L. Liggio – Charles Dunoyer et le libéralisme classique français

Un livre de Liggio traduit et édité par l'Institut Coppet

Un livre de Liggio traduit et édité par l’Institut Coppet

Les éditions de l’Institut Coppet sont fières de vous présenter ce nouveau livre. Il est consacré à ce grand libéral que fut Charles Dunoyer, disciple de J.-B. Say et précurseur de Frédéric Bastiat et des autres libéraux de sa génération dorée. Ce petit livre a été composé par l’un des plus grands connaisseurs de l’histoire des idées libérales françaises, Leonard Liggio, et traduit par Kevin Brookes, responsable du pôle recherche de l’Institut Coppet. Préfacé par Damien Theillier.

Comme tous nos livres désormais, cet ouvrage est disponible gratuitement en format .pdf et en vente (4.50€) en format papier sur Amazon.

Préface

Le texte traduit par Kevin Brookes, Charles Dunoyer and French Classical Liberalism[1],  est de toute première importance. Leonard P. Liggio est en effet l’un des premiers historiens des idées à avoir reconnu l’importance des auteurs industrialistes. Il apporte une contribution importante à la redécouverte de l’école libérale française à la fois méconnue et souvent délaissée par la recherche académique. [2]

Deux « industrialismes » au moins voient le jour sous la restauration, celui de Saint-Simon et celui que professent, dans le Censeur européen, Charles Comte, Charles Dunoyer et Augustin Thierry. L’opposition de ces deux courants de la pensée économique française autour des années 1820 est un fait marquant du débat théorique entre l’école libérale et l’école socialiste.

Au sens étroit — celui que retient l’historiographie classique — l’industrialisme désigne le système de Saint-Simon (1760-1825), ce philosophe qui donna naissance, après sa mort, au premier mouvement socialiste dit « utopique » en France : le saint-simonisme.

L’industrialisme d’inspiration libérale a été développé sous l’influence de Jean-Baptiste Say et de Benjamin Constant, par Charles Comte et Charles Dunoyer. C’est une théorie générale de la société qui part du principe que l’homme dispose de trois moyens pour vivre : 1- il peut profiter de ce que la nature lui offre spontanément ; 2- il peut piller la richesse que d’autres ont produite ; ou bien 3- il peut travailler pour produire de la richesse par lui-même. Dans toute société, une nette distinction peut être faite entre ceux qui vivent de pillage et ceux qui vivent de leur production. L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte entre les pillards et les classes productives. Tel est le « manifeste industrialiste » de Charles Comte et Charles Dunoyer.

Si les industrialistes libéraux du Censeur et les saint-simoniens peuvent être assez proches dans leur volonté d’encourager le développement de l’industrie en libérant les forces productives, ils divergent radicalement sur d’autres points essentiels.

Et notamment sur le rôle des pouvoirs publics : Comte et Dunoyer pensent que l’intervention de l’État ne peut qu’être néfaste à l’action des agents naturels disponibles pour tous, qui sont les véritables facteurs du développement de l’industrie,  alors  que les saint-simoniens ont une conception très technocratique du développement. En effet, ils veulent qu’une élite de savants organise la société par la contrainte.

C’est après 1819, sans doute sous l’influence d’Auguste Comte, qu’apparaît cette idée chez Saint Simon. Elle est exprimée dans le titre de l’un de ses ouvrages : L’Organisateur. L’auteur considère que le libéralisme n’est qu’une doctrine négative, certes utile pour critiquer les institutions mais inefficace pour transformer la so-ciété. La société nouvelle a donc besoin d’être « organisée » et son principe d’organisation est le gouvernement. C’est la doctrine de l’ « organicisme » qu’on retrouve chez Auguste Comte : une élite éclairée impose à la société, même si par des procédures dites « démocratiques », des choix technologiques qu’elle considère comme allant dans le sens des intérêts de la collectivité. Pour Saint Simon, l’imperfection humaine nécessite que les activités sociales des hommes soient placées sous la direction d’autres hommes.

Au contraire, pour Comte et Dunoyer, il faut dépolitiser la société et cantonner l’autorité politique dans un strict rôle de garantie de la sûreté. Ils s’inscrivent dans la tradition dépeinte par Lucien Jaume de « libéralisme contre l’État »[3], dans la lignée d’autres figures majeures comme Benjamin Constant et Germaine de Staël, qui gravitaient autour du groupe de Coppet. Peu importe d’ailleurs que l’autorité chargée de veiller à la sûreté commune soit monarchique ou républicaine, pourvu qu’elle coûte peu et qu’elle réalise progressivement cet idéal d’une société respectueuse des droits de chacun. Son rôle est de faire régner la paix, de faciliter le libre jeu des lois économiques, de substituer graduellement l’activité de la société à celle de l’administration, l’adhésion volontaire à la contrainte.

Dans la tradition intellectuelle libérale qui va de Jean-Baptiste Say à Frédéric Bastiat, puis à son disciple Gustave de Molinari, Charles Dunoyer est un chaînon majeur et pourtant trop méconnu. D’abord juriste, puis journaliste et enfin économiste, Dunoyer aura vécu au moins trois vies au cours des soixante-seize années de sa longue existence. Leonard Liggio en restitue parfaitement la trajectoire biographique et intellectuelle à travers son étude. Barthélémy-Pierre-Joseph-Charles Dunoyer est né le 20 mai 1786 et il est mort le 4 décembre 1862. C’est aux physiocrates que Dunoyer doit sa doctrine du laissez-faire, qui occupe une place fondamentale dans son maître-livre, en trois volumes, La Liberté du Travail. Selon Quesnay, Mercier de la Rivière, Baudeau et Dupont de Nemours, la science économique embrasse la totalité des rapports sociaux. « L’économie politique, a dit Dupont de Nemours, est la science du droit naturel appliqué aux sociétés civilisées ». [4] De même, pour Dunoyer, l’économie politique est « la science de la société » et non la science de la richesse, comme la définit Adam Smith. Autrement dit, sa préoccupation est davantage sociale et politique que purement économique. Et c’est ce qui en fait toute l’originalité, comme le montre bien dans cette étude Leonard Liggio.

La pensée de Dunoyer puise également dans la tradition des « Idéologues » et en particulier celle d’Antoine Destutt de Tracy, dont Thomas Jefferson traduisit et publia le Traité d’économie politique aux États-Unis avant même sa publication en France. Dunoyer a fréquenté Tracy dans son salon de la rue d’Anjou, un centre de la pensée libérale à Paris après la Révolution. La définition de la société par Tracy est essentielle dans la pensée libérale française : « La société est purement et uniquement une série continuelle d’échanges ; […] et c’est là le plus grand éloge qu’on en puisse faire, car l’échange est une transaction admirable dans laquelle les deux contractants gagnent toujours tous deux : par conséquent la société est une suite non interrompue d’avantages sans cesse renaissants pour tous ses membres ». [5] Pour Tracy « le commerce est toute la société ». Il est « la grande force civilisatrice rationalisatrice et pacificatrice du monde ». [6]

Dès lors, l’autorité n’a pas à se préoccuper d’une meilleure distribution de la richesse dans la société. Dunoyer dénoncera avec force les interventions de plus en plus fréquentes du pouvoir central dans la vie des nations. Le régime de la libre concurrence est, selon lui, le seul propre à assurer la prospérité générale.

À côté de la philanthropie généreuse et aventureuse d’un économiste comme Sismondi, la doctrine libérale de Dunoyer apparaîtra certainement sévère. Pourtant elle est le prolongement direct d’un humanisme très éloigné d’une conception atomistique de l’homme et du monde. Selon Dunoyer, précurseur en cela de Bastiat, le plus grand obstacle à la liberté, c’est l’homme lui-même, son ignorance, ses passions, sa cupidité, son penchant à asservir et dominer ses semblables. Autrement dit, le dernier mot de l’école libérale française est d’ordre moral.

En effet, le seul moyen de diminuer cet obstacle, selon Dunoyer, est de résister courageusement à toute violence, à toute injuste atteinte contre la personne ou la propriété d’autrui et à respecter scrupuleusement ses droits. La liberté des nations grandit à mesure qu’elles deviennent plus industrieuses, plus éclairées et surtout plus morales.

Un temps viendra, il faut l’espérer, où les œuvres de Charles Dunoyer seront rééditées en France. Parmi elles, citons 1° L’Industrie et la Morale considérées dans leurs rapports avec la liberté (Paris, Sautelet, 1825), refondu en 1845, dans les trois volumes intitulés : De la Liberté du travail ou simple expose des conditions dans lesquelles les forces humaines s’exercent avec le plus de puissance (Paris, Guillaumin) ; 2° les articles « Production » et « Gouvernement » insérés dans le Dictionnaire d’Économie politique de Coquelin (Guillaumin) ; 3° Sa Notice historique sur l’industrialisme publiée dans la Revue Encyclo-pédique, en 1827 ; 4° Le recueil posthume de ses œuvres en 1870, intitulé : Notices d’Économie sociale (Guillaumin).

Léonard Liggio, dans son texte, restitue avec force les débats intellectuels de cette époque charnière de l’histoire politique française, alors animée par des changements de régimes politiques réguliers. Il éclaire les points de divergences entre d’une part l’école française du libéralisme qui fonde sa défense de la liberté sur des bases déontologiques et sur le droit naturel, à partir d’une vision optimiste de l’homme (perfectibilité humaine), et de l’autre l’école anglaise, incarnée entre autre par Godwin, qui théorise une version utilitariste du libéralisme avec une vision pessimiste de l’homme. Par ailleurs, il restitue l’affrontement intellectuel entre les industrialistes Saint-simoniens, précurseurs du socialisme moderne, et les industrialistes libéraux qui, dans la lignée de Say, se font les avocats du développement de l’industrie, des technologies, par la libre-entreprise et le respect des lois économiques. Au-delà de ces débats intellectuels, l’auteur du présent ouvrage permet au lecteur de prendre conscience de l’importance qu’occupaient Charles Dunoyer et Charles Comte et leurs proches dans la vie politique de l’époque.

La nébuleuse libérale était pleinement intégrée aux salons de réflexion politique (notamment celui du marquis de Lafayette) et aux débats politiques de l’époque auxquels ils participaient activement notamment à travers Le Censeur Européen. Ils menèrent de nombreux combats parmi lesquels nous pouvons retenir leur lutte pour la liberté de la presse, en réaction à la censure qui se met en place lors de la Première et de la Seconde Restauration (Dunoyer fit d’ailleurs un séjour en prison et Comte dut s’exiler pendant cinq ans), la critique du régime autoritaire de Charles X et une implication directe dans les journées de juillet 1830,  sans compter leur place de premier plan dans les débats intellectuels et académiques de l’époque avec Stendhal, Benjamin Constant ou Saint Simon.

L’auteur du texte que nous présentons, Leonard Liggio, est né le 5 juillet 1933. Ancien étudiant du séminaire que Ludwig von Mises donnait à la Graduate School of Business Administration de l’université de New York, il a enseigné au Département d’Histoire à Iona College, New Rochelle, et à celui du City College de New York. Ancien président de l’Institute for Humane Studies à l’université George Mason à Fairfax en Virginie, il est depuis 1994 Vice-Président de l’Atlas Economic Research Foundation à Washington DC. Le détail de cette vie, qui fut toute consacrée à la promotion des idées de liberté, de paix et de responsabilité, se trouve dans sa biographie complète sur un site web qui lui est consacré : leonardliggio.org

Ami de Murray Rothbard dès les années 1950, il a fondé avec lui la revue Left and Right: A Journal of Libertarian Thought. C’est dans ces pages qu’il a fait paraître en 1977 ce texte sur Dunoyer et l’industrialisme

Le traducteur de ce texte, Kevin Brookes, est diplômé de l’Institut d’Études Politiques de Grenoble et est actuellement en doctorant en science politique au laboratoire PACTE – IEP de Grenoble.

Cette traduction n’arrive pas aujourd’hui par hasard pour le public français. Elle marque le bicentenaire de la revue Le Censeur, fondée en 1814 par Charles Comte et Charles Dunoyer. Formons donc le vœu que la France retrouve sa mémoire et le chemin de sa tradition philosophique libérale, qui n’a perdu ni de sa force ni de son actualité, comme en témoigne l’acuité et la pertinence des questions discutées par les plus grands penseurs libéraux du début du dix-neuvième siècle.

Damien Theillier
président de l’Institut Coppet

Paris, le 11 mai 2014

[1] Journal of Libertarian Studies, no. 3, 1977, pp.153–78.
[2] À l’exception notable de l’anthologie complète de Lucien Jaume sur le libéralisme français au XIXème siècle. Cf. Lucien Jaume, L’individu effacé ou le paradoxe du libéralisme français, Paris, Fayard, 1997.
[3] Lucien Jaume, L’individu effacé…, op.cit., p. 19.
[4] Lettre de Pierre-Samuel Dupont de Nemours à Jean-Baptiste Say, 22 avril 1815, Mélanges et correspondance d’économie politique de J.-B. Say, Paris,Chamerot, 1833, p.9.
[5] Antoine-Louis Destutt de Tracy, Traité d’économie politique, 1823.
[6] Ibid.

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