Les multiples visages de Tocqueville

Dictionnaire Tocqueville, par Jean-Louis Benoît, éditions Nuvis, 2017, 476 pages.

Compte-rendu par Benoît Malbranque

(extrait de Laissons Faire, n°26, octobre 2018)

 

Alexis de Tocqueville est assurément l’un des auteurs libéraux français les plus connus. Mais comme toutes les célébrités de l’histoire de la pensée, il est plus cité que lu, plus commenté que compris. S’il n’est pas seul au panthéon des gloires incomprises, lui plus que tout autre court le risque d’être lu de manière superficielle, et donc dénaturé. Car son œuvre, en apparence linéaire — deux grands ouvrages, chacun avec une idée-mère structurante — est plus complexe, et plus vaste qu’il n’y paraît. Les ambivalences, les silences et l’imprécision qu’elle contient par moment — qu’on pense à la « démocratie », concept-clé qu’il ne définit jamais vraiment — n’ont pas fini de nous tendre des pièges. De sorte que plus d’un siècle et demi après sa mort, Tocqueville continue à donner matière à des interprétations à tort et à travers. C’est qu’on trouve de tout dans son œuvre : de quoi soutenir tous les systèmes, pour peu qu’on en fasse une lecteur tronquée et partiale. De cela, Tocqueville lui-même était conscient, lui qui, juste après la publication de la Démocratie en Amérique (1835), confiait à son ami Eugène Stoffels : « Je plais à beaucoup de gens d’opinions opposées, non parce qu’ils m’entendent, mais parce qu’ils trouvent dans mon ouvrage, en ne le considérant que d’un seul côté, des arguments favorables à leur passion du moment. »

Le seul préservatif contre ce danger de simplifier à l’excès Tocqueville, de passer à côté de son message, est l’étude de son œuvre. Naturellement, c’est une entreprise intimidante, car au-delà des deux grands classiques que sont la Démocratie et Amérique et l’Ancien Régime et la Révolution, la richesse de la pensée de Tocqueville se trouve exposée dans une pléiade de mémoires divers, de notes, et dans sa volumineuse correspondance, où il livre les clés de ses ouvrages en toute honnêteté.

Il faut donc accueillir avec beaucoup de sympathie les efforts de ceux qui, à l’instar de Jean-Louis Benoît, nous aident à pénétrer dans cette œuvre volumineuse et complexe avec le moins d’efforts possibles. Jean-Louis Benoît a passé sa vie à étudier Tocqueville et son œuvre et à tâcher de le rendre accessible au grand public. C’est un guide sûr pour découvrir ou approfondir Tocqueville. Il en connaît formidablement bien la biographie et a médité son œuvre pendant des décennies. L’année dernière, il a fourni un nouveau livre, un Dictionnaire Tocqueville, qui fait l’objet de la présente recension. Sa connaissance de Tocqueville y ressort à chaque page. Co-éditeur des Œuvres complètes de Tocqueville, il fait constamment référence au texte dans son appréciation de Tocqueville et de ses idées, mobilisant les grands textes et les écrits oubliés voire inédits. C’est là le premier grand atout du livre.

Le second grand mérite de l’auteur est d’être sorti, et de nous sortir par cela même des idées reçues que nous avons sur Tocqueville, qui comme nous l’avons dit ne se résume pas à ses deux grands ouvrages. Fort à propos, J.-L. Benoît s’intéresse depuis plusieurs années déjà à des plans négligés chez Tocqueville : notamment l’économie (voir son édition d’une anthologie de Textes économiques) et la religion (idem, Notes sur le Coran et autres textes sur les religions). En toute franchise, il nous apparaît que le jugement porté sur les idées économiques de Tocqueville manquait de finesse et était trop dicté par l’impératif moral de n’en faire ni un néolibéral ni un social-démocrate : mais l’intention était très louable et cette réserve faite, il était important de lancer l’étude du Tocqueville économiste.

Le Dictionnaire Tocqueville est à mi-chemin entre une étude sur les idées de Tocqueville et un recueil de citations : il donne à comprendre et à lire, sur chacun des sujets traités par Tocqueville ou se rapportant à son œuvre. Quoique l’exhaustivité eût été impossible, et impraticable, on trouve dans cet ouvrage de près de 500 pages tous les grands thèmes agités par Tocqueville dans ses ouvrages et ses écrits non publiés, on rencontre les hommes et femmes qu’il a cotoyés, et on en apprend aussi sur les contours de sa vie publique.

Parmi les différentes entrées du Dictionnaire, certaines nous renseignent sur les idées de Tocqueville sur des thèmes que l’on n’associerait pas spontanément à son nom. Ainsi il nous a paru intéressant d’en sélectionner quatre, et de les présenter successivement. Ce sera : les religions, y compris l’Islam ; la gauche et le socialisme ; le génocide des Indiens d’Amérique ; et enfin la colonisation. Par ces quatre tableaux, dont la richesse est due seule aux éclaircissements fournis par le Dictionnaire, nous pourrons donner de Tocqueville un visage nouveau.

Tocqueville penseur des religions et lecteur du Coran

Tocqueville s’est beaucoup intéressé à la religion, tout en entretenant avec elle des rapports difficiles. À l’âge de 16 ans, après avoir quitté sa Normandie natale pour Metz, il découvre la philosophie des Lumières et cela fait vaciller toutes ses idées religieuses. Resté depuis lors incroyant, il ne va jamais, toutefois, se détacher de l’idée que la religion est nécessaire pour la solidité d’une société et pour se préserver des dangers des tyrannies. Cette importance lui semblait d’autant plus grande qu’à l’époque où il a vécu, les autorités traditionnelles s’étaient notoirement affaiblies. Ainsi dans un projet de discours de 1844, il écrit : « Après ce carnage de toutes les autorités dans le monde social, dans les hiérarchies, dans la famille, dans le monde politique, on ne peut subsister sans une autorité dans le monde intellectuel et moral ; que si elle manque là, il faudra la retrouver autre part, où je ne la veux pas, ou dans une nouvelle hiérarchie ou dans un grand pouvoir politique. Il faudra des soldats et des prisons si on abolit les croyances. »

Conscient de l’importance des religions, Tocqueville va étudier en profondeur plusieurs religions, et ce pour des raisons différentes.

C’est d’abord le christianisme, qu’il connaît bien et qu’il retrouve dans son étude de l’Amérique et de la France de l’Ancien régime. Le christianisme le séduit par la dimension morale et sociale de son message. Dans son fameux discours contre le droit au travail (1848), il se réclame des grands principes de la Révolution française, liberté individuelle, égalité devant l’impôt, et affirme que ces principes ne relèvent pas du socialisme, mais de ce qu’il appelle le « christianisme appliqué à la politique ».  « Il n’y a rien là qui donne aux travailleurs un droit sur l’État, dit-il ; il n’y a rien là qui force l’État à se mettre à la place de la prévoyance individuelle, à la place de l’économie, de l’honnêteté individuelle ; il n’y a rien là qui autorise l’État à s’entremettre au milieu des industries, à leur imposer des règlements, à tyranniser l’individu pour le mieux gouverner, ou, comme on le prétend insolemment, pour le sauver de lui-même ; il n’y a là que du christianisme appliqué à la politique. »

Cette dimension religieuse du libéralisme de Tocqueville est aussi ce qui fait de lui, selon sa propre formule « un libéral d’un genre nouveau ». Elle jette une grande lumière sur sa vie politique et sur ses écrits académiques comme ses deux Mémoires sur le paupérisme, car c’est animé d’un idéal de charité chrétienne qu’il les a composées, quoique dans les faits ses propos rejoignent ceux d’autres libéraux, en France et en Angleterre.

La raison fondamentale en est que, même incroyant, Tocqueville n’a jamais cessé d’être influencé par les principes du christianisme. Dans une lettre à Gobineau, datée du 2 octobre 1843, il écrit : « Je ne suis pas croyant (ce que je suis loin de dire pour me vanter) mais tout incroyant que je sois, je n’ai jamais pu me défendre d’une émotion profonde en lisant l’Évangile. » Il aurait pu ajouter : je n’ai jamais pu me défendre non plus d’en laisser l’empreinte dans mes écrits.

Le christianisme n’est pas la seule religion à laquelle il se soit intéressé. Lorsqu’il projette d’écrire un ouvrage sur la colonisation de l’Inde par les Anglais, Tocqueville se met à étudier l’hindouisme. Et dans un brouillon de Tableau de l’état actuel dans l’Inde anglaise, il a fourni ses vues sur la religion hindoue. Il la traite assez durement, blâmant notamment le système des castes qu’elle sanctionne, et il conclue par ce jugement : « Religion abominable, la seule peut-être qui vaille moins que l’incrédulité. » Il est vrai que pour le théoricien de la liberté, de la démocratie et de l’égalité des conditions, le système des castes devait paraître inacceptable.

Enfin, J.-L. Benoît attire notre attention sur la lecture que Tocqueville fit du Coran et les notes qu’il prit. Il le fit principalement dans le cadre des travaux préparatoires qu’il entreprit pour juger la situation de la France en Algérie et en Orient, au moment où commençait la colonisation de l’Algérie et où il avait à se prononcer. Après une lecture attentive, et crayon en main, du Coran, Tocqueville conclut dans ses notes de manière assez critique. Il écrit :

« La doctrine que la foi sauve, que le premier de tous les devoirs religieux est d’obéir aveuglément au prophète ; que la guerre sainte est la première de toutes les bonnes œuvres… toutes ces doctrines dont le résultat pratique est évident se retrouvent à chaque page et presque à chaque mot du Coran. Les tendances violentes et sensuelles du Coran frappent tellement les yeux que je ne conçois pas qu’elles échappent à un homme de bon sens. Le Coran est un progrès sur le polythéisme en ce qu’il contient des notions plus nettes et plus vraies de la divinité et qu’il embrasse d’une vue plus étendue et plus claire certains devoirs généraux de l’humanité. Mais il passionne et sous ce rapport je ne sais s’il n’a pas fait plus de mal aux hommes que le polythéisme, qui n’étant un ni par sa doctrine ni par son sacerdoce ne serrait jamais les âmes de fort près et leur laissait prendre assez librement leur essor. Tandis que Mahomet a exercé sur l’espèce humaine une immense puissance que je crois, à tout prendre, avoir été plus nuisible que salutaire. »

Tocqueville, homme politique de gauche

Penseur du paupérisme, adversaire du socialisme, député rangé à gauche : voici trois éléments qui conjointement sont plutôt de nature à jeter du trouble sur la compréhension de la démarche intellectuelle de Tocqueville et sur son positionnement. À travers plusieurs entrées, J.-L. Benoît permet de faire le point. Car Tocqueville a entretenu de vrais rapports avec la gauche, et le Dictionnaire permet de bien les cerner et les comprendre.

Dès le début de sa carrière politique, Tocqueville se place à gauche. Ce n’est pas, pourtant, qu’il apprécie la composition actuelle de la gauche : il voudrait y former une nouvelle puissance politique — une puissance libérale — et c’est dans cette vue qu’il se rapproche de Barrot, leader de la gauche dynastique. La lettre qu’il lui écrit en septembre 1842 éclaire ses sentiments sur cette gauche à laquelle pourtant il appartenait :

« Ce qui m’a toujours profondément blessé pour mon compte dans la gauche, je vous l’ai dit bien des fois et vous m’avez approuvé, c’est le peu de libéralisme réel qui s’y rencontre. La gauche est encore bien plus révolutionnaire que libérale. Aimer la liberté pour elle-même, respecter sincèrement l’indépendance et les droits du voisin lors même que l’exercice de ces droits ne plaît pas, tenir en bride le pouvoir gouvernemental et limiter son action, même quand ce pouvoir agit dans le sens de nos désirs ; décentraliser graduellement et raisonnablement l’administration, ce sont des idées qui se trouvent dans votre tête, mon cher Barrot, mais qui ne se rencontrent pas même en germe dans le cerveau de la plupart de ceux qui vous suivent, moins par sympathie réelle que par impossibilité de se passer de vous ; tant que l’opposition n’aura pas modifié sur ces points capitaux ses instincts, elle ne sera bonne qu’à annoncer des révolutions nouvelles ou à faire le lit du despotisme. »

Cette tentative auprès de Barrot échoua, et cependant Tocqueville resta dans le camp de la gauche. En 1847, il rédigea l’ébauche d’un programme pour La Jeune Gauche, mouvement qu’il comptait former, et cette ébauche contient notamment un plan social : soutien au classes laborieuses, lutte contre le paupérisme. Mais cette assistance ne devait pas prendre la forme socialiste du droit au travail, et l’année suivante il fit un discours très remarqué critiquant cette proposition nouvelle, qui devait faire de l’État l’industriel de la nation et le pourvoyeur de tous les besoins.

C’est à gauche encore qu’il siégea lorsque, sous la Monarchie de Juillet, il fut député pendant neuf ans. Cette position a beaucoup étonné ses contemporains, et plus encore la postérité. À l’économiste libéral Nassau Senior, son ami Gustave de Beaumont avait fourni l’explication : « Vous me demandez pourquoi Tocqueville s’est joint à la Gauche, qu’il méprisait, au lieu de la Droite à laquelle allaient ses sympathies ? Il n’a voté avec la Gauche que lorsqu’il pensait que son vote était juste. S’il pensait qu’elle avait tort, comme par exemple pour tout ce qui touchait l’Algérie, il la quittait. » À ce titre, Tocqueville avait agi précisément comme Frédéric Bastiat. Et Beaumont ajoute : « Ils le haïssaient autant que lui les haïssait. Bien plus, à vrai dire, car son esprit n’était pas formé pour la haine. Ils l’ont exclu de presque tous les comités… »

Si Tocqueville s’était rattaché malgré lui à la gauche, c’est qu’il ne croyait pas à l’avenir du parti royaliste. Dès 1831, dans une lettre à son frère Hippolyte, il notait : « Les choses pourraient-elles être remises à leur place, une seconde Restauration pourrait-elle avoir lieu ? J’y vois bien des obstacles. Le plus grand de tous sans contredit se trouve dans le personnel du parti royaliste, qui triompherait. Jamais vous ne ferez comprendre à la portion active du parti royaliste qu’il y a des concessions nécessaires sans lesquelles on ne peut espérer de gouverner ; que la monarchie légitime, pour être durable, doit être nationale, faire alliance avec les idées de liberté ou se faire briser par elles. Si jamais les Bourbons remontent sur le trône, ils voudront faire encore de la force et ils tomberont de nouveau. »

Ainsi Tocqueville fut partisan de la République car il s’agissait dans son esprit de la seule alternative possible, à son époque, au despotisme. « Qui pourrait vouloir restaurer, à l’aide d’une nouvelle révolution, un principe si peu viable [il parle de la monarchie, même constitutionnelle]. […] Quant à moi, dès que la République a été proclamée, je l’ai acceptée sans hésitation, je l’ai adoptée sans arrière-pensée. J’ai voulu fermement non seulement la laisser subsister, mais la soutenir de toutes mes forces. Je le veux encore. » Par conséquent, son combat politique devait se faire dans le camp des républicains, pour essayer de faire que la république qui s’établirait en France soit paisible et libérale. « Il ne s’agit plus de savoir si nous aurons en France la royauté ou la république ; il nous reste à apprendre si nous aurons une république agitée ou une république tranquille, une république régulière ou une république irrégulière, une république pacifique ou une république guerroyante, une république libérale ou une république oppressive, une république qui menace les droits de la propriété et de la famille ou une république qui les reconnaisse et les consacre. »

Tocqueville témoin du génocide des Indiens d’Amérique

Tocqueville a consacré de belles pages, très émouvantes, au sort des Indiens et des Noirs aux États-Unis, à l’époque où il visita le pays. Elles sont à retrouver notamment dans le chapitre X et final du premier volume de la Démocratie en Amérique (1835), qui fournit à Jean-Louis Benoît la matière de plusieurs entrées.

Tocqueville découvre aux États-Unis un processus alors en cours : celui de l’expulsion des Indiens de leurs terres. Pour évoquer ce phénomène, Tocqueville emploie le terme de dissolution, qui a la même portée que génocide : « C’est un singulier hasard qui nous a fait arriver à Memphis pour assister à l’expulsion, on peut dire à la dissolution d’un des derniers restes de l’une des plus célèbres et des plus anciennes nations américaines. »

Tocqueville rapporte les propos terribles des gens qu’il rencontre, et participe ainsi à l’éveil des consciences sur ce problème : « Il faut qu’ils meurent, entend-t-il dire […] Je ne ferai rien contre eux, je me bornerai à leur fournir tout ce qui doit précipiter leur perte… Avec le temps j’aurai leurs terres et je serai innocent de leur mort […] » Et il commente : « Satisfait de son raisonnement, l’Américain s’en va dans le temple où il entend un ministre de l’Évangile répéter chaque jour que tous les hommes sont frères et que l’Être éternel qui les a tous faits sur le même modèle leur a donné à tous le devoir de se secourir. »

Cette façon dont les Américains se déchargent moralement de ce véritable génocide fait l’objet de nombreux développements de sa part. « C’était là le fond du sentiment général, raconte-t-il. Au milieu de cette société si policée, si prude, si pédante de moralité et de vertu, on rencontre une insensibilité complète, une sorte d’égoïsme, froid et implacable lorsqu’il s’agit des indigènes de l’Amérique. Les habitants des États-Unis ne chassent pas les Indiens à cor et à cri comme faisaient les Espagnols du Mexique. Mais c’est le même sentiment impitoyable qui anime ici ainsi que partout ailleurs la race européenne. »

Touché par le sort des Indiens, il est très lucide sur ce qui va se passer. « Je crois que la race indienne de l’Amérique du Nord est condamnée à périr, et je ne puis m’empêcher de penser que le jour où les Européens se seront établis sur les bords de l’océan Pacifique, elle aura cessé d’exister ».

Tocqueville et ses ambiguïtés sur la colonisation

C’est assez machinalement, quoique fautivement, que l’on place d’habitude les penseurs libéraux dans le camp des adversaires de la colonisation. Outre que cela ne vaut pas pour certains grands noms comme Paul-Leroy Beaulieu, l’attitude générale des libéraux français face à la question de la colonisation, ou plutôt des colonisations, car le phénomène a pris bien des formes diverses, devrait être réexaminé sérieusement. Ce ne peut être, naturellement, l’objet de cette recension.

Toutefois nous verrons que chez Tocqueville se manifeste clairement un grand nombre d’ambiguïtés sur la question de la colonisation, et que son attitude n’est ni véritablement positive, ni complètement négative.

On le sait, Tocqueville fut l’un des partisans de la colonisation de l’Algérie. S’il y est favorable, résume J.-L. Benoît, c’est qu’« il considère l’implantation française en Algérie comme nécessaire afin de ralentir le déclin relatif et inévitable du pays et pour faire pièce à l’Angleterre dont l’expansionnisme est sans limites. » (p.34) Les raisons ne paraissent pas très convaincantes en elles-mêmes, et ce d’autant moins lorsque l’on constate que contrairement à d’autres défenseurs de la colonisation, Tocqueville ne dévalue pas du tout la valeur de la civilisation que les Français rencontrent en Algérie. Il reconnaît surtout que l’armée ne provoque jamais, n’établit jamais rien de bon : « Aux yeux de Tocqueville, l’armée est incapable de mener à bien une véritable colonisation » affirme J.-L. Benoît (p.36) Aussi dans son Rapport sur l’Algérie de 1847 ou son Intervention à la Chambre en 1846 il se fait le défenseur d’une colonisation sans violence et sans troubles — vœux pieux !  Très tôt après le début des opérations, il veut que l’intervention militaire cesse ; à la place, il veut voir s’établir une sorte de partenariat économique par lequel la France prend la direction d’activités économiques en Algérie et aide les populations locales à faire valoir, dans le cadre du marché libre, de la propriété privée et du libre-échange, les richesses de leur territoire. Ainsi, c’est un défenseur assez particulier de la colonisation de l’Algérie que ce Tocqueville.

Plus généralement, sur la question de la colonisation per se, il est animé de nombreux doutes. L’utilisation de l’armée comme intermédiaire lui paraît à proscrire, comme nous l’avons vu. Et l’un des grands aspects de la colonisation de l’époque, l’envoi de populations sur place, lui paraît devoir devenir inévitablement la source de grands dangers. C’est ce qu’il évoque dans une lettre de janvier 1858 qui porte sur la colonisation de l’Inde par les Anglais. Il écrit : « Je me permets d’avoir les plus grands doutes (sur) l’utilité de favoriser l’introduction d’une population européenne. J’avoue que je considère un tel remède, pût-on l’appliquer, comme si dangereux que je serais tenté d’en revenir aux lois qui défendaient d’acheter de terres dans l’Inde. Il faut partir de ce point-ci dont vous partez vous-même : on ne peut retenir l’Inde qu’avec le consentement, au moins tacite, des Indous. Or, j’ai toujours remarqué que partout où on introduisait (non des chefs européens) mais une population européenne au sein des populations imparfaitement civilisées du reste du monde, la supériorité réelle et prétendue de la première sur les secondes se faisait sentir d’une façon si blessante pour les intérêts individuels et si mortifiante pour l’amour-propre des indigènes qu’il en résultait plus de colère que d’aucune oppression politique. »

L’attitude de Tocqueville sur la colonisation est donc faite d’ambivalences et il est important de ne pas faire de lui aveuglement un défenseur ou un adversaire de la colonisation.

Conclusion

Sur ces différents aspects, et sur bien d’autres que cette recension déjà longue ne nous fournit pas la place de traiter, le Dictionnaire Tocqueville permet de mieux comprendre l’œuvre de Tocqueville et d’en découvrir la richesse, car on la résume de plus en plus à quelques idées : la tyrannie de la majorité, l’égalité des conditions, etc. Tocqueville est un penseur d’une immense puissante et d’une grande actualité, qu’il faut lire, étudier, et à ce titre, on salue le travail de Jean-Louis Benoît.

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