individu peut faire. Il ne doit administrer que les intérêts communs, forcément indivis, comme la sécurité intérieure et extérieure.

Toute mesure contraire est un acte de régression ; car, comme l’a démontré Sumner Maine, l’évolution sociale est la substitution des contrats aux arrangements d’autorité.

Dans le vocabulaire actuel, on entend par « progrès social » un certain état de choses en contradiction avec les caractères que lui donne l’expérience universelle : c’est une preuve de l’inconscience de la plupart des hommes politiques qui, n’ayant pas assez médité l’histoire ou n’ayant pas assez de scrupules pour tenir compte de ses enseignements, préfèrent, en endossant les préjugés courants, exploiter les majorités électorales.

Qu’importe ! L’avenir est à l’individualisme.

Les entreprises interventionnistes se heurtent à deux obstacles :

1° La notion du droit individuel de plus en plus nette chez chaque individu.

2° Comme conséquence de cette notion, la résistance du contribuable à la politique de spoliation qui consiste à prendre à l’un pour donner à l’autre. Le budget est un frein.

Enfin, en dépit d’apparences contraires, les deux grandes institutions qui exigent la suppression de la volonté du plus grand nombre s’éliminent de plus en plus ; la civilisation sacerdotale et guerrière fait place à la civilisation scientifique et industrielle.

Ces faits, chacun les perçoit plus ou moins nettement ; mais il faut que quelques-uns les coordonnent et formulent les conclusions qui en dérivent.

En contribuant à cette tâche dans l’Individualiste, vous rendez, mon cher confrère, un service dont les hommes qui ne bornent pas leur horizon au fait politique du jour et au succès personnel de demain, ne sauraient vous être trop reconnaissants.

Cordialement à vous,

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