Entretien avec Mark Thornton

Mark Thornton  Mark Thornton est un économiste Américain de l’École Autrichienne. Senior Fellow au Ludwig von Mises Institute, il a reçu son Ph.D. en économie de l’Université d’Auburn. Il est également Book Review Editor du Quarterly Journal of Austrian Economics.

  Ses thèmes de recherche portent notamment sur la prohibition des drogues, la Guerre de Sécession, « l’Index des Gratte-Ciels », et Richard Cantillon.

  Grégoire Canlorbe : Un de vos champs d’étude favoris, que vous avez largement contribué à enrichir, est la théorie économique de la prohibition. À la lumière de l’approche Kirznérienne de l’analyse économique, qui met l’accent sur la nature « processuelle » du marché, vous suggérez que la prohibition est systématiquement prônée sur la base de conceptions erronées de la capacité du marché à résoudre les problèmes sociaux. Pourriez-vous approfondir ce point ?

  Mark Thornton : L’analyse économique de la guerre contre la drogue ne dépend pas de considérations morales. La théorie économique pose la question de savoir si les moyens que nous choisissons peuvent atteindre nos objectifs et à quel prix ils le peuvent. Elle établit que la prohibition ne peut pas atteindre son but déclaré d’empêcher la consommation et les objectifs sociaux connexes—et ne peut jamais le faire.

  En fait, dans le cas des drogues et de l’alcool, le moyen de la prohibition accroît tout simplement les problèmes que la prohibition est censée résoudre. Plus la prohibition est imposée de manière violente, plus les choses s’aggravent. En outre, elle crée de nouveaux problèmes et est extrêmement coûteuse en termes des types de ressources (juges, procureurs et sécurité) qui sont alloués au service de la prohibition. On constate un accroissement des crimes contre la propriété et de la violence, et une baisse du respect pour le droit et l’ordre. Des milliers de gens meurent chaque jour à cause de la prohibition.

  Finalement, en l’absence de la prohibition, le marché libre et la société libre offrent des moyens d’aider à résoudre les problèmes que la prohibition était destinée à résoudre. La légalisation est une proposition qui profite à tout le monde et je sens que, idéologiquement, la société avance dans notre direction.

  Grégoire Canlorbe : Murray Rothbard passe pour l’un des auteurs les plus iconoclastes de l’École Autrichienne, en raison de son idéal anarcho-capitaliste, de son soutien inconditionné au principe de l’apriorisme méthodologique, de son hostilité aux réserves fractionnaires, de sa négation de l’existence des monopoles sur un marché libre, et enfin de sa récusation du paradigme Hayékien-Kirznérien, au motif que celui-ci met l’accent sur la connaissance et la découverte bien plus que sur les actions et les choix « praxéologiques ».

  Quel regard portez-vous sur l’œuvre de Rothbard ? Vous paraît-elle à la hauteur des contributions de Hayek en termes de perspicacité ?

  Mark Thornton : Je pense très certainement que Rothbard est « à la hauteur » de Hayek. Les contributions de Rothbard à l’économie, à l’histoire et à la philosophie sont révolutionnaires. Les deux hommes étaient incroyablement brillants et des intellectuels multidimensionnels perspicaces. Malgré leurs contributions immenses, tous les deux étaient marginalisés dans le milieu académique.

  Le Prix Nobel a certes été décerné à Hayek mais il n’enseignait pas, à l’Université de Chicago, dans le département d’économie. Le génie de Rothbard a été clairement reconnu par les libertariens modernes, mais pas par les universitaires. La carrière de Ludwig von Mises était très similaire. Ceci devrait amener à mettre en doute l’efficacité de l’université mainstream dans l’esprit de chacun.

  Je peux certainement dire que je ne me suis pas montré à la hauteur des contributions de ces trois hommes, mais il n’y a pas de manière scientifique de classer l’un d’eux au-dessus des autres. Cela doit rester une affaire d’opinion et de fantaisie. Une partie de la mission du Mises Institute est d’aider les grands intellectuels de l’École Autrichienne et de la philosophie politique libertarienne à « passer entre les mailles du filet » de l’Université.

  Grégoire Canlorbe : Il n’est pas rare d’entendre dire que Rothbard avait un jugement pratique extrêmement mauvais quand il s’agissait de politique. Souscrivez-vous à cette critique ? Selon vous, quel candidat Murray Rothbard aurait-il soutenu dans la présente élection ?

  Mark Thornton : Il est très commun d’entendre des critiques variées de Rothbard, mais je ne pense pas que la moindre d’entre elles soit valide. Ce sont largement des figures mineures ou des non-figures qui essayent de voler une partie du rayonnement de Rothbard.

  La politique était un hobby sérieux pour Rothbard. Il croyait au fait de nouer des alliances avec les autres groupes non-libertariens sur un motif ou des motifs de convergence. C’était pour lui une manière d’attirer l’attention du public sur les solutions libertariennes. Les alliances ne duraient pas, mais que pouvez-vous sérieusement reprocher à quelqu’un qui est largement reconnu pour avoir fondé le mouvement libertarien que nous voyons dans le monde d’aujourd’hui ? Ce sont les penseurs de moindre envergure qui formulent ce reproche envers Rothbard et ils ont clairement tort.

  Je ne pense pas qu’il y ait la moindre question qui aurait enthousiasmé Murray dans cette élection aux États-Unis et qu’il serait un « soutien » de Donald Trump. Trump a exposé un vaste courant sous-jacent de ressentiment de la part des Américains moyens qui ont souffert des interventions du gouvernement, des accords du capitalisme de connivence, et eux et leurs idées ont été supprimés du débat public par les Marxistes culturels. Quand je déclare que Murray soutiendrait Trump, je pointe le fait qu’il consacrerait l’essentiel de ses efforts à attaquer Trump pour certaines de ses mauvaises idées, telles que le protectionnisme, et à présenter les opposants de Trump comme encore pires.

  Grégoire Canlorbe : Pourriez-vous nous rappeler les contributions précoces de Richard Cantillon en théorie de l’entrepreneuriat—et comment la distinction conceptuelle entre les profits respectifs des capitalistes et des entrepreneurs fut perpétuée et enrichie à travers la tradition Autrichienne ? Diriez-vous que le système des banques centrales privilégie les rentiers au détriment des entrepreneurs et de leurs employés ?

  Mark Thornton : Cantillon a montré en quoi les entrepreneurs étaient les chauffeurs du capitalisme. Les entrepreneurs conduisent l’économie partout où les consommateurs désirent d’aller. Le processus est « régulé » parce que les entrepreneurs engrangent des profits (et des pertes) incertains. Le capitaliste qui finance les entrepreneurs touche un intérêt.

  Cependant, Cantillon a aussi montré que les deux rôles étaient confondus en ce sens que les entrepreneurs pouvaient se financer eux-mêmes—ou se financer à terme—et devenir riches une fois qu’ils avaient remboursés leurs prêts ; et que les capitalistes étaient eux aussi des preneurs de risques et devaient agir de manière entrepreneuriale—à moins de faire faillite en octroyant de mauvais prêts. Cette distinction entre les entrepreneurs récoltant des profits et des pertes et les capitalistes touchant un intérêt est aussi vraie pour la théorie Autrichienne moderne.

  Je dirais très certainement que la banque centrale bénéficie à ceux qui vivent des revenus du capital et nuit aux travailleurs et, de fil en aiguille, à l’ensemble de l’économie au bénéfice des capitalistes de connivence. Au passage, un PDF de ma traduction de l’Essai de Cantillon est disponible.

  Grégoire Canlorbe : Dans Tariffs, Blockades, and Inflation: The Economics of the Civil War, co-écrit avec Robert B. Eklelund Jr., vous appliquez les principes fondamentaux de la théorie économique Autrichienne et de la théorie du choix public pour illuminer certaines des causes et des conséquences centrales de la Guerre de Sécession, introduisant en particulier un nouveau concept : « l’Effet Rhett Butler. » Comment résumez-vous les lignes de force de votre perspective iconoclaste ?

  Mark Thornton : La Guerre de Sécession est devenue un instrument de contrôle pour les Marxistes culturels dans les médias mainstream, plutôt qu’un sujet sérieux d’investigation scientifique. Quand j’étais à l’Université, nous étudions toutes les causes de la sécession et de la guerre, désormais tout se réduit au racisme et à l’esclavage. L’aboutissement de la guerre est désormais pensé comme une simple affaire de « puissance » et de légitimité morale—et de la part de l’Union seulement.

  Nous montrons que l’explication conventionnelle de l’aboutissement de la guerre est incorrecte. L’Effet Rhett Butler fait partie de notre explication. Cela a commencé comme une note de bas de page dans ma dissertation sur l’Économie de la Prohibition. Avec la guerre contre la drogue, les trafiquants sont encouragés à faire passer les drogues les plus puissantes possibles afin d’éviter toute détection. Avec le blocus de l’Union vis-à-vis des États Confédérés, les trafiquants étaient encouragés à faire passer les biens ayant le plus de valeur par rapport à leur poids et leur taille.

  Ceci signifiait que les trafiquants faisaient passer du bœuf séché plutôt que du blé, mais cela signifiait aussi qu’ils faisaient entrer des produits de luxe tels que des parfums et du champagne, plutôt que des denrées de première nécessité, ce qui contribuait à démoraliser les Sudistes affamés.

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Conférence de Mark Thornton au Ludwig von Mises Institute

  Grégoire Canlorbe : Il est parfois argué qu’une cause commune de guerres internes au fil de l’histoire consiste en un degré excessif d’hétérogénéité culturelle sur un territoire donné.

  Ainsi que Herbert Spencer l’exprime dans ses Principes de Sociologie, « La vie sociale étant une vie de coopération, elle suppose non seulement une nature émotionnelle tournée vers la coopération, mais aussi une intelligence qui perçoit les avantages de la coopération et peut réguler les actions pour la mettre en œuvre… Au-delà de l’adaptation des individus, la cohésion sociale exige une grande homogénéité de nature entre eux. Toutes choses égales par ailleurs, les facilités de coopération sont proportionnées à l’intensité du sentiment d’amitié et ce sentiment est bloqué par tout ce qui empêche les hommes de se comporter de la même manière dans les mêmes conditions… En l’absence de ressemblances importantes, les agrégats politiques deviennent instables et ne peuvent être maintenus sans une coercition qui un jour ou l’autre finira par échouer… Quand le processus de dissolution va très loin, on retourne à une société qui rappelle les conditions primitives où de petits groupes prédateurs combattent de petits groupes du même type. »

  Comment évalueriez-vous cette analyse d’un point de vue praxéologique ?

  Mark Thornton : Mises établit un point similaire. Il reconnaît qu’il y a un niveau minimal d’homogénéité nécessaire pour avoir une société stable. Par exemple, il conclut que les individus dans une nation donnée doivent parler la même langue (ou les mêmes langues) ou partager une histoire et des mœurs communes.

  S’il y a trop de diversité parmi les individus alors ils devraient être libres de faire sécession en fonction de leurs liens communs, si possible. S’ils ne sont pas libres de faire sécession, alors il y aura une tendance politique à ce que le groupe majoritaire le plus large et puissant agisse de manière punitive envers le groupe minoritaire le plus petit.

  Nous voyons ceci dans l’Amérique Coloniale où de nombreux migrants Européens, pour payer leurs frais de passage, devenaient esclaves et regagnaient finalement leur liberté, mais les Africains étaient réduits en esclavage à vie.

fc0665c82c0ae37db20f0b8fe49770b0  Grégoire Canlorbe : L’index des gratte-ciels, créé par l’économiste Andrew Lawrence, montre une corrélation entre la construction des immeubles les plus hauts du monde et le cycle des affaires. L’une de vos contributions les plus décisives à la théorie Autrichienne du cycle économique a été d’examiner la relation générale entre le cycle des affaires et la construction des immeubles en rapport avec les « effets Cantillon » dans le cycle des gratte-ciels. Pourriez-vous nous rappeler votre théorie ?

  Mark Thornton : L’Index des Gratte-Ciels offre une opportunité de regarder à l’intérieur du cycle économique à l’œuvre. Des taux d’intérêt artificiellement bas stimulent la demande pour les terrains, en particulier dans les quartiers d’affaires centraux. Des prix fonciers élevés créent une incitation à construire de plus hauts immeubles, et de plus hauts immeubles requièrent de nouvelles technologies dans les systèmes de construction, telles que la climatisation, la plomberie et les ascenseurs, ainsi que de nouvelles technologies de construction telles que les grues de levage et les pompes à béton. De tels processus affectent l’ensemble de l’économie, et non seulement les gratte-ciels. De cette manière, nous voyons comment la politique de la banque centrale peut avoir des effets négatifs généralisés dans le secteur de la construction ainsi que dans l’économie.

  Je suis actuellement en train de travailler sur un nouveau livre sur le thème des gratte-ciels et du cycle économique. L’aspect amusant est que les immeubles les plus hauts du monde ont correctement « prédit » toutes les crises économiques importantes pendant plus d’un siècle. Le prochain immeuble à battre le record de hauteur pourrait bien être en construction aujourd’hui.

  Grégoire Canlorbe : Vous suggérez que Richard Cantillon était l’influence la plus plausible d’Adam Smith dans ses trois évocations de la main invisible. Pourriez-vous mettre en lumière la connexion textuelle entre l’Essai de Cantillon et la « main invisible » d’Adam Smith à l’appui de votre thèse ? Qu’implique cette découverte quand il s’agit d’élucider le sens propre de cette métaphore ?

  Mark Thornton : Smith a utilisé l’expression trois fois. La première fois était pour arguer contre les forces spirituelles, en cela que le tonnerre n’était pas un signe que les dieux étaient en colère ; et cela a été écrit avant que Smith ne lise Cantillon.

  Le second usage dans la Théorie des Sentiments Moraux est très analogue au modèle des terres isolées de Cantillon, où celui ci démontre que le propriétaire d’un vaste domaine ne peut réellement en tirer profit que s’il emploie et rémunère un large nombre d’employés, de fermiers et d’artisans.

  Le troisième usage de Smith dans la Richesse des Nations peut également se mettre en parallèle avec le modèle économique de Cantillon, qui montre qu’il y a une volonté inhérente aux entrepreneurs de tirer le maximum de leurs ressources, et cela sert aussi les intérêts des consommateurs. Cantillon démontre que les entrepreneurs, les taux de salaire et les échanges commerciaux sont bien régulés, un terme qu’il utilise tout au long de son essai, et il n’entend pas par là régulation étatique, mais bien plutôt autorégulation.

  Grégoire Canlorbe : La devise de Mises, que vous avez fait vôtre, était cette citation de Virgile : « Ne cède pas au mal mais lutte encore plus courageusement contre lui. » Vous savez probablement ce que Machiavel a répondu à cela incidemment.

  Comme il l’écrit dans Le Prince, « Il y a si loin de la manière dont on vit à celle dont on devrait vivre, qu’en n’étudiant que cette dernière on apprend plutôt à se ruiner qu’à se conserver ; et celui qui veut en tout et partout se montrer homme de bien ne peut manquer de périr au milieu de tant de méchants. »

  Quelle serait votre contre-attaque en défense du mantra Misésien ?

  Mark Thornton : J’admets que vivre selon cette devise est une tâche exigeante. Cela s’accompagne d’un coût élevé dans ce monde. Il est bien plus facile de choisir le côté obscur, ou simplement d’ignorer notre obligation sociale de promouvoir une société libre. Les personnes qui empruntent cet autre chemin en profitent matériellement et gagnent un plus grand prestige. J’admets aussi qu’il y a « tant de méchants » dans le monde, mais au moins je n’ai pas été pris pour cible par les Nazis et les Communistes comme Mises l’a été.

  Grégoire Canlorbe : Merci pour votre temps et vos enseignements. Aimeriez-vous ajouter quoi que ce soit ?

  Mark Thornton : J’encourage vos lecteurs à visiter le site du Mises Institute et à souscrire à sa liste d’e-mailing. Le Mises abrite le monde de l’économie Autrichienne et de la théorie politique libertarienne, et tout ce qu’il propose est en libre accès. Nous avons aussi une page Facebook et un compte Twitter actif. @Mises @DrMarkThornton

Traduit de l’anglais vers le français par Thibaut André, Grégoire Canlorbe et Élombo Ékane

G&L -542  Grégoire Canlorbe, un journaliste, vit actuellement à Paris. Il a conduit différentes interviews pour des journaux tels que Man and the Economy, fondé par le lauréat du Prix Nobel d’économie Ronald Coase, ou le magazine financier and économique Agefi.

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