La morale économique des Fables de La Fontaine

Il n’est pas inhabituel pour des historiens de la pensée économique de rechercher chez les plus anciens de nos philosophes, ou chez quelques-uns de nos romanciers, les traces d’une réflexion économique ou les modalités de traitement, dans leurs œuvres, des questions strictement économiques. Il est pourtant rare qu’ils jettent leurs regards sur des auteurs de poésies, de contes, ou de fables. Alors, avant qu’on se mette à écrire, un jour peut-être, The Economics of Alice in Wonderland ou d’autres études économiques du même registre, nous livrons ici une analyse des principes économiques contenus dans les fameuses Fables de La Fontaine.


La morale économique des Fables de La Fontaine

par Benoît Malbranque

(Laissons Faire, n°4, septembre 2013)

 

     Jean de La Fontaine n’était certainement pas un économiste. Il vécut d’ailleurs à une époque où elle était encore dans les langes, et ce n’est pas ce fameux écrivain qui l’en a sorti. Et pourtant, derrière ses fables, et, pour ainsi dire, dans le blanc de ses ouvrages, nous trouvons nombre de propos de nature économique, ou qui adressent des questions normalement étudiées par les économistes.

     La première, et la plus fondamentale, nait de son étude de la pauvreté et de ses moyens de la soulager, qui est un thème qui revient souvent dans son œuvre. Ce n’est pas à la providence, nous explique-t-il, ce n’est pas non plus à l’intervention d’une puissance salvatrice comme le gouvernement, qu’il convient selon lui de s’en remettre. « Aide-toi, le ciel t’aidera » rappelle-t-il avec force. (VI, 18) [1] L’outil ultime par lequel l’homme peut parvenir à satisfaire ses besoins n’est donc pas l’éternelle imploration. Qu’est-ce donc ? Quels sont les outils dont l’homme, faible par sa constitution, dispose non pour être heureux, non pour jouir, mais pour survivre, car :

« Sots qui ne voient pas que le plus grand des soins
Ce doit être celui d’éviter la famine… » (III, 6.)

     Quels sont ces outils ? La Fontaine nous indique le principal, et celui que les économistes après lui n’auront de cesse de célébrer : le travail.  « Le travail annuel d’une nation, écrira Adam Smith en tête de son célèbre ouvrage, est la source primitive d’où elle tire toutes les choses propres aux besoins et aux commodités de la vie ». [2] Jean de La Fontaine n’en fait certainement pas la base, comme Smith, de la valeur des choses, et, de ce point de vue, il était davantage partisan de l’approche subjectiviste : la valeur d’un produit naît du besoin qu’on en a. Mais le travail, il le célèbre, il le vante, il le promeut. Dans sa fable « Le laboureur et ses enfants », il décrit même le travail comme un « trésor ». Voici ses mots :

« Travaillez, prenez de la peine ;
C’est le fonds qui manque le moins.
Un riche laboureur, sentant sa mort prochaine,
Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins
Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage
Que vous ont laissé nos parents :
Un trésor est caché dedans.
Je ne sais pas l’endroit, mais un peu de courage
Vous le fera trouver : vous en viendrez à bout.
Remuez votre champ, dès qu’on aura fait l’oût ;
Creusez, fouillez, bêchez, ne laissez nulle place
Où la main ne passe et repasse.
Le père mort, les fils vont retourner le champ,
Deçà, delà, partout ; si bien qu’au bout de l’an,
Il en rapporta davantage.
D’argent, point de caché ; mais le père fut sage
De leur montrer avant sa mort
Que le travail est un trésor. » (V, IX)

     C’est là, chez La Fontaine, un thème récurrent. Il n’a de cesse de le dire dans différentes fables : le travail enrichit, bien sûr, mais le travail fait davantage, il libère, il soulage, il moralise. C’est donc là, au fond, le conseil qu’il donne aux miséreux de son époque, et aux réformateurs qui voulaient s’occuper de leur sort : le travail est la meilleure solution à l’extinction du paupérisme. Il écrit par exemple :

« Quatre chercheurs de nouveaux mondes
Presque nus, échappés à la fureur des ondes,
Un trafiquant, un noble, un pâtre, un fils de roi,
Réduits au sort de Bélisaire,
Demandaient aux passants de quoi
Pouvoir soulager leur misère…
Ils s’assirent enfin au bord d’une fontaine :
Là, le conseil se tint entre les pauvres gens,
Le prince s’étendit sur le malheur des grands.
Le pâtre fut d’avis qu’éloignant la pensée
De leur aventure passée,
Chacun fit de son mieux et s’appliquât au soin
De pourvoir au commun besoin
La plainte, ajouta-t-il, guérit-elle son homme ?
Travaillons : c’est de quoi nous mener jusqu’à Rome. » (X, 16)

     De sa défense du travail, que nous avons vu vigoureuse, et tout à fait sensée, naît aussi, et tout naturellement, une défense de l’épargne. L’épargne permet de se garantir contre les aléas de la vie ; elle protège de la misère passagère ; elle seule permet l’autonomie véritable. En somme, elle est une vertu. Est-il besoin, pour prouver ces développements sur la pensée de La Fontaine, de citer la Cigale et la Fourmi, pour le prouver ? Nous la croyons trop connue. Citons plutôt une autre fable, d’ailleurs encore plus éloquente de ce point de vue. La Fontaine y explique la nécessité de faire des réserves, de remplir ses greniers et son armoire de denrées. Là encore, on retrouvera, d’ailleurs, une célébration du travail :

« Quand vous mourrez de faim,
De froid, de langueur, de misère,
Quand Phébus régnera sur un autre hémisphère,
Alors, je jouirai du fruit de mes travaux :
Je n’irai, par monts, ni par vaux,
M’exposer au vent, à la pluie ;
Je vivrai sans mélancolie :
Le soin que j’aurai pris de soins m’exemptera.
Je vous enseignerai par-là
Ce que c’est qu’une fausse ou véritable gloire.
Adieu ; je perds mon temps ; laissez-moi travailler :
Ni mon grenier, ni mon armoire,
Ne se remplit à babiller. » (IV, 3)

     On le voit, le travail et l’épargne sont de grandes vertus. L’enrichissement même n’est pas condamné par La Fontaine, et c’est toujours positivement qu’il présente ses animaux qui travaillent, qui s’enrichissent, et qui amassent des produits. Néanmoins, s’il défend l’épargne, s’il la glorifie même, ce n’est jamais au prix de défendre l’avarice. Elle est « compagne et sœur de l’ignorance » (X, 5) assène-t-il quelque part. Une autre fois il adresse la question directement, se moque de la stupidité de l’accumulation pour l’accumulation, et conclut : « L’avare rarement finit ses jours sans pleurs. » (IX, 15)

     À la manière d’Adam Smith, qui vantait le travail pour ensuite défendre, im-médiatement, la nécessité et l’efficacité de sa division, La Fontaine proclame aussi les vertus de la division du travail. Le travail est une vertu, oui, mais l’organisation sociale nécessite que chacun, comme le disait déjà Platon, « ne fasse qu’une chose, celle à laquelle il est propre » :

« République prudente et sage
De ses moindres sujets sait tirer quelque usage,
Et connaît les divers talents.
Il n’est rien d’inutile aux personnes de sens. »
(Fables, Livre V, Fable XIX, « Le lion s’en allant en guerre »)

     La hauteur morale de La Fontaine lui fait comprendre la nécessité de toutes les activités productives de la société, et leur utilité pour la prospérité de la nation. « On a toujours besoin d’un plus petit que soi » rappelle-t-il dans une phrase restée célèbre. Mais pour autant, il se fait le partisan de l’ordre, et, plus encore, de la hiérarchie. La société doit être hiérarchisée : elle doit avoir une tête, c’est-à-dire des classes dirigeantes, ou une élite. C’est ce qu’il explique dans une fable amusante, où il met en scène l’élite de la société, avec le bas peuple, et où, avec une inspiration presque marxiste, il suppose que les basses classes de la société (la queue) voudraient renverser les élites (la tête) :

« La tête avait toujours marché devant la queue ;
La queue au ciel se plaignit
Et lui dit :
Je fais mainte et mainte lieue

Comme il plait à celle-ci ;
Croit-elle que toujours j’en veuille user ainsi ?
Je suis son humble servante,
On m’a faite, Dieu merci,
Sa sœur et non sa servante,
Qu’on me laisse précéder,
À mon tour, ma sœur la tête :
Je la conduirai si bien
Qu’on ne se plaindra de rien.
Le ciel eut pour ces vœux une bonté cruelle.
Souvent sa complaisance a de méchants effets.
Il devrait être sourd aux aveugles souhaits.
Il ne le fut pas lors, et la guide nouvelle
Qui ne voyait, au grand jour,
Pas plus clair que dans un four,
Donnait tantôt contre un marbre,
Contre un passant, contre un arbre :
Droit aux ondes du Stix elle mena sa sœur.
Malheureux les Etats tombés dans cette erreur ! » (VII, 17)

     On pourrait, et on devrait sans doute, expliquer en quoi La Fontaine se fait aussi, comme les philosophes et les économistes, un partisan de l’instruction, et un adversaire des préjugés, et citer pour soutenir ce jugement des phrases comme « Laissez dire les sots : le savoir a son prix. » (VIII, 19), mais ce serait entrer dans un domaine trop vaste, et trop peu directement relié aux questions économiques : qu’il nous soit donc permis de le laisser ici.

     Sur des questions économiques décisives, d’ailleurs, La Fontaine a encore de nombreux propos très sensés qu’il est d’une grande utilité de partager avec le lecteur contemporain. Avant que les questions de répartition des richesses n’apparaissent, et avant que le socialisme ne vienne combattre la propriété privée, il avait, dans une fable intitulé « Le chat, la belette et le petit lapin », répondu d’avance à beaucoup de ces questions. Il faisait valoir qu’on ne pouvait pas spolier impunément, et que la propriété privée reposait sur des fondements qu’il serait dangereux de vouloir détruire. Il n’est pas justifiable, concluait-il au fond, de s’approprier par la force la propriété d’autrui : c’était là une leçon importante, qui devrait nous guider lorsque nous étudions l’impôt, notamment. Voici la fable :

« Du palais d’un jeune lapine
Dame belette, un beau matin,
S’empara : c’est une rusée :
Le maître étant absent, ce lui fut chose aisée.
Elle porta chez lui ses pénates, un jour
Qu’il était allé faire à l’Aurore sa cour,
Parmi le thym et la rosée
Après qu’il eut brouté, trotté, fait tous ses tours,
Jeannot lapin retourne aux souterrains séjours.
La belette avait mis le nez à la fenêtre.
« O Dieux hospitaliers ! que vois-je ici paraître ? »
Dis l’animal chassé du paternel logis.
« Holà ! madame la belette,
Que l’on déloge sans trompette,
Ou je vais avertir tous les rats du pays.

     Voilà bien, soyons-en convaincus, une admirable critique des critiques de la propriété privée.

     Il y a donc, pouvons-nous conclure, de nombreux aperçus particulièrement lumineux dans les Fables de La Fontaine. Ce n’est pas une raison suffisante, bien entendu, pour faire de lui un économiste, ou pour vouloir solutionner toutes les questions contemporaines d’économie avec ses conseils. À la fin du dix-neuvième siècle, un économiste français étudia l’œuvre économique de La Fontaine, et en conclut sur ce même avertissement de ne pas vouloir trouver dans ses Fables plus qu’il n’y a véritablement.

« Je n’ai pu, malgré ma bonne volonté, découvrir ce que La Fontaine avait pu penser de la liberté des banques et de la surtaxe de pavillon étranger : c’est une grosse lacune qu’il faut renoncer à combler ; mais, du moins, nous pourrons le compter comme un ami du Libre-échange, car il est ennemi de la Protection commerciale, et comme un ami de l’Instruction, car il fait la guerre à l’Ignorance. » [3]

Mais il ajoute tout de même, en guise de conclusion :

« La Fontaine a des notions justes sur le Crédit et sur la théorie de la Valeur, mais surtout sur la puissance du travail. Sur tous ces points, guidé par cet admirable bon sens qui le caractérise si éminemment, il se trouve d’accord avec les principes de la science moderne, et, en cela, il mérite une grande attention, car il a devancé d’un siècle les physiocrates, qu’il est permis et qu’il est d’usage de considérer comme les fondateurs de la science économique. » [4]

     Voilà un fait dont il faudra vous souvenir, lorsque vous lirez, offrirez, ou ferez réciter à vos enfants les célèbres fables de La Fontaine : cet écrivain est du côté du progrès, de l’ordre, et de la liberté.

Benoît Malbranque


[1] Nous ne donnerons les références des fables de La Fontaine que sous cette forme abrégée, qu’il faut lire ainsi : Livre VI, Fable 18.

[2] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, traduction par G. Garnier, 1802, p. 5

[3] Gustave Boissonnade, La Fontaine économiste, conférence publique et gratuite faite à la Faculté de Droit de Paris le dimanche 11 février 1872, Paris, Guillaumin, 1872, p.12

[4] Ibid, p.13

A propos de l'auteur

Benoît Malbranque est président de l'Institut Coppet et directeur des éditions de l'Institut Coppet. Il est l'auteur de plusieurs livres, dont le dernier : Vincent de Gournay et l'économie politique du laissez-faire (2016)

2 Réponses

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