Les coutumes indigènes de la Côte d’Ivoire

Les coutumes indigènes de la Côte d’Ivoire

Par Yves Guyot

(Bulletins et Mémoires de la Société d’Anthropologie de Paris, 1902)


4 DÉCEMBRE 1902

LES COUTUMES INDIGÈNES DE LA CÔTE D’IVOIRE.

Par F. J. Clozel, Secrétaire de la Côte d’Ivoire,

Et Roger Villamur, Juge-président à Bingerville. 

(Analysé par M. Yves Guyot.)

 

Ce volume est une contribution précieuse à l’ethnographie. Il est le résultat d’une enquête, faite systématiquement par le Gouverneur p. i. de la Côte d’Ivoire auprès des fonctionnaires et des officiers répartis sur les territoires de la colonie. Un questionnaire leur a été envoyé portant sur les sujets suivants : Droit civil : 1° de la famille ; 2° du mariage ; 3° de la filiation ; 4° de la tutelle, etc ; 5° de la propriété ; 6° des successions ; 7° des contrats ; 8° de la prescription. — Droit criminel : 1° de l’infraction ; 2° des peines ; 3° réformes. — Organisation judiciaire et procédure. 

Ce volume représente les pandectes de la Côte d’Ivoire. 

Il est précédé d’une introduction, qui indique la répartition des habitants et la caractéristique de leurs divers groupes.

Les populations réunies comptent 1 139 000 habitants ; les populations évaluées, 820 000, soit un total de 1 959 000 ou en chiffres ronds 2 millions, répartis sur 300 000 kilomètres carrés, ce qui donne 6 habitants par kilomètre carré. La suppression des guerres intestines de tribu à tribu, sous la paix française, développera cette population. Les auteurs dissipent nettement l’illusion que les colonies, placées sous le climat tropical, peuvent servir de déversoir « au trop plein de la vieille Europe. Les immigrants de race blanche y fondraient sous le climat. L’indigène est la base de toute prospérité, le pivot de tout progrès. »

De là, la nécessité de connaître ses mœurs, ses coutumes, sa psychologie. 

Les Agni, parents des Achanti, appartiennent à la grande famille ethnique, qui peuple la Côte d’Or et plus du tiers de la Côte d’Ivoire.

M. Roger Villamur a fait ressortir l’analogie de leur droit avec le droit romain et le droit moderne européen.

Le mariage se fait très régulièrement ; l’inceste est prohibé. Le mari envoie aux parents de la jeune fille une dot qui représente son achat ; mais, toutefois, il y a des différences selon les régions.

Dans le cercle du Baoulé, d’après M. Delafosse, auteur du Manuel de langue Agni, qui a administré ce district, le mariage ne se fait que par consentement mutuel sans que l’achat ou la dot existent soit du côté du mari, soit du côté de la femme. M. Tellier indique que dans le district de l’Indéiné, le mari doit verser une dot de 50 à 200 francs  ; M. Cartron dit que, dans le Sanwi, le jeune homme donne un cadeau ; M. le capitaine Benquey dit que le mari chez les Abrons apporte un sac de sel, deux pagnes du pays, une pièce d’étoffe et une somme d’argent de 28 fr. 75. Évidemment, cette générosité représente un achat plus ou moins atténué dans la forme. La jeune fille est consultée, partout où l’Islam n’a pas encore fait sentir son influence.

Le mariage est une affaire civile. La polygamie est répandue ; mais les femmes vivent en bonne intelligence. Elles ne sont pas assujetties à des travaux plus durs que les femmes françaises.

Le père a un droit de correction modérée sur ses enfants : mais il peut les mettre en gage.

La propriété repose sur l’occupation. La culture la rend individuelle. Ce qui n’est pas cultivable reste indivis. Les Agni distinguent entre la propriété mobilière et la propriété immobilière.

Le contrat, qui est toujours verbal, se passe devant témoins, mais sans formalités solennelles.

Les Agni considèrent que la filiation maternelle présente une certitude que ne donne pas la filiation paternelle. D’après M. Delafosse, voici l’ordre de succession chez les Baoulé : 1° frère ou sœur utérins ; 2° neveux ou nièces, fils ou filles de sœur utérine ; 3° oncles ou tantes, frères ou sœurs utérins de mère, etc.

Les féticheurs jouent un rôle terrible. Quand quelqu’un meurt, sa mort n’est jamais considérée comme naturelle. Un féticheur désigne un individu comme en étant l’auteur responsable. Le malheureux est obligé de payer une amende ; s’il est désigné plusieurs fois, il est expulsé de la tribu. Quelquefois il est tué.

L’occupation française a supprimé les sacrifices humains  ; et M. Roger Villamur cite un fait personnel, qui prouve que cette coutume est bien détruite.

Le féticheur est l’être néfaste de ces tribus. Il exploite toutes les crédulités et toutes les terreurs. Dans les palabres, il déclare souvent que ses fétiches lui ont révélé la culpabilité d’un individu qui est innocent. Impossible de contester. Tout ce que peuvent faire les co-jureurs, c’est d’assurer « que l’individu désigné, ils le connaissent depuis longtemps, comme honnête, doux, et que s’il s’est rendu coupable, ce ne peut être que dans un accès de démence momentanée. » Ils n’osent contester le bien fondé de l’accusation du féticheur ; ils se bornent à plaider les circonstances atténuantes et à obtenir une réduction de peine.

Les épreuves judiciaires ont quelquefois l’avantage de contre-balancer le pouvoir du féticheur. C’est l’absurdité corrigée par une autre absurdité.

Quant aux peines corporelles, elles sont légères ; quelques coups de fouet et le serment de ne pas s’enfuir. Le fond de la pénalité, c’est le dédommagement, le werhgeld germanique.

Le fétichisme est refoulé par l’islamisme, qui a pénétré tout le groupe du pays Mandé, relevant de la Côte d’Ivoire, s’étendant un peu au-dessous du 8e degré de latitude au 10e, et du 5e degré 30 au 10e 20 de longitude. On peut évaluer leur population à 410 000 personnes, dont la grande majorité appartient aux Senoufo, probablement autochtones, forgerons très habiles qui, dans les armées de Samory, fabriquaient des pièces de fusil Gras et de Kropatcheck.

Ne formant pas même de tribus, mais de simples familles, ils ont laissé les Mandé-Dyoula prendre le pouvoir politique, non point par conquête violente, mais par pénétration. M. Binger a décrit, dans son livre : Esclavage, Islamisme et Christianisme, la manière dont ils ont procédé. M. Clozel dit : « Peut-être devrions-nous nous approprier un peu de leur méthode, dans le plus grand intérêt de l’humanité et de l’occupation pacifique de nos colonies africaines. »

Plus loin (p. 41), il ajoute que « si nous ne réussissons pas mieux, chez les noirs, c’est bien souvent faute de savoir nous y prendre. »

L’amiral Réveillère a indiqué la cause de l’attraction de l’Islam sur les noirs : « Tout noir qui professe l’Islam est l’égal de tous les musulmans. Entre l’apôtre et le disciple, il n’y a aucune barrière de races » ; tandis que l’Européen le traite presque toujours avec dédain.

Samory a dévasté toute cette région des Mandé. Kong, qui avait 15 000 habitants, a été détruite par lui.

Les tribus Mandé ont subi une double influence, celle des Achanti et celle de l’Islam.

L’Islam a fait rétrograder la situation de la femme. Il a changé l’ordre de succession. Le frère aîné et les enfants du de cujus sont héritiers. La pénalité semble dominée par deux idées : le talion et la vengeance. Mais elle comporte aussi une peine morale qui s’appelle le blâme public.

Le volume de MM. Clozel et Villamur comprend l’étude d’un groupe de populations qu’on appelle peuplades des Lagunes : elles occupent la partie de la Côte d’Ivoire comprise entre le Comoë et le Bandama inférieurs.

Ces noirs sont grands, bien musclés, bien proportionnés. La plupart de leurs coutumes sont les mêmes que celles des Agni. « Ce serait une erreur de croire que la condition de la femme y soit malheureuse. On peut dire, d’une façon générale, que l’homme n’exige d’elle que les travaux qui, sous toutes les latitudes, rentrent dans les attributions de la femme, épouse et mère ». La propriété individuelle est fondée sur l’exploitation. Elle redevient commune quand elle n’est plus exploitée. Les enfants indigènes possèdent une intelligence très vive et rapidement arrivent à parler français. Ils sont capables de faire mieux que des interprètes.

Le livre IVe traite des coutumes des tribus de la côte occidentale. Les indigènes de la partie du littoral, comprise entre Fresco et Bliéron, sont connus sous le nom de Kroumen, dispersés dans des villages que ne réunit aucun lien. Ils sont d’une taille et d’une musculature exceptionnelles et sont passionnés pour la mer.

Leurs coutumes ont de nombreux points communs avec celles des Agni. Cependant, les Négau admettent la parenté par les deux tiges, paternelle et maternelle.

Dans toutes ces tribus, ou trouve des esclaves. À la mort de leurs maîtres, on les sacrifiait en tout ou en partie. L’occupation française a fait disparaître cette coutume. Les auteurs du livre ont une tendance à trouver bonne la condition de l’esclave. Ils exagèrent peut-être ce sentiment par réaction contre les tendances, qui voudraient supprimer complètement cette institution.

Les auteurs de cette intéressante étude considèrent que la plupart des institutions sont bien plus à améliorer doucement qu’à supprimer violemment. Celle qu’ils considèrent comme la plus détestable est celle des fétiches. Mais on ne peut arriver à les faire disparaître qu’en transformant la psychologie des indigènes de la Côte d’Ivoire, et nous savons, par ce qui se passe en Europe — et en France même — que cette tâche n’est pas facile.

M. Yves Guyot termine en annonçant que M. Villamur, présent à la séance, se tient prêt à répondre aux questions qui pourraient lui être adressées par les membres de la Société.

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