Le libéralisme oublié de Jules Simon

Tour à tour philosophe (proche de Victor Cousin), homme d’État, journaliste, et économiste, Jules Simon doit être célébré par tous pour avoir défendu la République et la liberté, à une époque où l’une et l’autre étaient mal comprises et plus vivement attaquées que défendues.


Le libéralisme oublié de Jules Simon

 par Benoît Malbranque

  

Recension de : Jules Simon (1814-1896), le libéral oublié, par Philippe Jaunet (éditions Libréchange, 2017)

 

De même que l’on peut opposer l’héritage intellectuel libéral de la France avec l’état présent des idées, de même on doit reconnaître à quel point la richesse de l’école libérale française, sa variété et la profusion de ses grandes figures, contrastent avec le peu d’intérêt que lui accordent les historiens. À ce titre, il est réjouissant de découvrir de temps à autre l’éclosion d’un nouvel auteur passionné par l’histoire libérale française, versé dans ses classiques, et capable d’en faire ressortir les forces et les contradictions, dans des ouvrages à destination du grand public. Philippe Jaunet est l’un de ces auteurs. Sa première étude concerne Jules Simon (1814-1896), un auteur qui se trouve être d’autant plus « le libéral oublié » que l’Institut Coppet lui-même — la faute est grande et demande ici à être pardonnée — ne lui avait encore consacré ni article, ni notice, ni réédition. De là, cependant, la grande utilité de cette biographie : faire le point, de manière complète et toutefois accessible, sur un grand personnage du libéralisme français du XIXe siècle.

Dans cet article, nous commencerons par dresser un portrait rapide de Jules Simon en reprenant son parcours tel que nous l’expose Philippe Jaunet, puis nous oserons un jugement sur plusieurs points importants de son œuvre, comme sa défense de la liberté de conscience, sa fibre sociale et son libéralisme économique.

Quand la politique vous emporte

À ceux qui découvriraient ici pour la première fois le nom de Jules Simon, disons d’emblée, et avant d’approfondir, qu’il fut tour à tour un philosophe (proche de Victor Cousin), un homme d’État, un journaliste, et un économiste. Il doit être célébré par tous pour avoir défendu la République et la liberté, à une époque où l’une et l’autre étaient mal comprises et plus vivement attaquées que défendues. Plusieurs fois ministre, il fit partie des célébrités du siècle et fut mêlé à tous les hommes qui se targuaient de quelque talent politique ou littéraire, ou qui comptaient pour quelque chose ou aspiraient à un grand avenir. Expérience et proximité qui ne vous assurent pas la gloire au-delà de l’horizon même de votre vie, nous le savons et l’avons déjà reconnu.

Présentant devant nos yeux les grands faits de la vie de Jules Simon, Philippe Jaunet retrace d’abord son enfance bretonne modeste, à Lorient, où il est né, et à Saint-Jean-Brévelay, près de Vannes, où il a grandi et où il menait une vie simple, en retrait de l’agitation et de la modernité de certaines grandes villes. « Il n’y avait, racontera Jules Simon, dans le beau bourg de Saint-Jean-Brévelay ni boulanger, ni boucher, ni charcutier, ni épicier ; je n’y ai jamais vu, en fait de commerçants, qu’un mercier et un cabaretier. Il fallait tout tirer de Vannes, à sept lieues de là, ou vivre comme Robinson Crusoé dans son île, en suffisant à tous ses besoins. » (p.15) De retour à Lorient pour ses études secondaires, il trouva des conditions malheureusement semblable. Au collège de la ville, écrira-t-il, « nous arrivions à sept heures du matin, même en hiver, avec un morceau de pain enveloppé dans une feuille de papier. Les plus riches y joignaient un peu de beurre ou de fromage. On passait une heure à l’étude, où il n’y avait pas de feu. À huit heures, on avait une demi-heure de récréation ; puis deux heures de classe, point de feu non plus dans la classe ; une étude d’une heure et demi, et nous partions pour rentrer chez nos parents. À une heure il fallait être de retour. Une heure d’étude, deux heures de classe, une heure de récréation, trois heures d’étude ; à huit heures, on nous rendait la liberté, pour aller dîner en famille, la plupart n’ayant pris depuis le matin que leur pain sec à huit heures et un peu de lait à midi. » (p.23)

À cette époque, il est encore Jules-François-Simon Suisse, nom qu’il troquera, lors de son entrée dans le monde, pour celui tout aussi passe-partout de Jules Simon.

Malgré une éducation rudimentaire, complétée par des cours du soir et un vif goût d’apprendre, Jules Simon fit son entrée à l’École Normale, où se retrouvait une certaine élite et qui accueillait des professeurs réputés comme Guizot. « Nous n’avions d’yeux que pour lui seul, racontera-t-il. Il était alors dans le premier éclat de sa carrière politique ; mais ce que nous étions surtout avide de regarder, c’était le professeur, qui avait tant illustré la Sorbonne. » (p.34) C’est pour Jules Simon l’occasion d’une formation accélérée pour ce qui concerne les études, et surtout d’un grand bon en avant pour sa sociabilité. Aussi cette période, toujours si précieuse et déterminante, de la formation intellectuelle, a-t-elle eu une importance considérable pour le devenir futur de Jules Simon. « Si l’École Normale a joué un rôle décisif dans la carrière de Jules Simon, insiste bien Philippe Jaunet, ce n’est pas seulement en raison des cours qu’il a pu y suivre : c’est aussi parce qu’elle lui a donné l’occasion, à lui, petit provincial égaré dans la capitale, de rencontrer certains des hommes parmi les plus illustres d’une époque qui en comptait beaucoup. » (p.34) Outre Guizot, déjà cité, on compte aussi parmi ses professeurs le philosophe Victor Cousin, dont Simon deviendra le disciple et le secrétaire, et l’historien Jules Michelet, dont il dira : « Je crois bien que nous fûmes, à l’École Normale, les premiers à deviner son évolution. C’est qu’il était en confiance avec nous. Il essayait ses ailes. » (p.35)

Une fois agrégé, Jules Simon devint professeur de philosophie à Caen puis à Versailles, en suivant les pas de son nouveau mentor Victor Cousin, dont il fut le secrétaire particulier et, à l’occasion, le nègre. Son émancipation obtenue, il poursuivit son enseignement à la Sorbonne, avant de devenir maître de conférence à l’École Normale. Parmi ses élèves on compta de futurs grands : Fustel de Coulanges, Émile Levasseur, Edmond About, ou Hippolyte Taine.

En 1848, il fut élu à l’Assemblée nationale constituante et s’engagea dans une vie politique faite d’oppositions de partis, de manœuvres et de concessions, activité éreintante et frustrante qui vous offre pour seul confort l’illusion de l’influence et une célébrité éphémère et onéreuse. Mais c’était la vocation de Jules Simon : tellement que, mis sur la touche pour cause de changement de régime, il ne quitta pas du regard la grande arène sur laquelle il allait dépenser ses forces, et qu’il n’allait pas tarder à rejoindre à nouveau.

Car devenu opposant sous le Second Empire, Jules Simon dut subsister un temps en contribuant à la librairie Hachette. C’était le temps de l’écrivain à gages, de celui qui a perdu sa liberté et se résigne à des productions de circonstance, pour vivre et faire vivre les siens. Le travail de l’écrivain, écrira Simon, « si attrayant quand on travaille à ses heures, quand on est maître de choisir son sujet et son temps, de s’arrêter si l’inspiration fait défaut, de quitter une tâche devenue ingrate, pour choisir une matière plus charmante ou plus passionnante […], est toute autre chose que le travail prescrit, le travail vendu. […] L’écrivain à gages, l’écrivain à heure fixe, n’a pas le droit de vie ou de mort sur son œuvre. Elle est commandée. Il n’est plus à proprement parler le poète. Il ne produit pas la pensée ; il ne fait qu’en modifier la forme. Il n’est même pas maître absolu de son style, puisqu’il faut livrer à heure fixe. » (p.133)

Ce temps où, par ailleurs, l’économie est ouverte et largement libéralisée, ce temps de la bourgeoisie conquérante, des intérêts matériels, est pour Jules Simon celui des difficultés, des retranchements et des privations. Nulle surprise alors qu’animé d’une foi religieuse authentique et passionnée, il ait voulu opposer la religion et surtout le devoir, pour reprendre le titre de son livre de 1853, aux travers économiques, politiques et surtout moraux de la société de son temps, qui avait laissé ses talents inemployés. Ses productions de cette époque — ouvrages aux titres simples : La Liberté, Le Devoir, La Morale — lui garantirent un succès durable. « On les publie comme des romans, presque chaque année, en éditions de trois mille exemplaires, et davantage, dira Hippolyte Taine. […] Deux cent mille personnes lisent, ou ont lu ces livres » [1]

Après une traversée du désert, Jules Simon fut élu député en 1863. Ses interventions à l’Assemblée concernèrent les sujets qu’il affectionnait : liberté de conscience, liberté de la presse, droit de réunion, etc., tous sujets sur lesquels nous aurons l’occasion de revenir. Jules Simon favorisa alors l’union des libéraux autour d’un but commun, et accueillit même chez lui les réunions des grands représentants de la pensée libérale, dont seront Horace Say et son fils Léon. Cette union volera en éclats quelques mois plus tard. Les raisons, des bagatelles comme bien souvent, feraient honte à ces hommes si nous prenions la peine de les raconter, et nous forcerait à rallonger une recension déjà bien dense. Assez donc là dessus.

Précipitons-nous plutôt au lendemain de la défaite contre la Prusse, temps troublé et agité comme il en fut peu, au cours duquel Jules Simon chercha à assurer le maintien de l’ordre, après l’effondrement de l’Empire. « Ce qu’il fallait éviter, expliquera-t-il, c’était la guerre civile, la lutte des Français entre eux, pendant l’envahissement du sol. » (p.196-197)

Au sein du nouveau gouvernement, Jules Simon fut nommé au ministère de l’Instruction publique puis au comité en charge des subsistances de la capitale. Son action était délicate, vu l’agitation révolutionnaire qui couvait. « Nous savions que nous avions la Commune devant nous, qu’elle était toute prête et cherchait à nous renverser ; nous voulions la contenir, l’empêcher de parvenir à ses fins, mais cela sans effusion de sang. » (p.216)

Jules Simon défendait la république envers et contre tous, car Dieu sait que la république avait alors des ennemis. Aussi Jules Méline verra juste en disant : « M. Thiers fut, avec Jules Simon, le rempart de l’institution républicaine contre l’idée monarchique et, à ce titre, on peut dire bien haut, de l’un comme de l’autre — parce que c’est la vérité de l’histoire — qu’ils ont été les premiers, les véritables fondateurs de notre Troisième République. » (p.299) Nouveau titre à porter au crédit de Jules Simon, et qui aurait dû suffire à lui assurer une place dans les livres d’histoire.

Républicain et libéral, Jules Simon participa à maintenir l’ordre dans ces temps agités. Une politique de l’ordre ! le mot fait honte ou horreur. Cette politique était au moins de circonstance, en cherchant à garantir contre les soulèvements populaires et les tentatives faites par certains radicaux de renverser la liberté, la famille et la propriété. « Il existe dans notre malheureux pays, dira Anselme Batbie en novembre 1872, une armée du désordre plus nombreuse et plus puissante qu’elle n’est ailleurs, et qui, suivant les temps, prend des dénominations diverses. En 1848, on les nomma socialistes, et leur insurrection succomba sur les barricades du 24 juin. En 1871, ils se sont appelés partisans de la Commune, et aujourd’hui on les nomme plus ordinairement radicaux […]. Ils attaquent ce que nous défendons, détruisent ce que nous voulons conserver, insultent ce que nous respectons. » (p.287) Jules Simon fut parmi ceux qui s’opposèrent le plus vigoureusement et le plus efficacement aux menées du parti que l’on pourra dire du désordre. Honneur à lui.

Après la Commune, Jules Simon fut à nouveau ministre, sous le gouvernement d’Adolphe Thiers. Ce dernier lui accordait une pleine confiance et le reconnaissait comme un ministre de grande valeur. « Il ne s’en remettait à personne du soin de diriger, dans leurs plus petits détails, les affaires du pays, a rappelé Hector Pessard dans ses Petits papiers. À l’exception de MM. Jules Simon et Jules Favre, qu’il aimait, estimait et jugeait être des hommes de haute valeur, il considérait ses ministres comme des quantités négligeables, placés là pour la montre, le décor. » (p.270)

Ministre de l’instruction publique, il prépara une réforme d’envergure, comprenant l’instruction obligatoire, y compris des filles, le maintien de la liberté de l’enseignement, et la réforme des programmes. Il était un partisan très vindicatif de la gratuité et de l’obligation de l’instruction pour tous. « En donnant gratuitement l’instruction primaire à tous les citoyens, l’État ne remplit pas seulement un devoir envers les individus, il en remplit un envers la communauté, car il importe à tous que chacun soit instruit. » (p.275)

Jules Simon ayant été écarté du gouvernement en mai 1873 suite à une cabale, c’est Jules Ferry qui mettra en œuvre le programme qu’il avait esquissé. Il le fit cependant avec des nuances, parfois importantes, qui provoquèrent les critiques de Jules Simon. Dans la loi de Jules Ferry, les Jésuites devaient être proscrits de l’enseignement : pour Jules Simon, c’était une disposition inacceptable. En cela, il était le libéral qu’il avait toujours été, défendant la liberté contre les attaques que lui portaient les collègues mêmes de son propre parti. Le vicomte de Meaux put ainsi dire de lui : « À son début dans la vie publique, il s’était déclaré tout ensemble libéral et radical ; au pouvoir, il avait tenu son radicalisme dans l’ombre, sans y renoncer. Au terme de sa carrière, les radicaux s’étant attaqués à la liberté par haine de la religion, il défendit contre eux la liberté religieuse, comme il aurait défendu toute autre liberté ; il resta libéral, tandis que ses anciens amis, ayant triomphé, n’affectaient plus de l’être. » (p.341) Proscrire les Jésuites n’était un moyen ni de les vaincre, disait Jules Simon, ni de les forcer à supprimer certaines doctrines peut-être aberrantes. « Et vous croyez, par la proscription, venir à bout des doctrines ? Eh bien non, on ne vient pas à bout des doctrines par la proscription, mais par des discussions et par des démonstrations. Il faut combattre les doctrines en les discutant. » (p.345) Tels furent ses mots à l’Assemblée, dans la séance du 8 mars 1880 qu’il magnifia d’un grand plaidoyer pour la liberté de penser, et qui furent décisifs, car les dispositions liberticides furent retirées de la loi finalement votée le même mois.

En 1877, Jules Simon fit encore un passage comme ministre, sous le maréchal Mac-Mahon, mais déjà son auréole avait diminué ; fatigué par une carrière déjà longue et éclipsé par de nouvelles générations et quelques figures majeures comme Gambetta, il avait fini de compter dans la vie politique française. Il engagea un dernier combat en faveur de la famille : face aux craintes de dépopulation qu’agitaient certains, il recommanda des mesures comme des allocations familiales, des réductions d’impôts pour les familles nombreuses, ou encore la suppression des droits de succession. Autant de manières, dans son esprit, de défendre la famille. « On ne peut pas tuer la famille, disait-il, mais on peut la fortifier, ou l’affaiblir ; et c’est parce qu’on l’attaque de toutes parts, que je prends la plume pour la défendre. Ce sera mon dernier combat. » (p.388) Dans le même esprit, il combattit l’athéisme, grand mal du siècle selon lui.

Il mit dans ses entreprises un enthousiasme et un dévouement vraiment nobles, d’autant plus touchants peut-être que ces causes furent finalement perdues et déjà, de son temps, en voie de l’être. Il avait de l’ardeur, c’était un homme de passion, mais bientôt ses forces l’abandonnèrent. Il s’éteignit le 8 juin 1896, à l’âge de 82 ans.

Quel libéralisme ?

Il ne fait pas de doute que Jules Simon fut un défenseur de la liberté, et par conséquent un libéral ; on ne peut pas davantage douter de la sincérité de son attachement à cette valeur, surtout lorsqu’on se remémore, comme il faut toujours le faire, le peu de défenseurs qu’avait alors la liberté en France, et la marrée socialiste qui allait sans cesse montant. Toutefois, c’est faire preuve de justice que de vouloir, dans les pages qui vont suivre, caractériser de manière aussi précise que possible la portée et la signification de son engagement libéral, afin, non de le juger a posteriori avec une condescendance facile, mais plutôt pour le comparer aux libéralismes de son temps et du nôtre.

C’est dans l’observation juste de la nature humaine que Jules Simon prétendait tirer la défense de la liberté qui fut le combat de toute sa vie. Il jugeait et présentait la liberté comme une donnée dont on obtient chaque jour la preuve, par l’expérience, serait-on tenté de dire. « Aucun homme ne peut douter de sa propre liberté, affirmait-il. Sans réfléchir, sans nous demander en quoi la liberté consiste, nous nous croyons, nous nous sentons libres. Tous nos actes, les plus humbles comme les plus importants, supposent cette croyance à notre liberté. C’est cette croyance qui nous force à délibérer, qui nous fait hésiter, qui nous rend fiers ou honteux de la conduite que nous avons tenue. C’est elle aussi qui nous fait aimer ou haïr les autres hommes, avoir confiance en eux ou les craindre : on ne prie pas un automate, on ne lui donne pas d’ordres, on ne s’irrite pas contre lui, on ne lui sait pas gré des services qu’il rend. » (p.52) Ainsi la liberté était de toute éternité, et irréfutable, car consubstantielle de l’être humain lui-même. Restait cependant au philosophe, et par son intermédiaire à l’homme d’État, à tirer toutes les conséquences de cette liberté naturelle de l’homme, afin de mettre en adéquation les lois et les usages sociaux avec l’essence libérale des citoyens.

La première liberté sur laquelle le regard de Jules Simon se portait, la première qu’il se chargea de défendre, celle surtout sur laquelle il insista durant toute sa carrière, fut la liberté de conscience. Elle formait, dans son système de pensée, le socle d’une constitution libérale. « La liberté de conscience, la liberté de penser n’est pas seulement une de nos libertés : c’est la source et la condition de toutes les autres. » (p.69)

Cette défense très solennelle de la liberté de conscience pourrait, d’une certaine manière, prêter à sourire, car à proprement parler un homme conserve toujours, jusque dans les fers, la liberté métaphysique de penser. Les hommes mêmes qu’on assassinait parce qu’ils ne respectaient pas les prescriptions de la religion, conservaient jusqu’à leur mort la liberté de les trouver ridicules ; et à ce titre, de tous les lieux, les bûchers sont peut-être ceux où, sous l’ancien temps, la liberté de penser s’est le plus exercée. Mais Jules Simon entendait cette liberté de conscience de manière bien plus étendue, car pour lui la liberté de penser « renferme et implique plusieurs libertés nécessaires à son existence et à son exercice. Le droit de penser n’est rien, sans ces autres droits qui le fortifient et le complètent […]. Libre dans le secret de ma pensée, serai-je réduit à un culte muet ? Ne pourrai-je exprimer ce que je pense ? […] La liberté de croire n’est qu’un leurre sans la liberté de prier. Suffit-il de prier ? Cette expression solitaire de ma foi, de mon amour, de mon espérance, suffit-elle aux besoins de mon cœur et à mes devoirs envers Dieu ? Oui, si l’homme est fait pour être seul ; non, s’il a des frères. Je suis né pour la société ; j’ai des devoirs envers elle comme envers Dieu ; ma croyance me commande également de prier et d’enseigner […]. Mais quoi ? Puis-je me croire libre dans ma foi, si l’on me permet de prier, et de prier publiquement, et d’enseigner ma doctrine, à la condition de perdre, en la confessant, mes droits d’homme et de citoyen ? […] Il faut évidemment, pour qu’il n’y ait pas d’attentat, que ma croyance ne me coûte rien ; qu’elle ne m’ôte ni un droit civil, ni un droit politique. Tout cela est compris dans ce mot de liberté de conscience : il enferme tout à la fois le droit de penser, le droit de prier, le droit d’enseigner et le droit d’user de cette triple liberté sans souffrir aucune diminution dans sa dignité d’homme et de citoyen. » (p.144) Ainsi entendue, cette défense est évidemment restée très actuelle, et toujours débattue, car où commence, et où s’arrête la liste de ces libertés qu’impliquent la seule liberté de conscience ?

Dans la vue de Jules Simon, la défense conséquente et complète de la liberté de conscience nécessitait, en droit ligne, l’établissement et le soutien des formes de la république et du libéralisme politique. Aussi fut-il dès les premières heures un soldat de la république, luttant contre tous les despotismes modernes qui s’infiltrent en douceur ou par la voie des armes. Animé par l’idéal de la République, qui peut être différent de sa réalité, il n’était pas tendre contre les faux-républicains, qui défendaient des constitutions bâtardes où les ministres devenaient des petits tyrans et l’Assemblée une chambre dont on n’aurait à peine besoin d’obtenir l’assentiment. Il disait : « Mieux vaut l’absolutisme déclaré qu’un gouvernement absolu qui fait mine d’être libéral, qui, tout en refusant au peuple la réalité de la liberté, lui en donne l’appareil et l’illusion. » (p.78) Sa défense de la République fut complète et invariable. Contre l’avis de beaucoup de libéraux de l’époque — y compris Benjamin Constant (Principes de politique), resté pourtant fameux pour une défense rigoureuse du libéralisme politique — Jules Simon refusait le suffrage censitaire. « Il n’y a que le suffrage universel qui soit juste » disait-il. (p.79).

Bien que cette défense du libéralisme politique ait suffi, en son temps, pour attirer sur Jules Simon des critiques, et qu’Émile Loubet ait rapporté de manière presque caustique qu’à l’Assemblée son libéralisme était jugé « excessif »[2], nous savons ce que vaut, encore aujourd’hui, les accusations d’ « ultra-libéral ». En vérité Jules Simon s’éloignait de manière très nette et très volontaire de la phalange de libéraux français, encore groupés autour des deux institutions centrales qu’étaient les éditions Guillaumin et la Société d’économie politique, pour qui les expressions « laissez-faire » ou « paix et liberté » pouvaient servir de résumé à leur doctrine. Face à ce libéralisme-là, que Philippe Jaunet appelle un peu hâtivement le « laissez faire borné et obtus », Jules Simon se présentait plutôt comme un « libéral à la fibre sociale assumée ». « L’attitude de Jules Simon [était] celle d’un libéral fermé aux théories communistes, mais ouvert aux revendications légitimes soulevées par les théoriciens socialistes » (p.88) En effet, les thèses socialistes ne le mettaient ni mal à l’aise, ni en colère ; il préférait, en philosophe ou plutôt en pragmatique, chercher à faire la part de la vérité et de l’erreur. Ainsi il disait : « Association, rapports équitables du capital et du travail, voilà la sagesse. Destruction de la propriété, communisme, voilà le crime et le fléau » (p.89)

Cette position accommodante ou, du moins, l’absence de haine passionnelle contre le socialisme de toute sorte, l’éloigna des libéraux de son temps et a contribué, par la suite, à le faire oublier. « Les libéraux trouvaient que notre héros se compromettait, dit P. Jaunet, en dialoguant avec les députés socialistes. Ils ne le fréquentaient donc pas ; et à part quelques esprits plus tolérants, comme Charles de Rémusat ou Étienne de Voisins-Lavernière — un jeune aristocrate libéral avec lequel il noua des liens de solide amitié — on peut dire que Jules Simon était persona non grata dans les milieux libéraux. » (p.94-95) Il a pu, par instant, représenter la sagesse face à une opposition un peu trop facile ou trop absolue d’autres grands noms de l’école libérale française du siècle. On doit le saluer, par exemple, pour les démarches qu’il fit sur la question du logement ouvrier. Fondateur de la Société française des Habitations à Bon Marché, Jules Simon lança une croisade contre les logements insalubres, car malgré les lois, les contrôles étaient insuffisants et les sanctions dérisoires : « Un propriétaire qui se sent assez de courage pour braver une amende de seize francs (!), écrivait-il, peut continuer à louer sa manufacture de choléra et de fièvre typhoïde pendant plusieurs années, à la barbe de la commission des logements insalubres. Si les locataires viennent à mourir, ce qui n’arrive que trop souvent, il trouve immédiatement preneur pour les remplacer. » (p.375) Cette situation le révoltait et il réclamait l’intervention de la puissance publique, via des lois protectrices.

Mais son pragmatisme volontairement souple lui causa aussi des déceptions et, conduit par son enthousiasme et sa bonne volonté, il s’égara parfois. Sa position de libéral à la fibre sociale assumée lui valut d’être l’un des financeurs originels de l’Internationale, chose cocasse qu’il racontera plus tard, en partie pour s’en défendre : « Un jour, on est venu chez moi me dire : les ouvriers forment une association internationale […], ils veulent étudier les questions économiques. […] C’était M. Fribourg qui me parlait ainsi. De l’Internationale […], il ne m’en parlait pas et ne pouvait pas m’en parler, car si elle est sortie plus tard de ce congrès et de quelques autres, personne ne s’en doutait alors, pas même lui. Il paraît que je donnai vingt francs ; et depuis cette époque […] j’avais vu naître l’Internationale, sans me rappeler ce détail et sans établir aucune corrélation entre mes pauvres vingt francs et la redoutable société qui commençait à troubler les ateliers. » (p.267)

L’éducation fut un autre point où il s’éloigna d’une frange de l’école libérale française, de celle, précisément, qui était restée fidèle à la doctrine défendue dès le début du XIXe siècle par Charles Comte et Charles Dunoyer dans le Censeur européen : « Tant que l’instruction sera donnée par le gouvernement, elle sera ce qu’est une denrée produite sans concurrence : mauvaise et chère ! Un monopole est, dans tous les cas, le fléau le plus funeste à ceux qui consomment, et c’est bien pis lorsque le gouvernement se l’attribue. » (p.27) Ce fut la doctrine de Frédéric Bastiat, à laquelle se joignait une condamnation de l’enseignement classique, centré sur la connaissance de langues mortes et de leur philosophie et littérature[3]. De son côté, Jules Simon souhaitait la liberté de l’éducation, mais elle ne devait pas être radicale. « Nous sommes d’une école qui ne vit et ne respire que pour la liberté, disait-il, mais qui se refuse à comprendre que la liberté sans règle soit encore la liberté. […] La liberté que la loi ne surveille pas, c’est le relâchement de tout lien social, la négation même de l’ordre. » (p.111-112) De ce fait, il entendait que la loi garantisse la liberté d’enseigner, mais dans les bornes fixées par le législateur et sous la surveillance de l’État ; il aurait fallu aussi que l’enseignant prouve sa moralité et sa capacité : toutes choses qui, au-delà des mots, signifient précisément la non-liberté.

On le sait, l’école libérale française se structura primitivement pour la défense des libertés économiques et pour le progrès de la science économique ; et, à ce titre, elle a pu apparaître a posteriori comme une école dominée par les économistes. Cette représentation n’est pas parfaitement juste : elle subsiste principalement du fait que les historiens n’ont pas toujours le bagage théorique suffisant, ni surtout, peut-être, le goût des controverses économiques, pour remarquer les disparités qui existaient entre les libéraux de l’école française — on peut citer la question de la monnaie et des banques, où des sensibilités très diverses se sont maintenues.

En apparence, la doctrine économique de Jules Simon est elle aussi orthodoxe. Il défend la liberté du travail contre les contraintes réglementaires issus des temps passés[4] ; il est libre-échangiste[5] ; il recommande une réduction du périmètre de l’État[6]. Comme tous les grands économistes libéraux du temps, il était membre de la Société d’économie politique et côtoyait nombre de ses illustres personnages, comme Maurice Chevalier ; de l’étranger, il connaissait aussi John Stuart Mill et Nassau William Senior[7]. Au seuil de sa vie, il fut honoré par tous les libéraux, de toutes tendances confondues, lors d’un banquet tenu le 28 mai 1889 et auquel participèrent notamment Léon Say et Frédéric Passy. On lui rendit hommage dans des mots qui méritent d’être cités : « Vous recevez, aujourd’hui, la récompense de toute une vie dont la ligne n’a pas fléchi, et qui présente une incomparable unité. Depuis quarante ans que vous êtes entré dans les assemblées de votre pays, vous n’avez jamais cessé d’être le vrai libéral, le défenseur des droits et des libertés des autres. Vous n’avez jamais hésité, au risque de perdre toute popularité dans votre parti, à rester fidèle aux doctrines de votre jeunesse ! » (p.385) Lorsqu’il s’éteignit, sept ans plus tard, sa mémoire fut honorée par les grands noms du libéralisme français : Yves Guyot, Émile Levasseur et Frédéric Passy notamment lui consacrèrent des articles[8].

En parcourant plus attentivement ses ouvrages, on remarque toutefois que Jules Simon défendait un libéralisme économique en marge de celui des économistes du réseau Guillaumin. D’après lui, le désengagement de l’État devait être uniquement progressif et raisonné. Ainsi il écrivait : « Quand une institution est nécessaire, si l’initiative privée n’est ni assez éclairée pour la vouloir, ni assez forte pour la réaliser, c’est à l’État de s’en charger. Mais en même temps, il a le devoir de susciter l’initiative privée pour qu’elle prenne sa place, et de l’armer de toutes les lumières et de toutes les ressources dont elle a besoin pour le remplacer avec avantage. Son devoir est de travailler sans relâche à se rendre inutile. Au début, il se charge de tout, puis il appelle l’initiative individuelle à coopérer avec lui ; enfin, quand elle a acquis des forces sous sa tutelle, il l’abandonne à elle-même. » (p.157-158) Cette ambivalence positive était encore une conséquence de l’ouverture qu’il était de bon ton, d’après lui, d’afficher à l’endroit des idées socialistes. « Il ne faut pas, sous prétexte de combattre le socialisme d’État, faire la guerre à l’État lui-même » affirmait-il (p.158).

D’après Jules Simon, l’État avait un rôle, réduit mais non moins essentiel, à jouer dans la réglementation du travail. Il devait prêter une attention particulière aux femmes et aux enfants, choses vulnérables à ses yeux. « C’est violer la liberté que de réglementer le travail des adultes, écrivait-il. Mais c’est la servir, que de protéger la santé et l’intelligence des enfants contre des calculs égoïstes et cupides. » (p.152) Adepte de ces constructions verbales, où un « mais » tranche le principe absolu dans le vif et lui donne une application toute différente, Jules Simon avait le goût pour les restrictions, le pragmatisme, suivant en cela d’autres grands libéraux du passé, comme Turgot, qui demandait de séparer nettement les principes et leur application.

Il aurait voulu discuter et débattre de ces principes avec une plus grande liberté que celle qu’autorisaient les maîtres du réseau Guillaumin. À cette fin, il participa à la création de la Revue d’économie politique, dont l’ambition était de briser l’hégémonie du Journal des économistes. Cette participation, nous oserons la juger maladroite, comme son financement à l’Internationale, car le libéralisme, même celui que Jules Simon défendait, fut précisément vaincu par l’alliance entre le socialisme et le réformisme soi-disant pragmatique des économistes émancipés du libéralisme, auxquels la Revue d’économie politique offrit la première grande tribune.

Dense en événements et riche en enseignements, la vie de Jules Simon a été remplie par une défense de la liberté qui a son originalité et sa valeur, et que chacun jugera à l’aune de ses propres convictions. Quelque avis que l’on s’en fasse, on conviendra que ce personnage et son œuvre méritaient autre chose que l’oubli, et on saluera avec nous le travail patient et très complet de Philippe Jaunet pour leur rendre vie. Sa biographie nous rend le personnage aimable. Elle nous introduit aussi dans un temps, une époque sans nulle pareille, dans les débats et les controverses qu’elle a agités, et dans les révolutions, aussi, qui l’ont marqué à tout jamais. On regrettera peut-être que les développements historiques importants aient laissé une place limitée à la discussion du contenu même de certains grands ouvrages de Jules Simon, comme l’École, le Devoir ou surtout la Liberté, « ce livre, dit P. Jaunet, considéré par beaucoup d’auteurs comme un des écrits essentiels de la pensée libérale ». Mais peut-être est-ce là une omission volontaire, peut-être est-ce une invitation à les lire directement, à en saisir la richesse sans intermédiaire, peut-être l’auteur s’est-il senti trop modeste pour les rendre sans les trahir. Craintes que nous partageons journellement, que par conséquent nous comprenons et excusons.

Benoît Malbranque

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[1] Hippolyte Taine, Journal des Débats, 1er février 1860.

[2] Discussion parlementaire au Sénat, 1896

[3] Cf. Frédéric Bastiat, Baccalauréat et Socialisme. Dans la même veine, Victor Duruy disait de l’éducation classique : « Lorsque, au bout de la dernière année d’études, nous ouvrons devant nos élèves la porte du lycée, ils entrent dans l’inconnu. Fort au courant des choses de Sparte, d’Athènes et de Rome, nos élèves ignorent tout de la société dont ils deviennent les membres. » (p.35)

[4] « Le travail libre et organisé », compte-rendu du livre de Levasseur, Revue des Deux mondes, 1859, t. 23, p.100 ; sur le même thème : « L’apprentissage », 1865, t.55, p.717

[5] Le Libre-Échange, 1870 ; La Question des traités de commerce, 1879

[6] « Son devoir est de travailler sans relâche à se rendre inutile », disait-il dans une belle formule.

[7] En rapport avec les grands libéraux du temps, Jules Simon a aussi écrit des notices sur eux, par exemple : Notice sur Jean-Edouard Horn, La Grande Nation (1870-1871), 1891 ; notice sur Michel Chevalier à l’Institut de France, 1890, t. 133, p.29 ; idem, sur Louis Reybaud, 1888, t.129, p.28

[8] Jules Simon par Yves Guyot, le Siècle, 9 juin 1896 ; Jules Simon par Émile Levasseur, Bulletin de la Société d’économie politique, 1896, p.100-103 ; Jules Simon par Frédéric Passy, La Paix par le droit, juillet-août 1896, p.193-198

A propos de l'auteur

Benoît Malbranque est président de l'Institut Coppet et directeur des éditions de l'Institut Coppet. Il est l'auteur de plusieurs livres, dont le dernier : Vincent de Gournay et l'économie politique du laissez-faire (2016)

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