Turgot, Discours sur les progrès successifs de l’esprit humain (1750)

DISCOURS

Sur les progrès successifs de l’Esprit humain

prononcé le 11 décembre 1750

 

Les phénomènes de la nature soumis à des lois constantes, sont renfermés dans un cercle de révolutions toujours les mêmes. Tout renaît, tout périt; et dans ces générations successives, par lesquelles les végétaux et les animaux se reproduisent, le temps ne fait que ramener à chaque instant l’image de ce qu’il a fait disparaître.

La succession des hommes, au contraire, offre de siècle en siècle un spectacle toujours varié. La raison, les passions, la liberté, produisent sans cesse de nouveaux événements. Tous les âges sont enchaînés par une suite de causes et d’effets qui lient l’état du monde à tous ceux qui l’ont précédé. Les signes multipliés du langage et de l’écriture, en donnant aux hommes le moyen de s’assurer la possession de leurs idées, et de les communiquer aux autres, ont formé de toutes les connaissances particulières un trésor commun, qu’une génération transmet à l’autre, ainsi qu’un héritage toujours augmenté des découvertes de chaque siècle ; et le genre humain considéré depuis son origine, paraît aux yeux d’un philosophe un tout immense, qui lui-même a, comme chaque individu, son enfance et ses progrès.

On voit s’établir des sociétés, se former des nations qui tour à tour dominent d’autres nations ou leur obéissent. Les Empires s’élèvent et tombent : les lois, les formes du gouvernement se succèdent les unes aux autres ; les arts, les sciences se découvrent et se perfectionnent. Tour à tour retardés et accélérés dans leurs progrès, ils passent de climats en climats. L’intérêt, l’ambition, la vaine gloire changent perpétuellement la scène du monde, inondent la terre de sang ; et au milieu de leurs ravages, les mœurs s’adoucissent, l’esprit humain s’éclaire ; les nations isolées se rapprochent les unes des autres ; le commerce et la politique réunissent enfin toutes les parties du globe ; et la masse total du genre humain, par des alternatives de calme et d’agitations, de biens et de maux, marche toujours, quoiqu’à pas lents, à une perfection plus grande.

Les bornes qui nous sont prescrites ne nous permettent pas de présenter à vos yeux un tableau si vaste. Nous essaierons seulement d’indiquer le fil des progrès de l’esprit humain ; et quelques réflexions sur la naissance, les accroissements, les révolutions des sciences et des arts rapprochés de la suite des faits historiques, formeront tout le plan de ce discours.

Les livres saints, après nous avoir éclairés sur la création de l’univers, l’origine des hommes et la naissance des premiers arts, nous font bientôt voir le genre humain concentré de nouveau dans une seule famille par un déluge universel. À peine commençait-il à réparer ses pertes, que la division miraculeuse des langues força les hommes de se séparer. La nécessité de s’occuper des besoins pressants de la nourriture dans des déserts stériles et qui n’offraient que des bêtes sauvages, les obligea de s’écarter les uns des autres dans toutes les directions, et hâta leur diffusion dans tout l’univers. Bientôt les premières traditions furent oubliées. Les nations, séparées par de vastes espaces, et plus encore par la diversité des langages, inconnues les unes aux autres, furent presque toutes plongées dans la même barbarie où nous voyons encore les Américains indigènes.

Mais les ressources de la nature et le germe fécond des sciences se trouvent partout où il y a des hommes. Les connaissances les plus sublimes ne sont et ne peuvent être que les premières idées sensibles développées ou combinées ; de même que l’édifice dont la hauteur étonne le plus nos regards, s’appuie nécessairement sur cette terre que nous foulons aux pieds ; et les mêmes sens, les mêmes organes, le spectacle du même univers, ont partout donné aux hommes les mêmes idées, comme les mêmes besoins et les mêmes penchants leur ont partout enseigné les mêmes arts.

Une clarté faible commence à percer la nuit étendue sur toutes les nations, et se répand de proche en proche. Les habitants de la Chaldée, plus voisins de la source des premières traditions, les Égyptiens, les Chinois paraissent devancer le reste des peuples ; d’autres les suivent de loin ; les progrès amènent d’autres progrès. L’inégalité des nations augmente : ici les arts commencent à naître ; là ils avancent à grands pas vers la perfection. Plus loin ils s’arrêtent dans leur médiocrité ; ailleurs les premières ténèbres ne sont point encore dissipées ; et dans cette inégalité variée à l’infini, l’état actuel de l’univers, en présentant à la fois sur la terre toutes les nuances de la barbarie et de la politesse, nous montre en quelque sorte sous un seul coup d’œil, les monuments, les vestiges de tous les pas de l’esprit humain, l’image de tous les degrés par lesquels il a passé, l’histoire de tous les âges.

La nature n’est-elle donc pas partout la même ? Et, si elle conduit tous les hommes aux mêmes vérités, si leurs erreurs même se ressemblent, pourquoi ne marchent-ils pas tous d’un pas égal dans cette route qui leur est tracée ? Sans doute l’esprit humain renferme partout le principe des mêmes progrès ; mais la nature inégale en ses bienfaits, a donné à certains esprits une abondance de talents qu’elle a refusé à d’autres : les circonstances développent ces talents, ou les laissent enfouis dans l’obscurité ; et de la variété infinie de ces circonstances naît l’inégalité des progrès des nations.

La barbarie égale tous les hommes ; et, dans les premiers temps, ceux qui naissent avec du génie, trouvent à peu près les mêmes obstacles et les mêmes ressources. Cependant les sociétés se forment et s’étendent ; les haines des nations, l’ambition ou plutôt l’avarice, seule ambition des peuples barbares, multiplie les guerres et les ravages ; les conquêtes, les révolutions, mêlent en mille manières les peuples, les langages, les mœurs. Les chaînes de montagnes, les grands fleuves, les mers, en arrêtant entre certaines bornes les courses des peuples, et par conséquent leurs mélanges, formèrent des langues générales qui devinrent un lien pour plusieurs nations, et partagèrent toutes celles de l’univers en un certain nombre de classes. Le labourage rendit les habitations plus fixes ; il nourrit plus d’hommes qu’il n’en occupe, et dès lors impose à ceux qu’il laisse oisifs la nécessité de se rendre utiles ou redoutables aux cultivateurs. De là les villes, le commerce, les métiers, les arts même de simple agrément, la séparation des professions, la différence de l’éducation, l’inégalité des conditions plus grande ; de là ce loisir par lequel le génie, dégagé du poids des premiers besoins, sort de la sphère étroite où ils le retiennent, et dirige toutes ses forces à la culture des sciences ; de là cette allure plus vigoureuse et plus rapide de l’esprit humain, qui entraîne toutes les parties de la société, et qui reçoit de leur perfection une vivacité nouvelle. Les passions se développèrent avec le génie, l’ambition prit des forces, la politique lui prêta des vues toujours plus vastes, les victoires eurent des suites plus durables, et formèrent des empires dont les lois, les mœurs, le gouvernement influant diversement sur le génie, devinrent une espèce d’éducation générale pour les nations, et mirent entre un peuple et un peuple la même différence que l’éducation met entre un homme et un homme.

Réunis, divisés, élevés sur les ruines les uns des autres, les empires se suivent avec rapidité. Leurs révolutions font succéder les uns aux autres tous les états possibles, rapprochent et séparent tous les éléments des corps politiques. Il se fait comme un flux et reflux de la puissance d’une nation à l’autre ; et dans la même nation, des princes à la multitude, et de la multitude aux princes. Dans ces balancements tout se rapproche peu à peu de l’équilibre, et prend à la longue une situation plus fixe et plus tranquille. L’ambition, en formant les grands États des débris d’une foule de petits, met elle-même des bornes à ses ravages ; la guerre ne désole plus que les frontières des empires ; les villes et les campagnes commencent à respirer dans le sein de la paix ; les liens de la société unissent un plus grand nombre d’hommes ; la communication des lumières devient plus prompte et plus étendue, et les arts, les sciences, les mœurs avancent d’un pas plus rapide dans leur progrès. Ainsi que les tempêtes qui ont agité les flots de la mer, les maux inséparables des révolutions disparaissent : le bien reste, et l’humanité se perfectionne. Au milieu de cette combinaison variée d’événements tantôt favorables, tantôt contraires, dont l’action opposée doit à la longue s’entre-détruire, le génie que la nature, en le distribuant à quelques hommes, a cependant répandu sur la masse totale à des distances égales à peu près, agit sans cesse, et par degrés ses effets deviennent sensibles.

Sa marche d’abord lente, ignorée, ensevelie dans l’oubli général où le tems précipite les choses humaines, sort avec elles de l’obscurité par l’invention de l’écriture. Précieuse invention ! qui sembla donner aux peuples qui la possédèrent les premiers des ailes pour devancer les autres nations. Invention inestimable qui arrache au pouvoir de la mort la mémoire des grands hommes et les exemples de la vertu ; unit les lieux et les temps, fixe la pensée fugitive, et lui assure une existence durable ; par laquelle les productions, les vues, les expériences, les découvertes de tous les âges accumulées servent de base et de degré à la postérité pour s’élever toujours plus haut.

Mais quel spectacle présente la succession des opinions des hommes ! J’y cherche les progrès de l’esprit humain, et je n’y vois presque autre chose que l’histoire de ses erreurs. Pourquoi sa marche si sûre dès les premiers pas dans l’étude des mathématiques, est-elle dans tout le reste si chancelante, si sujette à s’égarer ? Essayons d’en découvrir les raisons. L’esprit, dans les mathématiques, déduit les unes des autres une chaîne de propositions, dont la vérité se démontre par leur dépendance mutuelle. Il n’en est pas de même des autres sciences, où ce n’est plus de la comparaison des idées entre elles que naît la connaissance de la vérité, mais de leur conformité avec une suite de faits réels, pour la découvrir et la constater. Il ne s’agit plus d’établir un petit nombre de principes simples d’où l’esprit n’ait qu’à se laisser entraîner par le fil des conséquences. Il faut partir de la nature telle qu’elle est, et de cette diversité infinie d’effets auxquels ont concouru tant de causes contrebalancées les unes par les autres. Les notions ne sont plus des assemblages d’idées que l’esprit forme à son gré, et dont il connaisse précisément l’étendue. Les idées naissent et s’assemblent dans notre âme presque à notre insu ; les images des objets viennent l’assaillir dès le berceau : peu à peu nous apprenons à les distinguer, moins par rapport à ce qu’ils sont en eux-mêmes, que par rapport à nos usages et à nos besoins. Les signes du langage s’impriment dans l’esprit encore faible, se lient par le moyen de l’habitude et de l’imitation, d’abord aux objets particuliers, puis parviennent à rappeler des notions plus générales. Ce chaos d’idées, d’expressions, s’accroît et se confond sans cesse ; et l’homme, quand il commence à chercher la vérité, se trouve au milieu d’un labyrinthe, où il entre les yeux bandés : faut-il s’étonner de ses erreurs ?

Spectateur de l’univers, ses sens, en lui montrant les effets, lui laissent ignorer les causes ; et chercher par l’examen des effets leur cause inconnue, c’est deviner une énigme, imaginer un ou plusieurs mots, les essayer successivement, jusqu’à ce qu’on en rencontre un qui remplisse toutes les conditions.

Le physicien forme des hypothèses, les suit dans leurs conséquences, il les compare à l’énigme de la nature, il les essaie pour ainsi dire sur les faits, comme on vérifie un cachet en l’appliquant sur son empreinte ; les suppositions imaginées d’après un petit nombre d’effets mal connus, cèdent à d’autres suppositions moins absurdes sans être plus vraies. Le temps, les recherches, les hasards accumulent les observations, dévoilent les liens cachés qui unissent plusieurs phénomènes.

Toujours inquiète, incapable de trouver le repos ailleurs que dans la vérité, toujours excitée par l’image de cette vérité qu’elle croit toucher et qui fuit devant elle, la curiosité des hommes multiplie les questions et les disputes, et les oblige d’analyser d’une manière toujours plus exacte et plus approfondie les idées et les faits. Les vérités mathématiques devenues de jour en jour plus nombreuses, et dès là plus fécondes, apprennent à développer des hypothèses plus étendues et plus précises, indiquent de nouvelles expériences qui leur donnent à leur tour de nouveaux problèmes à résoudre. Ainsi le besoin perfectionne l’instrument ; ainsi les mathématiques s’appuient sur la physique à qui elles prêtent leur flambeau ; ainsi tout est lié ; ainsi malgré la diversité de leur marche, toutes les sciences se rendent l’une à l’autre un secours mutuel ; ainsi à force de tâtonner, de multiplier les systèmes, d’épuiser pour ainsi dire les erreurs, on arrive enfin à la connaissance d’un grand nombre de vérités.

Que d’opinions extravagantes ont marqué nos premiers pas ! Quelle absurdité dans les causes que nos pères ont imaginées pour rendre raison de ce qu’ils voyaient ! Quels tristes monuments de la faiblesse de l’esprit humain ! Les sens sont l’unique source de ses idées. Tout le pouvoir de l’imagination se borne à combiner les notions qu’elle a reçues d’eux. À peine même peut-elle en former des assemblages dont les sens ne lui fournissent pas le modèle ; de là ce penchant presqu’invincible à juger de ce qu’on ignore par ce qu’on connaît : de là ces analogies trompeuses auxquelles la grossièreté des premiers hommes s’abandonnait avec tant d’inconsidération ; de là les égarements monstrueux de l’idolâtrie ; les hommes dans l’oubli des premières traditions, frappés des phénomènes sensibles, supposèrent que tous les effets indépendants de leur action étaient produits par des êtres semblables à eux, mais invisibles et plus puissants, qu’ils substituèrent à la Divinité. Contemplant la nature, appliquant en quelque sorte leurs regards sur la surface d’une mer profonde, au lieu du fond caché par les eaux, ils n’y virent que leur image. Tous les objets de la nature eurent leurs dieux, qui, formés sur le modèle des hommes, en eurent les attributs et les vices. La superstition consacra par tout l’univers les caprices de l’imagination ; et le seul vrai Dieu, seul digne d’être adoré, ne fut connu que dans un coin de la terre par le peuple qu’il s’était expressément choisi.

Dans cette progression lente d’opinions et d’erreurs qui se chassent les unes les autres, je crois voir ces premières feuilles, ces enveloppes que la nature a données à la tige naissante des plantes, sortir avant elles de la terre, se flétrir successivement à la naissance d’autres enveloppes, jusqu’à ce qu’enfin cette tige paraisse et se couronne de fleurs et de fruits, image de la tardive vérité.

Malheur donc aux nations chez lesquelles par un zèle aveugle pour les sciences, on les resserra dans les limites des connaissances actuelles en voulant les fixer. C’est par cette cause que les régions qui ont été les premières éclairées, ne sont pas celles où elles ont fait le plus de progrès. Le respect que l’éclat de la nouveauté imprime aux hommes pour la philosophie naissante tend à perpétuer les premières opinions. L’esprit de secte s’y joint, et cet esprit est naturel aux premiers Philosophes, parce que l’orgueil se nourrit de l’ignorance ; parce que moins on sait, moins on doute ; moins on a découvert, moins on voit ce qui reste à découvrir. En Égypte, et longtemps avant dans les Indes, la superstition qui faisait des dogmes de l’ancienne philosophie comme le patrimoine des familles sacerdotales, qui, en les consacrant, les enchaînait et les incorporait aux dogmes d’une fausse religion ; dans la Haute Asie, le despotisme politique, effet de l’établissement des grands Empires dans les siècles barbares, et le despotisme civil né de l’esclavage et de la pluralité des femmes qui en est une suite : la mollesse des princes, l’abattement des sujets : à la Chine, le soin même que prirent les Empereurs de régler les études, et de mêler les sciences à la constitution politique de l’État, les retinrent à jamais dans la médiocrité. Ces tiges trop fécondes en branches dès leur origine, cessèrent bientôt de s’élever.

Le temps s’écoulait, et de nouveaux peuples se formaient dans l’inégalité des progrès des nations. Les peuples policés environnés de barbares, tantôt conquérants, tantôt conquis, se mêlaient avec eux : soit que ceux-ci reçussent des premiers leurs arts et leurs lois avec la servitude, soit que vainqueurs, ils cédassent à l’empire naturel de la raison et de la politesse sur la force, la barbarie diminuait toujours.

Les Phéniciens, habitants d’une côte aride, s’étaient fait les ministres des échanges entre les peuples. Leurs vaisseaux répandus dans toute la Méditerranée, commencèrent à dévoiler les nations aux nations.

L’astronomie, la navigation, la géographie se perfectionnèrent l’une par l’autre. Les côtes de la Grèce et de l’Asie Mineure se remplirent de colonies Phéniciennes. Les colonies sont comme des fruits qui ne tiennent à l’arbre que jusqu’à leur maturité : devenues suffisantes à elles-mêmes, elles firent ce que fit depuis Carthage, ce que fera un jour l’Amérique.

Du mélange de ces colonies, indépendantes les unes des autres, avec les anciens peuples de la Grèce et avec les restes de tous les essaims de barbares qui l’avaient successivement ravagée, se forma la nation grecque, ou plutôt ce peuple de nations composé d’une foule de petits peuples, qu’une égale faiblesse et la nature du pays coupé par les montagnes et par la mer, empêchaient de s’agrandir aux dépens les uns des autres ; et que leurs associations, leurs intérêts publics et particuliers, leurs guerres civiles et nationales, leurs migrations, les devoirs réciproques des colonies et des métropoles, une langue, des mœurs, une religion commune, le commerce, les jeux publics, le tribunal des Amphictyons, mélangeaient, divisaient, réunissaient en mille manières. Dans ces révolutions, par ces mélanges multipliés, se formait cette langue riche, expressive, sonore, la langue de tous les arts.

La poésie, qui n’est que l’art de peindre par le moyen du langage, et dont la perfection dépend si fort du génie des langues qu’elle emploie, se revêtit en Grèce d’une magnificence qu’elle n’avait point connue encore. Ce n’était plus comme chez les premiers hommes, une suite de mots barbares asservis à la mesure d’un chant rustique, et aux pas d’une danse aussi grossière que la joie tumultueuse qu’elle exprimait, elle s’était parée d’une harmonie qui n’était qu’à elle. L’oreille, toujours plus difficile à contenter, avait conduit à des règles plus sévères ; et si le joug en était devenu plus pesant, les expressions, les tours nouveaux, les hardiesses heureuses multipliées à proportion, donnaient plus de force pour le porter.

Le goût avait achevé de proscrire ces figures entassées, ces métaphores gigantesques qu’on reproche à la poésie des Orientaux.

Dans ces contrées de l’Asie, où les sociétés ont pris plus tôt un état fixe, où il y a eu plus tôt des écrivains, les langues ont été fixées plus près des premières origines, et dès lors l’emphase en est devenue le caractère, parce qu’elle est une suite de la première imperfection du langage. Les langues sont la mesure des idées des hommes ; par conséquent elles n’eurent des noms dans les premiers temps que pour les objets les plus familiers aux sens ; pour exprimer des idées imparfaites, il fallut se servir de métaphores. Un mot qu’on invente n’est pas toujours entendu ; il faut, en rassemblant les signes des idées les plus approchantes, essayer de mettre l’esprit sur la voie de celle qu’on voulait lui donner. L’imagination s’étudie à saisir le fil d’une certaine analogie qui lie et nos sensations et leurs différents objets. Une analogie imparfaite ou éloignée, fit naître ces métaphores grossières et fréquentes que la nécessité plus ingénieuse que délicate emploie, que le goût désavoue, dont les premières langues sont pleines, et dont les étymologistes aperçoivent même encore les vestiges dans les plus cultivées.

Les langues, nécessairement maniées par tous les hommes, quelquefois par des hommes de génie, se perfectionnent toujours avec le temps, quand elles ne sont pas fixées par des écrits qui deviennent une règle constante pour juger de leur pureté. L’usage habituel de la parole amène sans cesse de nouvelles combinaisons d’idées, fait remarquer entre elles de nouveaux rapports, de nouvelles nuances, et fait sentir le besoin de nouvelles expressions. De plus, par les migrations des peuples, les langages se mêlent comme les fleuves, et s’enrichissent du concours de plusieurs langages.

Ainsi la langue grecque formée du mélange d’un plus grand nombre de langues, fixée plus tard que celles de l’Asie, réunit l’harmonie, l’abondance et la variété. Homère acheva de la faire triompher, y versa les trésors de son génie, et l’éleva au plus haut point par le nombre de sa poésie, le charme de ses expressions, la pompe de ses images.

Dans la suite, la liberté qui, par une révolution naturelle aux petits États, vint à s’établir dans toutes les villes sur les ruines du gouvernement d’un seul, donna au génie des Grecs un nouvel essor. Les différentes formes d’administration, où les passions opposées des puissants et des peuples les précipitaient tour à tour, enseignaient aux Législateurs à comparer, à peser tous les éléments des sociétés, à trouver le juste équilibre entre leurs forces, en même temps que les querelles et les intérêts combinés de tant de Républiques voisines, ambitieuses, faibles et jalouses, apprenaient aux États à se craindre, à s’observer sans cesse, à contrebalancer les succès par des ligues, et perfectionnaient à la fois la politique et l’art de la guerre. Ce ne fut qu’après plusieurs siècles qu’on vit paraître des Philosophes dans la Grèce ; ou plutôt ce ne fut qu’alors que l’étude de la philosophie devint le partage de certains esprits, et parut assez vaste pour les occuper entièrement. Jusque-là les poètes avaient été à la fois les seuls philosophes et les seuls historiens. Quand les hommes sont ignorants, il est aisé de tout savoir. Mais les idées n’étaient point encore assez éclaircies, les faits n’étaient point en assez grand nombre ; le temps de la vérité n’était point arrivé ; les systèmes des philosophes grecs ne pouvaient être encore qu’ingénieux. Leur métaphysique chancelante sur les plus importantes vérités, souvent superstitieuse ou impie, n’était guère qu’un amas de fables poétiques, ou un tissu de mots inintelligibles ; et leur physique elle-même n’était qu’une métaphysique frivole.

La morale, quoiqu’encore imparfaite, se sentit moins de l’enfance de la raison. Les besoins renaissants qui rappellent sans cesse l’homme à la société, et le forcent de se plier à ses lois ; cet instinct, ce sentiment du bon et de l’honnête que la Providence a gravé dans tous les cœurs, qui devance la raison, qui souvent l’entraîne malgré elle-même, ramène les Philosophes de tous les temps aux mêmes principes fondamentaux de la science des mœurs. Socrate guida ses concitoyens dans le chemin de la vertu. Platon le sema de fleurs : le charme de l’éloquence embellit ses erreurs mêmes. Aristote, l’esprit le plus étendu, le plus profond, le plus véritablement philosophique de toute l’antiquité, porta le premier le flambeau d’une analyse exacte dans la philosophie et dans les arts ; et dévoilant les principes de la certitude, et les ressorts du sentiment, il asservit à des règles   constantes la marche de la raison et la fougue même du génie.

Siècle heureux ! où tous les beaux-arts répandaient de tous côtés leur lumière ! Où le feu d’une noble émulation se communiquait avec rapidité d’une ville à l’autre ; la peinture, la sculpture, l’architecture, la poésie, l’histoire s’élevaient partout à la fois, comme on voit dans l’étendue d’une forêt mille arbres divers naître, monter, élever ensemble leur cime touffue.

Athènes gouvernée par les décrets d’une multitude, dont les orateurs calmaient ou soulevaient à leur gré les flots tumultueux ; Athènes, où Périclès avait appris aux chefs à acheter l’État aux dépens de l’État même, à dissiper ses trésors pour se dispenser d’en rendre compte ; Athènes où l’art de gouverner le peuple était l’art de l’amuser, l’art de repaître ses oreilles, ses yeux, sa curiosité toujours avide de nouvelles, de fêtes, de plaisirs, de spectacles renaissants ; Athènes dut aux mêmes vices de son gouvernement qui la firent succomber sous Lacédémone, cette éloquence, ce goût, cette magnificence, cet éclat dans tous les arts qui l’ont rendue le modèle des nations.

Tandis que les Athéniens, les Spartiates, les Thébains s’arrachent successivement la supériorité sur les autres villes, la puissance Macédonienne, telle qu’un fleuve qui par degrés surmonte ses rives, s’étend lentement dans la Grèce sous Philippe, inonde avec impétuosité l’Asie sous Alexandre. Cette foule de régions, d’États dont les conquêtes des Assyriens, des Mèdes, des Perses, en s’engloutissant successivement les unes les autres, avaient formé ce grand corps, l’ouvrage de tant de conquérants et de tant de siècles, se sépare tout à coup avec fracas à la mort du vainqueur de Darius. Les guerres entre ses Généraux établissent de nouveaux royaumes. La Syrie, l’Égypte deviennent une partie de la Grèce, et reçoivent la langue, les mœurs et les sciences de leurs conquérants.

Le commerce et les arts rendent Alexandrie la rivale d’Athènes ; l’astronomie et les sciences mathématiques y sont portées même plus haut qu’elles ne l’avaient encore été. Surtout on y vit briller cette érudition que jusque-là les Grecs avaient peu connue ; cette espèce d’étude qui s’exerce moins sur les choses que sur les livres ; qui consiste moins à produire, à découvrir qu’à rassembler et comparer, à juger ce qu’on a produit, ce qu’on a découvert ; qui ne va point en avant, mais qui tourne les yeux en arrière pour observer le chemin qu’on a fait. Les études qui demandent le plus de génie ne sont pas toujours celles qui supposent le plus de progrès dans la masse des hommes. Il est des esprits à qui la nature a donné une mémoire capable de les comparer, de leur donner cet arrangement qui les met dans tout leur jour ; mais à qui en même temps elle a refusé cette ardeur de génie qui invente et qui s’ouvre des routes nouvelles. Faits pour réunir des découvertes anciennes sous un point de vue, pour les éclaircir et même pour les perfectionner, si ce ne sont pas des flambeaux qui brillent par eux-mêmes, ce sont des diamants qui réfléchissent avec éclat une lumière empruntée, mais qu’une obscurité totale confondrait avec les pierres les plus viles.

L’univers connu, si j’ose ainsi parler, l’univers commerçant, l’univers politique s’était agrandi par les conquêtes d’Alexandre ; les dissensions de ses successeurs commençaient à présenter un spectacle plus vaste, et dans ces chocs et ces balancements des grandes Puissances, les petites villes de la Grèce situées au milieu d’elles, souvent le théâtre de leurs combats, en proie aux ravages de tous les partis, ne sentirent plus que leur faiblesse. L’éloquence ne fut plus le ressort de la politique. Dès lors avilie dans l’ombre des écoles par des déclamations puériles, elle perdit son éclat avec son pouvoir.

Cependant, déjà depuis plusieurs siècles, Rome dans l’Italie, comme dans un monde à part, marchait par une suite continuelle de triomphes à la conquête de l’univers ; victorieuse de Carthage, elle parut soudain au milieu des nations. Les peuples tremblèrent et furent soumis. Les Romains, conquérants de la Grèce, connurent un nouvel empire, celui de l’esprit et du savoir ; leur rudesse austère s’apprivoisa : Athènes trouva des disciples dans ses vainqueurs, et bientôt des émules. Cicéron déploya au Capitole et sur la tribune aux harangues une éloquence puisée dans les leçons des Grecs, et dont ses maîtres asservis ne connaissaient plus que les règles. La langue latine adoucie, enrichie, poliça l’Afrique, l’Espagne et les Gaules. Les limites de l’univers éclairé se confondirent avec celles de la puissance Romaine, et deux langues rivales, le grec et le latin, le partagèrent entre elles.

Les lois de Rome faites pour gouverner une ville, succombèrent sous le poids du monde entier. La liberté Romaine s’éteignit dans des flots de sang. Octave recueillit enfin seul le fruit des discordes civiles. Usurpateur cruel, prince modéré, il donna à la terre des jours tranquilles. Sa protection éclairée anima tous les arts. L’Italie eut un Homère moins fécond que le premier, mais plus sage, plus égal, aussi harmonieux, peut-être plus parfait. Le sublime, la raison et les grâces s’unirent pour former Horace. Le goût se perfectionna dans tous les genres.

La connaissance de la nature et de la vérité est infinie comme elles. Les arts, dont l’objet est de nous plaire, sont bornés comme nous. Le temps fait sans cesse éclore de nouvelles découvertes dans les sciences ; mais la poésie, la peinture, la musique, ont un point fixe, que le génie des langues, l’imitation de la nature, la sensibilité limitée de nos organes déterminent ; qu’elles atteignent à pas lents et qu’elles ne peuvent passer. Les grands hommes du siècle d’Auguste y arrivèrent et sont encore nos modèles.

Depuis ce temps jusqu’à la chute de l’Empire, je ne vois plus qu’une décadence générale où tout se précipite. Les hommes ne s’élèvent-ils donc que pour tomber ? Mille causes se réunissent pour dépraver de plus en plus le goût. La tyrannie, qui abaisse les esprits au-dessous de tout ce qui est grand ; le luxe aveugle, qui, né de la vanité et jugeant moins les ouvrages de l’art comme des objets de goût que comme des signes d’opulence, est aussi contraire à leur perfection qu’un amour éclairé de la magnificence lui est favorable ; l’ardeur pour les choses nouvelles dans ceux qui n’ayant point assez de génie pour en inventer, n’ont que trop souvent assez d’esprit pour gâter les anciennes ; l’imitation des fautes des grands auteurs, et même l’imitation déplacée de leurs beautés. Les écrivains se multiplient dans les provinces et corrompent la langue. Je ne sais quels restes de l’ancienne philosophie grecque mêlée avec une foule d’allégories vaines, avec les prestiges de la magie, s’emparent des esprits, étouffent la saine physique qui commençait à naître dans les écrits de Sénèque et de Pline l’Ancien.

Bientôt l’Empire, abandonné aux caprices d’une milice insolente, devient la proie d’une foule de tyrans qui, en se l’arrachant les uns aux autres, promènent dans les provinces la désolation et le ravage. La discipline militaire s’anéantit. Les barbares du Nord pénètrent de tous côtés. Les peuples se précipitent sur les peuples : les villes deviennent désertes, les campagnes incultes, et l’Empire d’Occident affaibli par le transport de toutes les forces à Constantinople, ruiné en détail par tant de ravages redoublés, s’affaisse enfin tout à coup, et laisse les Bourguignons, les Goths, les Francs se disputer ses vastes débris, et fonder des royaumes dans les diverses contrées de l’Europe.

Serait-ce dans ce sanctuaire que je passerais sous silence cette nouvelle lumière, qui, tandis que l’Empire marchait à sa ruine, s’était répandue sur l’univers, lumière plus précieuse mille fois que celle des lettres et de la philosophie. Religion sainte ! pourrais-je oublier les mœurs perfectionnées, les ténèbres de l’idolâtrie enfin dissipées, les hommes éclairés sur la Divinité ! Dans la ruine presque totale des lettres, vous seule formiez encore des écrivains qu’animait le désir d’instruire les fidèles ou de repousser les attaques des ennemis de la Foi ; et quand l’Europe fut la proie des barbares, vous seule apprivoisâtes leur férocité ; vous seule avez perpétué l’intelligence de la langue latine abolie ; vous seule nous avez transmis à travers tant de siècles l’esprit, si j’ose ainsi parler, de tant de grands hommes confié à cette langue, et la conservation du trésor des connaissances humaines prêt à se dissiper est un de vos bienfaits.

Mais la plaie du genre humain était trop profonde : il fallait des siècles pour la guérir. Si Rome n’avait été conquise que par un seul peuple, le chef serait devenu romain, et sa nation aurait été absorbée dans l’empire avec sa langue : on aurait vu ce que l’histoire du monde présente, plus d’une fois, le spectacle d’un peuple policé envahi par des barbares qui leur communique ses mœurs, son langage, ses connaissances, et les force de ne faire avec lui qu’un seul peuple. Cicéron, Virgile auraient soutenu la langue latine, comme Homère, Platon, Démosthène avaient défendu la leur contre la puissance romaine. Mais trop de peuples, trop de ravages se succédèrent ; trop de couches de barbarie furent données coup sur coup, avant que les premières eussent le temps de disparaître et de céder à la force des sciences romaines. Les conquérants trop nombreux, trop uniquement livrés à la guerre, furent pendant plusieurs siècles trop occupés de leurs dissensions : le génie des romains s’éteignit, et leur langue se perdit, confondue avec les langues germaniques.

C’est une suite du mélange de deux langues, qu’il s’en forme une nouvelle différente de chacune d’elles ; mais il se passe bien du temps avant qu’elles puissent se confondre d’une manière assez intime. La mémoire flottante entre les deux se détermine au hasard pour les expressions de l’une ou de l’autre : l’analogie, c’est-à-dire l’art de former les conjugaisons, les déclinaisons, d’exprimer les rapports des objets, d’arranger les expressions dans le discours, n’a plus de règles fixes. Les idées se lient d’une manière confuse : plus d’harmonie, plus de clarté dans le langage. Versez deux liqueurs dans le même vase : vous les verrez se troubler, s’obscurcir, et ne reprendre la transparence qu’elles avaient séparément, que lorsque le temps aura rendu leur mélange plus intime et plus homogène. Ainsi, jusqu’à ce qu’une longue suite de siècles ait achevé de donner au nouveau langage sa couleur propre et uniforme, la poésie, l’éloquence, le goût disparaissent presque entièrement. Ainsi, de nouvelles langues naissaient en Europe, et dans le chaos de leur première formation, l’ignorance et la grossièreté dominaient partout.

Déplorable empire des Césars, faut-il que de nouveaux malheurs poursuivent encore jusqu’aux restes échappés à ton naufrage ? Faut-il que la barbarie détruise à la fois tous les asiles des arts ? Et toi, Grèce aussi, tes honneurs sont donc éclipsés ? Le Nord enfin paraît s’être épuisé, et de nouveaux orages se forment dans le Midi, contre les seules provinces qui ne gémissent point encore sous un joug étranger.

L’étendard d’un faux prophète réunit les pâtres errants dans les déserts de l’Arabie : en moins d’un siècle la Syrie, la Perse, l’Égypte, l’Afrique sont couvertes par le torrent fougueux qui embrasse dans ses ravages depuis les frontières de l’Inde jusqu’à l’Océan Atlantique et aux Pyrénées. L’Empire Grec, resserré dans des bornes étroites, dévasté au midi par les Sarrazins, et depuis par les Turcs ; au nord par les Bulgares ; désolé au dedans par les factions et par l’instabilité de son trône, tombe dans un état de faiblesse et de langueur, et la culture des lettres et des arts cesse d’occuper des hommes avilis dans une lâche indolence.

En vain Charlemagne dans l’Occident veut ranimer quelques étincelles d’un feu enseveli sous la cendre ; leur éclat est aussi passager que faible. Bientôt les discordes de ses petits-fils troublent son Empire. Le Nord fait encore sortir de son sein de nouveaux destructeurs ; les Normands, les Hongrois couvrent encore l’Europe de nouvelles ruines et de nouvelles ténèbres. Dans la faiblesse générale une nouvelle forme de gouvernement achève de tout perdre. La puissance royale anéantie fait place à cette foule de petites souverainetés subordonnées les unes aux autres, entre lesquelles les lois des fiefs entretiennent je ne sais quelle fausse image de l’ordre au sein même de l’anarchie qu’elles perpétuent.

Les Rois sans autorité, les nobles sans frein, les peuples esclaves, les campagnes couvertes de forteresses, et sans cesse ravagées ; la guerre allumée entre une ville et une ville, un village et un village ; pénétrant, si j’ose ainsi parler, toute la masse des royaumes ; nul commerce, toute communication interrompue ; les villes habitées par des artisans pauvres et sans émulation ; les seules richesses, le seul loisir dont quelques hommes jouissent encore, perdues dans l’oisiveté d’une noblesse répandue çà et là dans ses châteaux, et qui ne savait que se livrer des combats inutiles à la patrie. L’ignorance la plus grossière étendue sur toutes les nations, sur toutes les professions ! Tableau déplorable, mais trop ressemblant, de l’Europe pendant plusieurs siècles.

Et cependant du sein de cette barbarie ressortiront un jour les sciences et les arts perfectionnés. Au milieu de l’ignorance un progrès insensible prépare les éclatants succès des derniers siècles. Sous cette terre se développent déjà les faibles racines d’une moisson éloignée. Les villes, chez tous les peuples policés, sont par leur nature le centre du commerce et des forces de la société. Elles subsistaient, et si l’esprit du gouvernement féodal, né des anciennes coutumes de la Germanie combinées avec quelques circonstances accidentelles, les avait abaissées, c’était dans la constitution des États une contradiction qui devait s’effacer à la longue. Je vois bientôt les villes se relever sous la protection des princes. Ceux-ci, en tendant la main aux peuples opprimés, diminuer la puissance de leurs vassaux, et rétablir peu à peu la leur.

On étudiait déjà le latin et la théologie dans les universités, avec la dialectique d’Aristote. Dès longtemps les Arabes musulmans s’étaient instruits dans la philosophie des Grecs ; et leurs lumières se répandaient dans l’Occident. Les mathématiques s’étaient rendues, par leurs travaux, plus indépendantes que les autres sciences de la perfection du goût, et peut-être même de la justesse de l’esprit. On ne peut les étudier sans être conduit au vrai. Toujours certaines, toujours pures, les vérités naissaient environnées des erreurs de l’astrologie judiciaire. Les chimériques espérances du grand œuvre, en amenant les philosophes arabes à séparer, à rapprocher tous les éléments des corps, avaient fait éclore sous leurs mains la science immense de la chimie, et l’avaient répandue partout où les hommes peuvent être trompés par leurs désirs avides. Enfin, de tous côtés les arts mécaniques se perfectionnaient par cela seul que le temps s’écoulait, parce que dans la chute même des sciences et du goût, les besoins de la vie les conservent, et parce que, dès lors, dans cette foule d’artisans qui les cultivent successivement, il est impossible qu’il ne se rencontre quelqu’un de ces hommes de génie qui sont mêlés avec le reste des hommes, comme l’or avec la terre d’une mine.

De là quelle foule d’inventions ignorées des Anciens, et dues à un siècle barbare ! Notre art de noter la musique, les lettres de change, notre papier, le verre à vitres, les grandes glaces, les moulins à vent, les horloges, les lunettes, la poudre à canon, l’aiguille aimantée, la perfection de la marine et du commerce. Les arts ne sont que l’usage de la nature, et la pratique des arts est une suite d’expériences physiques qui la dévoilent de plus en plus. Les faits s’amassaient dans l’ombre des temps d’ignorance, et les sciences, dont le progrès pour être caché, n’en était pas moins réel, devaient reparaître un jour accrues de ces nouvelles richesses ; et telles que ces rivières qui, après s’être dérobées quelque temps à notre vue dans un canal souterrain, se montrent plus loin grossies de toutes les eaux filtrées à travers les terres.

Différentes suites d’événements naissent dans les différentes contrées du monde, et toutes comme par autant de routes séparées concourent enfin au même but, à relever l’esprit humain de ses ruines. Ainsi pendant la nuit on voit les étoiles se lever successivement ; elles s’avancent chacune sur leur cercle ; elles semblent dans leur révolution commune entraîner avec elles toute la sphère céleste, et nous amener le jour qui les suit. L’Allemagne, le Danemark, la Suède, la Pologne, par les soins de Charlemagne et des Othon, la Russie par le commerce avec l’Empire des Grecs, cessent d’être des forêts incultes. Le Christianisme, en rassemblant ces sauvages épars, en les fixant dans des villes, va tarir pour jamais la source de ces inondations tant de fois funestes aux sciences. L’Europe est encore barbare ; mais ses connaissances portées chez des peuples plus barbares encore, sont pour eux un progrès immense. Peu à peu les mœurs apportées de la Germanie dans le midi de l’Europe disparaissent. Les nations, dans les querelles des Nobles et des Princes, commencent à se former les principes d’un gouvernement plus fixe, à acquérir par la variété des circonstances où elles se trouvent, le caractère particulier qui les distingue. Les guerres contre les Musulmans dans la Palestine, en donnant à tous les États de la Chrétienté un intérêt commun, leur apprennent à se connaître, à s’unir, jettent les semences de cette politique moderne par laquelle tant de nations semblent ne composer qu’une vaste république. Déjà on voit l’autorité royale renaître en France ; la puissance du peuple s’établir en Angleterre ; les villes d’Italie se former en républiques et présenter l’image de l’ancienne Grèce ; les petites monarchies d’Espagne chasser les Maures devant elle, et se rejoindre peu à peu dans une seule. Bientôt les mers qui jusque-là séparaient les nations, en deviennent le lien par l’invention de la boussole. Les Portugais à l’Orient, les Espagnols à l’Occident, découvrent de nouveaux mondes. L’univers est enfin connu.

Déjà le mélange des langues barbares avec le latin a produit, dans la suite des siècles, de nouvelles langues ; tandis que l’italienne, moins éloignée de leur source commune, moins mêlée avec les langues étrangères, s’élève la première à l’élégance du style et aux beautés de la poésie. Les Ottomans répandus dans l’Asie et dans l’Europe avec la rapidité d’un vent impétueux, achèvent d’abattre l’Empire de Constantinople, et dispersent dans l’Occident les faibles étincelles des sciences que la Grèce conservait encore.

Quel art naît tout à coup comme pour faire voler en tous lieux les écrits et la gloire des grands hommes qui vont paraître ? Que les moindres progrès sont lents en tous genres ! Depuis deux mille ans les médailles présentent à tous les yeux des caractères imprimés sur l’airain, et après tant de siècles un particulier obscur soupçonne qu’on peut en imprimer sur le papier. Aussitôt les trésors de l’antiquité, tirés de la poussière, passent dans toutes les mains, pénètrent dans tous les lieux, vont porter la lumière aux talents qui se perdraient dans l’ignorance, vont appeler le génie du fond de sa retraite.

Les temps sont arrivés. Sors, Europe, de la nuit qui te couvrait ! Noms immortels des Médicis, de Léon X, de François Ier, soyez consacrés à jamais ! Que les bienfaiteurs des arts partagent la gloire de ceux qui les cultivent ! Je te salue, ô Italie ! Heureuse terre, pour la seconde fois la Patrie des lettres et du goût, la source d’où leurs eaux se sont répandues pour fertiliser nos régions. Notre France ne regarde encore que de loin tes progrès. Sa langue, encore infectée d’un reste de barbarie, ne peut les suivre. Bientôt de funestes discordes déchireront l’Europe entière. Des hommes audacieux ont ébranlé les fondements de la Foi et ceux des Empires : les tiges fleuries des beaux-arts croissent-elles arrosées de sang ? Un jour viendra, et ce jour n’est pas loin, qu’elles embelliront toutes les contrées de l’Europe.

Temps, déploie tes ailes rapides ! Siècle de Louis, siècle des Grands Hommes, siècle de la Raison, hâtez-vous ! Déjà dans les troubles de l’hérésie, la fortune des États longtemps agitée a achevé, comme par une dernière secousse, de prendre une raisonnable fixité. Déjà l’étude opiniâtre de l’Antiquité a remis les esprits au point où elle s’était arrêtée. Déjà cette multitude de faits, d’expériences, d’instruments, de manœuvres ingénieuses que la pratique des arts accumulait depuis tant de siècles, a été tirée de l’obscurité par l’impression. Déjà les productions des deux mondes rassemblées sous les yeux par un commerce immense, sont devenues le fondement d’une physique inconnue jusque-là, et dégagée enfin des spéculations étrangères. Déjà de tous côtés des regards attentifs sont fixés sur la nature. Les moindres hasards mis à profit, enfantent les découvertes. Le fils d’un artisan, dans la Zélande, assemble en se jouant deux verres convexes dans un tube. Les limites de nos sens sont reculées, et dans l’Italie les yeux de Galilée ont découvert un nouveau ciel. Déjà Kepler, en cherchant dans les astres les nombres de Pythagore, a trouvé ces deux fameuses lois du cours des planètes, qui deviendront un jour dans les mains de Newton la clef de l’univers. Déjà Bacon a tracé à la postérité la route qu’elle doit suivre.

Quel mortel ose rejeter les lumières de tous les âges, et les notions mêmes qu’il a crues les plus certaines ? Il semble vouloir éteindre le flambeau des sciences pour le rallumer lui seul au feu pur de la raison. Veut-il imiter ces peuples de l’Antiquité chez lesquels c’était un crime d’allumer à des feux étrangers celui qu’on faisait brûler sur l’autel des Dieux. Grand Descartes ! s’il ne vous a pas été donné de trouver toujours la vérité, du moins vous avez détruit la tyrannie de l’erreur.

La France, que l’Espagne et l’Angleterre ont déjà devancée dans la gloire de la poésie, la France dont le génie n’achève de se former que lorsque l’esprit philosophique commence à se répandre, devra peut-être à cette lenteur même l’exactitude, la méthode, le goût sévère de ses écrivains. Les pensées subtiles et recherchées, le pesant étalage d’une érudition fastueuse, corrompent encore notre littérature. Étrange différence de nos progrès dans le goût et de ceux des Anciens ! L’avancement réel de l’esprit humain se décèle jusque dans ses égarements. Les caprices de l’architecture gothique n’appartiennent point à ceux qui n’ont que des cabanes de bois ; l’acquisition des connaissances chez les premiers hommes et la formation du goût marchaient pour ainsi dire du même pas. De là une rudesse grossière, une trop grande simplicité étaient leur apanage. Guidés par l’instinct et l’imagination, ils saisirent peu à peu ces rapports entre l’homme et les objets de la nature, qui sont les seuls fondements du beau. Dans les derniers temps, où malgré l’imperfection du goût, le nombre des idées et des connaissances était augmenté, où l’étude des modèles et des règles avait fait perdre de vue la nature et le sentiment, il fallait revenir par la perfection au point où les premiers hommes avaient été conduits par un instinct aveugle ; et qui ne sait que c’est là le suprême effort de la raison ?

Enfin toutes les ombres sont dissipées. Quelle lumière brille de toutes parts ! Quelle foule de grands hommes dans tous les genres ! Quelle perfection de la raison humaine ! Un homme, Newton, a soumis l’infini au calcul ; a dévoilé les propriétés de la lumière qui, en éclairant tout, semblait se cacher elle-même ; a mis dans la balance les astres, la terre et toutes les forces de la nature. Cet homme a trouvé un rival. Leibniz embrasse dans sa vaste intelligence tous les objets de l’esprit humain. Les différentes sciences resserrées d’abord dans un petit nombre de notions simples, communes à tous, ne peuvent plus, lorsqu’elles sont devenues par leurs progrès plus étendus et plus difficiles, être envisagées que séparément ; mais un progrès plus grand encore les rapproche, parce qu’on découvre cette dépendance mutuelle de toutes les vérités qui en les enchaînant entre elles les éclaire l’une par l’autre ; parce que si chaque jour ajoute à l’immensité des sciences, chaque jour les rend plus faciles ; parce que les méthodes se multiplient avec les découvertes, parce que l’échafaud s’élève avec l’édifice.

Ô Louis ! quelle majesté t’environne ! quel éclat ta main bienfaisante a répandu sur tous les arts ! Ton peuple heureux est devenu le centre de la politesse. Rivaux de Sophocle, de Ménandre, d’Horace, rassemblez-vous autour de son trône ! Académies savantes, naissez ! unissez vos travaux pour la gloire de son règne ! Quelle multitude de monuments publics, de productions du génie, d’arts nouveaux inventés, d’arts anciens perfectionnés ! Qui pourrait suffire à les peindre ! Ouvrez les yeux et voyez ! Siècle de Louis-le-Grand, que votre lumière embellisse le règne précieux de son successeur ! Quelle soit à jamais durable, qu’elle s’étende sur tout l’univers ! Puissent les hommes faire sans cesse de nouveaux pas dans la carrière de la vérité ! Plus tôt encore puissent-ils devenir sans cesse meilleurs et plus heureux !

Au milieu de ces vicissitudes des opinions, des sciences, des arts et de tout ce qui est humain, jouissez, Messieurs, du plaisir de voir cette religion à laquelle vous avez consacré vos cœurs et vos talents, toujours semblable à elle-même, toujours pure, toujours entière, se perpétuer dans l’Église, conserver tous les traits du sceau dont l’a marquée la Divinité. Vous serez ses ministres, et vous serez dignes d’elle. La Faculté attend de vous sa gloire, l’Église de France ses lumières, la Religion ses défenseurs : le génie, l’érudition et la piété s’unissent pour fonder leurs espérances.

 

A propos de l'auteur

L’Institut Coppet est une association loi 1901 dont la mission est de participer, par un travail pédagogique, éducatif, culturel et intellectuel, à la renaissance et à la réhabilitation de l’école française d’économie politique, et à la promotion des différentes écoles de pensée favorables aux valeurs de liberté, de propriété, de responsabilité et de libre marché.

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